EXTRAIT D’UNE LETTRE DI P. THOMAS ROSSI
Maduré, 17 octobre 1743.
Je me trouve dans le royaume du Marava. L’année dernière 1742, j’y ai baptisé huit cent soixante-seize adultes et deux mille quatre-vingt-deux enfants, partie païens, partie enfants de chrétiens. Dans le cours de la même année, j’ai administré le sacrement de pénitence à vingt-trois mille quatre cent cinq chrétiens, dont deux cent quatre-vingt-trois, ne s’étalent pas approchés des sacrements depuis plusieurs années. Mes courses de cette année mises bout à bout feraient à peu près un voyage de mille lieues. Les guérisons ou autres faveurs, que je ne puis plus appeler extraordinaires, obtenues par le moyen de l’eau bénite avec la relique de saint François- Xavier, sont sans nombre. Celle que j’ai inscrites dans mon journal s’élèvent à plus de cinq cents. Les protestants de Tranquebar pénétrèrent cette année dans le Marava pour séduire nos chrétiens par leur argent. Grâce à l’intercession de Marie et de saint Joseph, malgré leurs offres brillantes et la cherté des vivres qui afflige ce pays, ils ne purent pervertir qu’un seul néophyte auquel ils donnèrent plus de cent écus pour l’attirer à leur secte. Voyant leurs efforts inutiles, auprès des chrétiens, ils se tournèrent vers les païens, auxquels ils offrirent des sommes plus ou moins fortes, selon leur rang, sans compter les dépenses qu’ils faisaient pour les héberger pendant tout le temps qu’ils employaient à les instruire. Un gentil de haute condition et assez instruit leur ré-
pondit : «Une religion d’argent ne peut être la vraie religion. » Avec tous leurs éc us et toutes leurs intrigues ils ne purent réunir que huit païens, qu’ils baptisèrent après les avoir nourris et choyés durant une semaine. Pendant ces huit jours je me trouvais à deux lieues de distance du ministre, et je baptisai, sans compter les entants, cinquante païens adultes, auxquels je ne donnai pas un sou, et qui apportaient même leur riz pour tout le temps du catéchuménat. Une autre différence plus essentielle, c’est que les huit baptisés du ministre revinrent avec leur argent, se mêlèrent aux idolâtres, allèrent à la pagode, et offrirent leurs sacrifices, comme si de rien n’était; tandis que, parla grâce de Dieu, nos catéchumènes, embrassant la foi sans espérance des biens temporels, et même avec la perspective des souffrances et des persécutions, sont'ensuite solides et inébranlables dans leur sainte vocation.
LETTRE DU P. BOUCHET, MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, A M. COCHET DE SAINT -VALLIER f 1 )
Monsieur, P. C.
Il est consolant pour un missionnaire qui s’est relégué aux extrémités du monde afin de travailler au salut des
(1) Le P. de Bouchet, que nous avons vu cultiver la mission du Maduré avec des succès proportionnés à son zèle infatigable, dut quitter cette chrétienté pour se joindre aux autres Pères français qui avaient entrepris la mission du Carnate. Nous plaçons ici cette lettre , parce qu’elle se rattache en quelques points à l’histoire du Maduré, et qu’elle nous donne, ainsi que la suivante, une idée des progrès et des difficultés de la nouvelle mission. ,
inlidèles, d’être dans le souvenir d’un magistrat de votre réputation et de votre mérite, et d’apprendre que nonseulement vous ne le perdez point de vue dans des lieux si éloignés, mais encore que vous vous intéressez à ses travaux, et que vous voulez être informé des succès dont Dieu bénit son ministère. L’avancement de la religion, que vous avez si fort à cœur, est sans doute ce qui a contribué plus que toute autre chose à cette amitié dont vous m’honorez, et dont vous m’avez donné tant de preuves. C’est aussi ce qui vous a fait souhaiter d’être instruit plus en détail de la persécution que les chrétiens de Tarcolan ont soufferte presque au moment que la foi leur a été annoncée. Un mot dit en passant dans un recueil de nos lettres a piqué votre curiosité, et le journal que je fis alors de tout ce qui m’arriva, me met en état de vous satisfaire et de vous donner cette légère marque de mon estime et de ma reconnaissance.
Les gentils de la ville de Tarcolan , capitale du royaume de Carnate, ne pouvaient souffrir les heureux commencements de la religion chrétienne, qui faisait chaque jour de nouveaux progrès dans le pays. Les principaux d’entre eux tinrent de fréquentes assemblées pour concerter notre perle et pour détruire le christianisme dans sa naissance. Le moyen dont ils s’avisèrent fut de me déférer à Sexsaeh, gouverneur de toute la province, et d’exciter son avidité en lui persuadant que je savais faire de l’or, que j’avais des richesses immenses, et que, s’il s’assurait de ma personne en me renfermant dans une étroite prison, il pouvait s’enrichir en peu de temps, lui et toute sa famille. Les autres accusations étaient trop faibles; tout ce qu’on avait pu dire à ce gouverneur de notre mépris pour les dieux de la nation IV. 18
n’avait fait jusque là qu’une légère impression sur son esprit; foraine il était musulman, il se moquait luimême des superstitions païennes.
Il arriva en ce temps-là une chose qui détermina les gentils à presser l’exécution du dessein qu’ils avaient formé de nous perdre. C’est une coutume établie parmi eux de faire au commencement de chaque année un sacrifice solennel au soleil; ce sacrifiée est suivi de festins auxquels ils s’invitent les uns les autres ; leurs proches parents et leurs amis ne manquent jamais de s’y trouver.
Le premier juge de Tarcolan, nouvellement chrétien, consulta mes catéchistes sur la conduite qu’il devait tenir dans cette occasion ; ils lui répondirent, ce qu’il savait bien, qu’il ne pouvait pas assister au sacrifice des gentils, mais qu’il lui était permis de donner le festin, et d’y inviter ses parents et ses amis ; que les chrétiens du Maduré, afin de n’être pas soupçonnés d’imiter les cérémonies païennes, prévenaient les gentils de trois ou quatre jours; qu’avant de commencer la fête ils chantaient des cantiques de piété, et qu’ensuite ils faisaient une aumône générale à tous les pauvres qui s’y trouvaient.
Le cramani prit le même parti, et il voulut que la fête lut magnifique. Il fit faire un grand pandel (espèce de salle) qu’on tapissa de toiles peintes ; les catéchistes dressèrent au milieu un autel qu’ils ornèrent de fleurs ; ils posèrent sur l’autel une statue de la très-sainte Vierge, avec plusieurs cierges allumés, et diverses cassolettes remplies de parfums; on fit venir les tambours et les trompettes de la ville ; on chanta avec beaucoup de piété les litanies de Notre-Dame, après quoi on fit une décharge de quelques boîtes.
Une grande partie de la ville se rendit devant la porte du cramani, où tous les chrétiens s’étaient assemblés. Les catéchistes, voyant cette multitude de peuple, profitèrent de cette occasion pour leur annoncer les vérités du christianisme ; chacun d’eux lit un discours très-touchant; ils parlèrent surtout avec beaucoup de force contre le sacrifice du soleil ; ils firent voir que ce n’était qu’au Créateur du soleil et de tout l’univers qu’on devait rendre ses adorations; ils s’étendirent ensuite sur les grandeurs de Dieu et sur la sainteté de la loi qu’il a donnée aux hommes. La plupart des auditeurs parurent émus, mais quelques gentils, les plus acharnés contre le christianisme, ne purent retenir leur rage ; ils la déployèrent ouvertement, jusqu’à engager dans leur parti les principaux parents du cramani ; et, de concert avec eux, ils le privèrent des honneurs qu’on a coutume de lui rendre comme au premier de la ville, et ils le déclarèrent déchu des privilèges de la caste. C’était tout ce qu’ils pouvaient faire par eux-mêmes pour témoigner leur ressentiment. Yoici maintenant ce qu’ils tramèrent secrètement contre lui et contre les chrétiens par l’entremise des mahométans.
Ce fut vers ce temps-là que Sexsaeb se rendit à Tarcolan. Dès le lendemain de son arrivée, on lui fit le portrait le plus odieux des chrétiens, et en même temps on lui insinua qu’il ne devait pas laisser échapper le moyen sûr qu’il avait de s’enrichir en m’arrêtant prisonnier. Ces représentations flattaient trop l’avarice du gouverneur pour qu’il pût s’en défendre. Ce jour-là même il fit venir quelques-uns des gardes de la ville, et il leur donna ordre d’être attentifs à toutes mes démarches et de se saisir de moi au premier mouvement
que je ferais pour sortir de Tareolan : il les rendait responsables de ma fuite, au cas que j’échappasse à leur vigilance.
Le lendemain les gardes vinrent, sous différents prétextes, dans le Topo (c’est un bois près de Tareolan, où est mon église), et ils ne me perdirent point de vue jus' qu’au jour que je fus pris. Pour avoir quelque raison de me rendre visite, et pour ne pas me laisser entrevoir leur mauvais dessein, deux d’entre eux feignirent de vouloir embrasser le christianisme. Ils assistaient régulièrement à mes instructions, et ils faisaient paraître beaucoup plus d’ardeur que les autres catéchumènes. J’étais charmé de leur ferveur, dont il ne m’était pas possible de prendre le moindre ombrage, lorsque j’appris que le P. de la Breuille et le P. Petit étaient sur le point d’arriver à Tareolan. Je pris la résolution d’aller les recevoir à Carouvapondi, et j’avertis un de mes catéchistes de se préparer à m’accompagner dans ce petit voyage. Un des gardes, étant venu le soir assez tard, s’aperçut de quelque mouvement, qui lui donna des soupçons de mon départ ; il courut aussitôt en avertir ceux que Sexsaeb avait laissés pour me garder. Cette nouvelle les déconcerta, parce que le capitaine, dont ils devaient recevoir les ordres, n’était pas alors à Tareolan ; ils lui dépêchèrent un exprès à minuit pour hâter son retour. Le capitaine monta sur-le-champ à cheval avec tous ses soldats, et dès la pointe du jour il se rendit dans le bois de Tareolan. Il commença par faire investir à petit bruit ma cabane, et il commanda à ceux de ses soldats qui étaient pourvus de mousquets de se tenir prêts à tirer au premier ordre, au cas qu’on voulût faire quelque résistance; Ayant ainsi disposé son monde, il me fit avertir que, s’en allant à
Arcarou, il souhaitait m’entretenir avant de continuer son voyage. J’allai le trouver à l’instant même. Après quelques paroles assez obligeantes, il me dit qu’il était fâché de m’apprendre que Sexsaeb était mal content de ma conduite sur quelques rapports qui lui avaient été faits ; et en finissant ces paroles, il ordonna aux soldats de dépouiller les fidèles et les catéchistes.
Comme je vis qu’on se mettait en devoir d’exécuter ses ordres, je lui représentai qu’il m’était facile de nous justifier de ces accusations injustes, par lesquelles on avait tâché de nous noircir dans l’esprit de Sexsaeb ; que je n’ignorais pas quel était le motif de ces calomnies ; que les gentils n’avaient que trop fait éclater la haine qu’ils portaient à la loi sainte que j’enseignais à mes disciples; qu’on faisait bien peu de cas de la permission que le grand Pacha (l’empereur du Mogol) nous avait donnée d’en faire une profession ouverte dans ses Etats; qu’au reste, si l’on usait de violence, il devait s’attendre que j’en porterais mes plaintes à Daourkan, son lieutenant général, et que j’avais lieu d’espérer qu’il nous rendrait justice. Ensuite, me tournant vers ceux que je savais être les auteurs de cette persécution : «Vous croyez, » leur dis-je, qu’en excitant de pareils troubles vous » mettez quelque obstacle au progrès du christianisme ; » vous vous trompez. Sachez, au contraire, qu’outre les » peines que vous attirera une entreprise de cette nature, » loin de réussir dans votre projet, tout ce que vous » faites pour étouffer le christianisme dans sa naissance » ne servira qu’à lui donner de nouveaux accroisse- » ments. Voyez ces branches de palmier : plus vous les » baissez vers la terre, plus elles s'élèvent vers le ciel; » il en est de même de la loi sainte que je vous annonce :
» elle prendra de nouvelles forces à mesure que vous » ferez des efforts pour la détruire. »
Je n’eus point d’autre réponse que celle qui me fut faite par le capitaine, qui est un rajapoutre gentil : « Je » suis officier de Sexsaeb, me dit-il assez sèchement, je » dois obéir à ses ordres. » Un de mes catéchistes, qui parla alors avec une fermeté vraiment chrétienne, fut rudement maltraité des soldats qui lui déchargèrent . sur le corps de grands coups de chabouc ( espèce de fouet). Il les souffrit avec constance, et loin de se plain- » dre : « Arrachez -moi la vie, leur disait-il, je suis » prêt à la sacrifier pour la cause de Jésus-Christ. »
Ils prirent aux chrétiens tout ce qu’ils avaient ; puis ils les traînèrent avec violence dans l’église, où ils les renfermèrent. Pour moi, j’entrai dans ma cabane, et comme je vis qu’ils se disposaient à prendre le peu qu’il y avait, je me saisis de mon bréviaire, et je me retirai à l’écart sous un arbre, où je commençai mon office en leur présence. Dieu permit que tout le mouvement qn’ils se donnaient ne me causât aucun trouble , ils en étaient étonnés, et je les entendais qui se disaient les uns aux autres : « Voila un étrange homme ! il est aussi peu » ému, que si nous mettions au pillage la maison d’un » de ses ennemis ; il ne nous regarde seulement pas. » On enleva les ornements qui me servaient à l’autel, quelques bagatelles d’Europe, et une petite boîte où était le reste des aumônes que j’avais reçues de France pour mon entretien et pour celui des catéchistes.
Après avoir achevé tranquillement mon office, je m’approchai du capitaine, et je lui demandai deux petites statues, l’une deNotre-Seigneur, l’autre de la sainte Vierge. Elles étaient ornées de quelques pierres coloriées,
qu’il avait prises d’abord pour des pierres précieuses ; mais s’étant détrompé, il n’eut pas de peine à me les rendre, non plus que quelques livres de piété qui m’ont été fort utiles dans ma prison.
Le cramani vint alors me témoigner la part qu’il prenait à ma disgrâce ; je lui fis un petit discours en présence des idolâtres, pour l’animer à souffrir constamment la perte de ses biens et même de sa vie, s’il était nécessaire, pour la défense de la foi. Je m’entretenais encore avec lui, lorsque le capitaine monta à cheval ; c’était le signal qu’il avait donné pour m’arrêter. Les soldats et les gardes m’environnèrent aussitôt, et se saisirent de moi pour me conduire en prison.
La trompette n’eut pas plutôt sonné, que tous les habitants de Tarcolan sortirent de leurs maisons pour être témoins de ce spectacle. Tout le chemin jusqu’à la ville, et toutes les rues de Tarcolan étaient bordées de gentils. Je n’entendais tout autour de moi que des cris de triomphe, des reproches, des invectives. « Le voilà, s’écriaient- » ils, le voilà, celui qui parle mal de nos dieux ; oh ! » qu’il mérite bien ce qu’on lui fait souffrir ! si la reli- » gion qu’il enseigne était véritable, lui ferait-on un si » sanglant affront ? A-t-on jamais vu un Sanniassi aller » en prison au milieu 'des acclamations de tout un » peuple ? « D’autres au contraire paraissaient touchés, et disaient que leur ville était menacée de quelque grand malheur, puisqu’on commettait un crime si énorme.
On me conduisit au milieu de ces clameurs dans un saveri public (espèce de halle). On crut que le capitaine allait me mettre sur la sellette pour me faire les interrogations accoutumées ; mais on se trompa : son dessein était de me donner plus longtemps en spectacle à tout ce
grand peuple. Au sortir du saveri, on me lit traverser une grande rue, au bout de laquelle est la forteresse, où, par la grâce de Dieu, j’entrai avec un visage tranquille et serein. Un grand mandabam de pierre (c’est une maison voûtée qui ne reçoit de jour que par la porte), était la prison qu’on m’avait destinée.
Peu de fiÿnps après je vis arriver plusieurs chrétiens : je ne savais pas qu’on voulût aussi les faire prisonniers. Touché des misères auxquelles ils allaient être exposés, je dis à l’officier qui les conduisait, qu’il suffisait de m’arrêter moi seul, et que je répondais pour tous les autres : il fut inflexible à mes prières. Nous étions en tout vingt-quatre personnes enfermées dans la forteresse. Je dois rendre ce témoignage à la fermeté de ces fervents chrétiens, que non-seulement ils n’ont point chancelé dans leur foi, mais qu’ils ont fait paraître une force digne des fidèles de la primitive Eglise.
Agréez, Monsieur, que je vous fasse connaître quelques-uns de ces généreux néophytes : je suis persuadé que vous serez édifié de leur constance, et que vous bénirez le Seigneur du courage qu’il leur a inspiré. Il y avait trois brames et une braminc. Le plus âgé de ces brames avait été autrefois un des plus ardents défenseurs de l’idolâtrie. Son zèle l’avait porté à s’engager par vœu à faire bâtir un temple aux faux dieux qu’il adorait . mais comme il n’avait pas l’argent nécessaire pour accomplir sa promesse, il prit la résolution de parcourir le pays en habit de Sanniassi, et de s’attirer, par l’austérité de sa vie, des aumônes abondantes. Pour cela il se fit mettre au cou deux grandes plaques de fer, réunies de manière à peser sur ses épaules comme un énorme collier et attachées entre elles par des clous qu’il avait
fait river, pour s’ôter à lui-même le pouvoir de les arracher. Ces plaques avaient deux coudées de longueur, et une coudée de largeur. Il ne pouvait reposer la nuit, à moins qu’on ne lui mît un gros coussin pour lui soutenir la tête. Il courut ainsi plusieurs provinces, accompagné de trois ou quatre brames et de cinq ou six choutres qui recevaient les aumônes. Il avait déjà*amassé sept cents écus, lorsqu’il arriva à Cottate, où il trouva le P. Mainard et le P. Martin.
Les missionnaires ne jugèrent pas à propos de lui accorder sitôt le baptême; ils crurent qu’il fallait l’éprouver pendant quelque temps pour s’assurer davantage de sa persévérance, et ils le renvoyèrent dans son propre pays, l’assurant qu’il y trouverait des missionnaires du vrai Dieu, auxquels ils le recommandèrent (1). Le bruit s’y était déjà répandu qu’il songeait à se faire chrétien. Quand les brames surent son arrivée, ils allèrent audevant de lui et le comblèrent de caresses, s’imaginant lui faire changer le dessein qu’il avait de suivre la loi de Jésus- Christ. Mais voyant qu’il ne faisait nul cas de leurs discours, ils en vinrent aux plus indignes traitements. Ils l’accusèrent auprès de l’intendant de la province d’avoir volé cinq cents écus des aumônes qu’on lui avait faites pour la construction d’un temple. Sa maison fut aussitôt abandonnée au pillage. Sa femme, qui avait mis en dépôt chez un ami quelques bijoux d’or et d’argent, fut trahie, et tout fut livré au gouverneur. Le catéchumène fut emprisonné, et on lui fit souffrir divers tourments pour l’obliger à rendre l’argent que les brames l'accusaient faussement d’avoir pris.
(1) Ce brame pénitent est celui dont parle le P. Martin, page 28 de ce volume.
Les brames, avant que de se porter à ces extrémités, avaient fait venir leur gourou de Tirouchirapali, pour tâcher d’ébranler la constance du catéchumène. La conférence qu’il eut avec le gourou ne servit qu’à aigrir davantage l’esprit des païens ; il révéla publiquement certaines pratiques honteuses qui sont en usage dans quelques-unes de leurs cérémonies, qu’il était de l’intérêt des brames de tenir secrètes. C’est aussi ce qui les engagea à le tourmenter d’une manière cruelle, et à le chasser enfin de sa peuplade, lui, sa femme et ses enfants. Ces pauvres gens, dénués de toutes choses, se retirèrent dans une autre peuplade où on les reçut avec charité. Aussitôt que les brames en furent avertis, ils députèrent un d’eux pour les en faire chasser. Le catéchumène ne sachant plus où trouver un asile contre la rage de ses persécuteurs, fit réflexion que sa femme avait des parents à Tirounelveli, qui est à l’autre extrémité du royaume de Maduré ; il s’y retira : mais les brames le poursuivirent encore jusque là. L’un d’eux étant venu à mourir sur ces entrefaites, on accusa le catéchumène de lui avoir ôté la vie par sortilèges. Le déchaînement devint plus grand que jamais par cette nouvelle calomnie, et il fut contraint de sortir au plus tôt de la province.
Gnanapragasàyen (c’est le nom du catéchumène), prit la fuite vers le Cholomandalam. Il se reposait sous un grand arbre au bord d’un ruisseau, lorsqu’il vit arriver son beau-père, qui venait chercher sa fille, et la délivrer des disgrâces continuelles que lui attirait la compagnie de son mari. Gnanapragasàyen , vivement touché des maux que sa femme souffrait à son occasion, eut moins de peine à se séparer d’elle. Les enfants suivirent la mère, et le catéchumène se vit tout à coup, comme
un autre saint Eustache, dépouillé de ses biens, abandonné de sa femme et de scs enfants, et persécuté partout où il portait ses pas. Il arriva enfin chez le P. Simon Carvalho, ancien missionnaire de Maduré, qui le reçut comme un zélé confesseur de Jésus-Christ, et qui lui conféra le saint baptême.
Ce fut vers ce temps-là que je m’adressai aux missionnaires de Maduré, pour avoir quelques brames qui pussent faire la fonction de catéchistes. On jeta les yeux sur le néophyte dont je parle. A peine eut-il passé quinze jours dans ma mission, qu’il fut fait prisonnier et conduit avec moi dans la forteresse. Il ne manquait plus que cette épreuve pour achever de couronner ce grand serviteur de Dieu, qui montra en cette occasion, comme dans toutes les autres, beaucoup de fermeté et de courage.
Le second brame était un jeune homme de quinze à seize ans que j’avais élevé à Aour dès son bas âge. Sa mère est une vraie sainte ; si elle persévère dans les exercices de piété qu’elle pratique depuis plusieurs années, il y a lieu de croire qu’elle portera au tombeau l’innocence de son baptême. J’avais donné ce jeune brame au P. de la Fontaine, qui me l’envoya peu de jours avant ma détention. Il tomba malade à son arrivée, et il avait actuellement une grosse fièvre, lorsqu’on l’arrêta prisonnier. On eut la cruauté de le faire marcher à pied dans des terres brûlantes, sans avoir égard à l’état de langueur où il se trouvait. Il tomba évanoui à l’entrée de la prison, et peu après il fut à l’extrémité. J’admirai plus d’une fois le mépris qu’il faisait de la vie, et le désir ardent qu’il avait de s’unir à Jésus-Christ.
J’avais baptisé le troisième brame à Tarcolan avec sa
mère, qui est un exemple de ferveur et de piété. Elle n’a jamais donné le moindre signe de faiblesse, et elle exhortait même ses compagnes à souffrir avec constance les rigueurs de la prison et la mort même, si Dieu leur accordait une aussi grande grâce que celle de perdre la vie pour la défense de la foi.
Le plus ancien de mes catéchistes, qui était aussi prisonnier, a donné dès sa plus tendre jeunesse des marques d’une foi vive. Il a pareillement une mère dont la patience a été mise aux plus rudes épreuves. Son mari lui fit pendant plusieurs années toutes sortes de mauvais traitements pour l’obliger à quitter sa religion. Il lui fit d’abord couper les cheveux, ce qui est un des plus grands affronts qu’on puisse faire aux femmes indiennes. De temps en temps il lui mettait une lampe allumée sur la tète, ce qui est encore une autre sorte d’affront dans le pays. Un jour il la fît descendre elle et son fils dans un puits qui était à sec, et il les y retint cinq jours entiers. Enfin, il n’y eut point d’artifices ni de cruautés qu’il ne mît en usage pour la pervertir. Mais elle opposa toujours une patience héroïque à toutes ces indignités. C’est sans doute à ses prières que Dieu accorda dans la suite la conversion de son mari. Une fièvre continue l’avait tellement abattu, qu’on n’attendait plus que l’heure de sa mort. Sa femme, le voyant dans cet état, se sentit inspirée de lui dire que, s’il souhaitait de vivre, il n’avait qu’à adorer le véritable Dieu et implorer son secours avec confiance ; qu’elle lui promettait de sa part le recouvrement de sa santé. L’amour de la vie fit impression sur le mari , et il fit appeler un catéchiste. Les deux ou trois premières exhortations lui donnèrent du goût pour la religion chrétienne , et il demanda avec instance le
baptême; on le lui accorda sur l’heure, à cause du danger pressant où il était. La fièvre le quitta le jour même qu’il fut baptisé ; ses forces se rétablirent insensiblement, et en peu de temps il fut parfaitement guéri. Il a persévéré jusqu’à la mort dans la pratique des vertus chrétiennes, et il n’a pas cessé de pleurer son aveuglement et les inhumanités qu’il avait exercées sur sa femme et sur son fils. C’est ce fils qui a essuyé plusieurs persécutions de la part des idolâtres, et qui, par son exemple et par ses discours, a rempli dans la prison les fonctions du plus zélé missionnaire. Il faisait tous les jours des exhortations aux femmes chrétiennes, auxquelles je n’avais pas la liberté de parler.
Le troisième catéchiste, qui était fort jeune, a fait paraître dans les tourments un courage au-dessus de ses forces et de son âge. La plupart des autres prisonniers étaient nouvellement baptisés , quelques - uns même étaient encore catéchumènes : tous ont souffert les rigueurs et les incommodités de la prison avec une fermeté inébranlable.
Uiie femme, qui était au nombre de ces catéchumènes, et qui avait échappé à la vigilance des gardes, a eu le courage de nous visiter constamment deux fois le jour, et de nous apporter les aumônes qu’on lui faisait pour nous. Tous les prisonniers la regardaient comme leur mère, et elle regardait tous les prisonniers comme ses enfants. La charité qu’elle eut pour nous ne lui coûta pas seulement des peines et des fatigues ; elle eut encore à essuyer de fréquents outrages de la part des gentils, et de sanglants reproches du côté de ses parents. Toutes les fois qu’elle entrait dans la prison, sa présence me rappelait le souvenir de ces saintes dames romaines, qui,
dans les premiers siècles de l’Église, prenaient soin des chrétiens prisonniers pour Jésus-Christ. Elle se servait de son mari pour porter mes lettres aux missionnaires qui étaient à Carouvapondi , et pour en rapporter les réponses. Les gardes, qui entrèrent en défiance, la menacèrent plusieurs lois de la tuer si elle s’avisait de porter des lettres; ces menaces ne l’intimidèrent point, et elle eut l’adresse de tromper leur attention et de nous remettre en main tous les paquets qui lui étaient confiés, sans qu’ils s’en aperçussent.
Enfin le cramani, dont j’ai parlé au commencement, me consola infiniment par la résolution qu’il fit paraître. Loin de se retirer, comme il pouvait le faire au moment ipie je fus arrêté, il fut toujours à mes côtés tandis qu’on me conduisait dans la ville au milieu des malédictions dont les idolâtres me chargeaient. Aussitôt que je fus en prison, on mit des gardes à sa porte et dans l’intérieur de sa maison ; sa femme en fut si effrayée, qu’elle passa par-dessus la muraille de son jardin pour se sauver, et elle se pressa si fort, qu’elle tomba et se blessa assez dangereusement. Ses parents renouvelèrent à cette occasion tous leurs efforts pour obliger le cramani à renoncer à la foi ; ce fut en vain : il me visitait souvent dans la prison, ce qu’il ne pouvait faire sans courir beaucoup de risques. Je lui faisais alors quelque exhortation pour l’affermir de plus en plus dans la foi ; et cette divine semence, tombant dans un cœur bien préparé, produisait chaque jour de nouveaux fruits de bénédiction. Je ne finirais point si j’entrais dans le détail de toutes les actions par lesquelles ces nouveaux fidèles signalèrent leur zèle pour la religion ; ainsi je passe à ce qui arriva durant tout le temps de ma prison.
C’était pour moi une mission presque continuelle. Le matin nous nous assemblions en deux endroits différents. L’on faisait d’abord la prière, ensuite on récitait le rosaire à deux chœurs ; après quoi je faisais une exhortation à ceux qui étaient auprès de moi, et j’envoyais un catéchiste en faire de même dans l’endroit où étaient les femmes. Le reste du temps, je me retirais pour vaquer à l’oraison et réciter mon office. Le catéchiste venait de temps en temps m’informer de ce qui se passait, ou je faisais venir quelqu’un des prisonniers pour lui donner en particulier les avis que je croyais convenables à la situation où il se trouvait. Les exercices de piété étant finis, chacun s’occupait à arracher de petites plantes qui se trouvaient dans la cour de la forteresse ; ils les faisaient sécher au soleil, et, comme nous n’avions point de bois, cela servait pour faire cuire le riz qu’on donnait aux prisonniers. L’après-dînée se passait dans diverses pratiques de piété.
L’abstinence que gardèrent nos néophytes fut des plus rigoureuses; ils ne faisaient qu’un repas par jour, et le peu qu’ils prenaient n’était pas capable de les soutenir; en peu de jours ils ne furent plus reconnaissables, et lorsqu’on les délivra de prison, ils ressemblaient plutôt à des cadavres qu’à des hommes vivants.
Pour moi, je crus que je devais m’abstenir même du riz ordinaire, et me contenter seulement d’un peu de lait et de quelques poignées d ’avei (1). C’est ainsi que vivent les grands pénitents aux Indes quand ils sont prisonniers. Il est certain que je n’aurais jamais pu mener si longtemps ce genre de vie sans une protection toute
(1) C’est du riz rôti avec l’écorce, et pilé.
particulière de Dieu. A la fin pourtant je contractai une toux sèche qui me faisait beaucoup souffrir, et qui sans doute aurait terminé mes jours, si ma prison eût été plus longue.
Les gardes qu’on nous avait donnés nous incommodèrent fort , dans la crainte où ils étaient que je ne vinsse à m’échapper de leurs mains s’ils me perdaient de vue. On leur avait persuadé que j’étais sorcier, et que, par la vertu magique, je pouvais m’élever en l’air et passer par-dessus les murailles de la forteresse. Ces bonnes gens furent longtemps dans cette erreur, et ils ne se désabusèrent qu’après m’avoir fort importuné nuit et jour par leurs assiduités.
Le deuxième jour de ma prison, le capitaine de la forteresse vint m’avertir qu’il avait ordre de me mettre les fers aux pieds. Je lui répondis que c’était le plus grand honneur qui pût m’arriver pendant ma vie, et que mes fers deviendraient pour moi des ornements plus précieux que l’or et les diamants. Il fut si étonné de cette réponse, qu’il s’écria tout à coup : « Non, rien ne pourra me por- » ter à commettre un si grand crime, quand même je » devrais perdre ma fortune : eh ! quelles gens sont-ce » donc que ces chrétiens, poursuivit-il en se retirant, » qui regardent comme un honneur d’être enchaînés ! » Cependant cet ordre me fit juger que ma prison serait rigoureuse, et qu’il fallait me préparer à la mort : je n’y eus nulle peine par la grâce de Dieu.
Le troisième jour un brame, un raja et un rajapoutre vinrent me trouver dans le dessein de m’effrayer par leurs menaces : ils me parlèrent effectivement en des termes bien capables de m’intimider. « Croyez-vous, leur » dis-je, que je n’aie pas prévu tout ce qui m’arrive main-
» tenant? Quand je suis venu prêcher l’Évangile dans » votre pays, ignorais -je les obstacles que j’aurais à sur- » monter ? Ne savais-je pas l’aversion qu’on y a pour les » ministres de Jésus- Christ, et pour la religion qu’ils en- » seignent? Les outrages, les prisons, la mort même dont » vous me menacez, c’est ce que je souhaite avec le plus » d’ardeur, c’est la récompense que j’attends de mestra- » vaux. Yous avez coutume de dire que toute l’eau de la » mer ne vient qu’aux genoux d’un homme qui ne craint » pas la mort : or, sachez que, loin d’appréhender la » mort, le comble du bonheur pour moi serait de verser » jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la cause » de Jésus-Christ. Vous me demandez où j’ai caché mes » trésors. Eh quoi! ne m’avez-vous pas pris le peu que » j’avais sur la terre? Je n’ai point d’autres trésors que » ceux qui me sont réservés dans le ciel : je les posséde- » rai dès le moment que vous m’aurez arraché la vie. » Ces paroles, que Dieu me fit la grâce de prononcer avec force, transportèrent le rajapoutre de rage et de colère. « A la bonne heure, me répondit-il, nous vous lais- » serons la vie, mais ce sera pour .vous faire souffrir des » tourments mille fois plus affreux que la mort. » Il me fit ensuite le détail de tous les supplices qu’on me préparait, et il finit ainsi : « Si ce n’est pas assez, nous vous » enfoncerons des aiguilles entre la chair et les ongles, « nous vous envelopperons les mains de linges, sur les- » quels on versera de l’huille bouillante, et nous verrons » si votre constance sera à l’épreuve de ces supplices. » J’avoue que ce raja, qui avait dans l’air je ne sais quoi de hideux et de féroce, me parla d’un ton si ferme, qu’il me persuada en effet qu’on en userait ainsi avec moi. Je me contentai de lui dire que plus il me ferait souffrir de IV. 19
tourments iei-bas, plus il me procurerait (le gloire dans le ciel. Comme ils virent qu’ils ne retiraient rien de moi, ils passèrent à l’endroit où étaient les femmes : « Votre » gourou, leur dirent-ils, est résolu à expirer dans les » tourments; mais pourquoi vos maris et vos enfants » mourraient-ils? Si vous savez le lieu où il a mis ses » trésors, indiquez-le-nous; sauvez-lui la vie, sauvez-la » à vos maris, sauvez-la à vos enfants. » La réponse qui leur fut faite ne les satisfaisant point, ils se retirèrent plus résolus que jamais à nous bien tourmenter.
A peine furent-ils sortis, que j’assemblai les chrétiens pour fortifier leur foi et leur courage. «Vous savez, leur » dis-je, que les idolâtres ne nous ont livrés entre les » mains de Sexsaeb que par la haine qu’ils portent à la » loi de Jésus-Christ. Le mépris que nous faisons de » leurs dieux n’eût pas été capable d’engager un secta- » teur de Mahomet à nous persécuter ; il a fallu chercher >> d’autres motifs plus conformes à ses passions. L’espé- » rance d’un gain considérable pouvait seule animer » contre nous un homme avide d’argent ; c’est pour cela » que les gentils, tout convaincus qu’ils sont de notre » indigence, nous ont fait passer dans son esprit pour » être fort riches. Vous vivriez tranquilles dans vos mai- » sons, et votre pauvreté ne serait pas contestée, si vous » aviez eu le malheur de fermer les yeux à la lumière » qui vous a éclairés ; mais vous êtes maintenant dou- » blement heureux, et d’avoir suivi Jésus-Christ, et » d’être persécutés pour la défense de son nom. » Je leur fis ensuite l’éloge du martyre, et je fus bien consolé de voir qu’à la fin de mon discours ils s’encourageaient les uns les autres à souffrir.
Le même jour, sur les huit heures du soir, trois caté-
chisles et un nouveau chrétien furent appelés par les soldats qui venaient leur mettre les fers aux pieds. Ces généreux fidèles se prosternèrent aussitôt, et me demandèrent ma bénédiction. La joie qui était peinte sur leur visage était un signe non suspect de la consolation qu’ils goûtaient intérieurement, et un présage certain de leur constance future. On les attacha deux à deux à la même chaîne. « C’est maintenant, leur dis-je alors, que je vous » regarde comme des confesseurs de Jésus-Christ, » et je me jetai à mon tour à leurs pieds, que je baisai tendrement, aussi bien que leurs fers.
Cependant le rajapoutre porta à Sexsaeb l’argent qu’on nous avait pris. Un des gardes de la ville qui raccompagnait nous rapporta que ce gouverneur, à la vue d’une somme si légère, dit, en se mordant le bras de fureur :
« Eh quoi ! il n’y a pas là de quoi payer un soldat ! Que » sont devenues ces grandes richesses dont on m’avait » fiatté ? Où sont ces perles, ces pierres hors de prix,
« dont les chrétiens, disait-on, avaient fait un amas pro- » digieux'7 Faut-il que pour si peu de chose je me sois » décrié dans toute la province? Je connais les délateurs,
» et j’en ferai justice. »
Cette réponse, que l’on publia par toute la ville, jeta l’épouvante dans le cœur de nos ennemis, et les anima encore davantage contre nous, dans l’espérance qu’à force de tourments ils découvriraient enfin nos prétendus trésors. Deux jours après un rajapoutre, qui paraissait être entré plus qu’aucun autre dans cette afFaire, m’envoya un vadoughen qui a de l’esprit; celui-ci parut d’abord s’intéresser à mon malheur ; il s’offrit même à se faire caution pour nous. « Eh quoi ! me répétait-il sou- « vent, n’êtes-vous pas touché des affronts et des suppli-
» ces qu’on va vous faire souffrir ? » Je lui fis réponse que la loi (|ue j’enseignais nous apprend que lorsqu’on souffre avec patience les injustices qui nous sont faites, nous en sommes éternellement récompensés dans le ciel; que comme il n’était point éclairé des lumières de la foi, je ne m’étonnais point qu’il regardât comme une infamie ce qui faisait la gloire et le bonheur des chrétiens. Le vadoughen me coupa la parole ; et s’adressant aux catéchistes, il leur exposa, d’une manière vive, à quels supplices ils devaient s’attendre : :<Et ce sera dès aujourd’hui, leur » ajouta-t-il, qu’on vous arrachera par la voie des tour- » ments ce que nos prières et nos exhortations n’ont » pu tirer de vous. »
En effet, il n’élait encore que deux heures après midi, lorsque nous entendîmes le son de la trompette qui avertissait de l’arrivée du capitaine dans le saveri public. Il fit asseoir auprès de lui deux brames avec quelques rajapoutres, qui devaient être nos juges. On appela d’abord deux catéchistes; on leur demanda qui j’étais, et où étaient mes trésors. Comme ils faisaient les mêmes réponses qu’ils avaient déjà faites à de semblables demandes, on commença à les tourmenter, et on leur serra les mains entre deux pièces de bois qu’on pressait avec violence. La question qu’on leur donna aux pieds fut encore plus cruelle. Le rajapoutre, qui m’avait fait tant de menaces, croyant qu’ils ne souffraient pas encore assez, se mit lui-même à tirer les cordes de toutes ses forces, pendant plus d’une demi-heure. Celte torture est très-violente, et plusieurs de ceux qu’on y applique expirent de douleur ; c’est pourquoi on desserra un peu les cordes pour leur donner quelque relâche. Deux autres catéchistes furent traités avec la même rigueur, et eurent une cou-
stance égale. Cependant on lil venir un kullen (serrurierj, el on lui ordonna de mettre au feu de grandes tenailles qu’il avait apportées pour faire souffrir aux catéchistes un autre genre de tourment encore plus rigoureux.
Nous ne savions rien dans la prison de tout 'ce qui se passait au dehors, et nous étions en prières lorsque les gardes vinrent me chercher à mon tour. Les chrétiens ne doutèrent pas que ce ne fût pour me livrer aux tourments, et ils voulaient absolument me suivre pour participer à mes souffrances. Un jeune homme, nommé Ajarapen, et parent du cramani, se distingua parmi les autres. Bien qu’il fût malade, il me conjurait avec larmes de lui permettre de partager avec moi le bonheur que j’allais avoir de souffrir pour Jésus-Christ. Je fus inexorable, et je lui défendis comme au reste des chrétiens de sortir de la prison ; je les priai seulement de demander au Seigneur la force dont j’avais besoin dans cette nouvelle épreuve.
Le bruit s’étant répandu dans la ville que j’étais appelé au saveri, toutes les rues se trouvèrent remplies de monde à mon passage. Quelques-uns me portaient compassion ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, me chargeaient d’injures, et disaient que je méritais toute sorte de châtiments pour avoir méprisé leurs dieux. En arrivant, je trouvai mes catéchistes étendus par terre; ils avaient les pieds violemment pressés entre de grosses pièces de bois attachées avec des cordes, et ils ne pouvaient remuer les mains, quoiqu’on les eût un peu desserrées. Deux Indiens avaient en main un long chabouc, prêts à les frapper de nouveau au moindre signe. Le kollen faisait rougir au feu scs tenailles, et faisait grand bruit avec de gros soufflets qu’il agitait continuellement.
Les brames et les rajapoutres étaient assis sur un lieu élevé ; on me fit arrêter debout en leur présence. Le plus ancien des brames prit la parole : « Enfin, voilà, me dit- » il, où ont abouti toutes tes prédications ; tu as cru t’é- » lever au-dessus des brames par ta science et par ta loi, )> et te voilà maintenant abattu et humilié à leurs pieds : » tu as méprisé nos dieux, et tu es tombé entre les mains » de Sexsaeb, qui les vengera de tes mépris. Regarde » les instruments de ton supplice. »
Je répondis à ce brame qu’il me faisait plaisir de me déclarer le motif des mauvais traitements qu’il me faisait; que puisqu’il y était porté par la baine de la religion que je prêchais, plus il exercerait sur moi de rigueurs, plus il augmenterait la récompense que j’attendais dans le ciel. « Eh quoi ! me dit sur cela le brame, crois-tu aller » toi seul au ciel avec tes disciples ? Prétends-tu que » tous tant que nous sommes, qui ne suivons pas ta loi, » nous devions être damnés !» — « Il n’y a de salut, lui » répondis-je, que pour ceux qui suivent la loi que je » prêche. » Comme je voulais continuer, le capitaine m’imposa silence, et dit au brame, en langue turque, de ne plus toucher cette matière.
Aussitôt le brame changea de langage, et me répéta ce qu’on m’avait déjà dit tant de fois, que je ne pouvais me soustraire qu’à force d’argent aux supplices qui m’é taient préparés. « Sur quoi fondé, lui dis-je, me deman- » dez-vous de l’argent ? Si c’est une peine que vous » m’imposez, dites-moi quel est mon crime, faites ve- » nir mes accusateurs. Quoi ! vous me condamnez à vous » donner ce que je n’ai pas ; et, si je le refuse, vous me » menacez des tourments les plus cruels ! Où est la jus- » lice, où est la raison ? — Mais, reprit le brame, n’en-
» seignes-tu pas la loi en promettant de l’argent à ceux » qui veulent t’écouter? — Citez-moi, lui dis-je, un seul » homme qui ose soutenir ce que vous avancez, j’avoue- » rai que j’ai tort. — Mille gens le disent, répondit le » brame. — Quoi ! lui répliquai-je, de mille personnes,
» vous n’en sauriez produire une seule ? — C’est de l’ar- » gent qu’il nous faut, reprit le brame, autrement tes dis- » ciples vont être tourmentés de nouveau en ta présence, » et ensuite on te tourmentera toi-même. » Comme je ne répondais rien, il lit battre les catéchistes. Les coups redoublés de chabouc faisaient un bruit effroyable; et rien n’égalait la douleur que je ressentais d’être le témoin de leurs souffrances. Quand on fut las de les frapper, le brame m’adressa encore la parole, et m’ordonna de jeter les yeux sur les tenailles toutes rouges que le kollen venait de tirer du feu. Je ne lis, ou plutôt je ne parus faire nulle attention à ce qu’il me disait : sur quoi il me commanda d’avancer ; je crus alors, à n'en pouvoir douter, qu’on m’allait brûler peu à peu avec ces tenailles ardentes; grâce au Seigneur qui me soutenait, je sentis en moi une force que je n’avais pas encore éprouvée ; mais je fus bien surpris lorsque, m’étant approché du brame, il m’ordonna simplement de le suivre.
Il était accompagné de deux brames et d’un rajapoutre ; ils me menèrent dans une maison voisine du saveri. Après m’avoir fait asseoir au milieu d’eux, le plus ancien me dit d’un air touchant, qu’il avait été obligé malgré lui de me maltraiter de paroles en public, dans la crainte qu’on ne l’accusât auprès de Sexsaeb, de n’avoir pas assez ménagé ses intérêts ; mais que dans le fond il était affligé de la situation où je me trouvais ; qu’il me conjurait de donner quelque argent nour me tirer
d’un si mauvais pas. « C’est tout de mémo, lui dis-je,
» que si vous m’ordonniez de voler dans les airs, quoi- » que je n’aie point d’ailes. » Cette comparaison le frappa. » Du moins, me dit-il, promettez quelque chose ; je me » ferai votre caution jusqu’à ce que vous ayez payé. » Je lui fis réponse que je n’avais rien, et qu’ ainsi je ne pouvais rien promettre. « Mais, reprit un autre lirame, ne » pouvez-vous pas engager vos disciples à vous assister » dans un besoin si pressant ? » Lui ayant répondu que nous nous étions fait une loi de ne rien demander à nos disciples : «Eh bien ! continua-t-il, il faut donc vous » résoudre à souffrir les tourments que vous méritez. Y » pensez-vous ? Si vous aviez affaire à des vadouguers » nés dans ces terres, vous auriez quelque espérance de » les fléchir ; mais savez -vous que vous avez à traiter avec » des barbares, avec des musulmans, avec des gens dé- » testables par leur cruauté et par leur avarice ? >> Et il ajouta, presque en pleurant : « Quoi ! un étranger en » proie aux plus cruelles douleurs ! quoi ! un Sanniassi ! » Mais, que faire ? C’est vous-mème qui vous perdez ; » levez-vous donc, et suivez-nous. » Enfin, ces brames me dirent tant de choses touchantes, et leurs paroles étaient si étudiées, que bien qu’il y ait plusieurs années que je sois accoutumé à leurs artifices, ils me persuadèrent qu’on m’allait brûler les mains, me tenailler et me livrer aux autres supplices dont ils me menaçaient. Je les suivis dans cette pensée, me déterminant à tout ce qu’ils ordonneraient de moi ; mais le capitaine, ayant appris que rien ne pouvait m’ébranler et que je persistais toujours à assurer que je n’avais nulle ressource, ordonna simplement qu’on me conduisît en prison avec mes catéchistes.
Le capitaine de la forteresse vint me voir aussitôt, et, après quelques démonstrations d’amitié , il m’envoya chercher du lait, et donna ordre qu’on m’apportât à manger. Je lui répondis que j’acceptais volontiers le lait qu’il me donnait, mais que je le remerciais du reste , voulant persévérer jusqu’à la fin dans la pénitence que j’avais commencée. Un chrétien vint peu après m’avertir que ce raja craignait que je ne me tuasse, et que, pour prévenir cet accident, il avait ordonné qu’on me gardât à vue toute la nuit. Il est vrai que les Indiens se donnent la mort pour de moindres sujets , et l’on croyait m’avoir traité d’une manière assez indigne pour avoir lieu de craindre que je n’en vinsse à cette extrémité. Les gardes me veillèrent donc toute Ja nuit : ils allumèrent une grande lampe auprès de moi ; ils firent du feu ; ils se mirent à chanter et à battre sans cesse du tambour, pour ne pas s’endormir ; enfin, ils eurent continuellement les yeux attachés sur moi, et je fus obligé de souffrir tout ce tintamarre, qui ne me permit pas de prendre un moment de repos.
Cependant on rendit compte à Sexsaeb de tout ce qui venait de se passer. Quelques-uns se déchaînèrent contre les auteurs de la persécution qui nous avait été suscitée; d’autres, au contraire, lui écrivirent que si l’on nous délivrait de prison, il fallait absolument nous chasser de Tarcolan. Les menaces recommencèrent comme auparavant de la part de ceux-ci; et ils me disaient sans cesse qu’on n’avait fait que suspendre pour peu de temps les supplices auxquels j’étais destiné.
Quand il me fut permis de parler à mes catéchistes, je leur demandai s’ils avaient été tourmentés avec ces tenailles ardentes qu’on avait fait rougir en ma pré-
sence, ils me répondirent que plusieurs fois on les leur avait portés au visage, mais qu’à chaque fois un raja empêchait qu’on ne les brûlât. Ils ressentaient de vives douleurs aux pieds et aux mains, qu’ils ne pouvaient remuer, et ils avaient encore les fers aux pieds. Je cherchais l’occasion de leur procurer quelque soulagement, et elle se présenta d’elle même lorsque je m’y attendais le moins.
J’étais si faible que je ne pouvais presque me soutenir. Le capitaine de la forteresse, en étant informé, vint me voir sur-le-champ pour m’exhorter à prendre quelque nourriture solide. Il me répéta plusieurs fois que les plus grands pénitents de ces terres, après deux ou trois jours d’abstinence, se faisaient apporter du riz et en mangeaient; que je devais les imiter, et qu’il me fournirait ce qui m’était nécessaire ; que je pouvais même passer une partie de la journée dans le jardin qui joignait la forteresse, et qu’il m’en donnait la permission.
Je lui répondis qu’étant Caranci-Gourou, c’est-à-dire, cherchant le véritable profit de mes disciples, je devais les instruire encore plus par mes exemples que par mes discours ; qu’après avoir passé le jour agréablement dans un jardin, il me siérait mal de les exhorter le soir à la patience; qu’il fallait commencer par les délivrer de leurs fers, et qu’ensuite j’accepterais volontiers l’ofEre qu’il me faisait. Il me donna de belles paroles; cependant il ne fit rien ce jour-là. Le lendemain il vint encore me voir; il m’apporta de l’avel, et me pria d’en manger. Je lui lis la même réponse que je lui avais faite le jour précédent, et il me fit les mêmes promesses. J’attendis jusqu’à huit heures du soir pour voir s’il tiendrait sa parole ; comme il ne vint personne de sa part, je lui
renvoyai son avel. il en fut si touché, qu’il partit sur l’heure avec un kollen, qui ôta les fers à mes catéchistes. J’acceptai aussitôt l’avel qu’il me présentait; mais j’eus bien de la peine à en faire usage, mon estomac s’étant extrêmement rétréci par la longue abstinence que j’avais endurée.
Une abstinence si extraordinaire toucha singulièrement les gentils. L’un d’eux, qui s’était le plus déclaré contre le christianisme, donna uu fanon pour m’acheter du lait, afin de participer par cette aumône au mérite de la vie austère que je menais : ( il m’a fait dire depuis qu’il pensait sérieusement à sa conversion). « Si ce Sanniassi » était prangui, disaient les autres, aurait-il pu vivre de » la sorte seulement pendant quatre jours ? Que devons- » nous donc penser après un mois entier d’une si rude » pénitence ? On nous assurait qu’il faisait bonne chère ; » la fausseté de ces bruits, qu’on semait pour le décrier, » est manifeste ; car enfin on ne passe pas ainsi d’une » extrémité à l’autre. »
Un des principaux de la ville me rendit de fréquentes visites tant que dura cette persécution. Il ne pouvait comprendre comment on avait pu en user ainsi à notre égard. « Eh quoi ! me disait-il, vous n’avez commis aucune faute » qui mérite ce châtiment, vous ne vous occupez que de « la prière ou des exercices de charité, vos catéchistes » vivent d’une manière irrépréhensible; comment donc » se peut-il faire que ce malheur vous soit arrivé ? Vous » avez beau nier la transmigration des âmes; vous ne » m’ôterez jamais de l’esprit l’opinion où je suis qu’il y » a eu sans doute une autre génération dans laquelle » votre àme et celles de vos disciples se sont attiré les » disgrâces présentes. »
Un de mes catéchistes lui répondit que l’homme n’csl jamais exempt do fautes, du moins légères, et que le moindre péché, par exemple, une distraction volontaire dans la prière , ou d’autres fautes de cette nature qui offensent la majesté divine, méritent des peines encore plus grandes que celles que nous avions souffertes; mais que cette vérité n’entrait pas dans l’esprit des idolâtres, parce qu’ils n’avaient nulle idée des perfections infinies de l’Être suprême. Le brame parut embarrassé de cette réponse ; il le fut encore davantage lorsque j’ajoutai qu’il ne fallait pas s’imaginer que les peines passagères de cette vie, que Dieu permet souvent pour notre plus grand bien, fussent toujours jointes au péché ; qu’il s’est trouvé des âmes innocentes qui néanmoins ont beaucoup souffert; que les souffrances sont d’un grand mérite auprès de Dieu, et font pratiquer plusieurs vertus qui nous seraient inconnues si nous jouissions de toutes les douceurs de la vie présente ; que je n’avais garde de me mettre au rang de ces âmes saintes, moi qui avais tant de raison de m’bumilier, mais que je prétendais seulement le désabuser de l’erreur grossière dans laquelle il avait vécu jusqu’alors.
Au reste, je crois devoir donner ici un conseil à ceux que la Providence destine à ces missions : c’est de ne jamais parler d’eux-mêmes en présence des idolâtres. Un missionnaire ayant dit , par un sentiment d’humilité , qu’il était un grand pécheur, un gentil, qui l’écoutait, alla aussitôt le redire à tous ses compatriotes . « Et il faut » bien que cela soit vrai, ajoutait-il, car il l’avoue lui- » même. »
Le P. Martin, ayant appris la nouvelle de ma détention, partit à l’instant de sa mission de Maduré pour ve-
nir à notre secours; il fit une diligence incroyable, et se rendit en peu de jours au palais de Sexsaeb. C’était s’exposer lui-même à une rude prison que de se présenter à ce gouverneur dans de pareilles conjonctures. Son zèle et son courage lui firent oublier ses propres intérêts, et mépriser toutes les raisons de prudence qui semblaient devoir le détourner de la démarche qu’il voulait faire. Il entre chez le gouverneur, et il lui dit avec un air modeste, mais d’un ton ferme et assuré, qu’ayant su que son frère aîné avait été emprisonné, il apportait sa tète pour mourir avec lui s’il était coupable ; mais que s’il était innocent, il demandait qu’on le mît en liberté. Sexsaeb fut d’abord surpris ; cependant il fit des honnêtetés au missionnaire , et, après une demi-heure d’entretien qu’il eut avec lui, il lui accorda sa demande.
Le P. Martin se mit donc en chemin pour Tarcolan avec eue lettre qui contenait les ordres de Sexsaeb. Aussitôt qu’il y fut arrivé, il se rendit au saveri public, et présenta la lettre du gouverneur. Le capitaine était à une grande lieue de là, dans une peuplade où il fait sa demeure. En attendant que la lettre lui fût portée, le missionnaire demanda la permission de me voir, et on la lui accorda. La joie fut grande de part et d’autre, et nous l’exprimâmes réciproquement par les embrassements les plus tendres. Ce cher Père avait de la peine à me reconnaître, tant j’avais le visage hâve et défiguré. Quelques heures que nous passâmes ensemble, me dédommagèrent de toutes mes peines passées.
Cependant on n’avait point de nouvelles du capitaine, ce qui fit soupçonner que la lettre du gouverneur n’était pas peut-être aussi favorable que le P. Martin se l’était imaginé. Nous fûmes rassurés sur le soir : le son de la
trompette se fit entendre, et peu de temps après le capitaine arriva à la forteresse. Il me dit d’abord qu’il avait ordre de m’élargir, et de rendre à mes disciples tout ce qui leur avait été pris. Cet ordre s’exécuta à l’heure même. On fit venir les tambours et les trompettes ; on me mit dans un palanquin, et le même capitaine qui m’avait fait prisonnier, me conduisit avec honneur jusqu’à mon église.
Je voulais retenir quelques jours avec moi le P. Martin, à qui nous devions notre délivrance ; les chrétiens qui avaient été les compagnons de ma prison l’en conjuraient instamment : mais son zèle ne lui permit pas de nous donner cette satisfaction; il était dans l’impatience de retourner à sa chère mission, qu’il avait abandonnée à cause de nous , et, après les adieux réciproques, il prit le chemin de Maduré.
Voilà, Monsieur, comment s’est dissipé ce premier orage, que les gentils avaient élevé contre les nouveaux chrétiens de Tarcolan. Il n’a servi, grâces à Dieu, qu’à confondre les ennemis de la religion, qu’à confirmer dans la foi -cés premiers fidèles, qu’à faire éclater leur constance et leur zèle pour la défense des vérités chrétiennes, et qu’à augmenter de plus en plus le nombre des adorateurs de Jésus-Christ.
LETTRE DU P. CALMETTE , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. DELMAS , DE LA MÊME COMPAGNIE.
A Ballapouram, ce 17 septembre )73.‘>.
Mon Révérend Père, P. C.
L’intérêt que vous prenez à la propagation de la foi dans ces terres infidèles, et le zèle avec lequel vous y contribuez chaque année par les secours que vous me procurez, ne me permettent pas de vous laisser ignorer une partie des bénédictions que Dieu daigne répandre sur nos faibles travaux. Je commencerai par vous faire connaître le catéchiste qui est entretenu de vos libéralités : il se nomme Paul, et c’est celui de tous mes catéchistes à qui Dieu a donné de plus grands talents pour désabuser les Indiens de leurs superstitions, et faire entrer dans les cœurs le goût des vérités chrétiennes. Sa conversion à la foi a quelque chose de singulier, et elle est liée à des circonstances qui ne sont point indignes de votre attention.
Une maladie invétérée porta le beau-père du prince de Cotta-Cotta à visiter notre église de Chrichnabouram, dans l’espérance d’y trouver sa guérison. Il s’y rendit avec sa fille, nommée Vohaiamma, qui n’avait encore que huit ans. Ce seigneur eut plusieurs conférences sur nos vérités saintes avec le missionnaire, et la semence évangélique commençait déjà à germer dans son cœur ; mais elle fut bientôt étouffée par la violence des passions et par les embarras du siècle. Cependant elle ne fut pas
entièrement perdue ; elle fructifia dans le jeune cœur de la princesse, et prit de nouveaux accroissements à mesure qu’elle avançait en âge. Ayant appris qu’un orfèvre chrétien avait apporté des bijoux dans l’intérieur du palais, elle profita du moment qu’elle eut la liberté de lui parler pour lui demander par écrit les prières que récitent les nouveaux fidèles. Cela ne lui suffisait pas , et elle eut bien voulu aller à l’église pour y recevoir les instructions du missionnaire ; mais l’usage établi chez les princes ne permettant pas aux personnes du sexe de sortir du palais, ni de parler aux étrangers, semblait lui en avoir fermé toutes les voies. Elle s’en ouvrit une que l’Esprit de Dieu lui inspira : ce fut de convertir à la foi quelqu’un de ceux qui faisaient le service dans le palais, et c’est sur Paul, qui devint ensuite mon catéchiste, qu’elle jeta les yeux. Elle l’entretint sur les principes de la religion chrétienne, selon le peu de lumières qu’elle avait acquises dans son enfance : les désirs de son cœur suppléèrent à l’étendue de ses connaisances ; on sait assez que lorsqu’il s’agit de persuader, c’est le langage du cœur qui se fait le mieux entendre.
Aussitôt qu’elle se fut assurée du véritable désir que Paul avair d’embrasser la foi : « Allez, lui dit-elle, » allez apprendre la loi de Dieu de la bouche même » du missionnaire , et ne revenez point qu’il ne vous » ait baptisé. Surtout retenez bien tout ce qu’il vous » dira ; plus vous aurez de connaissances, plus vous se- » rez en état de m’instruire. » Paul exécuta les ordres de la princesse; les premières semences de la foi qu’il avait reçues d’elle se fortifièrent à mesure que l’instruction répandait plus de lumières dans son esprit ; il reçut enfin le baptême.
A peine de retour au palais, il se signala par son ferme attachement à la foi. Le prince lui ordonna d’apporter des cocos pour la collation. Le prosélyte n’était pas, ce semble, obligé de faire expliquer un ordre qui ne renfermait rien d’illicite : il part sur-le-champ; mais un moment après, se ressouvenant que le prince les offrait quelquefois à son idole , il revint sur ses pas, et lui demanda s’il ne les destinait pas à cet usage : « Que t’im- » porte, dit le prince, que ce soit pour l’idole ou pour » moi ? fais ce que je t’ordonne. — Il m’importe si fort, » répliqua le néophyte, que si vous me refusez l’éclair- » cissement que je vous demande, je ne puis vous obéir. » Le prince ayant voulu en savoir la raison : « C’est , » dit-il, que n’adorant qu’un seul Dieu, le Créateur du » ciel et de la terre, il ne m’est pas permis de contribuer » en rien au culte des idoles. » Il semble que cette réponse eût dû irriter le prince ; cependant Paul n’en conserva pas moins ses bonnes grâces.
Yobalamma, de son côté, continuait de s’instruire des vérités de la religion. Dans les saints empressements qu’elle avait de recevoir le baptême, elle communiquait à Paul, son instructeur, différents projets qu’elle formait, où le zèle avait plus de part que la discrétion. « Comme » l’église n’est qu’à trois lieues d’ici, lui dit-elle un jour, «^ne pourrions-nous pas y aller et revenir dans une nuit » sans être aperçus? Il n’y aurait qu’à trouver un moyen » de descendre par les murs de la citadelle, et revenir » par le même chemin. » Paul n’eut garde d’entrer dans un pareil projet, qui ne pouvait s’exécuter sans exposer l’honneur de la princesse et sa propre vie. Avec de si saintes dispositions pour le royaume de Dieu , Yobalamma se fortifiait de plus en plus dans la foi, et soupi- IV. 20
rail sans cesse après le moment qui devait lui procurer la grâce qu’elle souhaitait avec tant d’ardeur.
Cependant on s’aperçut au palais que la jeune princesse ne prenait nulle part aux cérémonies idolàtriques, et que son cœur était entièrement tourné vers la religion chrétienne. Ses parents crurent pouvoir la distraire de cette inclination en lui proposant un mariage ; mais elle leur répondit qu’elle y avait renoncé, et qu’elle voulait demeurer vierge jusqu’à la mort. Exemple aussi rare dans l’Inde qu’il l’était autrefois parmi les Juifs. On n’omit rien pour lui faire changer de résolution ; mais tout ce qu’on put faire devint inutile. Enfin celui qui la recherchait en mariage , ayant découvert la principale cause de la résistance qu’il trouvait, s’adressa à Paul, et promit que si la princesse consentait à devenir son épouse, la cérémonie des noces ne serait pas plus tôt finie, qu’il lui permettrait d’aller à l’église pour y recevoir le baptême. Sans cette condition, Paul ne se serait jamais chargé de lui en porter la parole. La princesse témoigna d’abord la crainte où elle était que ce nouvel état de dépendance ne fût un obstacle à son salut ; cependant la promesse qu’on lui faisait de lui laisser le libre exercice de sa religion, jointe au respect qu’elle avait pour ses parents, la détermina à donner son consentement.
On ne manqua pas d’attribuer à Paul le mépris que faisait la princesse et des idoles et des vanités du siècle. Lui-même n’avait garde de déguiser ses sentiments : dans toutes les occasions qui se présentaient, il rendait publiquement témoignage à sa foi, et il ne craignait pas, même en présence du prince, de faire voir le ridicule des faux dieux et du culte qu’on leur rendait. Une con-
duite si pleine de zèle lui attira enfin l’indignation du prince ; mais un dernier trait mit le sceau à sa disgrâce.
A une fête païenne, qui était celle du dieu du palais, on portait l’idole en triomphe, et on la promenait par toute la ville. Paul était à la salle des gardes lorsqu’elle y passa. Dès qu’elle parut, on fit lever tout le monde, et chacun fit le namascaram (c’est la marque de vénération qui se donne dans une pareille occasion). Paul , bien qu’on l’eût averti plusieurs fois, loin de donner ce signe de respect, fit voir au contraire par sa contenance combien il méprisait les dieux que toute la ville adorait. Le prince en fut aussitôt informé, et Paul, qui avait tout à craindre de sou ressentiment, ne balança pas sur le parti qu’il avait à prendre. Gomme il s’était préparé, par la tribulation et par ses premiers essais, aux fonctions de zèle, il quitta le service du prince pour servir un plus grand Maître, et se rendit à l’église, où il devint mon catéchiste.
Peu de temps après la retraite de Paul, on célébra au palais le mariage de Yobalamma; le dernier jour delà cérémonie , on sortit de la ville avec tout l’attirail de palanquins et de chevaux. Paul se rencontra par hasard sur la route. Dès que la princesse l’aperçut, elle le fit approcher. Comme elle n’avait consenti à son mariage que dans l’espérance de recevoir le baptême aussitôt après, ainsi qu’on le lui avait promis, à la vue de son prosélyte, elle oublia tous les honneurs qu’on lui rendait et les bienséances mêmes de cette journée : « Me » voici, dit-elle, hors du palais; l’occasion ne peut être » plus favorable : il faut que tu me mènes à i’église, et » que le baptême termine cette cérémonie. » Elle s’adressa ensuite à ceux qui pouvaient favoriser cette démarche, elle
les pressa, elle les conjura, mais inutilement; et la suite ne fît que trop voir que sa ferveur n’était pas déplacée.
On oublia bientôt au palais la promesse qu’on lui avait faite, et chaque jour on éludait sous divers prétextes ses représentations les plus vives. Entin ses parents se réunirent pour la détourner d’un dessein qu’elle avait si fort à cœur. Comme ils ne purent y réussir par la voie de la persuasion, ils la mirent à une épreuve très-délicate, dont on ne peut bien connaître la rigueur à moins que d’avoir demeuré dans l’Inde. On la traita comme si elle eût mérité de déchoir du rang et des privilèges de sa caste , ou ia fît manger à part, surtout aux jours de fête au repas de cérémonie , et en d’autres occasions , où la publicité rendait plus sensibles la honte et la confusion dont on voulait la couvrir. Vobalamma se soumit à cette épreuve sans s’émouvoir ; elle témoigna même de la joie de ce que, par ce moyen, on rendait public son attachement à la loi chrétienne.
Accoutumée par ces sortes d’épreuves à fouler aux pieds le respect humain, elle employait une partie de son temps à instruire les dames du palais des vérités de la religion. Mais il semble que Dieu ait voulu, ou punir ceux qui s’opposaient à son bonheur, ou hâter sa récompense, car il la relira de ce monde l’année même de son mariage. Dès qu’elle connut le danger où elle se trouvait, elle renouvela ses instances auprès de son époux, elle se jeta à ses pieds, et le conjura avec larmes d’envoyer quelqu’un à l’église, afin qu’on vînt lui administrer le baptême. Mais de si grands sentiments et de si saints désirs dans cette princesse suppléèrent sans doute au don de Dieu qu’on s’obstinait à lui refuser, et elle n’a pas eu moins de droit que Valentinien, dont saint Ambroise
fait l’éloge, d’être regardée comme chrétienne avant le baptême , et d’entrer par la voie d’amour dans la société des élus de Dieu. L’odeur des vertus qu’elle laissa après sa mort fit encore plus d’impression sur les esprits que n’avaient fait ses discours ; quelques dames du palais, ses parentes, ont reçu depuis le baptême avec leurs enfants, et toute cette famille a conçu la plus haute estime de notre sainte religion. Le prince même a paru souhaiter qu’on bâtit une église dans la ville où il fait sa résidence. Pour le catéchiste Paul , qui avait la confiance de cette vertueuse princesse, après avoir élevé une nouvelle chrétienté vers Yavelipadou, au nord de Ponganour, il vint demeurer dans l’église de Ballapouram, où il a eu bonne part aux événements dont je vais vous entretenir.
Il y a environ huit ans que les Dasseris excitèrent une rude persécution contre les chrétiens de cette contrée. Le champ du Seigneur, frappé de stérilité, ne payait que par des ronces et des épines les travaux et les sueurs des ouvriers évangéliques, lorsque Dieu, voulant manifester son empire sur les cœurs, soumit à sa loi un chef de ces Dasseris, et fit servir à sa gloire le principal instrument de la persécution. Les Dasseris sont singulièrement dévoués à Yistnou, divinité indienne, dont ils se disent les esclaves. Dans le sens de la gentilité , qui me paraît le plus fondé sur les livres et sur l’idée des savants, cette idole est le dieu de la mer ; les Dasseris sont comme ses tritons; ils ont-toujours une conque à la main : c’est une espèce de cor, fait de coquille de mer, qu’ils enchâssent et qu’ils ornent assez proprement. Timaia, c’est le nom du chef des Dasseris, s’était distingué , comme Saul , dans le temps de la persécution, allant de maison en maison chercher les chrétiens pour les citer au gourou
du prince. Il fut frappé tout à coup d’une maladie extraordinaire qui dura deux ans. Les médecins, après avoir épuisé tous leurs remèdes , la jugèrent incurable; plusieurs même l’attribuèrent à la magie et au sortilège, ce qui est assez commun dans ces terres infidèles. Un chrétien de ses parents lui persuada d’aller chercher le salut de son àme auprès de Celui qui peut, quand il le veut, donner aussi la santé du corps. Timaia le crut; il livra ses idoles et tous les nœuds magiques dont on l’avait chargé, et alla demeurer dans la maison du catéchiste, jusqu’à ce qu’il fût instruit. Son mal diminua à mesure que la foi entrait dans son cœur, et au bout de vingt jours il fut rétabli dans une santé parfaite.
Le bruit d’une guérison si surprenante attira moins d’attention que le renoncement qu’il venait de faire à ses folles divinités. Ses parents en furent très-irrités. Son frère surtout, que des intérêts temporels avaient aliéné de la loi, se déclara son ennemi. Il ameuta les Dasseris, et fit arrêter le catéchumène devant la salle des gardes. Les Dasseris s’attroupèrent autour de lui, le chargèrent d’injures, le menacèrent de le traîner au tribunal du gourou, et tâchèrent d’intéresser dans leur cause les officiers et les soldats; mais ceux-ci, voyant qu’il s’agissait d’une affaire de religion , renvoyèrent le soir même Timaia dans sa maison. Il vint droit à l’église pour remercier Dieu de sa prompte délivrance, et le missionnaire, charmé du témoignage qu’il venait de rendre publiquement à sa foi, ne différa pas de le baptiser avec sa femme et ses enfants.
Son frère voulant s’attirer la protection des gentils dans la poursuite du procès qu’il avait intenté au néophyte, prit le dessein de confondre la cause des dieux
avec la sienne, et l’accusa d’avoir livré les idoles. Cet article était délicat, et capable d’exciter un nouvel orage contre les chrétiens; mais comme le néophyte, toujours ferme dans la confession de sa foi, éluda toutes les questions qui lui furent faites, il porta seul tout le poids de la rage qu’ils avaient dans le cœur, et qu’ils déchargèrent sur lui par toutes sortes de mauvais traitements et d’outrages. Le missionnaire envoyait de temps en temps quelqu’un de ses disciples pour le consoler et affermir son courage. Le catéchiste y alla à son tour ; il était connu, et l’on vomit contre lui les plus grossières injures. Il les écouta d’un air froid et tranquille, sans faire paraître la moindre émotion. Lorsqu’ils eurent fini : « Notre re- » ligion, dit le catéchiste, nous apprend qu’il y a beau- » coup de mérite à souffrir pour le nom de Dieu les af- » fronts et les injures ; si quelqu’un de vous voulait bien » continuer, ou du moins répéter ce qu’on vient de me » dire, je lui promets une bonne récompense. » Cette réponse les surprit étrangement ; les uns en rirent, d’autres en témoignèrent leur admiration ; tous changèrent de langage, et le renvoyèrent avec honneur.
Léon (c’est le nom que Timaia reçut au baptême), ne fut pas le seul qui honora l’Église de Jésus-Christ par la confession de sa foi : sa femme, nommée Constance, ne marqua pas moins de fermeté. Elle se rendit plusieurs fois, avec ses enfants, auprès de son mari, pour animer sa constance et partager ses affronts. Ces choses se passaient à l’insu du prince aux portes de la ville, où, selon la méthode des premiers siècles, se rendent les jugements, tantôt par manière d’arbitrage, tantôt par une sorte d’autorité que l’usage attribue aux capitaines des portes et des autres lieux de cette nature. Le plus sou-
vent la cabale y décide, et le meilleur appui de la justice sont les clameurs et les présents.
Ainsi, l’innocence était opprimée et la religion indignement foulée aux pieds dans la personne de Léon, lorsque Dieu prit sa défense, et le délivra des mains de ses persécuteurs. Bairé-Gavoudou, oncle du prince, étant malade, fit appeler le missionnaire pour recevoir sa bénédiction, la regardant comme un moyen de recouvrer la santé, qu’il attendait inutilement de tous les remèdes. Ayant appris que le Père s’approchait de la ville, il envoya au-devant de lui des officiers de sa maison, et des soldats, pour l’accompagner par honneur. C’est avec cette suite que le missionnaire entra par la porte de la ville où se passait la scène dont je viens de parler. Il tourna la tête, comme s’il eût eu dessein de remarquer ceux qui y étaient assemblés, et continua sa route. 11 n’en fallut pas davantage pour déconcerter cette cabale. Ils craignirent que le missionnaire, qui prenait le chemin du palais, n’allât porter ses plaintes au tribunal du prince ; et comme ils avaient à se reprocher l’irrégularité de leur procédé, ils se séparèrent à l’instant, et laissèrent toute liberté de se retirer au néophyte, qu’ils avaient retenu deux jours et deux nuits.
La visite que le missionnaire rendit au prince, se passa avec toute la bienséance convenable. On l’introduisit dans un salon, où le prince s’était fait transporter. On le fit asseoir sur un tapis devant le prince, qui demeura couché, parce qu’il ne pouvait souffrir d’autre situation. Le missionnaire l’entretint d’abord d’un seul Dieu, de la rédemption des hommes, de la nécessité du salut; et parce qu’on assurait que le démon avait part à sa maladie, il lui donna un évangile de saint Jean, qu'il reçut
avec respect, à dessein de le porter toujours sur lui. Les douleurs que souffrait le prince, et l’empressement de ses officiers à le soulager, interrompaient souvent le discours; c’est pourquoi le missionnaire, jugeant qu’il ne fallait pas rendre trop longue cette première visite, se leva pour prendre congé. Il fut conduit à son retour avec la même suite qui l’avait accompagné.
Le lendemain le Père ' l’envoya visiter par un catéchiste. Le prince le reçut avec d’autant plus de bonté, qu’il se trouvait beaucoup mieux : il lui dit que s’il recouvrait la santé, il viendrait en rendre hommage au Dieu que nous servons, et qu’il irait l’adorer dans notre église tous les huit jours. Peu de temps auparavant, un de ses domestiques qui s’était converti, lui ayant demandé la permission de quitter ce jour-là son travail pour assister à la messe, il le lui permit de bonne grâce, et ajouta qu’il n’avait garde de s’opposer à une œuvre si sainte.
On n’avait pas fait connaître au missionnaire le danger où était le prince, ni la cause de ses douleurs, qu’on ne regardait pas comme mortelles : c’est pour cela qu’il s’était contenté de préparer les voies de sa conversion, dans la confiance que, par lui-même ou par ses catéchistes, il achèverait ce qu’il avait commencé. Il n’en eut pas le temps; le troisième jour le priuce se trouva plus mal; on lui donna tant de remèdes purgatifs , qu’il tomba dans l’agonie et perdit toute connaissance. Il n’avait point chez lui d'idoles, et il commençait à goûter la vérité. Si Dieu n’a pas consommé , par sa miséricorde, ce que les hommes ont laissé imparfait, nous ne pouvons qu’adorer la profondeur de ses jugements. La bénédiction de Dieu ne s’est point éloignée de sa maison ; car depuis sa mort,
une famille entière de ses domestiques a reçu la grâce du baptême.
Le néophyte Léon ne jouit pas longtemps du calme où on l’avait laissé. Des Dasseris s’étant unis à quelquesuns de ses parents, le déclarèrent déchu de sa caste, épreuve la plus délicate qu’il y ait pour un Indien. Comme le reste de la caste n’adhéra point à ce jugement, loin de se rebuter, ils concertèrent de nouveaux projets pour le perdre. Léon, qui était exactement informé de tout ce qui se tramait contre lui, prit le parti de céder, par un exil volontaire, une maison et des biens, qu’il craignait de ne pas pouvoir allier avec son salut ; il se retira dans la principauté de Ponganour, où, quelques mois après, une mort chrétienne le mit en possession, comme il est à croire, de la récompense que méritaient ses souffrances et la fermeté de sa foi. Après- cette perte, Constance, sa femme, eut à soutenir de nouvelles épreuves. Ponganour fut détruit par les Mores; ainsi, obligée de conduire ses enfants d’exil en exil, elle tomba dans une affreuse misère. Il n’eût tenu qu’à elle de la prévenir, ou d’y remédier, en se réunissant à ses parents ; mais elle eût risqué sa foi, pour laquelle elle avait mieux aimé tout perdre. Contente de son indigence, pourvu qu’elle conservât ce précieux trésor, elle exhortait sans cesse ses enfants à la persévérance, et mourut enfin dans son exil, après leur avoir fait promettre de ne jamais s’écarter de la voie qui avait conduit leur père au ciel, et qui devait bientôt l’y conduire elle-même.
Le beau-frère de Léon avait reçu avec lui le baptême. Un asthme habituel ne lui permettant plus de vaquer aux affaires temporelles, il se tenait près de l’église, où il assistait tous les jours au saint sacrifice. Après avoir
passé une année dans tous les exercices de la piété chrétienne, une mort de prédestiné couronna sa ferveur. Sa maladie s’étant beaucoup augmentée, il lui fallut retourner au village de Candavaram , où était son domicile. Quoiqu’il fût le seul chrétien, tant de sa maison que de son village, il fit peindre des croix sur les murs de sa chambre, afin que de quelque côté qu’il jetât les yeux, il se rappelât les douleurs de la passion de Notre-Seigneur. C’est dans les plus saintes dispositions qu’il reçut les derniers sacrements. Le catéchiste ne pouvant pas toujours être auprès de lui, il avait chargé ceux de sa maison de lui dire de temps en temps : Souvenezvous de Jésus-Christ ; et lorsqu’il eut perdu connaissance, ces seules paroles suffisaient pour rappeler sa raison.
Bien des gens ont peine à croire en Europe les maléfices, les sortilèges, les possessions, et tout ce qui est du ressort de la magie : une année passée au milieu de ces nations idolâtres, les aurait bientôt persuadés. Il y a des vérités qui ne sont pas moins à la portée du peuple que des savants, et il est encore plus difficile de croire que des événements capables de réduire les plus grands ennemis de la foi, soient dans ceux qui les éprouvent, pure imagination, ou faiblesse d’esprit.
Dans une caste où il n’y avait jamais eu de chrétiens, et où les femmes se distinguent par leur retenue et leur modestie, une d’entre elles a été appelée à la foi avec des circonstances qui méritent d’être rapportées. Avant que d’ouvrir les yeux à la lumière, elle se vit engagée dans une conjoncture délicate, où il lui fallut défendre son honneur contre les sollicitations d’un de ses parents. Celui-ci, pour se venger de ses mépris, eut recours, ainsi
qu’elle l’assure, à la magie et aux maléfices. En effet, elle tomba dans une de ces maladies, dont la longueur et les symptômes font conclure constamment aux médecins indiens qu’elle n’est pas naturelle, et que le seul remède qu’on y puisse apporter, est de recourir à ceux qui ont le secret de détruire ces sortes d’opérations magiques. Elle fit donc appeler un brame : car on sait que les brames ne sont pas moins les dépositaires et les interprètes de la magie que de la loi. L ’adarvanam, qui est le quatrième vedam, enseigne le secret de mettre en œuvre la magie et de la dissiper, ce qui s’appelle le sacrifice de mort, le sacrifice homicide. Il y a quelques années qu’il en coûta la vie à un brame , pour avoir employé ce sacrifice contre une personne de grande autorité. Il avait manqué apparemment à quelqu’une des paroles et des cérémonies prescrites : car alors le démon en fait, dit-on, porter la peine au sacrificateur. On parle encore ici de ce qui arriva, il y a vingt-cinq ans, lorsque Ballapouram fut assiégé par l’armée de Ma'issour. Un brame crut rompre par la vertu magique l’entreprise de l’ennemi, et rendre sa patrie victorieuse. Il se retira durant le siège à Gouribonda, ville voisine, et dans le temps qu’il pratiquait les cérémonies ordonnées par 1 ’adarvanam, le démon le saisit et le tua sur l’heure. Ceux qui l’avaient aidé dans le sacrifice eurent le même sort. Je parlais de ce fait, comme par manière de doute, à un brame qui a ses biens à Gouribonda ; il me nomma aussitôt le sacrificateur, et me raconta les autres circonstances de cet événement.
Pardonnez-moi cette digression, mon révérend Père. Je reviens à notre malade. Le brame qu’elle avait appelé, après ses invocations ordinaires, aperçut une fente en
forme de zigzag sur la muraille. Aussitôt, comme s’il eut été saisi d’une espèce d’enthousiasme : « J’ai découvert,
» dit-il, la cause des maux que vous souffrez. Chaohoudou,
» le dieu des serpents, s’est logé dans ce mur pour vous » visiter : ne vous étonnez pas s’il trouble votre repos;
» quels honneurs lui avez-vous rendus? Dressez au pied » du mur un petit autel, et brûlez-y tous les jours de l’en- » cens. » Elle le fit; mais, au lieu d’un démon qui l’agitait, elle se vit tourmentée d’une légion entière. Elle eut recours encore une fois aux formules magiques, et fit appeler un autre enchanteur, qui ne réussit pas mieux que le premier. Le démon présentait toutes les nuits à son imagination troublée les plus effrayantes scènes, dont le tourment la desséchait, et l’épuisait à un point quelle ne pouvait plus se soutenir. Il y avait six mois qu’elle languissait, lorsqu’elle s’adressa au missionnaire. On n’eut pas de peine à lui persuader d’embrasser la foi chrétienne, et dès le jour même elle se fit instruire. Ce qui persuade que c’était une véritable possession, c’est que de temps en temps son visage changeait prodigieusement de couleur, et que d’autres fois elle avait les plus violents saisissements, qui suspendaient toute fonction de ses sens, sans cependant lui ôter la connaissance. C’est dans ces symptômes, où l’on craignait pour sa vie, que le missionnaire l’ayant fait transporter à l’église, lui administra le baptême. Quoiqu’elle fût assise, elle eut besoin d’être soutenue par trois personnes, jusqu’aux paroles de l’exorcisme, que ses yeux s’éclaircirent, et que ses forces revinrent. Elle s’aida elle-même pour le reste de la cérémonie ; et lorsque le missionnaire sortit de l’église, elle s’avança pour lui dire qu’elle se portait bien. La suite confirma la vérité de sa guérison. Anne (c’est le
nom qui lui fut donné) se montra à tous ceux qui avaient été témoins de ses souffrances, et ne ressentit plus la moindre atteinte de son mal. Son mari et sa fille en furent si frappés, qu’ils embrassèrent la foi.
Parmi les dieux du pays, il y en a un d’une espèce singulière qui tortille au sommet de la tête quatre ou cinq flocons de cheveux en manière de corde, et se fait adorer sous le nom de Gourounadoudou. La crainte de l’irriter lui fait rendre les mêmes honneurs qu’aux autres dieux. Un jeune homme, d’une caste distinguée dans ce pays, parce que c’est celle du prince de Ballapouram, se mit au-dessus de cette crainte, et se fit couper deux ou trois fois ces flocons de cheveux, sans pourtant pouvoir les empêcher de se tresser de nouveau. Le démon voulut sans doute punir le jeune homme du mépris qu’il avait marqué. Il tomba dans une faiblesse extrême, et son esprit baissait considérablement chaque jour; mais il. n’eut pas plutôt demandé et reçu le baptême, qu’il recouvra les forces du corps et toute la vigueur de son esprit, et ses cheveux qu’on-coupa de nouveau en présence du missionnaire ont toujours crû dans leur ordre naturel. Cet événement, joint à la conduite chrétienne et édifiante que le néophyte a tenue depuis ce temps-là, a fait une grande impression dans tout son village.
Un autre gentil, qui est au service du prince, et dont la caste n’a jamais donné de chrétiens, amena sa femme à l’église. Il attribuait au démon une maladie qui la tourmentait depuis plusieurs années. Elle était sujette à des mouvements convulsifs de tout le corps, avec d’affreuses contorsions de bras où il n’y avait rien de naturel. L’eau bénite que lui jeta le missionnaire l’eut à peine touchée, qu’elle tomba dans une convulsion des plus violentes.
Mais ce fut la dernière qu’elle éprouva, et. elle recouvra en peu de temps la santé qu’elle avait perdue depuis six ans. Elle, son mari et deux enfants adoptifs, demandèrent et reçurent le baptême.
Depuis environ deux ans, plusieurs linganistes ont renoncé à leur infâme idole, et ont embrassé la foi. C’est de toutes les castes, celle qui est la plus éloignée de la religion chrétienne, par la difficulté qu’il y a de quitter une idole, qui est le signe caractérisque de la caste, et qu’on doit toujours porter sur soi. Un orfèvre, considéré dans cette caste, parce qu’il avait la surintendance des ouvrages du palais, était tombé dans une folie portée à de si violents accès de fureur, qu’on fut obligé de l’enchaîner. Sa femme, après avoir employé inutilement tous les remèdes que son amitié et son propre intérêt purent lui inspirer, s’adressa à l’Eglise du vrai Dieu. Elle se] fit instruire avec sa fille des vérités de la foi ; elles jetèrent lune et l’autre le lingan, et le temps d’épreuve étant expiré, elles furent admises au baptême.
Pour ce qui est du mari, ses accès devinrent beaucoup moins fréquents et moins violents ; il se trouva tranquille pendant d’assez longs intervalles, pour qu’on pût l’instruire ; il écoutait volontiers la lecture qu’on lui faisait des livres qui traitent de la religion ; il recevait, avec les civilités ordinaires, le missionnaire, et ceux qui venaient le visiter de sa part. Enfin sa folie dégénéra en enfance. Mais Dieu lui avait donné autant de temps et de liberté d’esprit qu’il en faillait pour connaître la vérité, et se mettre en état de recevoir le baptême, grâce plus utile pour lui que la sauté , et même d’autant plus précieuse , qu’il risquait moins de la perdre.
Cependant les nouvelles chrétiennes furent bientôt ex-
posées à la tentation ; elles eurent à essuyer les plus durs reproches du gourou linganiste , et à soutenir tous les efforts qu’il fit pour les ébranler , et les engager à reprendre le lingan. Mais leur fermeté le déconcerta, et le réduisit enfin au silence. Elles auraient eu plus de difficulté à vaincre une pareille tentation, si elles eussent paru tant soit peu faibles dans la foi, au lieu que par cette profession publique qu’elles en ont faite avec tant de courage, elles se sont procuré une paix profonde, que le gourou n’osera plus troubler.
Je pourrais rapporter un grand nombre d’exemples semblables de la fermeté de nos néophytes, mais les bornes d’une lettre ne me le permettent pas. Voici néanmoins un trait que je ne puis omettre. Une femme mariée à Ballapouram pratiquait depuis plusieurs années la loi chrétienne au milieu de la gentilité : elle s’en était fait instruire par les nouveaux fidèles, avec qui elle avait eu de fréquentes conversations, et elle avait trouvé le secret, sans déplaire à son mari, de ne participer, ni au culte qu’on rendait dans sa famille aux faux dieux, ni aux autres idolâtries. Cependant elle tenait sa conversion secrète, et différait à recevoir le baptême, jusqu’à ce qu’elle eût marié son fils aîné. Les difficultés que font toujours naître des parents infidèles, l’obligeaient de garder avec eux certains ménagements. Mais son habileté et son zèle lui firent abréger ce terme. Dieu lui inspira de travailler à la conversion de quelques-uns de ses parents : elle se donna ta it de mouvements pour y réussir , que le missionnaire la proposait souvent pour modèle à ses catéchistes. Après avoir fait administrer le baptême à quatre d’entre eux, elle se crut suffisamment appuyée, et le reçut à son tour à l’insu de son mari , et avec un de ses en-
fants, auquel elle procura la même grâce. On lui donna le nom de Marguerite.
Peu après qu’elle eut été baptisée, un de ses frères étant tombé dangereusement malade, elle sut, nonobstant la défiance et les précautions dé ses parents idolâtres, introduire plusieurs fois dans sa maison un catéchiste, qui, après l’avoir disposé au baptême, le lui administra avant sa mort. Son mari en fut instruit , et il se douta qu’elle avait embrassé la religion chrétienne. Dans la crainte que cette démarche de sa femme, si elle était véritable, ne lui attirât diverses contradictions de la part de ses parents idolâtres, il voulut s’en assurer; et pour cela, aussitôt après les obsèques de leur frère, il lui ordonna de l’accompagner à la suite des gentils chez un prêtre des idoles. Celui-ci leur distribua des fleurs offertes au démon : Marguerite, à qui il en présenta comme aux autres, les refusa constamment. Son mari, qui l’observait, dissimula son mécontentement jusqu’à ce qu’il fût de retour chez lui. A peine y fut-il arrivé, qu’après de vifs reproches sur l’affront qu’elle lui avait fait en pleine assemblée, il lui déclara qu’il ne pouvait y avoir dans sa maison un dieu pour sa femme et un autre dieu pour lui. « Il est » aisé de nous mettre d’accord, répondit Marguerite : » allez-vous-en à l’église des chrétiens comme moi, et » nous n’aurons plus qu’un Dieu, qui est le seul véritable. y> — Tu veux encore me séduire, répliqua le mari, mais il » n’en sera point ainsi, car il faut absolument qi^e tu quit- » tes une voie que le monde réprouve, et qui ne me con- » vient pas. — C’est à quoi je ne consentirai jamais, ré- » pondit Marguerite. » A ces paroles, le mari, transporté de fureur, tire son sabre et la menace de lui trancher la tête. Marguerite, se mettant à genoux, lui dit qu’il était 1Y. 21
le maître, et qu’il pouvait frapper. Deux chrétiens du voisinage étant accourus au bruit , se mirent en devoir de l’arrêter. « Hé ! de quoi vous embarrassez-vous ? leur « dit Marguerite ; que ne le laissez-vous faire ! » Le mari ne passa pas outre, et il lui eût été difficile de ne pas se laisser fléchir à tant de douceur et de modération ; il eut même honte de son emportement, et prenant un ton radouci : « Quelque chose que j’aie pu faire, lui dit-il , » en as-tu été tant soit peu ébranlée ? Comment veux-tu » que nous vivions ensemble? Tu peux te retirer à l’é- » glise des chrétiens, que tu as indignement préférée à » ta famille. — Quand vous m’avez reçue chez vous, ré- » pondit Marguerite, vous avez assemblé les parents; qu’ils « soient témoins de notre séparation comme ils Font été « de notre alliance : déclarez-moi chrétienne en leur pré- » sence, et que ce soit à ce titre que vous me renvoyiez ; » alors j’irai me loger auprès de l’église : jusque là je » regarde vos discours comme tant d’autres que vous ont « fait tenir certaines querelles domestiques, et que je suis » accoutumée à vous pardonner. »
C’est Marguerite elle-même qui a fait le récit de tout cet entretien au missionnaire. Par cette épreuve, soutenue avec tant de fermeté , elle a acquis le droit de ne plus garder de ménagements, et de faire une profession ouverte de sa foi , qu’elle avait tenue renfermée pendant quelque temps dans son cœur. On sait que dans les premiers siècles de l’Eglise, souvent la seule présence des chrétiens rendait muets les oracles ; c’est ce qui est arrivé à notre néophyte. Un jour que l’on consultait les interprètes du démon , qui sont les oracles des Indiens, elle était assise à un coin de la chambre. L’interprète ne la connaissait pas, encore moins savait-il qu’elle fût chré-
tienne. Cet interprète, ou plutôt le démon par sa bouche, dit qu’il ne pouvait pas s’expliquer tant qu’elle serait présente, et ordonna qu’on la fît retirer.
Il arrive dans l’Inde ce qui arrivait aux premiers temps de l’Eglise naissante, que l’Esprit de Dieu se communique plus volontiers aux pauvres qu’aux riches du siècle. Les armées de Marattes, qui parcourent tous les ans cette partie de l’Inde pour lever le tribut, ont parmi eux une chrétienté nombreuse et édifiante, qui donne lieu à beaucoup de conversions et de baptêmes. Il y a dans chaque armée un nombre considérable de familles chrétiennes. Ces néophytes se sont choisi un chef qui leur tient lieu de catéchiste. Tous les dimanches ils ornent une vaste tente en forme d’église : les fidèles s’y assemblent pour écouter les instructions et faire leurs prières, et ils s’en acquittent avec tant d’assiduité et de zèle, que le missionnaire' a été obligé de modérer les pénitences qu’ils imposaient à ceux qui manquaient une seule fois de s’y trouver. Un officier maratte ayant été délivré du démon par un reliquaire qu’un chrétien lui avait fait mettre au cou, a conservé depuis tant de vénération pour cette église ambulante, qu’aux fêtes considérables il fait des offrandes d’encens et d’huile pour le luminaire ; et comme les lois du pays 11e lui permettent pas d’entrer dans les tentes du peuple d’un rang si inférieur, il se tient à quelque distance vis-à-vis la tente, jusqu’à ce que les prières soient finies.
Après vous avoir rapporté quelques traits édifiants de nos néophytes , je dois vous entretenir des nouvelles églises que nous élevons dans ces terres idolâtres. Il y a sept ou huit ans que nous en avons bâti une assez belle à Vencatiguir.y, capitale de la principauté de ce nom. Quand il fallut en obtenir le terr;un, le P. Gargam, qui
avait entrepris cet édifice, trouva matière à exercer sa patience. Je ne vous dirai point ce qu’il y eut à essuyer de délais, de variations, de froideurs et de rebuts du côté du palais. Il vint à bout de tout par sa douceur et par sa persévérance.
Un jour que le prince sortit pour la promenade, le Père l’attendit à son retour, et lui présenta sa supplique. Il fut reçu fort froidement à l’ordinaire ; mais le missionnaire, qui avait pris le parti de ne pas le quitter qu’il n’en eût reçu une réponse positive, marcha toujours à ses côtés. Enfin, après avoir passé beaucoup de temps à visiter ses écuries, il entra dans la salle d’audience, où il fit asseoir honorablement le missionnaire, et lui fit faire diverses questions par un brame. Il est à croire que ses réponses satisfirent le prince, car la concession du terrain fut le fruit de cette conversation, et des officiers furent envoyés à l’heure même pour marquer l’emplacement de l’église.
A peine eut-on commencé l’édifice, que le prince rendit visite au missionnaire. Il n’avait encore pour logement qu’une misérable cabane faite de feuillages : « Je » suis confus, dit il au prince, de vous recevoir dans un » lieu si peu convenable. — S’il est convenable pour » vous, répondit poliment le prince, il l’est aussi pour » moi. » Il demanda ensuite ce que représentait une image qu’il aperçut; quand on lui eut dit que c’était l’image de la sainte Vierge, il s’inclina aussitôt, et lui donna des marques d’une profonde vénération.
Dès ce jour-là même il prit de l’affection pour le missionnaire et pour la nouvelle église qui était son ouvrage. Il venait deux ou trois fois chaque mois, et quelquefois plus souvent, visiter le Père ; il prenait plaisir à lui en-
tendre parler de la religion, pour laquelle il paraissait plein d’estime et de respect. On avait tout à espérer de la pénétration de son esprit et de la droiture de son cœur. Mais ce furent ces qualités-là mêmes qui abrégèrent ses jours; car quelque temps après il fut empoisonné par des brames, dont il éclairait de trop près la conduite. On ignore dans quels sentiments il mourut ; il en avait assez appris pour fixer sa croyance , et tourner son cœur vers Celui dont il venait d’admettre la loi sainte dans ses terres. Ce prince, dont on connaissait les lumières et l’expérience, gouvernait absolument ce petit État, quoique son frère en fût alors, comme il l’est encore maintenant, le véritable seigneur.
Pendant trois ou quatre ans, cette nouvelle chrétienté devint florissante sous la protection de l’un et l’autre prince, et elle s’augmentait de jour en jour par les bénédictions que Dieu répandait sur la prédication évangélique. Mais les nouveaux établissements ne sont pas longtemps tranquilles, et le démon suscite toujours quelque orage. Il profita d’un temps de guerre pour ruiner notre église. Les Mogols ayant formé le siège de Vencatiguiry, le prince, qui se vit attaqué du côté où est l’église, envoya un détachement pour en abattre le mur d’enceinte. Gopala Naioudou, beau-frère du prince, et Rangapa Naioudou, frère du prince de Cangondy, que des divisions de famille avaient obligés de se retirer à Vencatiguiry, voulurent être de ce détachement, afin de satisfaire la haine secrète qu’ils portaient au christianisme. Ils allèrent bien au-delà des ordres du prince ; car ils abattirent les toits de l’église et de la maison, renversèrent une partie des murs , pillèrent ce qui était à leur bienséance, et brûlèrent tout le reste.
I)ieu vengea bientôt les intérêts de son église ainsi profanée et détruite. Il commença par le prince. Sa ville fut pareillement détruite, et il ne put conserver sa citadelle qu’en payant un tribut excessif. Les deux chefs qui l’avaient saccagée, et tous ceux qui avaient contribué à sa ruine, furent punis d’une manière encore plus éclatante, ainsi que je le dirai bientôt.
Quand l’armée des Mogols se fut retirée , nous sollicitâmes souvent, et toujours inutilement, le rétablissement de notre église; enfin on nous proposa un autre terrain au voisinage de la citadelle. Cet emplacement nous mettait à couvert des inconvénients de la guerre ; mais il nous exposait trop à la vue des remparts, et rendait inutiles les premières dépenses que nous avions faites. D’ailleurs , au travers de toutes les difficultés qu’on nous faisait, nous aperçûmes des vues intéressées qui nous empêchèrent de l’accepter. Il fallut donc attendre un temps plus favorable. Au bout de deux ans, le missionnaire ayant fait présenter au prince un type d’éclipse, on lui accorda la permission de bâtir son église dans le premier emplacement où elle était avant sa destruction.
Peu de jours après que le prince eut accordé ce même emplacement, il vint rendre visite au missionnaire dans son église, toute ruinée qu’elle était. Il avait à sa suite un grand nombre d’officiers et de brames : ceux-là ne sont d’ordinaire que de simples auditeurs , au lieu que ceux-ci, par les questions qu’ils font, ou par leurs réponses aux questions qu’on leur fait, donnent plus souvent lieu à la dispute, et plus de facilité à l’instruction.
Depuis que leur Ycdam, qui contient leurs livres sacrés, est entre nos mains, nous en avons extrait des
textes propres à les convaincre des vérités fondamentales qui ruinent l’idolâtrie. En effet, l’unité de Dieu, les caractères du vrai Dieu, le salut et la réprobation, sont dans le Vedam; mais les vérités qui se trouvent dans ce livre n’y sont répandues que comme des paillettes d’or sur des monceaux de sable ; car du reste on y trouve le principe de toutes les sectes indiennes, et peut-être le détail de toutes les erreurs qui font leur corps de doctrine.
La méthode que nous observons, en disputant avec les brames, est de les faire convenir d’abord de certains principes que le raisonnement a répandus dans leur philosophie, et, par les conséquences que nous en tirons, nous leur démontrons sans peine la fausseté des opinions qu’ils reçoivent communément. Ils ne peuvent, surtout dans une dispute publique, se refuser à des raisons puisées dans leurs sciences mêmes, et beaucQup moins à la démonstration qui s’ensuit, lorsqu’on leur prouve, par les textes mêmes du Vedam, que les erreurs qu’ils viennent de rejeter font partie de leur loi.
Une autre voie des controverses, est d’établir la vérité et l’unité de Dieu par les définitions ou propositions tirées du Vedam. Comme ce livre est parmi eux de la plus grande autorité, ils ne manquent pas de les admettre ; après quoi, la pluralité des dieux ne coûte rien à réfuter. Que s’ils répliquent que cette pluralité, ce qui est vrai, se trouve dans le Vedam, on en conclut la contradiction manifeste de leur loi, qui ne s’accorde pas avec ellemême.
Ce prince nous écoutait volontiers, et ne se lassait point de nous faire des questions intéressantes sur la religion. Il nous eût donné lieu d’espérer sa conversion, si les princes de l’Inde n’étaient, par bien des raisons, trop
éloignés du royaume de Dieu pour se rendre si tôt à la vérité. Il est toujours et utile pour eux de la leur annoncer, et glorieux’ à l’Évangile de triompher de l’idolâtrie devant ses plus zélés défenseurs et ses plus fermes appuis.
Le missionnaire ne songea plus qu’à réparer son église et son logement ; mais la difficulté était de trouver du bois pour en fabriquer les toits, car le pays n’en fournit pas. Il envoya un brame et deux catéchistes au prince du Drougam, dont Vencatiguiry est un démembrement, pour lui demander la permission d’en couper dans ses forêts. Ce prince, qui, pour le distinguer des cadets dont Vencatiguiry fait la portion héréditaire, est appelé le Grand-Prince, reçut avec bonté les envoyés du missionnaire, et leur accorda la permission qu’ils demandaient. Il s’informa ensuite en détail de la doctrine chrétienne. C’est la première fois que la loi de Dieu a été annoncée à cette cour , où l’on continue de nous témoigner de l’affection. Depuis ce temps-là, ce prince a voulu être * instruit par le catéchiste de plusieurs usages des chrétiens, et a fait prier le missionnaire de venir donner sa bénédiction à son palais et à sa famille ; c’est dans ces termes qu’il l’invita à le venir voir.
Je viens maintenant aux deux principaux instruments dont le démon s’était servi pour la destruction de notre église. Leur crime ne fut pas longtemps impuni. Il paraît que Dieu livra Gopala Naioudou à son sens réprouvé : il s’aveugla jusqu’au point de conspirer contre son prince, et il fit faire secrètement des fers pour l’enchaîner, aussitôt qu’il l’aurait en sa puissance. Jl croyait déjà toucher au moment où il serait maître de sa personne et de son État : car ayant rencontré un catéchiste, il lui parla en des termes menaçants, comme étant sur le point de lui
faire sentir tout le poids de son autorité. Le prince, informé de ses menées secrètes, le lit arrêter, et il fut chargé des fers mêmes qu’il avait fait fabriquer. Il trouva le moyen de s’évader, et d’échapper au supplice ; mais toute sa famille fut emprisonnée, et ses biens confisqués. Ses confidents eurent part aux châtiments ; un de leurs chefs, qui avait suivi le fugitif, fut massacré par luimême ; les autres furent condamnés à une grosse amende, et après l’avoir payée ils s’exilèrent d’eux-mèmes.
Rangapa Naioudou, frère du prince de Cangondy, avait déjà éprouvé un sort plus funeste. La haine qu’il portait au christianisme était héréditaire dans sa famille ; il en donna encore des marques peu de jours avant son malheur. Ayant fait venir un pauvre chrétien aveugle, il le pressa de renoncer à la religion chrétienne, dont il parla dans les termes les plus méprisants , et en vomissant d’affreux blasphèmes contre le vrai Dieu. L’aveugle répondit qu’il n’y avait de vraie religion que celle qu’il avait embrassée, ni de véritable Dieu que le Dieu des chrétiens; que leurs gouroux en étaient les ambassadeurs; que pour lui, il avait trouvé le chemin du ciel, et qu’il ne l’abandonnerait jamais. Ce seigneur, irrité d’avoir eu si peu de pouvoir sur l’esprit d’un pauvre mendiant, et ne croyant pas qu’il fût de la bienséance de le maltraiter, se fit un jeu encore moins décent du triste état de son aveuglement : au lieu de le laisser retourner dans la ville par le chemin qu’il avait coutume de tenir, et où il se conduisait par habitude, il lui indiqua un faux chemin, qui l’engagea parmi les chevaux du palais, et il se fit un divertissement barbare de l’embarras où se trouva ce malheureux.
Peu de jours après , il alla voir un de ses parents à
Cadapa-Nattam , citadelle des Mogols , limitrophe de Vencatiguiry. C’est là que Dieu le conduisait pour l’envelopper dans le massacre que je vais rapporter. Le prince de Ponganour était toujours en guerre avec ses voisins ; après avoir pillé plusieurs bourgades et surpris une citadelle du nabab de Cololam, il tomba sur Cadapa-Nattam, qui dépend du nabab d’Arcate, le plus puissant de ces quartiers de l’Inde. Il voulait tirer vengeance d’un Maratte qui était au service du prince son père, et qui, après avoir livré aux Mogols la principale forteresse de son État, s’était retiré dans cette citadelle.
Les troupes de Ponganour furent d’abord repoussées avec perte, mais elles revinrent à la charge avec tant de furie, qu’elles prirent la ville cette nuit-là même, et le lendemain la citadelle. Les prisonniers de conséquence, parmi lesquelles se trouva RangapaNaioudou, furentconduits à Gondougallou, place frontière, où le prince était resté. Le Maratte, qui s’attendait à la mort, avança avec une contenance fière, et répondit en des termes arrogants. Le prince, après l’avoir fait décapiter, fit le tour du cadavre en lui insultant et en le foulant aux pieds.
On fît avancer Rangapa Naioudou : « Quel sujet vous » ai-je donné de vous plaindre de moi? lui dit le prince. » Et en effet, ils n’avaient jamais eu de guerre ensemble, et si Dieu ne l’avait pas déjà condamné, on ne voit pas pourquoi il fut exclu de la grâce qu’un brame sut obtenir. Le gouverneur de Cadapa-Nattam avait été blessé dans l’action, il fut amené à son tour avec son fils qui n’avait que dix ans. Il conjura le prince de se contenter de la mort du père, et d’épargner le fils qui était dans un âge si tendre. Le prince fut inexorable, et le fils fut massacré aux yeux de son père. Enfin, trente-sept personnes
distinguées par leur naissance ou par leurs emplois , périrent de la sorte : on voulut que le gouverneur fût témoin de cette tragique scène, et il ne fut décapité que le dernier.
Le prince fît apporter toutes ces têtes, sur lesquelles, en se moquant, il jeta des fleurs comme par manière de sacrifice. Le lendemain il les fit transporter à sa capitale, où il s’en fit un triomphe barbare, ayant fait attacher deux de ces têtes aux défenses de l’éléphant sur lequel il faisait son entrée, tandis que ceux qui le précédaient, par un jeu également cruel, jetaient les autres têtes en l’air, et les recevaient dans leurs mains. Ces tètes furent exposées tout le jour devant la salle des gardes, et on les suspendit le lendemain près de la ville entre deux colonnes.
Il en coûta cher au prince pour s’être ainsi livré aux mouvements de sa colère. L’armée des Mogols, promptement rassemblée, et les princes tributaires réunis, ayant formé un corps d’armée' considérable, entrèrent dans le pays de Ponganour. Le prince perdit courage. Au désespoir de ne trouver de salut que dans la fuite, avant que de partir il fit tenailler celui dont les conseils l’avaient précipité dans ce malheur, et il gagna sa principale forteresse dans les montagnes; mais ne s’y croyant pas encore en sûreté, il se rendit à Cadapa, comptant mal à propos sur la protection du nabab, dont il était tributaire. Celui-ci, qui était d’intelligence avec le nabab offensé, l’amusa pendant quelque temps, et le mit ensuite aux fers, où il est encore.
Cependant la ville de Ponganour fut prise après quel ques jours de résistance. Le palais du prince fut détruit, la ville brûlée, et les murs renversés. Nous eûmes part
à la désolation commune, et notre église ne fut pas épargnée. Les Mogols, après avoir mis la principauté sur la tète d’un enfant du prince, et avoir établi le brame Sommappa pour général de l’État, donnèrent la paix h tout le pays et se retirèrent.
Le missionnaire n’ayant pu, durant ces. troubles, visiter la chrétienté de Ponganour, profita des premiers moments de calme pour s’y rendre. Il choisit la maison d’un fidèle la plus propre à servir d’église, et il fît proposer une entrevue au brame administrateur. Celui-ci fît l’honneur au missionnaire de venir le trouver avec une suite de cinquante personnes. On s’entretint d’abord de sciences, et ensuite de religion. On convint assez de l’unité de Dieu, et Sommappa ajouta ce que disent communément les brames, Kechavova , Chivova. C’est Kechavoudou ou Chivoudou. Le premier est un nom de Vistnou, le second, de Roudroudou. « En voilà deux, reprit le Père; » depuis tant de temps que vos docteurs disputent ou li- » sent les livres, n’ont-ils pu décider encore lequel des » deux est le vrai Dieu? Si la chose vous est si obscure, » ne pouvez-vous pas dire : J’ignore Vistnou et je ne sais » pas quel est Chivoudou, mais je reconnais un Dieu » créateur. Quand on est né dans une secte, la préven- » tion aveugle si fort, qu’on n’examine pas même les » termes; car ce Kechavoudou, que vous avez nommé » le premier, signifie le chevelu , et rien de plus. » — « Est-il bien vrai, demanda le brame, que le sens de ce » terme soit celui que vous dites ?» — « Oui, répliqua » le Père, je l’ai lu dans vos livres les plus autorisés : » kechaha (cheveux) ; kechikan (chevelure) ; kechavoudou » (le chevelu). Si vous lui donnez des cheveux, vous lui » ôtez la nature divine, qui est pur esprit; comme vous
» en convenez vous-même par les termes de niranjana , » niracara, akaiaga, etc. (qui est sans membres, sans » figure, sans corps). » A la fin de cet entretien, le Père demanda un terrain dans l’enceinte de la ville pour y bâtir une maison, etr le brame le lui accorda.
Cette église fut bientôt construite, et ne tarda pas à enfanter de nouveaux fidèles. Il y a parmi ces néophytes une famille dont l’aîné, toujours attaché à ses idoles, est capitaine. Le reste de la famille, qui habite une maison séparée, a connu et embrassé la vérité. Ils n’eurent pas plutôt reçu le baptême, que leur foi fut éprouvée. Bali Naioudou, leur aîné, dont ils dépendent par les lois du sang et du service, fit un repas à l’honneur de ses ancêtres, lequel, parmi les gentils, est toujours précédé de cérémonies superstitieuses, et y invita ses frères. L’un lui fit réponse que sa religion ne lui permettait pas de participer aux cérémonies des gentils ; un autre lui déclara que si l’on s’abstenait de telle et telle cérémonie, il s’y trouverait ; sinon, qu’il était inutile de lui en parler. Tous refusèrent ainsi de s’y trouver.
Le plus jeune de cette famille se tira d’une épreuve encore plus délicate. Le brame administrateur, suivi d’une partie des troupes, étant allé visiter une des places de guerre, leur fit donner à dîner. Le jeune prosélyte s’aperçut que les mets étaient déposés aux pieds de l’idole. Comme on le pressait de s’asseoir, il répondit qu’il jeûnait ce jour-là; et il jeûna en effet, car il ne fit qu’une collation, ce qui est le jeûne de l’Inde. Lorsqu’il fut de retour à son poste, le capitaine ameuta contre lui quelques soldats, sur ce qu’il avait quitté le culte des dieux pour embrasser une religion qui leur est entièrement opposée. L’un d’eux l’ayant menacé de l’épée : «En
» toute occasion, répondit- il, je saurais bien me défen- » dre; mais une mort soufferte en témoignage de ma » foi, est trop précieuse pour la refuser. »
Quelques jours après, le brame Sommappa honora le missionnaire d’une seconde visite; il était accompagné de douze brames, et de près de cent personnes. Il fit tomber lui-même le discours sur la religion ; et pendant une bonne heure que dura l’entretien, on traita plusieurs matières importantes, et toujours à l’avantage de la loi chrétienne. Un de leurs systèmes est que l’àme est universelle, et ils supposent qu’elle est la même dans tous les corps, selon cet axiome tiré de leur théologie : Charivam binnam paramatmamekam (le corps est différent, et l'àme est une). Ils expliquent, selon ce système, la différence de l’homme d’esprit et de l’idiot, du savant et de l’ignorant, par la comparaison d’un hon et d’un mauvais miroir : l’objet, quoique toujours le même, est représenté nettement dans l’un et confusément dans l’autre; la différence n’est point dans l’objet, elle est dans le miroir.
Cette proposition ayant été mise sur le tapis : « Ne » tenez-vous pas, dit le Père, un paradis et un enfer, » l’un qui est la récompense des justes, et l’autre qui est » la prison des pécheurs? » Ils convinrent de cet article. « Yoilà donc deux hommes, reprit le Père, un juste et » un pécheur, qui meurent en même temps; le corps » est réduit en cendres : comment l’àme, si elle est une » dans les deux, peut-elle en même temps avoir le para- » dis et l’enfer pour son partage? Serait-ce que vous » reconnaissez après la mort une division dans l’àme » universelle? » Le brame Sommappa répéta ce raisonnement, pour en faire sentir la force à l’assemblée; il
ne laissa pas de faire une instance : « Il y en a qui tien- » nent, dit-il, qu’il n’y a pas d’autre enfer, ni d’autre » paradis, que la douleur et la joie qu’on éprouve dans » le monde. » — « Sans m’arrêter, répondit le mission- » naire, à un sentiment qui sape le fondement de toute » religion, vous ne pouvez pas le tenir, vous autres bra- » mes, puisque le contraire se trouve formellement dans v le Yedam, où il est dit : Si vous me pardonnez mes » péchés, j’irai prendre possessmi de la gloire; et ail- » leurs, en parlant de ceux qui ont tout abandonné pour » se consacrer à Dieu : Ceux-là vont au paradis de Brama » pour y jouir de l’immortalité. Vous supposez donc un » lieu hors de ce monde, où les justes reçoivent la ré- » compense de la vertu. » Le brame ne répliqua rien, et après quelques honnêtetés il se retira.
La nouvelle chrétienté de Bouccapouram s’est fort accrue depuis deux ans, et entre autres elle s’est augmentée de la famille des Reddis Tommavarou, qui sont en partie fondateurs de l’église de Madiggoubba. Il y a plusieurs années que le chef de cette famille, étant violemment tourmenté du démon, fut entièrement guéri aussitôt qu’il eut reçu le baptême, que le P. Le Gac lui administra; cependant il ne survécut pas longtemps à cette grâce. Quoiqu’une mort si prompte soit une épreuve dans l’Inde pour des prosélytes, ils n’en furent pas moins attachés à la foi. Depuis ce temps-là cette famille s’est augmentée jusqu’à près de deux cents personnes, et est devenue extrêmement riche. On y conserve encore l’usage que nous inspirons aux fidèles, de ne consentir au mariage de leurs filles qu’à condition que leurs gendres se fassent chrétiens, comme aussi de faire baptiser les
lilles des gentils qui entrent dans leur maison. Leur fidélité à observer cet usage leur a attiré diverses persécutions, qu’ils ont surmontées par leur fermeté.
Ces Reddis dont je parle demeuraient à Alomourou, qui est de la dépendance d’Anantapouram ; on les déféra aux Marattes, comme étant puissamment riches. Madou Raioudou, brame maratte qui était à la tète d’un camp volant, alla assiéger la ville; les Reddis qui en étaient les maîtres, comptant peu sur le secours du prince, prirent le parti de se défendre; et, faisant des habitants autant de soldats, ils soutinrent le siège pendant trois mois. Durant ce temps-là il n’y eut pas un seul chrétien de blessé, tandis que les ennemis perdirent une grande partie de leur armée. Cependant le chef des Reddis chrétiens se rendit à la cour pour exposer au prince les besoins de la citadelle. Le prince lui donna des armes en récompense de sa bravoure, et le fit conduire en triomphe par la ville sur son propre éléphant; mais au lieu de lui fournir le secours qu’il demandait, il abusa lâchement de sa confiance, et le força de lui faire un billet de six mille pistoles.
Aussitôt que le Reddi fut de retour à Alomourou, il assembla ses frères, et après leur avoir rapporté la criante et honteuse vexation que leurs richesses leur avaient attirée de la part de leur propre prince, ils prirent de concert la résolution d’abandonner le pays, et de retourner à Raccapouram, d’où ils étaient sortis autrefois. L’exécution en était difficile : la multitude de leurs bestiaux, leurs effets, leur argent, et plus que tout cela, un grand nombre de petits enfants rendaient la marche périlleuse et embarrassante. Us prirent le temps de la nuit pour se
dérober à la vigilance de leur ennemi; leur marche se lit heureusement dans le plus grand silence, et nul de leur suite ne fut surpris.
Quelque temps après leur départ, le prince d’Anantapouram en étant informé, leur envoya des députés pour les engager à rester dans ses États; mais cette invitation ayant été inutile, il en envoya d’autres avec une compagniede soldats, pour appuyer la négociation ; ces seconds députés arrivèrent heureusement trop tard, les Reddis n’étaient plus sur les terres du prince. Ils avaient promis à Dieu en partant d’Alomourou, que s’ils échappaient à la vigilance de leurs ennemis, et que s’ils obtenaient un établissement dans le lieu où ils se retiraient, ils y bâtiraient une église à leurs frais. Ils continuèrent paisiblement leur route qui était de quatre-vingts lieues, et cette nombreuse famille arriva à Bouccapouram sans la moindre incommodité. Le prince leur donna d’abord une ferme du domaine, et leur accorda ensuite d’autres villages, dont le plus considérable est voisin de l’église d’Aricatla.
Cette nouvelle église, qui est à une journée de celle de Bouccapouram, est l’ouvrage d’un chrétien nommé Pierre Ponnapati. Il se trouva à Bouccapouram lorsqu’on y construisait l’église : il étudia attentivement les principes de la religion chrétienne, et s’étant rendu à la vérité dès qu’il l’eut connue, il reçut le baptême. De retour dans sa ville, il eut à essuyer toutes sortes de contradictions, soit de la part de sa famille, soit de la part de Pappi Reddi, qui en était gouverneur. Il songea d’abord à gagner sa famille, et il y réussit par ses exhortations, et par les leçons d’un catéchiste qu’il avait amené avec lui. Il eut plus de peine à fléchir le gouverneur; cependant il en vint à bout, et obtint son consentement pour l’établissement IV. 22
qu’il voulait former, et son agrément pour faire venu1 un missionnaire.
Le père Gargam qui fut appelé, se rendit à Aricatla pour conférer avec le gouverneur. Cette ville est d’environ cinq à six mille habitants. Le démon, auquel ce gouverneur bâtissait alors un temple, craignit un concurrent aussi redoutable que le Dieu des chrétiens. Les brames qui l’avaient déjà ébranlé, firent de nouveaux efforts à l’arrivée du missionnaire ; aussi le Père le trouva-t-il tout-à-fait changé, et, aux marques d’estüne près, il n’en put recevoir aucune réponse positive. Le Père voyant l’inutilité de ses raisons et de ses démarches, demanda au gouverneur pourquoi il l’avait fait appeler, et s’il était permis à un homme de son rang de se jouer d’un missionnaire qui venait dans son pays en qualité d’ambassadeur du vrai Dieu ; que ce serait un sujet de triomphe pour les ennemis de son culte, et qu’un semblable accueil retombait sur le grand Maître qui l’avait envoyé. « Ce grand Dieu, ajouta-t-il, nous ordonne de secouer la » poussière de nos souliers contre ceux qui refusent de » nous recevoir ; » et, comme il se mettait en devoir d’exécuter cet ordre, le gouverneur tout effrayé l’arrêta, et, changeant de langage, il donna son consentement de bonne grâce : il se fit même un changement si grand dans le cœur du brame Ramanna, le principal auteur de cette opposition, qu’il se chargea de présider à la construction de l’église.
Ces deux églises étant proches l’une de l’autre s’entresoutiennent pour l’accroissement de la foi. Celle de Bouccapouram eut bientôt plus de deux cents chrétiens : et par l’arrivée des Reddis venus de Madigoubba, celle d’ Aricatla se trouve une église toute formée. Elle corn-
mence déjà à donner des prosélytes. La curiosité ayant attiré à la nouvelle église un orfèvre linganiste, il disputa longtemps avec le catéchiste. Le Père de la Johannie jugeant, par ses discours, qu’il goûtait les vérités chrétiennes, entreprit sa conversion. Dieu bénit son entreprise, l’orfévre mit ce jour-là son lingan à ses pieds. Un si prompt changement est, dans l’ordre des conversions de l’Inde, une espèce de miracle ; car de tous les gentils, il n’y en a point de plus éloignés du christianisme que ceux qui sont de cette abominable caste. Regis (c’est le nom que ce néophyte reçut au baptême) s’est souvent distingué par la fermeté avec laquelle il a soutenu les diverses persécutions domestiques, qui ne manquent guère aux nouveaux fidèles.
La conversion d’un autre linganiste a quelque chose de plus singulier. IJn gentil, pour avoir entendu des catéchistes, avait pris quelque teinture des vérités de la religion ; il s’avisa de parler de la doctrine chrétienne au linganiste d’un ton railleur : « Ils sont admirables, di- » sait- il, ces chrétiens ! ils font le procès à tous nos dieux, » et ils les traitent d’hommes, de pierres, d’animaux ; ils » veulent qu’on se borne dans le mariage à une seule « femme, qu’on ne touche point au bien d’autrui, etc. » Le linganiste l’écouta tranquillement , et quand il eut achevé de parler : « Vous me dites là des choses surpre- » nantes, lui répondit-il ; il faut que ces missionnaires » soient de grands hommes, puisqu’ils prêchent une re- » ligion si pure et si conforme à la droite raison ; je vous » suis obligé des connaissances que vous m’en donnez, » et je vais de ce pas à l’église pour m’en faire mieux « instruire. » Et, en effet, il se fit présenter au mission-
naire , lui remit son idole , écouta les instructions et reçut le baptême.
A Bouccapouram, un enfant de huit ans, qui était chrétien, se trouvant dans une salle publique où les principaux du lieu étaient assemblés, l’un d’eux se mit à railler sur la religion. Le jeune enfant répliqua. Après quelques altercations de part et d’autre, on lui dit de montrer son Dieu. « Mon Dieu, répondit l’enfant, est le créateur x de tout l’univers ; il est un pur esprit, et je ne puis vous » le montrer; mais je vous montrerai bien le vôtre. » Il prit en même temps une pierre, sur laquelle il barbouilla une face humaine, puis l’ayant posée gravement à terre et avec un air de cérémonie , d’un coup de pied il la poussa loin de lui en disant : « Voilà les dieux que vous » adorez. » Tout le monde applaudit à la saillie du jeune enfant, et le mauvais plaisant se retira couvert de confusion .
Une troupe de maçons, dont les chefs sont chrétiens, bâtissaient la chaussée d’un étang à Mondieallou. Un Dasseri, venu de Ballapouram, leur ayant aperçu le chapelet pendu au cou, crut que son titre de Samaiacadou ou de chef des Dasseris lui donnait le droit d’inquiéter les ennemis de ses dieux. U leur chercha querelle, et, après bien des menaces, il leur défendit de puiser de l’eau. « Comment, dit l’un d’eux, c’est nous qui travail- » Ions à cet étang, et vous nous empêcherez de nous y » désaltérer ! » Il alla à l’instant porter sa plainte au gouverneur, qui est parent du prince. Celui-ci ht appeler le Dasseri, et les fit disputer ensemble. La conclusion fut que le gouverneur, irrite contre le Dasseri, le chassa de sa présence, et qu’il présenta le bétel au chfélhn, ce
qui, dans cette circonstance, était pour lui une assurance d’atfeclion et une marque d’honneur.
Les mêmes fidèles ayant été employés par un brame, ministre d’État, à réparer la chaussée d’un autre étang, en la chargeant de terre pour l’affermir, enterrèrent à dessein un nombre de petites idoles, que les gentils ont coutume d’y placer. Le brame étant venu examiner l’ouvrage : « Je ne vois plus, dit-il, nos dieux; qu’en avez- » vous fait ? — Je ne comprends pas bien ce que vous » me demandez, répondit le chef des fidèles. À la vérité, >' j’ai remarqué en cet endroit un amas de pierres, que » j’ai trouvé propres à fortifier la chaussée ; mais de » dieux, je n’en ai point vu. — C’était cela même, reprit » le brame, que tu devais respecter : ignorais-tu que ce » sont nos dieux? — Je m’y connais autant que per- » sonne, dit le maçon, puisque c’est notre métier, et » vous pouvez m’en croire; c’étaient certainement des » pierres. Mais puisque vous voiliez que ce soient des » dieux, ils sauront bien reprendre leur place. » Un autre brame, lui ayant aperçu un chapelet, dit au brame ministre . « A quoi vous amusez-vous? Ne voyez-vous pas » que c’est un chrétien, et ignorez-vous quel est le mé- » pris que les chrétiens font de nos dieux ? » La chose en demeura là, et on ne les inquiéta point.
Je finis, mon révérend Père, cette longue lettre, en vous apprenant la mort du P. Lavernhe, que l’excès de ses travaux a consumé en trois ou quatre ans passés dans cette mission. Il joignait à une grande piété un zèle qui ne lui permettait pas de se modérer dans les exercices les plus fatigants d’une mission par elle-même si pénible. Il est le premier des missionnaires qui ait fait faire les exercices de saint Ignace aux catéchistes et aux fidèles.
Sou église était une de celles où il s’administrait le plus de baptêmes. Le soin qu’il prenait à convertir les infidèles et à former les néophytes ; ses fréquents voyages, le concours des fêtes, et l’ardeur dont il animait les fonctions de son ministère, terminèrent bientôt son sacrifice. Il se rendit trop tard à Pondichéry, où les remèdes ne purent dissiper la langueur qu’il avait contractée : elle servit à le disposer à une mort précieuse par les sentiments de prédestiné qui le sanctifièrent jusqu’au dernier soupir, et qui laissèrent après lui une odeur de vertu qui subsistera longtemps dans cette mission.
J’ai l’honneur d’être, etc.