IV
de pénétrer jusque dans le Marava, et il était près d’y entrer, lorsque des affaires pressantes le rappelèrent àj la côte de Coromandel. Il nous promit en partant qu’il reviendrait le plus tôt qu’il pourrait pour parcourir toutes les autres églises de la mission : mais il ne l’a pu faire depuis ce temps-là, ayant été obligé de visiter toutes les églises qui se trouvent sur la côte, dans les colonies françaises, anglaises, hollandaises, danoises, portugaises, et dans quelques autres villes qui appartiennent aux musulmans et aux gentils. Il parcourut tous ces différents endroits, sans trouver le moindre obstacle de la part des hérétiques et des infidèles. Il revint ensuite à Madras, où il s’embarqua pour aller visiter toutes les églises des royaumes d’Arrakan et de Bengale, jusqu’aux frontières du Thibet. Il est accompagné du P. Barbier, missionnaire français du Carnate, qui partage avec ce prélat les travaux immenses qu’il faut essuyer dans la visite du plus grand diocèse qu’il y ait au monde : car il s’étend depuis la pointe de Caglia-Mère près de Ceylan, sur toute la partie orientale de l’Inde méridionale, et comprend les trois royaumes d’Arracan, de Bengale et d’Orixa.
Aussitôt après le départ de Monseigneur, je retournai au Mai ava, où je trouvai ma nouvelle église presque achevée. J’eus la consolation d’y célébrer la première messe le jour de l’Assomption de la très-sainte Vierge, à laquelle je l’avais dédiée. Il y eut un concours extraordinaire de chrétiens, et un grand nombre d’infidèles se convertirent. Un seul missionnaire ne pouvant suffire à ce travail, mon dessein était de bâtir une autre église vers l’orient, et d’y appeler un de nos pères pour partager avec moi une moisson qui devenait de jour en jour plus abondante j
mais j’eus la douleur de voir tout-à-coup de si belles espérances ruinées.
Le prince nouvellement monté sur le trône, était fort attaché à ses fausses divinités, et faisait rebâtir un grand nombre de temples que son prédécesseur avait négligés. Les brames, qui s’étaient emparés de son esprit, lui représentèrent qu’il était assez mutile de relever leurs temples abattus, s’il ne détruisait celui du Dieu des chrétiens, qui faisait déserter tous les autres. Ils profitèrent ensuite d’un accident arrivé à un seigneur chrétien, fort puissant à la cour, et premier secrétaire d’état, pour aliéner tout-à-fait le prince de notre sainte religion. Ce seigneur, qui portait de l’argent à une petite armée qu’on avait levée pour donner la chasse aux voleurs, s’était engagé témérairement dans les bois avec une trop petite escorte : il y fut attaqué par une troupe de ces voleurs, (pii le dépouillèrent, lui enlevèrent l’argent et lui donnèrent plusieurs coups de poignard. On le porta tout ensanglanté dans sa maison, où je me rendis au plus vite, et où je n’eus que le temps de le confesser avant sa mort.
Les brames et les autres ennemis de la religion dirent sur cela au prince que j’avais eu recours à mille sortilèges pour conserver la vie à cet officier de sa cour ; mais que par ces sortiléges-là même, j’avais avancé sa mort; que s’il eût été permis aux brames de famé leurs prières et leurs sacrifices, l’État n’aurait pas perdu un ministre si fidèle. Le prince, infiniment sensible à cette perte, avait une disposition naturelle à croire ces imposteurs. Aussitôt il donna ordre que le lendemain, dès la pointe du jour, on s’assurât de ma personne et de mes catéchistes, qu’on pillât et brûlât mon église, qu’on m’emprisonnât, qu’on fouettât mes catéchistes, et qu’on les mît à la tor-
ture; il défendit néanmoins qu’on me maltraitât, se faisant scrupule de violer la parole qu’il m’avait donnée si solennellement.
Cet ordre, bien que donné en secret, fut entendu par le fils d’un chrétien gouverneur de la capitale et intendant des finances, qui se trouva alors dans l’appartement du prince. Il en donna avis aussitôt à son père, qui dans l’instant me dépêcha un courrier pour m’avertir de prendre mes sûretés. L’ordre avait été donné le samedi à quatre heures du soir ; et quoique mon église fût à huit lieues de là, j’en reçus la nouvelle avant minuit. J’étais encore occupé à confesser un grand nombre de chrétiens qui s’y étaient rendus. A cette nouvelle, tous me pressèrent de me retirer. Je ne suivis pas leur conseil, pour les raisons suivantes : on m’avait donné souvent de semblables avis qui s’étaient trouvés faux, et il en pouvait être de même de celui-là; en me retirant, je laissais mon église et les chrétiens à la merci de nos plus cruels ennemis ; ma retraite même semblait confirmer la vérité des crimes qu’on m’imputait, et les brames en eussent fait un sujet de triomphe; enfin, je faisais réflexion que si je sortais une fois du Marava, il me serait très-difficile d’y rentrer, et j’avais cet avantage en y demeurant, que de ma prison même je pouvais aisément détruire les calomnies des brames . trop heureux si, en prenant le parti que je jugeais le plus sage, Dieu me trouvait digne de souffrir et de mourir pour une si sainte cause. C’est pourquoi, ayant fait transporter dans les peuplades voisines les principaux ornements de l’église, je ne réservai qu’un seul ornement pour dire la messe le lendemain, supposé que la nouvelle ne fût pas véritable. Comme mes catéchistes étaient menacés des plus cruels tourments, je les exhortai à se re-
tirer; mais ils se tinrent offensés de ma proposition, et ils me répondirent qu’ils étaient prêts à tout souffrir plutôt que de m’abandonner : ils se confessèrent et communièrent pour se préparer au combat qu’ils auraient à soutenir. Deux autres chrétiens suivirent leur exemple.
Le jour parut, et l’on ne s’aperçut d’aucun mouvement; c’est ce qui fit qu’une centaine de néophytes, que le bruit de cette persécution avait dispersés, revinrent à l’église. Je commençai moi-même à douter si l’avis qu’on m’avait donné était véritable : ainsi, je me mis à entendre les confessions des néophytes, après quoi je dis la sainte messe, où je m’offris de bon cœur en sacrifice, demandant instamment à Notre-Seigneur qu’il daignât conserver cette église nouvellement élevée en son honneur au milieu de la gentilité. Je fis ensuite appeler vingt-cinq catéchumènes qui se disposaient depuis longtemps à recevoir le baptême. Après les avoir entretenus, je les remis entre les mains des catéchistes, afin qu’ils continuassent à les préparer, tandis que je réciterais mon office.
A peine avais-je ouvert mon bréviaire, qu’un brame, un capitaine et une troupe de soldats parurent dans la cour de l’église : ils venaient, disaient-ils, pour me conduire au palais, où le prince voulait m’entretenir. Cetie nouvelle me fit plaisir, dans l’espérance dont je me flattais, que si je pouvais parler au prince, je lui inspirerais des sentiments favorables à la religion. Je leur demandai la permission de faire quelques prières avant que de partir, et de donner le baptême à quelques-uns de mes disciples. Ce n’est pas de quoi il s’agit, me répondirent-ils sèchement, et en même temps ils ordonnèrent aux soldats d’entrer dans ma cabane. Ils s’attendaient à y trou-
ver des choses infiniment précieuses; et ils furent bien surpris de n’y découvrir que des meubles fort pauvres.
Nous avons coutume de porter les ornements d’autel dans des paniers assez propres, faits en forme de coffre, et couverts d’une peau de daim ou de tigre : je m’en saisis aussitôt, et je déclarai aux envoyés du prince, que leur abandonnant tout le reste, je ne permettrais à personne de toucher aux meubles qui servaient aux sacrifices que je faisais chaque jour au Dieu vivant; que mes catéchistes mêmes n’y pouvaient mettre la main; qu’ils se gardassent bien d’y toucher s’ils ne voulaient éprouver la malédiction que je lancerais sur-le-champ de la part du vrai Dieu, auquel ces meubles étaient spécialement consacrés.
Ces paroles, proférées d’un ton ferme, les intimidèrent : car il n’y a rien que les Indiens appréhendent davantage que les malédictions des gouroux : « A la bonne heure, » me répondirent-ils ; mais ouvrez-nous ce Poûsei-petti, » c’est-à-dire, ce coffre du sacrifice, et montrez-nous ce » qui y est renfermé, afin que nous en puissions faire le » rapport au prince. » J’ouvris le coffre, et je leur montrai chaque pièce l’une après l’autre. Leur avidité ne fut guère irritée : la chasuble et le devant d’autel étaient d’une soie de la Chine fort commune ; le calice et le ciboire auraient pu les frapper, parce que la coupe en était de vermeil, et le reste de cuivre doré ; mais je les tins enveloppés par respect, et je ne leur montrai que le dessous du pied, qui n’était pas doré, de sorte qu’ils n’en firent pas grand cas. Les chrétiens avaient eu soin de retirer de l’église une fort belle image de la sainte Vierge, et quelques ornements de peu de valeur.
Enfin, les soldats prirent les petites provisions de riz
et de légumes, avec les pots et les autres ustensiles qu’ils trouvèrent dans ma cabane; ils enlevèrent pareillement deux charges de riz qu’un fervent chrétien avait mises à la porte de l’église pour être distribuées aux pauvres, après quoi ils m’ordonnèrent de les suivre. J’allai à l’église, où m’étant prosterné contre terre, je restai quelque temps en prières sans qu’ils m’interrompissent. J’exhortai ensuite les chrétiens, qui fondaient en larmes, à persévérer dans la foi, et je dis aux catéchumènes que si le Seigneur me faisait la grâce de verser mon sang pour les intérêts de la religion, ils allassent trouver le missionnaire d’Aour, qui leur conférerait le baptême. Je fus étonné du respect que les ministres du prince et leurs soldats me témoignèrent, leur coutume étant de traiter avec toutes sortes d’indignités ceux qu’ils ont ordre de conduire en prison.
A peine eûmes-nous fait quelques pas, que je songeais à prendre le chemin de la capitale, ainsi qu’ils me l’avaient dit; mais ils m’en empêchèrent, en me montrant leur ordre, qui portait de me mettre en prison à une lieue de l’église. C’était le même endroit où le vénérable P. de Britto, dont la mort glorieuse -vous est assez connue, fut conduit il y a environ vingt-trois ans. Ce souvenir me remplit de joie, dans l’espérance du même bonheur. Néanmoins, comme ils voulurent me renfermer dans un temple d’idoles, bâti de briques et assez vaste, je leur répondis qu’ils me mettraient plutôt en pièces que de m’y faire entrer, et que s’ils m’y entraînaient par force, je renverserais toutes leurs idoles. Cette réponse les fil changer de dessein, et ils me mirent dans un réduit fort humide, qui n’était couvert que de paille, et qui était fermé d’un grand retranchement. Incontinent après, ils
mirent les fers aux pieds de mes deux catéchistes, et ils firent venir plus de deux cents soldats pour nous garder, dans l’appréhension où ils étaient que les chrétiens ne nous enlevassent. Je me présentai aux soldats pour participer aux fers des catéchistes, et je leur dis pour les y engager, qu’étant leur chef et leur maître, cet honneur m’était dû préférablement à eux. Ils me répondirent qu’ils avaient défense de mettre la main sur moi.
Le lendemain, ils préparèrent plusieurs poignées de branches de tamariniers, qui*sont aussi pliantes que l’osier, mais qui, étant semées de nœuds, causent beaucoup plus de douleur, et ils conduisirent les deux catéchistes sur la place publique; ils les dépouillèrent tout nus, ne leur laissant qu’un simple linge qui leur entourait le milieu du corps. Après bien des reproches qu’on leur fit sur ce qu’ils avaient embrassé une loi nouvelle, deux soldats déchargèrent de grands coups sur le plus âgé, qui relevait d’une longue et dangereuse maladie. La force de son esprit suppléa à la faiblesse de son corps ; il supporta ce tourment avec une constance 'invincible, prononçant à haute voix les saints noms de Jésus et de Marie ; et plus les idolâtres, qui étaient accourus en foule à ce spectacle, lui criaient d’invoquer le nom de leur dieu Siven, plus il élevait la voix pour invoquer le nom de Jésus-Christ. Les bourreaux s’étant lassés sur cette victime, deux autres prirent leur place et exercèrent la même cruauté sur le second catéchiste, dont la fermeté et la patience lurent également admirables.
Après ce premier acte d’inhumanité, on leur fît souffrir une question très-douloureuse; les bourreaux leur mirent entre les doigts de chaque main des morceaux de bois inégaux, et ils leur serrèrent ensuite les doigts très-
étroitement avec des cordes. Pour rendre la douleur encore plus vive, ils les forcèrent de mettre leurs mains ainsi serrées sous la plante de leurs pieds, que les bourreaux pressaient encore avec les leurs de toutes leurs forces. Leur intention était d’obliger mes catéchistes, par cette torture, à découvrir où j’avais caché mes prétendues richesses. J’entendais de ma prison la voix de ces généreux patients, et l’on peut penser avec quelle ardeur je priais le Seigneur de donner à ses serviteurs la force et la constance dont ils avaient besoin dans ce combat digne de ses regards.
Quand je les vis entrer dans le retranchement, je courus au-devant d’eux, et, m’étant mis à genoux, je leur baisai les pieds, puis je les embrassai tendrement, le visage baigné de larmes, que la joie et la compassion tout ensemble me faisaient répandre; je les félicitai de l’honneur dont ils venaient d’être comblés, ayant été trouvés dignes de souffrir les opprobres et les tourments pour le nom de Jésus-Christ; je baisai avec respect les endroits de leur poitrine et de leurs épaules qui étaient les plus meurtris, et j’essuvai avec vénération le sang qui en découlait encore ; je ne pouvais me lasser de prendre leurs mains livides et de les mettre sur ma tête, en les offrant à Dieu en expiation de mes propres offenses, et le suppliant, par les mérites de ces généreux confesseurs, d’ouvrir les yeux à cette aveugle gentilité.
Ces différentes marques de joie, de compassion, de respect et de tendresse que je donnais à mes chers enfants en Jésus-Christ, furent interprétées bien diversement par les idolâtres, qui étaient entrés en foule dans le retranchement : « Yoyez-vous, se disaient-ils entre eux, * comme il les caresse ; c’est parce qu’ils n’ont point dé-
» couvert où étaient ses trésors. » Je leur fis à cette occasion un assez long discours, où j’essayai de les désabuser : « Si j’avais des richesses à amasser, leur dis-je, ce » ne serait pas dans un pays si pauvre que le vôtre que » je viendrais les chercher, ou que je voudrais cacher » celles que j’aurais pu amasser ailleurs. J’ai, à la vé- » rité, un grand trésor, mais je ne le cache à personne ; » c’est le royaume des cieux que je vous annonce, et dont » je souhaite de vous faire part au prix même de mon » sang. Portez -en la nouvelle à votre prince ; dites-lui » que, sans qu’il ait besoin d’user de violence, j’ai à lui » offrir un trésor inestimable, auprès duquel tous les au- » très trésors sont indignes de son attention. » Ils comprirent aisément ma pensée, et les plus sages d’entre eux ne purent s’empêcher de blâmer le prince de s’être laissé tromper par l’envie et la malignité des brames.
Il était midi, et depuis plus de vingt-quatre heures nous n’avions rien mangé ; les ministres du prince se retirèrent tout confus de la cruauté qu’ils venaient d’exercer, et le brame qui commandait notre garde nous fit apporter du riz et des légumes qu’on avait trouvés dans ma cabane. Un chrétien eut alors la liberté de sortir pour aller quérir de l’eau et du bois.
Cependant, le brame écrivait au prince pour lui rendre compte de tout ce qui s’était passé. Le prince fut surpris de ce qu’on avait trouvé si peu de chose dans mon église ; on lui avait rapporté qu’on y avait vu, le jour d’une fête, un dais superbe qui valait plus de mille pagodes, c’està-dire plus de cinq cents pistoles. Ce dais n’était cependant que de toile peinte, orné de divers festons de pièces de soie de la Chine. Il se douta que j’avais reçu quelques avis, et son soupçon tomba sur le gouverneur de sa capi-
taie, qui est chrétien. Celui-ci s’excusa en lui disant que si j’avais été effectivement averti, soit par lui, soit par quelque autre, de l’ordre donné contre moi, je n’aurais pas manqué de me dérober à sa poursuite, comme il m’était aisé de le faire ; qu’il ne devait pas s’étonner que mon église et ma cabane fussent si pauvres, puisque je faisais profession de la pauvreté la plus exacte ; que ces ornements précieux qu’on disait avoir vus dans mon église étaient des pièces de soie ou de toile peinte qui s’empruntaient aux chrétiens, et qu’on rendait aussitôt après la célébration des fêtes ; que lui-même avait prêté souvent des pièces de soie pour orner mon église ces jours-là.
Cette réponse ne satisfit nullement le prince. Il envoya un nouvel ordre au brame, par lequel il commandait de tourmenter de nouveau mes deux catéchistes , et de les tenailler, de brûler mon église, d’envoyer partout des soldats pour saisir les autres catéchistes, et pour leur faire souffrir les mêmes supplices. « Il faut, disait-il, » tourmenter ses émissaires, dont il se sert pour séduire » mes sujets et leur faire abandonner la religion de leurs » pères. » L’ordre portait aussi de me resserrer plus étroitement que jamais, sans pourtant user de violence à mon égard; le malheur arrivé à son prédécesseur, qui avait fait mourir le P. de Britto, lui faisait appréhender un sort semblable, et c’est l’unique raison qui le porta à cette sorte de ménagement.
L’ordre nous fut lu par le capitaine, le brame n’étant pas en état de le faire, parce qu’il était retenu au lit par une fièvre ardente. Cette maladie, qui le prit tout-à-coup, l’intimida, dans la persuasion où il était que c’était une punition de la cruauté avec laquelle il avait traité
mes catéchistes. Il me pria de l’aller voir dans l’endroit du retranchement où il était couché. Il me fit aussitôt des excuses de la manière indigne dont il me traitait, et il en rejeta la faute sur l’avarice du prince, dont il ne pouvait s’empêcher d’exécuter les ordres contre ma personne, contre mes catéchistes et contre mon église.
Je le confirmai dans l’opinion où il me parut être que cette maladie soudaine était, selon toute apparence, un châtiment du vrai Dieu, qu’il persécutait dans la personne de ses serviteurs ; je lui dis que les ordres qu’il venait de recevoir étant injustes, et sollicités par lui- même, il ne pouvait les exécuter sans se rendre aussi coupable que le prince qui les avait portés; que, du reste, le premier ministre, qui venait de l’armée, arriverait dans deux jours, et qu’il en pouvait surseoir l’exécution jusqu’à son arrivée. Il le fit, et dès que le premier ministre parut, je lui fis demander audience. Il m’envoya deux de ses principaux officiers pour me dire qu’il ne voulait pas me parler, de crainte que le prince ne s’imaginât que je l’avais gagné par quelque somme d’argent, mais qu’il permettrait à mes catéchistes de paraître en sa présence. Il ordonna sur-le-champ qu’on leur ôtât les fers et qu’on les lui amenât. D’abord il leur marqua le déplaisir qu’il avait des tourments et des affronts qu’on leur avait fait souffrir; « mais, ajouta-t-il, le prince n’a-t-il pas raison » de vous punir pour avoir embrassé une loi si contraire » à celle du pays, et pour aider un étranger à la prêcher » et à pervertir les peuples? Vous êtes de la même caste » que moi ; pourquoi la déshonorez-vous en suivant un » inconnu? Quel honneur et quel avantage trouvez-vous » dans cette loi? — Nous y trouvons, répondirent les caté- » chistes, le chemin du ciel et de la félicité éternelle. — -
» Bon! répliqua-t-il en riant, quelle autre félicité y a-t-il » que celle de ce monde? Pour moi, je n’en connais » point d’autre; votre gourou vous abuse. — Nous le » saurons un jour, vous et nous, répondirent les catéchis- » tes, quand nous serons dans l’autre monde. — Hé! quel » autre monde y a-t-il? leur demanda le ministre. — Il y » a, répliquèrent-ils, le ciel et l’enfer ; celui-ci pour les mé- » chants, celui-là pour les bons. » Comme ils voulaient lui expliquer leur foi plus en détail, cet infidèle les interrompit, en leur disant qu’il n’avait pas le loisir d’entrer dans un long discours , mais que s’ils pouvaient donner caution, il leur permettrait de le suivre à la cour, où il tâcherait d’apaiser la colère du prince. Un chrétien, capitaine d’une compagnie de soldats, s’offrit aussitôt à être leur caution, et ils furent mis en liberté.
Ce ministre me fit dire qu’il s’opposerait à la ruine de mon église, pourvu que je promisse quelques milliers d’écus que je pouvais tirer aisément du grand nombre de disciples que j’avais dans le royaume. Je répondis à ceux qui me firent cette proposition de sa part, qu’ils pouvaient dire à leur maître et au prince même, que je n’avais apporté dans le Marava que la loi de Jésus-Christ pour la leur annoncer, et ma tète pour la leur donner, s’il était nécessaire, en témoignage de la vérité de cette loi; qu’ils n’avaient qu’à choisir l’une ou l’autre; mais que je ne permettrais jamais que mes disciples rachetassent par argent ma liberté ni ma vie. «. Je n’ai bâti cette » église, ajoutai-je, qu’en vertu d’une permission so- » lennelle du prince ; c’est à sa parole que j’en appelle ; il » s’est engagé d’honneur à la conserver, et s’il la détruit, » les ruines de ce saint édifice seront un témoignage » éternel du fond qu’on doit faire sur ses promesses.
» Qu’il sache que je m’estime plus heureux dans ma pri- » son que dans mon église et dans son palais. » Cette réponse étant portée au ministre, il ne dit autre chose, sinon : Hé ! que fera le prince du crâne d’un étranger? c’est de l’argent qu’il demande ; si l’on ne promet rien, je ne réponds de rien. Il partit ensuite pour la cour, et il permit à mes deux catéchistes d’aller voir leur famille avant que de venir l’y trouver. Ils avaient chacun leur mère. Celle de Xaveri-Mouttou (c’est le nom du plus ancien catéchiste) était fort âgée, et il s’attendait à la trouver toute désolée ; mais il fut bien surpris quand il la vit se jeter à son cou avec un visage épanoui, et lui dire en l’embrassant : « C’est à présent que vous êtes mon fils et » que je vous reconnais véritablement pour tel; quel » bonheur pour moi d’avoir enfanté et nourri un con- » fesseur de Jésus-Christ! Mais, mon cher fils, c’est peu » d’avoir commencé à donner des preuves de votre con- » stance, il faut persévérer jusqu’à la fin. Le Seigneur » ne vous abandonnera pas si vous lui êtes fidèle. » Sattianaden (c’est ainsi que s’appelle l’autre catéchiste) fut reçu par sa mère avec les mêmes transports de joie et les mêmes senthnents de piété. Il était marié et avait un enfant fort aimable d’environ trois ans. Cette bonne chrétienne le prit entre ses bras, et le portant au cou de son fils : « Mon enfant, lui dit-elle, embrasse ton père qui a » souffert pour Jésus-Christ; on nous a enlevé le peu que » nous avions, mais la foi nous tiendra lieu de tous les » biens. »
Ces deux catéchistes sont en effet très-dignes de l’emploi qui leur est confié. Le premier, qui a été marié, perdit sa femme étant encore fort jeune; il a constamment refusé de s’engager de nouveau dans le mariage,
afin de vaquer plus librement à l’instruction des néophytes. Le second, quoique marié, vit comme le religieux le plus austère; à une humilité et une douceur charmantes, il joint un zèle vif et animé qui le rend infatigable ; et bien qu’il n’ait que trente ans, sa vertu le fait singulièrement respecter des chrétiens.
Ils se rendirent l’un et l’autre à la cour, où l’on avait transporté tout ce qui avait été enlevé de mon église. Le prince, qui s’attendait à un riche butin, fit de sanglants reproches aux brames, de ce qu’ils l’avaient engagé dans une affaire capable de le déshonorer. Cependant, pour couvrir son avarice sous des dehors de zèle pour ses divinités, il protesta qu’il ne voulait plus souffrir une loi qui condamnait les dieux, et il ordonna qu’on fit une recherche exacte de tous les catéchistes, afin de les punir sévèrement. Ayant appris qu’on avait épargné mon église, il donna mi troisième ordre de la réduire en cendres. Une troupe de gentils furent chargés de cette commission. J’avais fait écrire au haut du rétable ces paroles en gros caractères : Sarvesurenukou-stotiram, qui signifient : Gloire et louange soient au souverain Seigneur de toutes choses. Le capitaine qui présidait à la destruction de l’église, fit d’abord briser cette inscription, afin, dit-il, que le nom du Dieu des chrétiens fût tout-à-fait anéanti. Les matériaux furent transportés ailleurs et destinés à la construction d’un temple d’idoles. Le reste devint la proie des infidèles.
La ruine de cette éghse, qui n’était achevée que depuis deux mois, me causa une douleur bien sensible ; mais elle n’égalait pas la crainte que j’avais d’une persécution prochaine et très -violente. Le prince était résolu de livrer tous les chrétiens à deux Indiens de sa cour,
qui offraient de mettre vingt mille écus au trésor, si l’on voulait leur donner le pouvoir de tourmenter à leur gré mes néophytes et de piller leurs maisons. La chose était presque conclue ; mais le premier ministre, par un trait de politique, sauva les chrétiens, afin de se sauver luimême. Il craignait d’être recherché sur l’administration des finances, et il savait que des officiers chrétiens avaient en main de quoi le perdre. Pour leur fermer la bouche, et gagner en même temps leurs bonnes grâces, il entreprit de dissuader le prince, et de lui montrer que le dessein qu’il méditait était contraire à ses véritables intérêts. Il lui leprésenta donc que, pour vingt mille écus qu’il gagnerait, il s’exposerait à perdre plus de vingt mille bons sujets; qu’il y avait parmi eux un grand nombre de capitaines et de soldats; que, se voyant persécutés, ils abandonneraient le pays, et chercheraient un asile dans l’état voisin, qui était actuellement en guerre avec le Marava; que cette désertion grossirait l’armée ennemie, et entraînerait peut-être la ruine de son état.
Ces raisons frappèrent le prince, et il ne pensa plus à son premier projet ; mais il se flatta qu’il pourrait tirer cette somme par mon moyen. Il me fit dire qu’il n’ignorait pas que j’étais sans argent, mais qu’il savait aussi l’attachement que mes disciples avaient pour moi; que j’en avais plus de cent mille, et que quand ils ne donneraient chacun qu’un fanon, ils feraient la somme de vingt mille écus qu’il souhaitait. Il se trompait sur le nombre des chrétiens, car il n’y en a guère plus de vingt mille qui aient reçu le baptême; mais je ne crus pas devoir le désabuser. Toute ma réponse fut qu’il n’appartenait pas à un étranger comme moi d’imposer une taxe sur ses sujets; que la loi sainte que j’enseignais
prescrivait l’obéissance et la fidélité qui sont dues aux souverains; que je n’avais ni ne voulais avoir aucun droit sur les biens de mes disciples, et que je ne souffrirais jamais qu’ils donnassent une obole pour acheter ma liberté; qu’au contraire, si je possédais des richesses, je les donnerais volontiers pour obtenir la grâce de mourir dans l’étroite prison où il m’avait fait enfermer.
Cette réponse ne devait pas lui être agréable ; mais il crut que ma fermeté ne serait pas à l’épreuve de la longueur et des incommodités de ma prison : c’est pourquoi il ne voulut plus écouter ceux qui lui parlaient en ma faveur. Son propre frère, sollicité par des capitaines et des officiers chrétiens, lui écrivit plusieurs fois pour lui demander ma liberté ; et quoique sa puissance soit presque égale à celle du prince, ses prières furent constamment rejetées. Ces refus réitérés ne le rebutèrent point : il dépêcha un de ses officiers pour solliciter de vive voix mon élargissement. Cet officier, qui avait ordre de me voir en passant, me trouva tourmenté d’une grosse fluxion sur les yeux, causée par l’humidité de ma prison; il en fut touché, et il représenta vivement au prince le danger où j’étais de mourir dans ce cachot. Le prince, l’ayant écouté assez tranquillement, s’arracha un de ses cheveux, et lui dit en colère : « Pourvu que je ne trempe » pas mes mains dans son sang, je me soucie aussi peu » qu’il meure que de voir tomber ce cheveu de ma tète ;
» qu’il pourrisse dans sa prison, et que cet exemple ap- >» prenne aux autres gouroux comme lui à ne plus venir » dans mes états pour y séduire mes sujets. »
Néanmoins, nonobstant la colère du prince, mes garde^ s’adoucissaient, et devenaient de jour en jour plus humains : ils donnaient la liberté aux chrétiens de me IY. 15
venir voir j’en confessai plusieurs; et comme j’avais gardé mes ornements d’autels, et qu’un de mes catéchistes trouva le moyen de m’apporter du vin et des hosties, j’eus la consolation de dire la sainte messe, et d’y communier quelques chrétiens. Je baptisai aussi plusieurs enfants et quelques adultes.
Les consolations que je goûtais dans ma prison furent troublées par la douleur que j’eus de voir mourir presque sous mes yeux la femme d’un capitaine gentil, seigneur d’une peuplade voisine, sans pouvoir la secourir. Il y avait un an que je lui avais conféré le saint baptême, et elle avait vécu depuis dans une grande ferveur. Elle fut sensiblement affligée de ma prison, par je ne sais quel pressentiment qu’elle avait de sa mort prochaine, et de l’impossibilité où je serais de lui administrer les derniers sacrements. En effet, elle tomba malade, et fut tout à coup à l’extrémité. On n’oublia rien pour engager le brame à me permettre de l’aller voir ; mais quelque bonne volonté qu’il eût, il n’osa pas accorder cette grâce, dont le prince aurait eu infailliblement connaissance par les espions qu’il a de tous côtés. Elle demanda avec instance qu’on la transportât dans ma prison, quand même elle devrait expirer en chemm. Ses parents ne purent s’y résoudre, et elle mourut entre les bras d’un catéchiste qui l’assista dans ses derniers moments, et qui fut édifié de sa piété.
Enfin, après plus de deux mois de détention, et lorsque je m’y attendais le moins, un officier suivi de quatre soldats vint me tirer de ma prison. Il était chargé de me conduire sur la frontière du Marava, et de m’intimer l’ordre de sortir du royaume et de n’y plus rentrer, sous peine de la vie. Comme cet officier devait sa for-
tune à un des premiers seigneurs du palais, qui était chrétien, il ne m’accompagna qu’une demi-lieue au sortir de la prison, et il me laissa la liberté d’aller où je voudrais.
Je me retirai d’abord dans une peuplade chrétienne, où j’administrai les sacrements à un grand nombre de fidèles. Je comptais marcher pendant la nuit, et parcourir plusieurs bourgades pour y consoler les chrétiens, que la destruction de l’église, ma prison et mon exil avaient consternés. Mais une personne puissante à la cour, et qui m’était affectionnée, m’écrivit qu’il était plus à propos que je sortisse du Marava ; que la haine du prince se ralentirait peu à peu, et que pour lui, il ménagerait son esprit de telle sorte, qu’il espérait obtenir en moins de deux mois et mon rappel, et le rétablissement de mon église. Je pris donc le parti de me retirer, et je me rendis à une grande peuplade nommée Melcuri. Comme elle est située dans le bois, et qu’elle est fort éloignée de la cour, j’y demeurai trois jours, et j’eus le temps de confesser et de communier tous les chrétiens de ce lieu-là et des pays circonvoisins. Enfin, je continuai ma route, et j’allai demeurer hors des terres du Marava, dans un lieu qui en était assez proche pour être à portée d’en recevoir de fréquentes nouvelles.
Environ un mois après mon bannissement, le prince fit une double perte qui lui fut infiniment sensible. Deux de ses enfants moururent, et ce qui le toucha vivement, c’est qu’il avait destiné l’un d’eux à être un jour son successeur. Il regarda cette affliction comme l’effet de sa dureté à mon égard. C’est ce qu’il avoua à un de ses officiers, auquel il promit qu’il me rappellerait incessamment, et qu’il ferait rétablir mon église. Mais, ou-
bliant peu à peu !a perte de ses enfants, et devenant de jour en jour plus attaché à ses superstitions, il ne pensa plus à tenir sa promesse.
Varouganadadeven (c’est le nom de son frère) était beaucoup plus humain, et avait toujours paru affectionné au christianisme. Je l’envoyai prier par un de mes catéchistes de me donner une retraite sur ses terres : il hésita quelque temps à prendre son parti ; mais enfin, il m’écrivit une lettre fort obligeante, par laquelle il m’invitait à venir le trouver, et m’accordait sa protection. Ce prince fait sa résidence ordinaire dans une forteresse appelée Arcuianghi : c’est une conquête que le feu prince du Marava a faite sur le prince de Tanjaour; elle est bâtie de pierre; ses tours sont assez hautes et garnies de quelques pièces d’artillerie ; ses fossés étaient autrefois fort larges et fort profonds ; mais à présent iis sont à demi comblés. Varouganadadeven est le maître d’une bonne partie du Marava : tout le royaume lui appartenait de droit, car il est l’aîné; mais il en a cédé la souveraineté à son cadet, qu’il reconnaît avoir plus de talent que lui pour le gouvernement.
Ce prince me reçut avec distinction et avec amitié, m’obligea de m’asseoir auprès de lui, et me fit des excuses sur les mauvais traitements que j’avais reçus de son frère; puis notre entretien roula sur la religion. Je lui expliquai les commandements de Dieu, le Symbole des Apôtres, et en particulier l’article du jugement dernier, et les peines éternelles destinées à ceux qui n’adorent pas le vrai Dieu. Je tenais à la main mon bréviaire : il le prit, et le feuilleta avec curiosité; il en admira les caractères, et il fallut lui donner quelque idée de notre imprimerie, que les Indiens ignorent; car ils ne
savent <jue graver avec une espèce de butin, sur de grandes feuilles de p Imier sauvage.
Il considéra attentivement une image de Home en taille-douce , où la sainte Vierge est représentée la tête couronnée d’étoiles, ayant la lune et la terre sous les pieds, et tenant entre ses bras l’enfant Jésus. « Elle est » belle, me dit-il, mais elle ressemble à une veuve, car » elle n’a aucun joyau pendu au cou. » En effet, les veuves ne portent aucun ornement dans le Marava, et c’est par là qu’elles se distinguent des autres femmes. « Il est » vrai, seigneur, lui répondis-je; mais prenez garde » qu’elle tient le monde sous ses pieds, et que sa tête est » couronnée d’étoiles ; une seule de ces étoiles est capa- » ble d’effacer l’éclat des plus précieux diamants; mais » elle n’a pas besoin de ces ornements fragiles qu’elle » foule aux pieds avec le monde qui les produit. »
Cette réflexion fut applaudie et du prince et de sa cour. Il répéta plusieurs fois le nom de Déva-Mada, que nous donnons à la très-sainte Vierge , et qui signifie la Divine Mère. Montrant ensuite mon bréviaire à ses courtisans : « Voilà, dit-il, toutes les richesses que ce » Sanniassi porte avec lui; n’est-ce pas un objet bien » capable d’exciter l’avidité de mon frère?» Puis, en m’adressant la parole : « Mon frère fera, dit-il, tout ce » qu’il voudra sur ses terres; pour moi, je vous donne » toute permission de demeurer dans les miennes, et d’y » choisir un endroit pour bâtir une église. Il est bon » néanmoins, m’ajouta-t-il, qu’elle ne soit pas éloignée » d’ici, afin qu’elle soit à couvert de toute insulte ; » et il m’indiqua un assez bel emplacement à deux lieues de sa forteresse.
•Te le remerciai de ses bontés ; et comme, selon la cou-
tume des princes indiens, il voulut me faire présent d’une pièce de toile très-fine, je m’excusai de la recevoir, en lui disant que je m’estimerais plus heureux s’il voulait bien, en présence de toute sa cour, me faire l’honneur de mettre sa main droite dans la mienne , pour faire connaître à tout le monde qu’il protégeait les chrétiens. « A cela ne tienne, » me répondit-il en souriant ; et levant la main avec grâce, il l’étendit sur la mienne, en m’assurant de son amitié et de sa protection.
Je restai deux ou trois jours à cette cour pour déterminer l’endroit où je bâtirais l’église. Durant ce tempslà, le prince m’envoya tous les jours dans des plats d’argent du riz, du lait et toute sorte de légumes et de fruits du pays. S’il eut eu le moindre soupçon que je fusse de la caste des Pranguis, il ne m’aurait point certainement admis auprès de sa personne, ni envoyé des plats qui sont à son usage. Un de ses ministres, homme d’esprit, fit en ma présence un portrait fort ridicule des Pranguis ou Européens, qu’il avait vus à la côte de Coromandel, et il concluait que mes manières, ma façon de vivre si opposée à celle de ces Pranguis, étaient une preuve convaincante que je n’étais pas d’une caste si méprisable*
Je visitai, avec mes catéchistes et quelques capitaines chrétiens, l’endroit que le prince avait indiqué pour y construire la nouvelle église. Le heu me parut assez commode en lui-même; mais il ne l’était guère poulies chrétiens, surtout pour ceux qui sont vers le midi dans les terres du prince du Marava , qui en auraient été fort éloignés. Je jugeai qu’il convenait mieux de la bâtir sur la frontière des deux États, afin d’être plus à portée de secourir les chrétiens de tout le Marava. J’en fis faire la proposition au prince mon protecteur. Il eut d’abord
de la peine à consentir que je m’établisse si loin de son palais, dans la crainte que je ne fisse des excursions sur les terres de son frère, avec lequel il faudrait se brouiller s’il me faisait quelque nouvelle peine. Enfin, pressé par mes sollicitations réitérées, il m’accorda un terrain où il avait fait autrefois creuser un puits dans le dessein d’y faire un jardin, et il ordonna aux peuplades voisines de me fournir ce qui me serait nécessaire pour la construction de l’église et de ma maison Je m’y transportai, et ayant fait curer le puits qui était presque comblé, j’y trouvai de fort bonne eau et en abondance, ce qui est très-rare dans le Marava. Je ne balançai point à y bâtir ma nouvelle église, laquelle subsistera sans doute pendant la vie de ce bon prince, qui donne de jour en jour de nouvelles marques de son estime pour les missionnaires, et pour les chrétiens qui s’y rendent en foule de tous les quartiers du Marava.
Cependant, comme il m’était bien triste de ne pouvoir aller sur les terres du prince régnant pour y administrer les sacrements aux malades, je tâchai d’en obtenir la permission, et je la lui fis demander par des personnes de sa cour qu’il considère : « Mon frère le protège, dit- » il, cela suffit. » Le ton dont il prononça ces paroles ne fit que trop connaître le secret mécontentement qu’il en avait. J’ai su depuis qu’il en avait fait des reproches amers au prince son frère ; mais comme celui-ci est absolu et indépendant, il s’est mis peu en peine de ces reproches .
Il a fait encore moins de cas des fréquentes remontrances qui lui ont été adressées par les brames et par les prêtres des idoles. Comme ils lui disaient avec assez de chaleur que leurs dieux menaçaient d’abandon-
uer deux ou trois temples qui sont à une ou deux lieues de ma nouvelle église : « Il faut, répondit le prince d’un « ton moqueur, que ces dieux soient bien faibles et bien » timides, puisque, fortifiés comme ils le sont, dans de » beaux temples de pierre et de brique, ils redoutent un » Dieu qui n’est logé que dans une cabane de terre. Je » ne prétends pas les chasser en recevant ce docteur » étranger ; mais s’ils ne sont pas contents, qu’ils par- » tent quand ils voudront, il en restera toujours assez » dans le pays. »
Il y a plus de quinze ans que ce prince est marié, sans qu’il ait eu aucun enfant du grand nombre de femmes qu’il entretient dans son palais. Il semble que, n’ayant point de récompense à attendre dans l’autre monde, s’il persévère dans son infidélité, Dieu veuille le récompenser en cette vie de la bonne œuvre qu’il a faite en rétablissant la religion presque détruite. Au bout de la première année de mon établissement dans ses terres, il lui est né une fille, et il reconnaît publiquement qu’il la doit au vrai Dieu. Les gentils mêmes ne peuvent s’empêcher de dire hautement que le Dieu des chrétiens a ôté au prince qui les a persécutés les enfants qu’il avait, pour les donner à celui qui les protège. Il promet que s’il lui naît un fds, il fera bâtir au vrai Dieu une église plus magnifique qu’aucun temple qu’il y ait dans le Marava. Prions le Seigneur que, pour le bien de la religion, il daigne accorder à ce prince une postérité telle qu’il la désire; et plus encore, qu’il daigne lui ouvrir les yeux et le tirer des ténèbres de l’idolâtrie.
Je me recommande à vos saints sacrifices, etc.
RELATION DE CE QUI s’EST PASSÉ DANS LES MISSIONS DU MARAVA ET DU TANJAOUR PENDANT LES ANNÉES 1714 ET 1715.
( Tirée d’un Mémoire portugais adressé au trèi-révérend P. Michel- Ange Tambürini, général de la Compagnie de Jésus).
La chrétienté du Marava était dans un état florissant, et la foi y faisait de jour en jour de nouveaux progrès. Le missionnaire de cette contrée avait baptisé en peu d’années plus de deux mille idolâtres ; et il espérait recueillir encore de plus grands fruits, lorsqu’il s’éleva tout-àcoup un orage qui mit la constance des nouveaux fidèles à une dure épreuve. Voici quelle en fut l’occasion.
Les gentils célébraient la fête de Ramesceren , fameuse idole qu’ils révèrent. Le prince, accompagné des seigneurs de sa cour et de plusieurs brames, se mit en chemin pour se rendre à la pagode, et pour y prendre le bain qui, selon eux, a la vertu d’effacer tous les péchés. Avant son départ, il laissa le gouvernement de ses États à Tiruvaluvatheven, son parent et son beau-frère, qui était parmi les néophytes un modèle de piété et de vertu ; niais il lui défendit expressément de visiter l’église des chrétiens pendant son absence, et il accompagna sa défense des menaces les plus capables de l’intimider.
Le prince étant arrivé à la pagode, et prenant le bain que les gentils tiennent pour sacré, aperçut sur le rivage quelques-uns de ses soldats qui s’entretenaient ensemble. Il demanda aux brames qui l’entouraient pourquoi ces gens-là ne prenaient point, à son exemple, un bain si efficace et si salutaire. Les brames, ennemis nés de la loi chrétienne, saisirent l’occasion qui se présentait d’ai-
grir l’esprit du prince et de l’animer contre les adorateurs du vrai Dieu. « Quoi! seigneur, lui dirent-ils, pou- » vez-vous ignorer que ces soldats sont chrétiens, que » vous êtes actuellement l’objet de leur risée, qu’ils se » moquent et du culte que vous rendez à Ramesceren, et » de la persuasion où vous êtes que dans ces eaux sa- » crées vous recevez l’entière rémission de vos fautes? » Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à ordonner » qu’on leur présente des cendres dédiées au grand Siw ven, et qu’on leur propose d’en marquer leur front se- » Ion notre usage, vous serez témoin vous-même du mé- » pris qu’ils en feront. »
A peine eurent-ils achevé ces paroles, qu’un brame, sans attendre l’ordre du prince, se détacha de la troupe, lira d’un petit sac des cendres consacrées à Siven, s’avança vers les soldats chrétiens et les invita à s’en mettre au front. Les néophytes, en refusant de prendre ces signes de l’idolâtrie, ne purent s’empêcher de faire paraître de l’indignation ; c’est aussi à quoi s’attendait le brame, et comme son dessein était de manifester aux yeux du prince l’aversion que les chrétiens avaient pour ses divinités, il fit de nouvelles instances, et pressa fortement les soldats de s’appliquer au front ces marques de vénération pour Siven.
Ces invitations réitérées impatientèrent un des néophytes ; il étendit la main pour recevoir les cendres qu’on lui offrait , et aussitôt, suivant l’ardeur de son zèle, et sans faire réflexion qu’il était observé, il les jeta par terre avec dédain et les foula aux pieds. Le prince, -qui examinait attentivement la contenance des néophytes, se livra dès lors aux plus violents transports de fureur ; on ne sait même ce qui l’empêcha de venger sur-le-champ, par
la mort de ces néophytes, l’outrage qu’ils venaient de faire à sa divinité.
On lui apprit au même moment qu’aussitôt après son départ, Tiruvaluvatheven son beau-frère avait, contre sa défense, visité l’église des chrétiens, et avait participé à leurs mystères. Cet avis, qui était véritable, redoubla les accès de sa fureur. Il sortit du bain transporté de rage, et prit la route de sa capitale, dans la résolution d’exterminer le christianisme dans ses États.
A peine fut-il entré dans son palais qu’il ordonna à ses soldats de se répandre dans l’étendue de sa principauté, de parcourir les maisons des chrétiens, de leur enlever tout ce qu’ils y trouveraient de vestiges du christianisme. Cet ordre impie fut exécuté avec la dernière rigueur ; il n’y eut aucun des fidèles qui pût échapper à l’exacte perquisition des soldats : on leur arracha avec violence les chapelets, les croix, les médailles, les images et les reliques, qu’ils s’efforcaient inutilement de cacher et de dérober aux yeux de leurs persécuteurs. Ces précieuses déhpouilles furent apportées comme en triomphe aux pieds du prince; il les fit mettre dans divers sacs et les fit jeter dans un étang public, au milieu des applaudissements et des cris de joie d’une multitude innombrable d’idolâtres.
Non content de cette première expédition, qui jeta la consternation parmi les nouveaux fidèles, il tâcha de les effrayer encore davantage par la manière impitoyable avec laquelle il sévit contre son propre sang. Il fit appeler Tiruvaluvatheven son parent, et , jetant sur lui des regards menaçants, il lui signifia que, pour conserver ses honneurs et sa vie, il n’avait plus d’autre parti à prendre que d’abandonner à l’heure même l’infâme loi des Pranguis, et de sacrifier au grand Siven; que s’il balançait
un moment, il allait le méconnaître pour son parent, le dépouiller de ses dignités et de ses revenus, et lui faire souffrir un long et douloureux supplice ; qu’enfin il lui ôterait la vie par une mort également honteuse et cruelle.
Ces menaces n’intimidèrent point le généreux néophyte, il répondit comme un autre Eléazar, avec une fermeté respectueuse, que dès sa plus tendre enfance il suivait la loi de Jésus-Christ ; qu’elle avait été jusqu’ici la régie de sa conduite ; qu’à son âge, il ne lui était pas possible de l’abandonner; qu’au reste, ses biens et sa vie étaient entre les mains du prince pour en disposer à son gré, mais que rien ne l’engagerait à déshonorer sa vieillesse par une aussi lâche désertion que celle qu’on lui proposait.
Une réponse si ferme irrita de plus en plus le prince : au même instant il dégrada le néophyte de son rang, le destitua de ses emplois, et après avoir éprouvé sa constance par diverses tortures plus cruelles les unes que les autres, il le confina dans une prison obscure jusqu’au temps qu’il avait résolu de le faire mourir.
Comme on n’avait pu ébranler sa fermeté par la voie des supplices, on l’attaqua par un autre endroit qui lui fut très-sensible. On permit à sa femme et à ses enfants de l’aller trouver dans sa prison. Cette famille désolée y entra dans le plus triste équipage; de vieux haillons leur servaient de vêtements, et ils tenaient à la main quelques morceaux de pots cassés, tels qu’en ont aux Indes les mendiants qui vivent des aumônes qu’ils ramassent. Sa femme en l’abordant tout en pleurs : « Seigneur, lm dit- » elle (car je n’ose plus vous appeler du doux nom de » mari), vous voyez le déplorable état où votre im- » prudence nous a réduits ; si vous n’avez pas compas-
» sion de vous-même, du moins soyez touché de ma mi- » sère,et de celle de ces infortunés gages de notre amitié » conjugale ; qu’ont-ils fait, ces chers enfants, pour n’a- » voir pas même de quoi se couvrir? Tout innocents » qu’ils sont, ils portent la peine d’une résistance aussi « déraisonnable qu’est la vôtre aux volontés du prince. » Que deviendront- ils si vous vous obstinez à vouloir » mourir? Serez-vous insensible au point de les laisser » périr de faim et de misère? »
Ces dernières paroles furent entrecoupées de sanglots et de cris lamentables qui percèrent jusqu’au vif le cœur du néophyte. Cependant il eut la force de résister à une tentation si délicate, et sa fidélité au service de Dieu l’emporta sur les plus tendres sentiments de la nature. Heureux s’il eût persévéré jusqua la fin dans son attachement à la foi ! Mais son courage qui n’avait pu être surmonté ni par la tendresse naturelle, ni par l’horreur des tourments et de la mort, céda enfin à la ruse et à l’artifice.
On introduisit dans sa prison un de ces hommes adroits et subtils, qui savent s’insinuer dans les esprits par une fausse éloquence , et qui ont l’art de colorer les actions les plus odieuses, en les faisant passer pour indifférentes. Il commença d’abord à se rendre agréable au prisonnier par des complaisances affectées; ensuite il parut vivement touché de voir un homme de son rang traité d’une manière si indigne et si barbare : puis il lui demanda quel était donc le crime qui lui avait attiré une suite de châtiments si rigoureux; et ayant appris qu’il n’avait irrité le prince contre lui à cet excès, que pour n’avoir pas voulu abandonner la loi de Jésus-Christ. « Ah! Sei- » gneur, lui dit-il, d’un ton tendre et radouci, est-il » possible que vous donniez dans cette erreur populaire?
» c’est vouloir de gaieté de cœur vous perdre vous et » votre famille. Je suis chrétien ainsi que vous; je sais » quels sont les devoirs que m’impose ma religion, et je » veux assurément me sauver ; mais il y a certaines » conjonctures, où je n’ai aucun scrupule de feindre et » de dissimuler, pour me mettre à couvert de la persé- » cution des gentils; alors je ne fais nulle difficulté de « dire seulement de bouche, et à l’extérieur, que je re- » nonce à la foi : Dieu, qui sonde le cœur des hommes, » ne s’arrête point à de vaines paroles; il suffit qu’il » connaisse mes dispositions secrètes, et qu’il sache que » je conserve sa loi gravée au fond du cœur : faites de » même ; soyez attaché de cœur à la foi, et dites simple- » ment de bouche que vous y renoncez ; le prince sera » content ; vous serez rétabli dans vos premiers honneurs, » et la persécution cessera : quel avantage n’en revien- » dra-t-il pas à la religion ? » Il appuya ce discours séduisant de tant de raisons apparentes, et avec des termes si persuasifs, que le malheureux néophyte se laissa entamer, et crut que dans des occasions importantes où il s’agissait de procurer un grand bien à la religion, il lui était permis d’user de feinte et de dissimulation. A la vérité il ne fut pas longtemps sans reconnaître sa faute : des catéchistes lui en représentèrent l’énormité, il en conçut une vive douleur, et il tâcha de l’expier par l’abondance de ses larmes, et par des pénitences extraordinaires. Mais son exemple ne laissa pas d’être pernicieux à quelques lâches chrétiens, dont le courage chancela à la vue des tourments, et qui prétextèrent la même raison pour s'en délivrer.
Cette faiblesse d’un petit nombre de chrétiens affligea sensiblement le reste des nouveaux fidèles : l’horreur
qu’ils en conçurent ne servit qu’à fortifier davantage leur foi, et à ranimer leur constance que les outrages et les mauvais traitements pouvaient affaiblir. Aux uns on coupa le nez et les oreilles, ce qui imprime parmi ces peuples un caractère d’infamie. Les autres furent contraints d’abandonner leurs maisons et leurs biens, et de chercher un asile dans d’autres états plus paisibles. C’était un triste speciacle de voir de nombreuses troupes d’hommes et de femmes suivis de leurs petits enfants, ou qui les portaient entre leurs bras, n’ayant pour tout bien qu’un méchant morceau de toile dont ils étaient couverts, tombant en défaillance, au milieu des chemins, faute de nourriture, sans que qui que ce soit eût compassion de leur misère. Ce ne fut qu’après avoir gagné les terres du royaume voisin, que ces généreux confesseurs de Jésus-Christ trouvèrent dans la charité des fidèles quelque soulagement à leurs maux.
Au milieu d’une désolation si générale, on peut juger quelles furent les agitations du missionnaire, et combien de mouvements il se donna pour calmer l’esprit du prince, et apaiser cette tempête. Il s’adressa d’abord au frère du prince, qui était son appui à la cour et qui lui avait promis de bâtir une église sur ses terres ; il sollicita la protection de personnes puissantes, et entre autres d’un prince mogol, intime ami du persécuteur. Le premier daigna écrire une lettre fort pressante, par laquelle il suppliait le prince du Marava de traiter plus favorablement le Père et ses disciples. La seule réponse qu’il en reçut, fut qu’il le suppliait à son lour de l’excuser, si dans cette occasion il ne lui accordait pas la grâce qu’il lui demandait ; mais que la chose ne lui était pas possible ; que ses États étaient sous la protection du grand
Siven, qu’il ne lui était pas libre de tolérer une religion qui n’inspirait que de l’horreur et du mépris pour cette divinité; que le culte de ses dieux serait bientôt anéanti, s’il donnait plus de licence aux chrétiens; et que ses propres soldats, qui s’étaient faits disciples de celui en faveur duquel il parlait, avaient si peu respecté sa présence,*qu’à ses yeux ils avaient eu l’insolence de fouler aux pieds les cendres consacrées à Siven.
Cette réponse, qui fut communiquée au missionnaire, lui déchira le cœur. Il crut que, comme dans les grands maux on a recours aux remèdes extrêmes, il devait aussi tenter quelque moyen extraordinaire d’étonner le prince barbare, et d’amollir la dureté de son cœur. Il consulta Dieu par la prière, et il redoubla ses austérités à cette intention. Enfin, après quelques jours, ayant assemblé ses catéchistes : Que ceux-là me suivent, leur dit-il, qui sont prêts à verser leur sang pour la foi.
Par ces paroles, et par quelques autres qui étaient échappées au missionnaire, les catéchistes comprirent que son dessein était d’aller droit à la cour, de reprocher au prince son impiété, et de lui remettre devant les yeux l’énormité du crime qu’il commettait en se déclarant l’ennemi et le persécuteur de la vraie religion. Comme ils étaient anciens dans la mission, et qu’ils avaient plus de connaissance des usages du pays que le missionnaire, qui ne gouvernait cette chrétienté que depuis peu d’années, ils lui représentèrent que cette démarche serait , non-seulement inutile, mais qu’elle aurait des suites funestes à la prédication de l’évangile, et qu’elle avancerait infailliblement la ruine du christianisme, sans lui laisser aucune ressource pour l’avenir. Il ne se rendit point à leurs raisons, et il les regarda comme un effet de leur
timidité naturelle. Sur quoi les catéchistes dépêchèrent secrètement un courrier au Supérieur général pour l’instruire du dessein qu’avait pris le missionnaire, et des inconvénients qui ne manqueraient pas d’en résulter.
Le P. Supérieur, qui avait vieilli dans les travaux de cette mission, et à qui une longue expérience avait appris comment il fallait se comporter dans ces sortes de persécutions si ordinaires parmi les idolâtres, sachant d’ailleurs que le missionnaire, naturellement vif et plein de feu , était capable de se laisser emporter au mouvement d’un zèle peu discret, songea aussitôt à en modérer l’activité : il lui écrivit une lettre honnête et consolante, mais par laquelle il lui ordonnait deux choses : la première, de revenir sur ses pas, et de ne point paraître à la cour; la seconde, de sortir incessamment du Marava, selon le conseil que lui avait donné le frère du prince.
En effet, le frère du prince, qui honorait le missionnaire de son estime, lui avait remontré que la prudence voulait qu’il se retirât pour quelque temps sous une autre domination ; qu’on ne pouvait maintenant apaiser la colère de son frère, que sa présence ne servait qu’à l’aigrir davantage contre ses disciples, que le temps pourrait adoucir cet esprit irrité; qu’alors les conjonctures devenant plus favorables, il ne manquerait pas de l’en informer, et d’employer son crédit en sa faveur; qu’il avait un bon nombre de catéchistes prudents et zélés, lesquels, en son absence, pourraient secrètement et sans aucun risque consoler ses disciples et fortifier leur courage; que d’ailleurs il ne devait avoir nulle inquiétude pour son église; qu’il se faisait fort de la garantir de toute insulte, et qu’il se promettait de la lui rendre dans le même état qu’il la laissait.
Le missionnaire, qui n’avait pu goûter ce conseil, se soumit sans hésiter aux ordres de son supérieur. Mais son obéissance lui coûta bien des larmes : il voyait son troupeau désolé sur le point d’être destitué de pasteur, et de devenir la proie du plus cruel ennemi de la foi; cette pensée l’accablait de douleur. Il sortit du Marava le cœur flétri d’amertume. L’accablement de tristesse où il était, joint aux fatigues qu’il venait d’essuyer durant le cours de cet orage, lui causa plusieurs accès de fièvre, dont il ne fut jamais bien rétabli. Cependant, après plusieurs lettres qu’il écrivit à son supérieur, pour lui marquer l’affliction où il était de se voir séparé de son troupeau, il obtint la permission d’aller s’établir sur les confins du Marava, à condition néanmoins qu’il ne mettrait pas le pied sur les terres de ce royaume.
Cette lettre , qui était si fort selon ses désirs , lui fit oublier ses incommodités présentes. A l’instant il partit, et en moins de cinq jours de marche, il arriva dans une peuplade de la dépendance de Maduré qui confine avec le Marava, et où il y a une église que de continuelles persécutions avaient fait abandonner depuis longtemps. C’est là qu’il s’établit d’abord , mais ensuite, ayant découvert un lieu secret et retiré qui était beaucoup plus proehe du Marava, il y fixa sa demeure. Ses catécliistes vinrent l’y joindre, et il y eut bientôt rassemblé ses néophytes dispersés et fugitifs. Il n’écouta alors que l’ardeur de son zèle, et il s’y livra avec excès. Il était sans cesse occupé à soulager leur affliction par des paroles consolantes, à les animer à la persévérance chrétienne, et à les affermir dans la foi par de continuelles exhortations et par la participation des sacrements.
Ces travaux, pris sans ménagement, redoublèrent la
fièvre dont il avait eu plusieurs accès, et lui causèrent d’autres indispositions qui le réduisirent à une extrême faiblesse. Il succomba enfin à la violence du mal, et il fut obligé de garder le lit. Les catéchistes lui procurèrent toute l’assistance dont ils étaient capables : ils firent venir un médecin gentil qui , présumant trop de son habileté, promit de le guérir. Mais, soit que ce médecin ne fût pas aussi habile qu’il se vantait de l’être, soit que la maladie fût plus forte que les remèdes, il se trouva beaucoup plus mal après les remèdes qu’on lui fit prendre qu’il n’était auparavant, et on commença à désespérer de sa guérison.
Le P. Yieyra, qui n’était éloigné que d’une journée et demie du malade, accourut pour le secourir dans ce danger extrême. Il entendit sa confession, il lui administra le saint viatique, que le moribond , malgré sa faiblesse, reçut à genoux avec de tendres sentiments de piété ; il lui donna enfin l’extrême-onction , et ne le quitta point qu’il n’eût rendu le dernier soupir. Le mémoire portugais, dont on a tiré cette relation, ne marque point le nom de ce missionnaire. Le P. Yieyra ne survécut pas longtemps à celui auquel il venait de donner les dernières preuves de sa charité.
Son église était située sur les terres d’un raja qui avait conçu une aversion mortelle contre le christianisme. Cette aversion ne lui était pas naturelle ; mais elle lui avait été inspirée par un hrame qui lui servait de Gourou, et qui, s’étant rendu maître absolu de son esprit, le gouvernait despotiquement. Ce brame avait rendu son disciple si dévot à Yichnou, qu’il ne pouvait sortir du temple consacré à cette idole, et que, par un respect ridicule pour un lieu qui lui semblait si saint, il se faisait
un devoir d’en balayer le pavé avec sa langue. Plus ce raja se perfectionnait dans les folles pratiques de son culte superstitieux, plus sa haine s’allumait contre la religion chrétienne. Le brame, qui avait disposé insensiblement son cœur à cette haine, n’eut pas de peine à lui persuader qu’il fallait détruire l’église et chasser le missionnaire. Un autre raja , plus humain , donna au P. Vieyra une retraite sur ses terres, et lui accorda la permission d’y bâtir une église , qui subsiste encore aujourd’hui. Mais ce Père ne se trouva pas peu embarrassé dans sa nouvelle église : l’entrée du pays, qui dépend de ce raja, était entièrement fermée aux Indiens de basse caste, parmi lesquels il comptait un grand nombre de fervents chrétiens. Il ne put pas se résoudre à laisser sans secours spirituels cette portion de son troupeau, qui lui était d’autant plus clière , que la naissance la rendait plus méprisable aux gentils de haute caste. Il chercha pour cela un expédient qui lui réussit.
Non loin des terres dépendantes du raja était un bois solitaire et peu fréquenté des Indiens : c’est là qu’il se retira pour quelque temps. Il se logea dans une étable à chèvre à demi-ruinée, qui ne pouvait le défendre ni de l’humidité de la mut, ni de la rosée du matin, dont la malignité est fort contagieuse aux Indes. Pendant deux mois qu’il y demeura, il fut continuellement occupé à instruire ou à baptiser les catéchumènes, et à administrer les sacrements aux anciens fidèles. Après avoir rempli de ce côté-là son ministère, il prit la route de Camien-Naïken-Patti , pour y réparer ses forces et pour se remettre d’une fièvre lente qui le minait à vue d’œil. On lui conseilla d’aller se l’établir sur la côte, et il se rendit à Pondichéry, où le repos et tout ce que les Jésuite
français firent pour lui rendre la santé furent inutiles. Son exténuation étant toujours la même , il passa à Maïlapour, où il crut trouver un meilleur air; mais à peine y fut-il trois jours, qu’il sentit approcher sa dernière heure : il se fit administrer les derniers sacrements, et finit sa course apostolique par une mort sainte et édifiante.
La mission établie dans le royaume de Tanjaour n’a pas été plus tranquille que celle du Marava. Un gentil, chef de la peuplade de Vallam, où le P. Emmanuel Machado avait son église , fut le principal auteur de l’orage qui s’éleva contre les chrétiens. Il était extrêmement attaché au culte de ses idoles, et dans le dessein qu’il eut de leur élever un temple, il voulut engager les chrétiens, ainsi que les idolâtres, à y contribuer de leur argent et de leur travail, en charriant les pierres destinées à la construction de l’édifice. Ayant trouvé de la résistance dans les chrétiens, qui refusèrent constamment de se prêter à un pareil ouvrage, il tâcha de les contraindre à force de mauvais traitements.
Tirumularavam, vice-roi de la province, qui aimait le P. Machado, fut bientôt informé de la vexation que le gentil faisait aux nouveaux fidèles : il lui envoya ordre de venir rendre compte de sa conduite ; et après lui avoir fait une sévère réprimande, il l’obligea d’aller faire ses excuses au missionnaire, et de lui promettre que désormais il laisserait en paix ses disciples.
Cette démarche était humiliante pour un homme rempli d’orgueil et de fierté. Il dissimula pour lors son ressentiment, parce que le P. Machado, outre l’affection dont le vice-roi l’honorait, avait encore à la cour une protection puissante dans la personne du premier minis-
tre du roi de Tanjaour. Mais son cœur n’en fut pas moins ulcéré, et il n’attendait que l’occasion de faire éclater sa vengeance. Elle se présenta bientôt. A peine l’année fut-elle écoulée, que la mort enleva au P. Machado son protecteur de la cour, et en même temps Tirumularavam, son ami, fut dépossédé de sa vice-royauté. Elle fut donnée à un autre brame son ennemi, et qui, par cette seule raison, était disposé à haïr et à persécuter ceux que son prédécesseur affectionnait.
Le perfide gentil , attentif aux moyens de se venger, vit bien que le changement du ministère était favorable à son ressentiment. Il alla visiter le nouveau vice-roi ; et après les premiers compliments : « Il est important pour » vous et pour le bien de la province, lui dit-il, que » vous y signaliez votre entrée par la destruction de l’é- » glise des chrétiens. Laissez-Ia subsister encore quelque » temps, vous verrez tomber tout-à-fait le culte de nos » divinités, et elles seront bientôt sans adorateurs. Sui- » vez donc un conseil utile, car je n’ai en vue que votre » repos et votre gloire; commencez par vous assurer de » la personne du missionnaire ; je sais, à n’en pouvoir » douter, que vous trouverez chez lui plus de dix mille » pataquès : cette somme n’est pas indifférente au com- » mencement d’une administration. »
Il n’en fallait pas tant pour réveiller la cupidité du nouveau vice-roi. Il partit sur l’heure pour la cour, et promit quatre mille pataquès au roi, s’il lui permettait de renverser l’église des chrétiens, à Yallam, et s’il abandonnait le missionnaire à sa disposition. C’est ainsi qu’il partageait avec le prince un trésor imaginaire. Le roi , oubliant les marques d’estime qu’il avait .données peu auparavant au P. Machado : « Que les pataquès vien-
» lient, répondit-il au brame; du reste, disposez à votre » gré du missionnaire et de son église. »
Une permission si ample combla de joie le vice-roi. Il conféra aussitôt avec le gentil sur les mesures qu’ils devaient prendre pour se saisir sûrement du P. Macbado; mais la chose ne fut pas si secrète, qu’elle ne vînt aux oreilles de Tirumularavam. Cet ami fidèle dépêcha deux exprès au Père, pour lui donner avis des desseins qu’on tramait contre sa personne, et pour faciliter son évasion dans quelque endroit inconnu à ceux qui avaient comploté de l’arrêter. Mais, soit que le P. Machado comptât sur les démonstrations encore récentes d’estime et d’affection que lui avait données le roi, soit qu’il jugeât que rien n’était plus triste pour un homme apostolique, que d’être sans cesse errant et fugitif, il ne profita pas de l’avis, et il demeura dans son église. Il ne fat pas longtemps sans reconnaître la faute qu’il avait faite.
Un vendredi, le vice-roi parut à la tète de deux cents soldats qui environnèrent l’égüse et la maison du Père ; une partie des soldats se saisirent de sa personne et de trois catéchistes qui étaient avec lui. Les autres se mirent à démolir l’église , et en peu de temps elle fut abattue. Le vice-roi de son côté furetait des yeux tous les coins et recoins de la chambre du missionnaire , et dans l’impatience Je trouver les pataquès, à chaque pas qu’il faisait il demandait au gentil où était le trésor. Mais nonobstant les plus exactes recherches, ce prétendu trésor ne paraissait point. Le gentil, honteux du mauvais succès de son entreprise , et entrevoyant dans les yeux du vice-roi la colère dont il commençait à s’enflammer, songea sérieusement à la retraite ; il disparut en un instant, et se déroba au juste châtiment qu’il devait attendre, par la
fuite et par l’abandon de la maison et des biens qu’il possédait dans la peuplade. Le vice-roi de son côté s’en retourna bien confus à Tanjaour.
Quand le P. Machado fut pris , il n’avait eu que le temps de mettre à couvert les ornements de l’autel ; les vases, tant ceux qui renfermaient les saintes huiles que ceux qui servaient à l’église, furent enlevés par les soldats, portés au roi, et exposés à la profanation de ce prince et des idolâtres.
C’est une opinion constante de cette aveugle gentiiité, que nous tirons les saintes huiles des ossements des défunts, et que nous nous en servons pour ensorceler les peuples et les transformer en d’autres hommes. Ce qui a fait naître aux gentils cette pensée ridicule , c’est que d’un côté ils savent que nous employons l’onction sainte dans l’administration du baptême , et que d’un autre côté ils voient qu’effectivement ceux qui sont baptisés changent aussitôt de mœurs et de coutumes ; qu’ils abhorrent les idoles pour lesquelles ils étaient auparavant pleins de vénération, qu’ils se contentent d’une seule femme après avoir entretenu un grand nombre de concubines; qu’enfîn ils mènent après le baptême une vie toute contraire à celle qu’ils menaient avant leur conversion au christianisme. C’est ce qui leur fait dire que nous troublons l’esprit des peuples par des secrets magiques, et que nous les enchantons de telle sorte, qu’ils ne peuvent se défendre d’embrasser le christianisme.
Le roi fut curieux de voir faire en sa présence de ces sortes de métamorphoses; c’est pourquoi il ordonna à quelques soldats gentils de se frotter le corps de cette huile dont les effets étaient si surprenants. Cet ordre les fit trembler de peur, et après avoir balancé pendant
quelque temps sans oser répondre, enfin ils supplièrent Sa Majesté de ne pas exiger d’eux une chose qui leur serait si préjudiciable, puisque si cette huile touchait seulement leur chair, ils deviendraient tout autres qu’ils n’étaient, et seraient forcés malgré eux d’embrasser la loi des Pranguis. Quelques Musulmans, moins timides que les soldats, s’offrirent d’eux-mêmes à en faire l’épreuve ; et comme, par cette onction plusieurs fois réitérée, il ne se fit aucun changement dans leur personne, le prince se désabusa d’une erreur si extravagante, et témoigna de l’indignation contre le brame et contre les auteurs d’une semblable imposture. Un catéchiste, qui était présent, prit de là occasion de parler en faveur de la religion chrétienne, et il montra avec une éloquence naturelle, mais vive et animée, qu’on ne pouvait l’attaquer que par des mensonges et des calomnies. Son discours fut applaudi, mais il ne produisit aucun effet ; car en cette cour, comme parmi tous ceux qui gouvernent dans l’Inde, dès qu’il se présente une lueur d’intérêt, il n’y a ni vérités ni raisonnements qui prévalent.
Le brame, doublement mortifié et du mécontentement que le roi venait de témoigner et de l’inutilité de son entreprise contre le P. Machado, eut recours à un artilifice, lequel, s’il eût réussi, aurait mis le christianisme à deux doigts de sa ruine. Son dessein était d’avoir un témoignage authentique que le Père était Pranyui, et qu’il ne différait en rien des Européens qui habitent les côtes. Un protestant anglais, qui s’était enfui de Madras, avait trouvé accès auprès du roi de Tanjaour, et était parvenu à être son écuyer. Ce fut de lui que le brame voulut tirer un aveu du pranguisme du missionnaire. Il le fit venir chez lui, et après des démonstrations extra-
ordinaires de politesse et d’amitié, comme à dessein de réparer une offense qu’il lui aurait faite sans le savoir :
« Vous êtes sans doute fâché, lui dit-il, et vous me voulez » du mal, parce que j’ai fait mettre en prison un homme » de votre caste, et qui est même, à ce qu’on m’a assuré, » votre Gourou. Mais si à cette occasion vous gardiez » quelque ressentiment contre moi, certainement vous » n’auriez pas tout-à-fait raison ; je n’ai eu jusqu’ici » nulle connaissance de l’intérêt que vous prenez à ce » prisonnier : je vous honore et je vous affectionne trop » pour ne pas respecter vos inclinations, et si vous m’as- » surez qu’il est de votre caste et que vous l’honorez de » votre protection, à l’heure même je le fais sortir de » prison avec honneur, et je le remets entre vos mains. » La Providence permit que le protestant, qui ne pouvait ignorer que nous fussions les mêmes que les missionnaires de la côte , fit une réponse telle qu’on aurait pu l’attendre du catholique le plus sage et le plus discret. «Je vous proteste, lui dit-il, que je n’ai jamais vu » ni entretenu le Gourou dont vous me parlez ; ainsi je » ne puis vous dire s’il est Prangui ou non ; mais c’est » un fait qu’il vous est très-aisé de vérifier. Si comme » moi il mange de la viande, s’il hoit du vin, s’il fré- » quente les parias, il n’y a point à douter qu’il ne soit » de ma caste ; mais si au contraire il observe toutes vos » coutumes, s’il n’a à son service (pie des gens de haute » caste, on ne peut pas raisonnablement le soupçonner » d’être Prangui et de la même caste que moi. »
Le brame ne s’attendait pas à une réponse qui lui ôtait un moyen présent de justifier sa haine contre le missionnaire et contre ses disciples. L’artifice lui ayant si mal réussi, il en vint à des voies de fait et à des exécu-
tions cruelles. 11 fit venir en sa présence deux des catéchistes prisonniers, leur ordonna de renoncer à la loi des Pranguis et de sacrifier aux idoles, les menaçant, en cas de refus, de les faire expirer sous les coups de fouet. Ces généreux chrétiens répondirent , d’une voix haute et ferme, qu’on leur arracherait plutôt mille fois la vie que de les faire consentir à ce crime. Aussitôt on leur ôta leurs vêtements, et on les battit sans pitié. Leur constance lassa enfin le brame; il eut honte de sa barbarie, et sans parler des pataquès, qui lui tenaient plus au cœur que tout le reste, il mit les catéchistes en liberté, et les renvoya dans leurs maisons.
Peu après il se fit amener le troisième catéchiste, dont il crut venir plus aisément à bout. C’était un jeune homme âgé de dix-huit ans, plein de ferveur et de courage, nommé Sinnarhouttou. Le brame n’épargna rien pour le gagner : détours, artifices, caresses, flatteries, promesses , menaces , il mit tout en œuvre pour lui faire découvrir l’endroit où le P. Machado avait enterré son prétendu trésor. Toute la réponse qu’il en tira fut que la pauvreté du missionnaire était extrême, et qu’il manquait même des choses les plus nécessaires à la vie.
Le brame , chagrin et mécontent de cette réponse , s’emporta contre le jeune homme, et éprouva sa fermeté par plusieurs sortes de tourments qu’il lui fit souffrir durant quelques jours et à plusieurs reprises; mais il ne put vaincre sa constance et son amour pour la vérité. Sinnamouttou répondit toujours la même chose ; savoir, que le Père était un pauvre Sanniassi, qui n’avait rien à lui, et qu’il ne recevait rien de ses disciples. « On peut, « ajouta-t-il, me trancher la tête, mais on ne me forcera
» pas à représenter des trésors imaginaires et qui n’exis- » tèrent jamais. »
Le brame, voyant ses efforts inutiles, tourna toute sa rage contre le P. Machado. Il était détenu dans une prison très-incommode, qui n’avait que cinq à six pieds de longueur sur deux de largeur ; elle était remplie de toutes sortes d’insectes qui ne lui permettaient pas même de sommeiller, et il ne commença à prendre du repos qu’après que de charitables chrétiens eurent trouvé le secret de faire passer en cachette jusque dans sa prison des sacs de cendres, dont il couvrit la terre, afin d’y reposer moins durement et de se garantir des piqûres importunes de ces animaux. Le matin et le soir on ne lui donnait pour toute nourriture qu’une poignée de riz cuit à l’eau avec un peu de lait. Les gentils mêmes ne pouvaient comprendre comment il vivait si longtemps dans une abstinence si rigoureuse. Enfin on lui fit endurer deux sortes de supplices.
Le premier se nomme catté en langue indienne; c’est une torture très-cruelle. On fait joindre les mains au patient, et on lui insère entre les doigts des morceaux de bois qu’on lie étroitement ensemble; on le fait asseoir ensuite les jambes croisées, à la manière du pays, et lui posant les mains à terre, on les presse violemment avec des planches et des pierres très-pesantes, de telle sorte que le sang sort de tous côtés par les ongles. Il supporta durant une demi-heure un supplice si douloureux ; mais enfin les forces lui manquèrent et il tomba en défaillance. Alors les soldats, soit par un effet de la compassion naturelle, soit par la crainte de le voir expirer dans ce tourment, lui dégagèrent les mains et cessèrent de le tourmenter. U y en a qui assurent que ce fut
un Musulman, dont le cœur s’attendrit à ce spectacle, qui donna de l’argent aux soldats pour obtenir sa délivrance.
L’autre supplice qu’on lui fît endurer, bien qu’il ne fût pas sanglant, n’était guère plus supportable. On le dépouilla de ses vêtements, ne lui laissant qu’un morceau de toile au milieu du corps; et au temps que le soleil darde ses rayons avec le plus de violence, on le mit sur un mur qui s’élevait en forme de talus, de même que le chevalet, et on lui attacha deux grosses pierres aux pieds. Ceux qui savent jusqu’à quel point le ciel est brûlant aux Indes, peuvent juger de la rigueur de ce supplice. Il fut exposé de la sorte à un soleil très-ardent pendant trois heures; et comme il commençait à s’affaiblir, on le reconduisit en prison.
Je ne parle point des insultes et des outrages auxquels il fut journellement exposé pendant deux ans moins vingt ou vingt-deux jours que dura sa prison : chaque jour on l’en tirait pour le promener dans une peuplade voisine, où il servait de jouet à la populace. Plusieurs fois, il pensa être assommé par une grêle de pierres qu’une soldatesque insolente lui jetait de toutes parts. Il s’attendait à finir enfin sa vie par la rigueur de sa prison, ou par les mains des ennemis de Jésus-Christ; mais il n’eut pas ce bonheur après lequel il soupirait. La liberté lui fut rendue par les soins charitables de M. de Saint- Hilaire, qui sert si utilement la religion par le crédit que son mérite lui donne auprès du nabab, auquel le roi de Tanjaour paie tous les ans le tribut qu’il doit au Mogol. On devrait, ce semble, raconter ici la manière dont le P. Machado fut élargi; mais on s’en dispensera, pour ne pas anticiper sur ce qui en sera dit dans une des lettres
suivantes, où les circonstances de son élargissement sont détaillées.