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LETTRE DU P. DE BOURZES , MISSIONNAIRE

De la mission de Maduré, le 5 février 1715.

Vous n’ignorez pas que la cour de Tanjaour s’est toujours déclarée contre le christianisme. Dans la persécution qui arriva il y a treize ou quatorze ans, rien ne fit plus de peine aux chrétiens, que de voir enlever leurs enfants de l’un et de l’autre sexe, pour les confiner dans les palais du prince. On prenait tous ceux qu’on trouvait de bonne caste : plusieurs néanmoins échappèrent à l’attention des officiers qui les recherchaient. Voici quelle était la vue du roi de Tanjaour : il prenait un plaisir extrême aux danses, et à tous les tours d’agilité et de souplesse du corps : c’est à ces sortes d’exercices qu’il appliqua ces jeunes enfants. Outre les maîtres de danse, il leur donna d’autres maîtres pour leur apprendre la musique, les langues et la poésie ; on leur enseigna à jouer des instruments; enfin, à en juger selon les idées reçues en Europe, on peut dire qu’ils étaient très-bien élevés. Mais les Indiens en pensent autrement. Danser, jouer des instruments, ce sont des exercices qui leur paraissent tout-à-fait bas et indignes d’un homme d’honneur. Mais ce qui touchait plus sensiblement les parents chrétiens, c’était le danger manifeste où étaient leurs enfants de perdre la foi. Le Seigneur, en haine duquel ce tendre troupeau était dans l’esclavage, veilla sur lui

d’une manière bien singulière. Le premier trait de la Providence à leur égard, fut le choix qui fut fait de quelques veuves chrétiennes, qu’on enferma avec eux dans le palais, afin de les soigner et de leur tenir lieu de mères. Elles s’appliquèrent d’abord à instruire ces enfants de ce qu’ils étaient, et pour quel crime on les avait enfermés dans le palais; elles leur firent connaître les obligations de leur baptême, et le bonheur qu’ils avaient d’être enfants de Dieu; elles leur inspirèrent une grande horreur pour les idoles, et pour ce qui a rapport à leur culte; enfin elles leur enseignèrent les vérités chrétiennes autant qu’elles en étaient capables.

Il y avait, ce semble, de justes raisons d’appréhender que les filles ne fussent exposées à bien des dangers. Dieu les en préserva, en inspirant au prince un respect étonnant de leur vertu, et un zèle extrême à éloigner d’elles la contagion de sa cour. Je sais sur cela des particularités fort singulières, mais qui me mèneraient trop loin. Il suffit de dire qu’il a été quelquefois cruel sur des soupçons très-mal fondés.

Malgré cette éducation beaucoup moins mauvaise qu’on n’avait lieu de le craindre dans le palais d’un prince gentil, on ne peut s’empêcher d’avouer que quelques-uns de ces jeunes gens ont donné dans certains écarts, soit en coopérant à l’idolâtrie par crainte ou par complaisance, soit en échappant à la vigilance du prince en ce qui concerne la pureté des mœurs. Mais doit-on s’en étonner? Ne sait-cn pas combien il est dangereux, dans un âge si faible, d’habiter les palais des princes, surtout dans l’Inde ?

Comme l’instruction qu’ils avaient reçue des veuves chrétiennes dans leur enfance n’était pas suffisante, Dieu

suppléa à ce qui y manquait, en permettant que quelques catéchistes trouvassent le moyen d’entrer dans le palais, sous prétexte d’y voir leurs enfants, et même d’y rester quelques jours pour les instruire secrètement. Ces jeunes esclaves ayant l’esprit déjà ouvert par les sciences du pays, qu’on leur avait apprises avec beaucoup de soin, firent en peu de temps de grands progrès dans la science du salut. On leur envoya dans la suite peu à peu des livres, des chapelets, des images, et ce qui était propre à entretenir leur piété. Quelques-uns d’eux, qui avaient plus d’esprit et de vertu que les autres, devinrent comme les chefs et les maîtres de cette chrétienté, qu’ils gouvernaient avec une prudence au-dessus de leur âge.

Au reste, quoique le roi de Tanjaour ait été fort décrié à cause de son avarice, il n’épargnait point la dépense en leur faveur. Outre les appointements ordinaires qui suffisaient pour leur entretien, il visitait souvent leurs appartements, pour savoir d’eux-mèmes s’il ne leur manquait rien, et il leur faisait fournir exactement tout ce qu’ils demandaient. Mais s’ils gagnaient d’un côté, ils perdaient infiniment de l’autre : il leur fallait chaque jour danser et chanter en sa présence, et ces chansons étaient souvent ou contraires à la pudeur, ou remplies d’éloges des faux dieux ; ce qui s’accordait mal avec la sainteté ’u christianisme. La Providence a eu encore soin de 1< ver cet obstacle. Le roi mourut, il y a quelques années ; son frère, qui lui a succédé, n’a aucun goût pour ces danses, ni pour les autres exercices où les Indiens font paraître la force et la souplesse du corps; il est entêté de la guerre ; et s’il prend plaisir à quelques danses, c’est uniquement à celle qu’on nomme Tamulcaligay , et qui n’est point exécutée par les jeunes gens

dont nous parlons. Depuis qu’il est sur le trône, il n’a assisté qu’une seule lois à leurs exercices, encore fut-ce par hasard. On assure même qu’à son avènement à la couronne, il songea à les renvoyer du palais; mais il en fut détourné par sa mère, qui lui représenta que ce serait une chose honteuse pour lui, de congédier des gens que son frère avait entretenus et élevés comme ses propres enfants.

Ainsi rien n’empèche ces jeunes néophytes d’ètre de parfaits chrétiens, sauf la captivité, qui les prive du secours des missionnaires, et par conséquent de l’usage des sacrements. A cela près, ils se comportent d’une manière très- édifiante. Car, en premier lieu, ils ont chacun dans leur appartement, qui est composé de trois petites chambres, un endroit où ils font régulièrement, matin et soir, leurs prières. En second lieu, ils s’assemblent les fêtes et les dimanches, pour réciter ensemble certaines prières qui sont en usage dans la mission, par lesquelles on supplée en quelque sorte au saint sacrifice de la messe, quand on ne peut pas l’entendre. Ils y ajoutent plusieurs autres prières, comme les litanies et le chapelet. Ils font aussi une lecture spirituelle , ils chantent des cantiques, etc. Enfin, ils célèbrent les grandes fêtes, même avec pompe : ils ornent l’autel de fleurs, et comme ils savent jouer des instruments , ils entremêlent leur* prières de symphonies . quelquefois ils font des feux d’artifice en signe de réjouissance.

Il était bien difficile que les choses se passant avec cet éclat au milieu du palais, le prince n’en fût averti. Les ennemis de la foi eurent soin de lui en porter des plaintes, et de mêler à leurs accusations beaucoup de calomnies. Le roi ordonna aux néophytes de venir rendre IV. 17

compte de leur conduite : ils parlèrent si fort à propos, que le prince parut satisfait de leurs réponses : et depuis ce temps-là on ne les a jamais inquiétés. Cette indulgence ne m’a pas tout à fait surpris : car bien qu’une des principales raisons qui attire tant d’ennemis à notre sainte religion soit qu’elle anéantit la religion du pays ; cependant, il est vrai de dire que cette raison ne touche pas le commun des Indiens. Ce qui rend la religion odieuse, c’est qu’elle est prêchée par des gens qu’on soupçonne d’ètre Pranguis. On entend maintenant ce terme en France, mais on ne concevra jamais bien l’idée de mépris et d’horreur que les Indiens y ont attachée. Ce qui la rend odieuse, cette loi sainte, c’est qu’elle est regardée comme la loi des Européens, des Parias, des Paravas, des Mucuas, et d’autres castes qui passent pour infâmes aux Indes; c’est qu’elle défend de concourir à l’idolâtrie, de traîner les chars des idoles, et de prendre part aux fêtes des gentils. A cela près, la religion, quand elle est bien exposée, attire l’admiration des Indiens. Or, les chrétiens qui sont enfermés dans le palais, n’ont presque aucun de ces obstacles : ils n’ont aucun commerce avec ceux qui sont d’une caste basse, ni avec les missionnaires, que leur couleur naturelle fait soupçonner d’être Pranguis : on ne les appelle point non plus aux corvées propres des idoles, et ils n’ont point la peine de s’en défendre ; cela fait qu’on les laisse en repos sous les yeux même du roi, tandis que hors de là les autres chrétiens sont continuellement inquiétés. Ainsi cette chrétienté se conserve sans peine. Les fautes qui échappent aux particuliers, ne sont pas impunies : les plus distingués s’assemblent, et ayant bien examiné la nature de la faute, ils imposent une pénitence au coupable, ils l’excommu-

nient même en quelque sorte, si la faute le mérite, en l’excluant des assemblées, et en interdisant aux autres tout commerce avec lui, jusqu’à ce qu’il ait réparé le scandale qu’il a donné.

Outre les enfants des chrétiens qui furent enfermés dans le palais en haine du Christianisme, quelques autres, quoique gentils, y ont été mis pareillement pour punir leurs pères des fautes qu’ils avaient commises, principalement dans les intendances et dans la levée des deniers publics. Mais en quoi l’on doit admirer la Providence, c’est que plusieurs d’entre eux ont trouvé dans leur captivité même la liber tédes enfants de Dieu. Les filles infidèles qui ont épousé des chrétiens ont embrassé la foi; quelques hommes instruits par les chrétiens et édifiés de leur conduite irréprochable, se sont convertis et ont été baptisés, ou sont maintenant catéchumènes. Ainsi le nombre des chrétiens augmente de jour en jour, et l’on voit avec admiration la bonne odeur de Jésus-Christ se répandre dans un palais, qui d’ailleurs est le séjour de tous les vices.

Cette chrétienté s’accroît encore par les fruits du mariage ; plusieurs ont déjà des enfants, à qui ils n’ont pas manqué de conférer le baptême. Le nombre de ces chrétiens captifs est, à ce qu’on m’a assuré, de quatre-vingt ou quatre-vingt-dix. Ce qu’on ne peut assez déplorer, c’est qu’ils soient privés de la participation des sacrements. Quelques-uns ont trouvé le moyen de sortir; l’un d’eux en ayant obtenu la permission, ne retourna plus au palais; il se retira dans la mission de Carnate, où il servit de catéchiste. Il est mort, et est encore aujourd’hui fort regretté des missionnaires. La fuite de celui-là a fait resserrer les autres, de crainte qu’ils ne suivissent son

exemple. Cependant, sons ombre d’aller voir leurs parents, d’assister à quelque mariage, ou sous quelque semblable prétexte, quelques-uns ont eu le bonheur d’aller à l’église et d’y participer aux sacrements. Les uns sont allés à Elacourrichi, où le P. Machado les a confessés et communies. D’autres sont venus me trouver à Elour, et ils m’ont extrêmement édifié. L’un d’eux, qui est fils de mon catéchiste, est fort habile dans les langues du pays. Outre le tamoul, qui est sa langue naturelle, il sait le telengou, le maratte, le turc, et même le sanscrit, qui est la langue savante. Il en vint un autre qui me lit sa confession générale avec des sentiments de piété dont je me souviendrai toute nia vie. Trois de ces jeunes femmes captives, dont l’une s’est convertie dans le palais, vinrent me trouver à mon église, et je fus charmé de leur piété:. J’étais vivement touché quand je considérais que ces pauvres gens n’avaient perdu le rang d’honneur qu’ils auraient eu dans leur caste, et n’étaient prisonniers, que parce qu’ils étaient nés de parents chrétiens; et en même temps, je remerciais le Seigneur des moyens «qu’il leur donne pour se sanctifier. J’espère que sa proxidence, qui a tant fait en leur faveur, achèvera son ouvrage. Ils ont déjà fait quelques tentatives pour obtenir du moins un peu plus de liberté. Un jour que le roi sortait, ils fendirent la foule des courtisans et des officiers, sans que personne osât les arrêter, car ils ont le privilège de ne pouvoir être châtiés que par l’ordre exprès du roi ; et s’approchant du prince : « C’est à votre justice, lui » dirent-ils, que nous avons recours; on nous retient » dans la plus étroite captivité. Il ne nous est pas per- » mis de sortir, ni d’aller chercher les choses les plus » nécessaires à la vie; on nous les vend le double de ce

«qu’elles imitent au marché. Craint- un que nous « prenions la fuite? Hé, où pourrions-nous aller ? De » quoi sommes-nous capables, et comment gagnerions- » nous de quoi vivre ? N’avons-nous pas nos familles » dans le palais qui répondent de nous ? Nous vous re- » gardons comme notre père , ordonnez qu’on nous traite » comme vos enfants. » Le roi ne s’offensa pas de ce discours ; il les écouta avec bonté, et leur promit d’examiner leur demande à son retour.

Quelques-uns de nos missionnaires se flattent que ce palais est peut-être un séminaire, d’où sortiront plusieurs excellents catéchistes : car si le prince leur rend un jour la liberté, comme il v a quelque lieu de l’espérer, ils ne sont point propres à d’autres emplois ; et comme ils sont habiles dans la connaissance des langues, et que d’ailleurs ils ont beaucoup de piété, ils sont très-capables de bien remplir les fonctions de catéchistes. Qu’il serait glorieux à la religion, si Dieu permettait que dans la cour la plus ennemie de la loi chrétienne se fussent formés ceux-là mêmes que sa providence destinait à en être les prédicateurs !

LETTRE DU P. CHARLES-MICHEL BERTHOLDI , MISSIONNAIRE DU MADURÉ , AU R. P. MICHEL-ANGE TAMBUR1N1 , GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS (1).

Aour, 1720.

Mon Révérend Père, P. C.

G’est pour moi un devoir et un bonheur de vous faire connaître les grâces spéciales qu’il a plu à la divine bonté de nous accorder pendant cette année, afin que vous nous aidiez à l’en remercier dignement.

La première faveur a été la cessation de la famine qui depuis plusieurs années désolait toutes ces contrées, et renouvelait sous nos yeux toutes les scènes d’borreur dont on trouve de si affreuses descriptions dans les historiens d’Europe. Je dois signaler cependant cette différence, qu’au lieu de se porter à ces excès de confusion, de violence et de rage, que la faim produit si souvent chez les autres nations, nos pauvres indiens, plus patients ou plus timides, tombaient d’inanition, et attendaient tranquillement la mort. Grâce à Dieu, le fléau a cessé : des pluies abondantes ont fait renaître l’espérance et, bientôt après, la moisson a réjoui ceux qui avaient survécu à la famine.

Le second bienfait de la divine Providence est le changement qui s’est opéré dans l’Etat politique du Ma-

(1) Le P. Bertholdi était né à Alperge, dans le Piémont, et travaillait dans la mission du Maduré depuis 1702; on le trouve encore dans le Catalogue de 1737, ce qui fait au moins trente-cinq années consacrées à cette mission.

rava. Le roi, qui persécutait les chrétiens avec tant d’acharnement, n’a pas tardé à ressentir les coups de la divine justice. Frappé dans ses armées, dans ses biens et dans sa famille, il s’est vu enlin attaqué d’une maladie violente et dangereuse. Tout le monde criait que ces malheurs étaient des châtiments de ses cruautés envers les néophytes : lui-même a ouvert les yeux, et reconnaissant dans ses infortunes la puissance du Dieu des chrétiens, il a fait publier un décret par lequel il permet aux missionnaires de rentrer dans son royaume pour y annoncer l’évangile, et à tous ses sujets d’embrasser la foi de Jésus-Christ. L’instrument dont la Providence s’est principalement servie pour nous ménager cette insigne faveur, est le frère du roi, qui a déployé un zèle et une ardeur vraiment dignes du plus fervent chrétien. Aussi le roi, en nous invitant à prêcher dans ses États, nous a-t-il mis sous la tutelle de ce prince, qu’il a publiquement établi notre protecteur • et celui-ci nous a reçus avec une joie et une tendresse de père. Quand le P. Emmanuel Machado, qui avait été emprisonné et torturé pendant près de deux ans comme on l’a vu dans les lettres précédentes, se présenia la première fois à la cour du Marava, notre protecteur déclara hautement, en présence des courtisans et des ministres, que le roi son frère devait sa guérison aux prières de ce saint religieux, qui depuis quatre mois se tenait caché près de la ville, et occupé à offrir ses austérités et ses souffrances pour le salut du prince. Ces paroles ont fait une vive impression sur l’esprit des peuples et nous donnent l’espérance de recueillir les fruits précieux des tribulations passées.

Je veux maintenant vous parler des bénédictions que Dieu a répandues sur nos chrétiens par le moyen des

exercices spirituels de saint Ignace. Depuis plusieurs années je me sentais le désir d’essayer dans la mission ces armes si puissantes et si propres de la Compagnie. Après avoir longtemps hésité, j’ai enfin commencé ma première tentative vers la fin de 1718, en faisant assister à tous les exercices de la retraite les catéchistes et les disciples d’Aour et du Marava. Encouragé par les fruits prodigieux que j’y ai recueillis, j’ai donné une deuxième retraite pendant le carême de 1719, dans la résidence de Elacourrichi aux catéchistes de divers districts et à un petit nombre de chrétiens choisis. Le P. Louis Natal me secondait et faisait la méditation du soir en commun avec les retraitants, dont il excitait la ferveur par son exemple et ses paroles entrecoupées, laissant après chaque phrase ou chaque sentiment le temps de les méditer et de s’en nourrir. Les résultats de cette seconde retraite surpassèrent nos espérances. J’ai donné la troisième de nouveau dans l’église d’Aour à cent dix néophytes ; la quatrième à Ayampatty à cent soixante chrétiens principaux; le P. Ignace Cardosa m’aidait pour la méditation du soir.

Dans le même temps, c’est-à-dire pendant l’octave de la Pentecôte, le P. Joseph-Constant Besclii donnait , dans sa résidence de Yadougarpatti, les saints exercices à cinquante-cinq néophytes, faisant lui-même la méditation avec eux trois fois par jour : les fruits ont répondu à son zèle et à ses fatigues. Dans toutes ces diverses retraites, les chrétiens nous remplirent de joie et de consolation par les signes non équivoques de la piété la plus tendre et d’un renouvellement de ferveur et de générosité dans le service de Dieu. Malgré leur grand nombre ils observaient le silence et la modestie avec une exactitude vrai-

ment étonnante. La plupart d’entre eux disaient que les méditations leur avaient dessillé les yeux , qu’il leur semblait être dans un monde nouveau. Ils demandaient pourquoi donc on avait tardé si longtemps à leur enseigner un moyen si puissant de vaincre les passions, de détruire le péché et de tendre efficacement à leur fin bienheureuse; ils conjuraient qu’on voulût bientôt recommencer ces exercices pour eux et pour leurs parents et amis. Ceux des chrétiens qui survenaient pour se confesser s’unirent aux retraitants pour suivre les méditations, et restèrent tous jusqu’à la fin, malgré les chaleurs accablantes et les privations de tous genres ; n’éprouvant, disaient ils, qu’un regret, celui de n’y avoir pas assisté dès le commencement. Un des principaux chrétiens des environs d’Ayampatty ayant été mis en prison par le gouverneur au moment où il se disposait à se rendre à la retraite, donna ordre à sa femme d’y aller avec son fils et de profiter du bonheur dont il se voyait privé dans cette occasion. Dieu sembla vouloir montrer combien il agréait cette dévotion des néophytes; car ii nous envoya des pluies abondantes qui, en remplissant les étangs, mirent fin à la sécheresse qui désolait le pays depuis des années.

Il fallut ensuite changer de théâtre, le U. Ant. Dias, provincial, m’ordonna dépasser à la côte de la Pêcherie. Vous savez combien ces populations avaient besoin d’être renouvelées et retrempées dans l’esprit du christianisme. Entraînés dans les intrigues par leur goût naturel, séduits par les Hollandais, qui se servaient de leurs passions pour ruiner secrètement le catholicisme, contre lequel leurs attaques directes avaient été impuissantes, les Paravers s’étaient révoltés contré leurs missionnaires

et, à force de cabales et de violences, ils avaient réussi à les chasser tous de la côte. Quoique cette tempête eût été apaisée par la divine miséricorde, et que les missionnaires fussent rentrés dans leurs églises, les chrétientés étaient encore en proie à des scandales déplorables. Je commençai par Tuticorin, chef-lieu de tout le pays et résidence des principaux chefs des Paravers. J’y donnai les saints exercices pendant un mois entier ; tous les habitants, hommes et femmes, y assistèrent avec une assiduité et une avidité vraiment touchantes. Dès les premiers jours, nous en recueillîmes les fruits les plus consolants, et la ville fut entièrement renouvelée : les imprécations et les paroles déshonnêtes furent bannies; les haines invétérées, l’acharnement des factions, l’esprit de vengeance et les procès firent place au règne de la charité chrétienne, qui réconcilia et unit sincèrement tous les cœurs. Une troupe de quarante mauvaises femmes qui répandaient la corruption, n’osant résister à l’ordre formel que je leur intimai, se présentèrent à moi, suivirent les exercices de la mission, et donnèrent toutes les preuves d’une sincère conversion. Pénétrées de la crainte de Dieu, elles firent une réparation publique, demandèrent pardon des scandales qu’elles avaient donnés, et promirent d’expier leurs désordres par une ri- ' goureuse pénitence. Quelques-unes d’entre elles furent mariées à ceux qui avaient été leurs complices ; d’autres, renvoyées spontanément par leurs maîtres, contractèrent des alliances chrétiennes ; les autres furent placées dans des asiles où, à l’abri de tout danger, elles pussent persévérer dans leur sainte résolution. L’une d’entre elles, trop fameuse par sa rare beauté, ayant été de nouveau sollicitée par son ancien amant, lui répondit avec tant

de fermeté et d’énergie, que celui-ci, touché de componction, me remercia de la grâce que je lui avais procurée en sauvant son âme de l’abîme où son aveugle passion l’avait précipitée. Un autre jeune homme, ayant reçu une réponse pleine d’une égale fermeté, se laissa emporter par sa fureur, et assomma de coups celle dont il ne pouvait vaincre la généreuse constance. .T’omets les autres conversions remarquables pour venir à celle qui est la plus importante.

La caste des Paravers avait pour chef dom Etienne da Crus, aussi méchant que son père avait été bon et dévoué à la religion. C’était un homme fourbe, inconstant, ambitieux et cruel, à qui rien ne coûtait, rien n’était sacré, quand il s’agissait d’établir sa domination et d’écraser ses rivaux. Il s’était fait l’auteur de tous les troubles qui ont désolé la côte, et à force d’intrigues, de crimes et de parjures, il avait privé toutes ces églises de leurs pasteurs. Il continuait à faire gémir les populations sous un régime de terreur et de spoliation, et à les scandaliser par le spectacle public de ses désordres. Le P. Provincial comprenant toute l’influence que pouvait avoir la conversion d’un homme dont dépendait toute la caste, m’avait recommandé de ne rien épargner pour le gagner à Jésus-Christ. Mais l’œuvre était difficile ; Dieu seul, par la toute-puissance de sa grâce, pouvait l’opérer. C’est à lui que nous adressâmes nos prières, et notre confiance ne fut pas trompée. Dès les premiers jours des exercices, ce lion indomptable, éclairé des lumières de la foi, pénétré d’une salutaire frayeur, et terrassé par la grâce divine, vient se jeter à mes pieds, fond en larmes, accuse ses crimes, se proclame l’auteur de tous les maux qui ont ravagé nos chrétientés, et me conjure de le soustraire, à tout prix,

aux coups de Ja justice de Dieu. Puis, dans une circulaire qu’il adresse à tous les chrétiens, ses sujets, il leur fait part de sa conversion, répare ses scandales, exhorte tous les complices et les instruments de ses violences à imiter son repentir et sa pénitence, et ordonne à tous d’obéir désormais aux Pères de la Compagnie, leurs véritables pasteurs, et de les consoler par leur docilité de tous les chagrins qu’ils leur ont causés par leur rébellion. 11 brise ensuite toutes les chaînes qui le retiennent dans la fange du péché, et promet solennellement de suivre dans son administration les règles de la plus scrupuleuse justice.

Après avoir gagné le premier chef, il ne fut pas difficile de convertir les autres principaux de la ville de Tuticorin. Ils se rendirent tous aux invitations de la divine miséricorde, écrivirent une confession des crimes qu’ils avaient commis contre la religion et contre leurs frères, et chargèrent le catéchiste de lire publiquement cette déclaration dans l’église, en présence de tout le peuple. Pendant cette lecture, les coupables demandaient hautement pardon des scandales qu’ils avaient donnés et des injures qu’ils avaient faites aux missionnaires, et conjuraient l’assemblée de prier Dieu pour eux, alin de leur obtenir la grâce de faire de dignes fruits de pénitence.

De Tuticorin je passai à Punécaël, dont le chef, instrument des iniquités de Dom Étienne da Crux, l’avait également imité dans ses débauches; puis à Manapar, qui avait été le centre d’action de nos ennemis, et où l’on avait forgé les calomnies et ourdi les trames qui avaient amené notre expulsion. L’exemple de la capitale avait préparé tous les cœurs; la grâce triompha sans peine de tous les obstacles; les saints exercices renouvelèrent partout les scènes les plus attendrissantes ; tous les cliré-

tiens, confondant leurs cris, leurs larmes et leurs sanglots, s’accusaient publiquement de leurs crimes, renonçaient à leurs inimitiés, s’embrassaient en signe de réconciliation, réparaient leurs scandales , demandaient miséricorde, et promettaient solennellement de faire pénitence de leurs péchés. On s’efforcait de me retenir eueore ; mais je fus obligé de quitter la côte pour revenir à ma résidence d’Aour où ma présence était nécessaire. J’y célébrai la fête de saint François-Xavier, et après avoir consacré quelques mois à la visite de cette résidence et des autres chrétientés du nord, je repris, au mois d’avril, l’œuvre des saints exercices, et donnai la retraite à Aour cà une réunion de cinq cents néophytes , puis dans les églises de Périavalatchéri, de Elacourrichi, de Calpaléam et d’Ayampatly. Le nombre de ceux qui suivirent les exercices dans ces divers lieux monta à près de deux mille, et les fruits en furent de plus en plus consolants. De son côté, le P. Jos. Beschi donnait en même temps la retraite à cent cinquante chrétiens dans sa résidence de Vadougarpatti, faisant avec eux les trois méditations par jour, selon la coutume.

Ces succès m’ont comblé de joie , non-seulement pour l’importance qu’ils ont en eux-mêmes, mais encore parce qu’ils nous ont prouvé que cet instrument puissant et merveilleux, que notre saint fondateur nous a légué dans les saints exercices, peut s’appliquer dans nos missions avec autant d’efficacité que dans les royaumes de l’Europe. Votre Paternité rendrait un grand service à la religion, si elle voulait exciter par ses lettres dans tous nos missionnaires un zèle actif et une sainte émulation pour ce moyen Ale procurer le salut des âmes, si propre à notre sainte vocation.

Je termine ma lettre par un trait de la divine miséricorde envers deux païens. Dans un faubourg de Tirouchirapali, un gentil de haute condition , atteint d’une maladie mortelle, était désespéré des médecins; déjà sa femme se préparait à se dévouer au bûcher, selon la coutume superstitieuse et barbare de ces peuples. En ayant été informé, je chargeai une femme chrétienne, parente de cette infortunée victime du démon, d’aller la trouver et de l’engager, par ses exhortations et ses prières, à embrasser la religion chrétienne après la mort de son époux. Elle écouta docilement ce conseil, et fut si frappée des vérités de la foi que, non contente de renoncer à son projet, elle persuada son mari de chercher lui-même dans la foi de Jésus-Christ le principe de la vie et de la félicité éternelle. Il y consentit, fut instruit aussi bien que le permettait son état, reçut le baptême et mourut heureux et content. Son épouse suivit les instructions des catéchumènes, et reçut le saint baptême avec son enfant. Ce sont là des consolations qui font oublier toutes les fatigues et tous les sacrifices. Veuillez nous aider à en remercier l’Auteur de toutes grâces, et nous obtenir celle d’être de dignes instruments de ses divines miséricordes.

Je me recommande à vos saints sacrifices ; et, en demandant votre bénédiction pour moi et tous les missionnaires,

Je suis, etc.

Ch.-Mich. Bertholdi.

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