‹ La mission du maduréChapitre 10 sur 12 · QUESTION DES RITES MALABARES · texte numérisé non relu

QUESTION DES RITES MALABARES

On a Ml dans le ii« volume, pag. 140, la question des rites malabares soulevée en 1610 j étudiée dans ses principes, en présence des témoignages les plus irrécusables, d'après l'autorité des honpimes les plus graves et les plus expérimentés de l'Inde et du Portugal ; discutée à fond par les conciles des évêques et archevêques de l'Inde, par le tribunal de l'Inquisition de Goa et par le tribunal suprême de l'Inquisition de Lisbonne ; et enfin, après douze années d'examens et de discussions, décidée, en 1623, par la Bulle du Souve -Pontife Gré-

goire XV. En lisant dans la Notice du P. Bouttari les passages qui ont trait à cette question, on se sera demandé si cette dernière controverse, qui a fait tant de bruit dans le xvm» siècle , est la même que celle qui déjà avait entravé et suspendu les travaux du P. de' Nobili en 1610? Nous répondons qu'en effet c'est la même controverse. Dans la première époque, on avait objecté au célèbre fondateur de la mission du Maduré une foule.de rites, de cérémonies et d'usages, qu'il permettait à ses^ néophytes, comme étant des pratiques purement civiles ; mais, dans la discussion qui eut lieu, ses accusateurs eux-mêmes, laissant de côté plusieurs de ces rites qui paraissaient moins importants, s'étaient principalement attachés aux suivants : le cordon j la manière de porter la chevelure^ la séparation des castes dans les églises^ la poudre de sandal comme ornement du front, les bains fréquents. Le P. de' Nobili donna une réponse spéciale à chacune de ces accusations, et ajouta une réponse générale qui s'étendait à tous les autres usages qu'on lui faisait un crime de tolérer (1). Grégoire XV, dans cet esprit de condescendance que l'Église a toujours montré en faveur des chrétientés naissantes, avait approuvé la conduite des missionnaires du Maduré provisoirement. . . . usque ad aliam Sanctœ Sedis deliberationem.

Par cette indulgence, l'ÉgUse ne renonçait donc pas au droit de donner des ordres contraires , quand ces chrétientés seraient plus solidement constituées, ni au désir de les voir travailler peu à peu à se conformer, le plus parfaitement possible , aux rites et aux cérémonies de l'Église cathoUque. Pour réaliser ce désir, il aurait

(1) Voyez tome U, p. 161.

fallu pouyoir conduire à son terme cet ébranlement qui se manifesta soui^ent en faveur de la religion chrétienne, réussir à déborder le paganisme, et à soustraire ainsi les chrétiens aux influences civiles et politiques, qu'ils subissaient inévitablement de la masse païenne, à cause de leur petit nombre relatif. Si leg missionnaires avaient été secondés; si, au lieu d'être entravés par un concouips de causes étrangères et imprévues, leur action avait été soutenue par les secours nécessaires , il est probable qu'ils seraient parvenus promptement à cet heureux résultat, et auraient ainsi prévenu le retour de celte malheureuse controverse. Les moyens leur manquèrent, leurs efforts furent constamment paralysés, comme on a pu s'en convaincre par la lecture de leurs lettres. Leurs succès, quoique souvent prodigieux, considérés en euxmêmes et en présence des obstacles, n'avaient pu cependant, après un siècle écoulé, assurer au christianisme une position indépendante dang le pays, La question des rites malabares eut donc le temps de se reproduire et de détruire les espérances les plus chères des missionnaires. Notre intention n'est pas d'entrer ici dans le fond de la question, ni même dans l'examen historique de cette seconde controverse. €'est un terrain trop brûlant encore des passions d'autrefois ; nous craindrions de laisser échapper involontairement quelques expressions peu mesurées, qui pourraient prêter à "des interprétations que nous repoussons. Nous aimons mieux protester de notre soumission entière et aveugle aux décrets du Saint-Siège en cette matière. Cependant, en notre qua- Uté d'historien de la mission du Maduré, nous nous permettrons d'opposer quelques remarques à deux graves accusations que les adversaires de la Compagnie de Jésus

ont portées contre elle à cette occasion ; nous voulons parler du reproche àHdolâtriey et de celui de désobéit" sance au Saint-Siège.

L^animosité et l'esprit de parti, qui s'acharnaient alors contre la tlompagnie de Jésus et préludaient aux événenements qui signalèrent ce siècle fécond en ruines, ne manquèrent pas d'envenimer cette question, suscitée fort à propos, et d'exagérer la portée de la Bulle qui en donnait la solution, afin d'en conclure que les Jésuites étaient coupables de pratiques essentiellement idolâtriques. A une telle accusation, voici notre réponse.

1° Tous les usages ou rites réellement observés où tolérés par les missionnaires a^^aient été constamment approuvés depuis un siècle par les évèques et archevêques dont dépendait là mission; les principaux de ces rites avaient été nommément autorisés par tous les évoques et le primat des Indes, par lé tribunal de l'Inquisition, par la Bulle de Grégoire XV, comme nous l'indiquions en commençant cet article, et comme nous Tavons prouvé dans le ii' volume, p. 140 et suivantes.

2*^ D'après les informations juridiques prises par les évoques de Plnde , et renfermant le témoignage assermenté d'une multitude d'Indiens distingués par leur science et leur condition, parmi lesquels on comptait quelquefois plus de cinquante brànàes de diverses sectes, la plupart des accusations publiées alors contre les missionnaires étaient fausses, soit dans le fait même des rites qu'on leur reprochait, soit dans le sens et l'intention qu'on attribuait à ces rites. Dans une question si difficile, le Saint-Siège se conduisit avec sa sagesse accoutumée ; il ordonna des enquêtes, et, sur les informations reçues, il prohiba rigoureusement un certain nom-

bre de rites, dont les uns étaient tolérés et d'autres n'étaient nullement tolérés par les missionnaires (1).

3** A ceux qui dans cette prohibition rigoureuse voient une définition doctrinale, nous proposerons une petite difficulté. L'usage du sandal et autres articles nommément permispar Grégoire XV, nommément prohibés par laBulle de Benoît XIV, furent ensuite de nouveau nommément autorisés par les successeurs de Benoît XIV. Ainsi M^' Do^ lichat, supérieur de la mission de Pondichéry, et M. Magni, missionnaire, successeurs des Jésuites, voyant que la prohibition du sandal était un immense obstacle à la conversion des païens et une source de défections parmi les chrétiens, prirent sur cet article de nouvelles et trèsscrupuleuses informations , et reconnurent que c'était une pratique purement civile, sans aucun rapport avec les sectes idolâtriques. Ils s'adressèrent donc au Saint- Siège, qui en permit l'usage par un rescrit que nous avons lu aux archives de la maison des missions à Pondichéry (2). On conçoit facilement qu'après la suppression de la Compagnie de Jésus, des informations impar-

(1) Gomme les Supérieurs et les missionnaires objectaient à Mg' de Tournon que plusieurs des cérémonies condamnées par son décret n'existaient pas chez les chrétiens, il répondit : Non quod fiant, sed ne fiant; je les condamne non parce qu'elles sont, mais pour qu'elles ne soient pas mises en pratique. Gela n'empêcha pas que les calomnies des adversaires, dont la fausseté avait été prouvée juridiquement, ne continuassent à être publiées comme certaines, et acceptées au moins comme probables. LeP. Gaston-Laurenl Gœurdoux, supérieur-général des missions de Tlnde, voyant quelques-unes de ces accusations se reproduire encore sérieusement enl744, écrivait au P. Général : « Haec falsa sunt. Unum pelimus : » ut probetur quod dicltur, declarelur accu-ator; nominetur aliquis epi- » scopus ex alio ordine quàm noslro, qui hic rem examiaet, plectatur ac- » cusatus si reus est , aut accusator si calumniator dej>rehendatur. Hoc » petimus; hocdenegabitur;judicabit Deus.» Pondichéry, 174C.

(2) Voyez tome I«r, p. 320, 321.

tiales, prises avec calme et sans passion, aient pu faire révoquer une prohibition même rigoureuse ; mais nous demandons si un tel changement de circonstances aurait suffi pour faire révoquer une décision doctrinale^ et permettre des 'pratiques essentiellement idolàtriques et super stitieiises.

4° Enfin nous avons aujourd'hui un nouvel argument : c'est le Décret donné le 29 septembre 1851 par le Souverain-Pontife Pie IX dans la cause du B. P. Jean de Brilto, missionnaire et martyr du Maduré. En rappelant l'objection qu'on avait tirée de la question des rites malabares contre la béatification du glorieux martyr, dans la Congrégation des rites tenue en 1741, le récent Décret parle ainsi : ce Après avoir entendu les objections du promotem^ de la foi et les avis de tous les cardinaux, ayant ensuite lu, examiné et pe^é très-attentivement les unes et les autres, comme il constait que ces rites riavalent pas été employés comme un signe de superstition idolâtrique^ à la manière des païenSy mais quHls étaient purement et simplement des actes de la vie civile communs à tous... le Saint-Père décida que les rites objectés par le promoteur de la foi n'étaient pas un obstacle... — Quum Gonstiterit (eos ritus) non in signum protestativum fuisse adhibitoSy uti penès gentileSj sed nierè actus fuisse vitœ civilis, sicuti commune est omnibm.... decrevit.... objectes ritus non obstare quominus in prœsenti causa ad ulteriora procedatur. »

Le SQCond chef d'accusation que les adversaires de la Compagnie de Jésus exploitèrent dans le temps el exploitent encore aujourd'hui, c'est le reproche de désobéissance secrète ou de rébellion ouverte contre les Décrets du Saint-Siège au sujet des rites malaJbares. 11 est assez

curieux de voir une telle accusation intentée aux Jésuites par les Jansénistes, et répétée par M. Michèle t, tous hommes dont le dévouement et la soumission au Saint- Siège sont si connus ! Mais à force de crier et de calomnier avec audace, on parvint à faire adopter la chose à une foule de personnes. On sut exciter à pnori une certaine méfiance, puis une présomption générale et une persuasion que la Compagnie n'admettrait pas les Décrets du Souverain-Pontife, que les Supérieurs i;ie les conamuniqueraient pas aux missionnaires, que ceux-ci refuseraient de s'y soumettre ; et après avoir prédisposé les esprits par ces préjugés, on leur faisait accepter sans peine tous les faux récits sur la prétendue résistance des Jésuites. Nous avons vu dans les lettres adressées au P. fiouttari par sa famille une preuve de cette opinion générale qui persévérait encore en 1750 (1). Nous en trouvons aussi quelques indices dans les Brefs de Clément Xll et de Benoît XIV sur cette question. Il est résulté de là que plusieurs historiens, d'ailleurs connus pour leur impartialité, n'ont pas osé attaquer de front une opinion trop généralement établie, ou se sont laissé influencer eux-mêmes par cette opinion .

Sans prétendre trancher la question et nous en constituer juge, nous nous bornerons à proposer quelques observations et à produire des documents authentiques ; puis nous laisserons au lecteur le soin de former son jugement.

Distinguons d'abord deux époques . la première, depuis 1704; la deuxième, depuis 1734. Par rapport à la première époque, nous ferons les remarques suivantes.

(1) Voyez page 399.

Lorsque, en 1704, M8' le patriarche d'Antioche, depuis Cardinal de Tournoii, aborda à Potidichéry pour examiner la question des rites, Parchevêque de Goa, primat des Indes, envoya un mandement dans lequel il défendait de reconnaître en rien l'autorité du patriarche , parce qu'il n'avait pas montré ses Bulles aux autorités ordinaires , et qu'il se présentait , disait-il , contre les formes canoniques. Ce fut pour plusieurs un prétexte plausible de se goustraire à l'autorité <lu patriarche. Et cependant les Jésuites ne voulurent pas en profiter. Avertis directement par leurs Supérieurs d'Europe dé la volonté du Saint-Père, ils reconnurent dans le patriarche son envoyé immédiat, et résolurent de lui obéir plutôt qu'au patriarche des Indes et au gouvernement portugais ; malgré la sévérité de leurs injonctions, les menaces qui les accompagnaient et les vengeances qui suivraient infailliblement leur transgression. Le R. P. Fr.Laynez, missionnaire vénérable par les fatigues endurées pendant plus de trente ans dans la culture de ces chrétientés, et alors évêque de Maïlapour, publia et fit afficher à la porte de sa cathédrale une circulaire par laquelle il reconnaissait le patriarche comme visiteur apostolique, et ordonnait à son troupeau de le respecter comme tel.

Mais, dira-t-on, les Jésuites, en accueillant la personne du visiteur apostoUque, méconnurent son autorité, refusèrent d'exécuter son décret, ou ne le firent qu'imparfaitement, se perdirent dans les subterfuges et les subtiUtés. Voici les faits : Les PP. Bouchet,* de la Breuille, et le P. Tachard, supérieur de la mission, s'étaient efforcés de détourner le coup fatal en exposant au prélat les funestes conséquences des mesures rigoureuses qu'il préparait; au moment de son départ , frappés comme d'un coup de

foudre par son décret et les censures terribles qu'il y ayait apposées, ils le conjurèrent de vouloir au moins lever ces censures. Il y consentit ; et sur leur obseryatioa que cette assurance verbale n'aurait aucune valeur dans le for extérieur, il répondit qu'étant pressé de partir, il n'avait pas le temps de la donner par écrit, que sa parole leur suffisait pour la tranquillité de leur conscience, et que pour le reste il écrirait lui-même à Rome et certifierait avoir retiré les censures (1). De plus. Clément XI, en confirmant le décret du patriarche, avait ajouté la clause : «jusqu'à ce que le Saint-Siège en ait décidé autrement sur les représentations de ceux qui croiraient avoir à réclamer contre la teneur de ces décrets. »

Le champ était donc ouvert aux réclamations et à la discussion ; et les missionnaires durent y entrer avec une ardeur proportionnée à Timportance qu'ils attachaient à cette question, qui allait décider de la conservation ou de la ruine de leurs missions (et les événements ont prouvé qu'ils ne se trompedent pas dans leur jugement). Il serait donc injuste et déraisonnable de leur faire un crime de leurs efforts pour obtenir le triomphe d'une cause qui était évidente à leurs yeux, et ren-

(1) Les PP. Fr. Laynez et Venant Bouchet, députés à Rome pour y d^feudre la cause des missionnaires en 1706, déclarèrent à Clément Xï, du vivant du cardinal de Tournon, que celui-ci avait entièrement levé toutes les censures, et on leur répondit que c'était vrai et que les lettres du cardinal en faisaient foi. Le P. Martin, envoyé à Rome en 1714 pour traiter les mêmes affaires, adressa au Saint-Père, Clément XI, un mémoire où il réitérait la même déclaration, et rappelait celle des PP. Laynez et Bouchet, faite en 1706. Le P. Martin étant mort à Rome en 1718. le P. Ant. Brandolini, arrivé de Maduré pour le remplacer, publia un ouvrage sous le titre de Justification, et le présenta, par ordre d'inno centXIII, à tous les cardinaux du Saint-Office. Dans cet écrit, il rappelle rentière révocation des censures faites par M»*" de Tournon et le^ protestations des PP. Bouchet, Layùez et Martin à ce sujet.

fermait la seule condilion de vie de leurs chrétientés. 11 serait également injuste de leur reprocher d'avoir, pendant cette discussion, cherché à interpréter de la manière la plus bénigne le -décret du patriarche, puisque l'exécution du sens plus rigoureux eût immédiatement consommé la ruine qu'ils travaillaient à prévenir. Ils y étaient du reste autorisés par les paroles expresses dû Saint-Père. Le cardinal Fabroni, dans une lettre adressée aux missionnaires en 1 708, leur annonçait, au nom de Clément XI, qu'ils devaient subordonner l'observation du décret aux exigences de la phis grande gloire de Dieu et du salut des âmes : « Ipsam decreti observatio- » nem, si quando major Dei gloria et animarum salus » aliter postulare videbuntur, absque omni scrupulo » omitti posse auctoritate nostra declaramus (1).

Pour mieux apprécier la position des missionnaires, imaginons qu'il s'élève, en Frapce, en Espagne, en Angleterre... une controverse importante; qui se complique de graves difficultés relatives aux lois, aux usages, aux mœurs du pays, et qu'un nonce extraordinaire du Saint- Siège, envoyé pour examiner l'affaire, s'arrête à la frontière, y passe quelque temps, sans se mettre en rapport avec aucun des évêques et archevêques de cette

(1) Mg' Fr. Laynez, évêque de Maïlapour, publia celte réponse du cardinal Fabroni dans sa lettre pastorale de 1711. En 1726, cette décia* ration, faite par Sa Sainteté au cardinal, ayant été révoquée en doute par les adversaires des Jésuites, le P.. Ant. Brandolini pria le Saint- Père, par Tentremise du cardinal Olivieri, d'interroger le cardinal Fabroni sur la vérité de cet oracle de vive voix. Or, à ce sujet comme au sujet de la révocation des censures dont il est parlé dans la note précédente, il est inutile de faire remarquer que si la vérité de ces faits n'eût pas été incontestable, les missionnaires n'auraient jamais osé provoquer une telle épreuve, et s'ils Teussent essayé, on n'eût pas manqué de confondre leur audace. Ils le firent, et ne furent point démentis.

contrée, et même en répoussant leurs réclamations et leurs protestations, et que là, sur cette frontière, iî dresse son tribunal , sans connaître les mœurs , les usages et la langue du pays, et enfin s'embarque en lançant un décret diamétralement opposé au jugement unanime de l'épiscopat.... Nous demandons si, dans icette supposition, un prêtre serait convaincu de désobéissance au Saint-Siège par la seule raison que , se conformant à l'avis de son évêque et de tout FépisCopat, il suspendrait son obéissance^ au décret de ce nonce, pour attendre le jugement définitif du Saint-Père le Pape ? Or, tel était le cas de la controverse des Indes (1) ; avec la difiérence

(1) Voici ce qu'écrivait à ce sujet le P. Bouchet, supérieur de la mission : « Son Éminence, en me remettant son décret, Xn'aî dit qu'il n'y avait pas un seul des articles insérés dans ce décret qui ne fût appuyé sur le témoignage de deux ou trois témoins... Est-U possible que, dans une affaire où il s'agit du salut de tant de milliers d'âmes, on puisse fonder ses décrets sur le témoignage de deux ou trois païens (et cela dans un pays où là pratique du faux témoignage est une profession publique et avouée !) Je répondis au cardinal que si l'on osait faire comparaître devant moi ces témoins, je me chargeais de les confondre. » Ce P. Bouchet est celui dont le patriarche de Tournon fait mention dans le décret dont il est ici question; en assurant quelles bons offices, la ï> longue ext>érience> la doctrine de ce missionnaire, éminent par son n zèle et sa connaissance .des mœurs et de la langue du pays, avaient » suppléé à l'impuissance où il était de connaître les choses par lui- » même. » Qui ne croirait, en lisant ces lignes, que la teneur de ce décret était conforme à l'opinion et au témoignage du P. Bouchet î! Cet usage que Ton faisait de son nom mit le comble à sa douleur; et il terminait la lettre que nous citons ici par ces paroles : « Tout cela, mon Révérend Père, me remplit d'un tel chagrin, que j'ai résolu, au premier jour, de renoncer absolument à la supériorité pour me préparer uniquement à la mort. » Après le départ de M»» de Tournon, l'évêque de San-Thomé prit, à Pondichéry même, des informations juridiques sur tout ce qui s'était passé, et dressa un procès-verbal que nous avons sous les yeux. Nous y lisons, entre autres choses, que les témoins qui avaient déposé devant le patriarche furent interrogés : « Comment, leur dit-on, avez-vous pu attester que telle cérémonie se propose tel objet ou renferme telle significatioui tandis que vous savez parfaitement que ce sont

(l'une distance incomparablement plus grande dans les usages et les moeurs, aussi bien que dans les pays ; et avec cette difiérence encore que les missionnaires jésuites , tout en soumettant leurs raisons et leurs difficultés au Siége-Apostolique, ne refusèrent pas un instant Pobéissance au décret du légat. Et cependant ces Jésuites sont accusés de désobéissance envers le Saint-Siège ! D'ailleurs il y a une circonstance qu'on ne doit pas perdre de vue , c'est que, dans toute cette affaire, ce n'étaient point les missionnaires qui agissaient. Les évéques et archevêques de San-Thomé, de Cochin, de Cranganore, se montrèrent constamment à la tête des missionnaires, qui ne faisaient que suivre leur direction. Xl'étaient ces prélats qui parlaient et agissaient. C'est même de leurs lettres pastorales ou de leurs mémoires adressés au Saint- Siège que nous avons extrait ce que nous rapportons ici. Or, qui niera que ces évêques et archevêques eussent le droit d'employer ces moyens, qu'ils jugeaient absolument nécessaires pour la conservation de leurs troupeaux, surtout quand ils voyaient le décret du patriarche rejeté par l'archevêque de Goa, primat des Indes,, et réprouvé par le tribunal de l'Inquisition, qui le déclarait attentatoire aux lois canoniques, aux droits des Ordinaires, et subversif de la reUgion dans les Indes? Il semble qu'en suivant en tout point, la direction de leurs évêques, les missionnaires de la Compagnie de Jésus n'assumaient sur eux aucune responsabiUté.

Oui ; mais ces évêques étaient eux-mêmes d^anciens

là d'évidentes faussetés ? -r- Nous le savons bien, répondirent-ils, mais on nous avait fait la leçon et nous étions payés... » Nous rappelons ce fait^ non pour incriminer le cardinal de Tournoii; mais seulement pûnr montrer la valeur de ses témoins.

missionnaires jésuites ! et par conséquent la Compagnie de Jésus doit répondre pour etix ; car c'est une loi connue que la Compagnie est solidaire, surtout quand il s'agit de porter là responsabilité. Ici nous en appelons à l'histoire. Supposons que, au lieu d'être Jésuites, ces prélats eussent été simplement portugais, comme l'était le primat des Indes ; il est bien certain qu'ils se seraient tous unis à lui pour chasser et anathémaliser le patriarche visiteur avec son décret. Ce qui s'est passé de tout temps, ce qui se passe encore aujourd'hui dans l'Inde, ne laisse aucun doute sur ce point. Donc,, si ces prélats reçurent M^^ d'Antioche avec respect et soumission, on peut et l'on doit l'attribuer à l'esprit d'obéissance qu'ils avaient puisé dans la Compagnie de Jésus, et qui avait modéré en eux l'esprit national et les prétentions du pa'tronage portugais. Et cependant, au lieu d'en savoir quelque gré à la Compagnie, on cherche s*il n'y a pas dans la conduite de ces évêques quelque chose qui prête à la critique, afin d'en faire tomber tiDute l'amertume sur cette Compagnie! Oh! que le P. Tachard avait raison, quand, parlant de l'évêque de San-Thomé et de la profonde affliction de ce vénérable vieillard octogénaire, qui d'un côté se sentait accablé de violents reproches et exposé aux persécutions des autorités ecclésiastiques et civiles de Goa, de l'autre assistait aux convulsions et prévoyait la ruine de toutes les chrétientés, il écrivait ces belles paroles : « On ne nous tiendra guère compite de notre dévouement au Saint-Siège et à ses ministres ! Cette crainte ne nous empêchera pais de suivre toujours la même voie, persuadés que plus les hommes nous oublieront lorsque nous tâcherons de remplir toute justice, plus aussi Notre- Seigneur, qui sonde jusqu'à la prépara-

lion des cœurs, sera prêt à nous récompenser, puisque nous nous efforçons de lui plaire, et à lui seul. »

Passons maintenant à la seconde époque, c'est-à-dire au temps où la question fut décidée par les Brefe publiés succesâvement en 1734, 1739 et 1744. On ne parlait alors à Rome et dans toute l'Europe que de la désobéissance, des résistances, des subterfuges, des subtilités et des équivoques des Jésuites contre les Décrets du Saint- Siège; et c'étaient, comme de juste, les Jansénistes qui étaient les plus scandalisés d'une telle conduite.

Sans nous arrêter à une foule de raisons et de témoi* gnages qui pourraient jeter du jour sur cette grave question, nous nous bornerons à un seul argument : nous citerons un seul genre de pièces authentiques, les plus propres à dévoiler les sentiments intimes et les dispositions les plus secrètes des missionnaires et des Supérieurs de la Compagnie. Ces pièces, nous les trouvons dans la correspondance confidentielle du P. Général avec les missionnaires et leurs Supérieurs.

Quand le janséniste Pascal du Quesnel fut arrêté à Bruxelles, et qu'on eut saisi toute sa correspondance (qui fut imprimée dans cette ville, en 1705, sous le titre de Cama Quemelliana), tout le monde put y découvrir les mystères des Jansénistes, y apprécier la pureté de leurs motifs, la loyauté de leurs moyens, et surtout la sincérité de leur obéissance, de leur respect et de leur dévouement envers le Saint-Siège. On put y suivre les trames de la secte, l'action de son comité alors établi et agissant à Rome, ses ramifications, ses influences, les sommes qu'il y dépensait, les succès qu'il y obtenait, le nombre, la qualité et le nom des adeptes et des dupes qu'il y enrôlait. On put même y voir la part qu'il prenait à la fameuse IV. 27

question des n%es et le parti qu'il espérait en iifet. . < Ëh bien ! le même sort est échu à la ccrrespondame ttmtei'selle de là Compagnie de iémst Les lettres de toiis les mcanbres à l^ir chef > et les copiée des lettres àill^ef à tous les membres : am Supérieui^i aux protinces, aux Jésuites répandus sur la face dti globe^ scmt tombées esMe l^B mains de leurs ennemk les phis achai^^ , en qui à la haine se joignaient le désii^ et le besoin de jus^ tifier aux yeu)^ du moïkle et de la postérité les- mesmies iniques qu'ils avaient prises contre cette Oompagme. Ils n'ont pas trouvé ime seule lettre, un seul doeufnefit^ qui pût servir leur cause ;* ils n'ont rien pubhé I

A leur défaut, nous nous permettrcois de produire ici quelques-unes des lettres que nous tirons de cette eorrespondance< Nous croyons inutile de citeif' toutes celles qui ont raj^ort à cette question des rites; tnais nous protestons, et nous sommes prêts à prouver^ les documents en mains^ que nous n'omettons aucune lettre , ' aucune phrase, qiii ait un sen» et ma esprit dMiéff^e^t de œlui que présentent celles auxquelles nous so^aines obligés de nous borner.

Lettre du R. P. FhapîçoiS iwb Retz, génétd de là Cùfhpa" gme dé Jésm^ à l^ittiâstrissime et Menante D. Joseph Pinhero, évêque de Maïlap&ar* (f ).

11 octobre Jide.

c( J'ai reçu les lettres de Votre Grandeur, avec, les témoignages àulheiitiques constatant la promulgation du

(J) On trouveta les textes origihîïnx à la fin de cet article, sôus lé \J\re de Pièces jusH^ccUivûSf chaettn ê^gOrmwirtro^'ordrfi

récent Décret du iSaint-Père touchant letriletdd Màdoré* Je ne pais nssez yous exprimer la joie et la consolatiba que j'ai ressenties, en voyant avec quelle prudence et quelle promptitude il a été publié, avec^élle obéissance il est accepté et observé par tous... » (N* 1 .) '

Cependant les bruits et les déclamatioBS coDti*e lai pr6<tendue résistance des missionnaires de' la CèmpagBBe continuaient à occuper les esprits à Rome et dans tôtite PEurope. On avait soin de les confirmer par de nouvelles dénonciations parties de FInde. Ces déttonciations poa^ vaient être inspirées p»* la passion ou par un zèle am^ et inexpérimenté, qui, jugeant dés choses d'après ses impressions, s'imagine que la face d'une mission ef Jbs mcBurs d'un pays peuvaiit se modifier instantanémeïrt et à volonté, à peu près comme le ton tf un jeu d'orgue paar le simple changemfent dfnn registre. On «oradt dû eè^ pendant tenir compte do kt position des mi^omiâires. H ne s'agissait pas seulement pour eux de changer lèÈ idées et les usages parmi leurs néof^ytes^ mais de lutter contre les préjugés de cent millions d'hdmrates encore idolâtres, dont les chrétiens subissaient inévitablement FiiH fluence dans leurs rapports civils et dtoiestiques. Où s'étonnait fort à Home que les missionnaires n'eussenl pas encore réussi en dix et vingt ans à détruire dméê 6e$ peuples certains pr^ugés, par exemple, fhotteur d& la salive, qui gênait une cérémonie dans l'administration du baptême. Dans le fait, vingt et même cinquante airs ne faisaient rien à la chose, puisque les catéchumènes qui se présentaient au baptême Bortaient de cette masse païenne sur laquelle les missionnaires n'avateat pas encore tfae-* tion. Le P. Gaston Cœurdoux, supérieur de ta nrissiort^ répondait à ce reproche paor les paroles sumotes aihree» ié^9f m fé Géné]^ m 174& ; « On nousf ordonMtfavnh

cher de l'esprit de ces peuples l'horreur delà salive. Il y a longtemps que la chose est obtenue si par les mots ces peuples on entend les néophytes ; mais si par là on comprend les gentils, j'avoue que cela passe mes forces et celles de tous les missionnaires. Autant vaudrait nous enjoindre de convertir tous ces idolâtres dans l'espace de dix ans. » (N" 2.) '

Ces dénonciations, imaginées dans les Indes par la passion ou par l'inexpérience, la passion les accueillait avec ardeur eu Europe, et les grossissait encore parles exagérations, qui ne lui coûtent rien. LeP. Général,sans pouvoir douter de l'obéissance de ses missionûaires , craignit que la négligence de quelqu'un d'entre eux n'eût fourni un prétexte à ces réclanaations ; il voulut du moins être informé du progrès des choses et avoir une réponse à opposer aux calomnies. Dans cette vue, il écrivait au P. François Cardoso, provincial, le 11 février 1738: ^

<jt Qtioique je vous aie instamment recommandé dans mes lettres précédentes de faire observer par tous les nôtres le récent Décret, ou les Lettres apostoliques, touchant les rites du Maduré, j'ai voulu par la présente dissiper les inquiétudes que m'inspirent les bruits que l'on continue à faire circuler ici. On prétend que ce Décret n'a pas été accepté dans toutes vos missions... peut-être parce que les missionnaires ne s'y conforment pas assez exactement... C'est pourquoi j'enjoins très-strictement à Votre Révérence de recueillir et de m'expédier par la première occasion les informations les plus complètes et les plus eertaines sur cette matière ; et, en attendant, de presser tous nos missionnaires d- acquiescer d'esprit ^t de cœur à ces Lettres apostoUques, et de les observer avec no respect et cette obéissance avec lesquels notre Société

s'est toujours fait un devoir de vénérer et d'exécuter jusqu'aux moindres signes du Saint-Siège. » (N** 3.)

Les missionnaires répondirent que le Bref avait çté promulgué et était observé par eux dans tous les lieux où les troubles de la guerre leur permettaient d'exercer le saint ministère. En 1735, à la réception de la Bulte <ie Clément XII^ les PP. Le Gac, Lalane, de Montalambert, Turpin et Vicary, qui se trouvaient à Pondichéry, avaient déposé entré les mains de M. Dumas, gouverneur de cette ville, la déclaration suivante : ce Nous, soussignés, décl^ffons que nous recevons très-volontiers le Décret de notre Saint-Père Clément XII^ que nous le garderons purement et simplement, et que nous le ferons observer dans nos missions^ »

Mais avant que le P. Général eût la consolation de recevoir ces réponses, il était obligé d'envoyer aux missionnnairesrle Bref de 1739, plus sévère que le précédent. Jugeant que plusieurs expressions de ce Bref paraîtraient dictées par ce préjugé et cette opinion générale : qm les missionnaires refusaient d'accepter le Bref ou travaillaient à V éluder y son cœur ressentit toute l'amertume dont ses enfants allaient être abreuvés. Il accompagna donc le Bref apostolique de la lettre suivante :

Au P. Louis de Vasconcelles , provincial.

Rome, 29 octobre 17J9.

« Je ne suis pas sans inquiétude sur les effets que peut produire parmi nos missionnaires la mesure extraordinaire que notre Saint-Père Clément XII a cru devoir employer pour obtenir une prompte et fidèle exécutiontde

son Bref donné le ié août 1734^ et i^etact« obeenratioA de ce qu'il y prescrit louchaDt les rites maid^ares. Je craiofi que cette nouvelle Bulle n^excite des troubles dans la nussiou et ne soit l'occasion de graves inconvénientSy si l'espiit religieux, la prudence et la modération de dos Père$ ne préviennent ce malheur. C'ei^ pourquoi j^aî jugé nécessaire d'y joindre les prescriptions ^suivantes.

l"* Nos chers mis^onnaires seront affligés sans doute m voyant les soupçons que l'on c4)nçoit et ks bruits qu'on répand contre leur piromptitude et leur fidélité h exécuter les Décrets apostoliques ; je les exhorte et les avertis en Nptre-Seigneur, ainsi que Votre Révérence, d-c^ir généreusement à Dieu ce sacrifice et de se réjouir de cette nouvelle occasion de mérite devant Dieu.

» 2^ Qu'ils donnent avec empressemept ce nouveau téoioignage qu'on exige du respect et de la soumission qu'ils professent envers le Saint-Siège et tous ses Décrets ; ils dissiperont par là tout soupçon de désobéissance que les ennemis de notre Compagnie s'efforcent, surtout de nos jour&y d'exciter contre elle , a&i do la rendre plus odieuse et moins utile à l'Eglise.

>> 3^ Qu'ils ne parlent qujavec reiçect et une extrême circonspection des choses qui ont été statuées, de peur d'ofiFrirune nouvelle occasion et une nouvelle matière

d'accusatipu et de çalpflfinie^ plu* acpî:J),es.

» 4* Que, non contents de se procurer tous les témoignage» qu'ils pourront obtenir des Ordinaires, des vicaires apostoliques et des missionnaires des autres Ordres celigieuf , ils attestent eux^méines par sèment, selon le tànoignage de leur propre conscience, quUls ont constamment dirigé leurs néophytes conformément aux Décrets ^ostoliques ; et qiiq si d^ transgressions ont été

commises, elles doivent s'imputer aux chrétiens plulèt qu'aux missionnaires.

» 5** Si, fiçrès avoir Mt preuve de leur entière obéissance, ils croient devoir, pour le bien de la religion^ soumettre des observations aa Saint-Siège; qu'ils le fessent autant que po88U3le.par ie canal des Ordinaires 6t des vicaires apostoliques, plutôt qu'immédiatement par eux-mêmes.

» Je conjure Votre Révérence non-seulement de se conformer elle-même à ces recommandations, mais de procurer par tous ses efforts, selcoi ie devoir de sa charge, que tous les nôtres les observent avec une scrupuleuse exactitude.

» fr> La vertu de Votre Révérence et de tous nos Pères qui sont sous sa direction^ la parfaite obéissance que notre Société professe envers le Saint-Siège, et i'importasci d'une question où il s'agit de la pureté de la religion et de la foi, me donnent l'assurance que tous les nôtres obéiront au vicaire de Jésus- Christ promptement et joyeusement, comme il convient aux religieux de notre Société. J'ai déjà reçu, à ma grande satisfaction, une preuve de leur esprit religieux dans l'entière soumission avec laqii^lk ils ont accepté les précédentes lettres apostoUques de l'année 1734, en promettant d'aceompUr exactement toutes les prescriptions qu'elles renferment. Cependant pour ns pas manquer à mon devoir et assurer plus efficacement la persévérance dans ce sacrifice d'obéissance, je vrax encore aujourd'hui les<;onjurer, tous et chacun, de ptê» ter, avec la ]^x)inpte et entière obéissance que nous dev(MQS au Vicaire de Jésus-Christ, le serment imposé dans ces nouvelle lettres apostoliques, de le iMrôter«ans exmise et sans hésitation aucune, et dans les formes qui y son!

prescrites , et de continuer* à observer et à exécuter promptement, exactement ^ inviolablement, selon la teneur du serment, toutes les prescriptions des lettres apostoliques de 1734. Qu'ils se persuadent bien que, comme rien ne peut m'être plus agréable que de les voir tous i^cndre aux ordres du Souverain Pasteur l'obéissance la plus complète et la plus exacte, ainsi rien ne saurait me causer une plus profonde douleur que d'apprendre qu'un seul d'entre eux eût manqué à cette parfaite obéissance.

» Si, ce qu'à Dieu ne plaise, quelqu'un ou quelquesuns de nos missionnaires, supposaient ou prétendaient qu'ils ne peuvent obéir, ou qu'après avoir employé toute la diligence possible, ils rencontrent des difficultés qui les empêchent d'obéir et d'accomplir les prescriptions des brefs apostoliques ; dans ce cas, que Votre Révérence ordonne à ces sujets désobéissants, en mon nom et en vertu de la sainte obéissance, de quitter à l'instant le Maduré et les autres contrées de ITnde, et de repasser en Europe. Et si quelqu'un refusait de se soumettre à ce précepte, veuillez aussitôt m'en avertir.

» Vous comprendrez facilement, par tout ce que je viens de vous dire, combien j'ai à cœurHjue tous nos Pères obéissent promptement et exactement aux ordres si graves du Vicaire de Jésus-Christ. Je confie à Votre Révérence le soin de faire parvenir cette lettre à la connaissance de tous nos missionnaires. En attendant, nous conjurons ici le Seigneur de faire tourner le tout à l'augmentation de sa gloire et de la foi de Jésus-Christ, et dîaccorder aux ouvriers de cette vigne la force et l'abondance de ses grâces célestes. Demandez-lui la même faveur dans vos saints sacrifices, en union desquels, etc.» (No 4.)

Cette lettre suffira, nous Pespérons, pour montrer les dispositions de la Compagnie de Jésus dans cette controverse. Ceux qui sont habitués au langa'ge paternel des supérieurs de cette Compagnie dans l'expédition de leurs ordres trouveront dans cette lettre un style tout extraordinaire, à partir du n** 6; C'est un père qui écrit, mais il semble écrire sous l'impression d'une défiance étrangère à son cœur.

Le 10 novembre 1742, dans une lettre écrite auP. Calaya provincial , le P. Général exprinde son extrême joie d'apprendre que le bref de Clément XII est promulgué et s'observe exactement ; puis il continue à recommander instamment « cette observation prompte, exacte, entière et inviolable ; afin de ne pas fournir a^ux adversaires un prétexte de porter de nouvelles plaintes auprès du Saint-Siège. Et il ne faut pas, ajoute t-il, regarder comme une raison suffisante dé se relâcher dans cette exacte observation la ruine que l'on craint devoir en résulter pour la Mission ; car lors même qu'il en serait ainsi, bien loin qu'on puisse nous attribuer ce malheur, notre obéissance sera louée et couronnée d'ime^éternelle récompense par la bonté divine. » (N*» 5.)

Le 1**^ octobre 1744, le P. Général accuse réception des lettres du P. Provincial du Malabare écrites en 1740, et qui contenaient des témoignages non-seulement de la publication des décrets, mais encore du soin que les missionnaires mettaient à les faire observer par leurs néophytes. Cependant tous ces témoignages n'avaient pu détruire entièrement les soupçons, les méfiances et les craintes soulevées et entretenues paries adversaires. Le 12 novembre 1744 , le P. Général expédiait aux missionnaires la bulle de Benoît XIV et l'accompagnait

d^une lettre à peu près semblable à celle que aous avons rapportée à l'occasion du bref précédent. On en trouvera quelques extraits aux pièces justificatives. (N*? 6.) Il renouvelle ses instances, ses ordres sévères, ses njenaces ; il constate que les malveillants répandent de plus en plus des bruits et font prévaloir la persuasion de la dés-^ obéissance des missionnaires jésuites, et il ajoute ces paroles remarquables : « Je conjure avec instance tous nos Pères de mettre de côté toutes les raisons de la sagesse humaine, et de soumettre leur jugement à la constitution du Souverain-Pontife. Car quels que soient les résultats désastreux que l'on craint, it faut les abandonner à la divine Providence. Que si ces désastres se réalisent, nous n'aurons pas, il est vrai, à recueillir une abondante moisson d'âmes, mais nous offrirons le sacrifice de notre obéissance, qui vaut mieux que toutes les victimes. Communiquez cette lettre à tous nos Pères. » (N«6.)

Mais n'est-ce pas présomption dans le P. Général , de croire que «es ordres puissent ajouter quelque force aux prescriptions si rigoureuses et si solennelles du Souverain-Pontife ? Il faut observer qu'en vertu des droits du patrcmage du Portugal, et d'après un principe généralement enseigné par les théologiens portugais, les bulles du Souverain-Pontife^ quelles que fussent leurs formes, n'étaient regardées comme obligatoires qu^autant qu'elles avaient l'assentiment et l'autorisation du roi de Portugal. Ainsi pendant que ses adversaires calomniœent à Rome l'obéissance de la Compagnie, c'était la Compagnie, et elle seule, qui peuvent efficacement assurer dans rinde l'exécution pldne et entière des Décrets apostoliques. Voici ce qu'écrivait à ce sujet le P. Pierre Lichetta.

<c Depuis douze am nous vivons daos une guerre cou-* tinuelle avec nos proprés chrétiens; c'est une tempête qui secoue et bouleverse toutes nos chrétientés, c'est un incendie géi^éral qui finira par les consumer ; le moli^ de cette guerre, la cause de cette tempête et de cet ineen*^ die, ce $ont quelques rite& réprouvas comme supersti** tieux par les brefs du Saint- Siège, 4 qu^im grand nombre de chrétiens, protestant de leur innooence, refusent d'abandonner» C'est aux missionnaires qu^ils s'en prennent ; ce sont 6UX qu'ils acrasent d'avoir apporté ces brefs pour les tourmenter, ils sont soutenus dans leur rébei-* hon par les prêtres venus de Goa, lesquels n'admettanf pas les brefs, proclament partout qu'on peut sans aucun scrupule observer les usages et les pratiques que ces Décrets condamnent. Qui le croirait? tandis qu'ici nous combattons et sou&ons l'agonie pour établir l'entière observation des Décrets de Rome, à Rome on nous dépeint comme rebell|3s à ces mêmes Décrets, comme fauteurs r et propagateurs de l'idolâtrie dans Pinde ; et cette calomnie est un d^s plus teriibles leviers dont on se sert pour ébranler et détruire notre Compagnie ! 0 Dieu de justice ! Tibi, Dominey revelavicausammeaml... YidseUy Demnifs, et requircUl...

Le 10 février 1748, le P. Général {écrivait au P. Calaya provincial, a J'ai reçu les lettres de Votre Révérence écrites le 20 août 1 746. Je ne puis vous exprimer la joie et la consolation que me cause la aouvelle de la soumis* sion et de la parfaite obéissance avec lesquelles tous nos missionnaires ont accueilli le Décret du Souverain-Pon* tife, et s'efforcent malgré tous les obstacles de le mettre en pleine exécution, comme il convient aux enfants de la Compagnie, qui t'engagent et sa dévouent au cheî de

l'Eglise par un vœu spécial d'obéissance. En récompense d'une si parfaite résignation et d'une si louable promptitude, j'espère que la divine bonté bénira cette mission. Que s'il en arrive autrement ; pour, nous, il nous suffit d'obéir ! Recevez, vous et toute la province, mes actions de grâces toutes spéciales et pleines d'amour, et continuez à les mériter par de nouveaux efforts contre les difficultés que rencontre votre obéissance. » (N^ 7.)

Le 12 février 1749, le P. Général écrivait au P. J. Rossi provincial. « Je ressens une extrême consolation en apprenant le zèle que mettent tous nos missionnaires, sans aucune exception, à exécuter pleinement le Décret du Saint-Père. Je vous conjure de continuer, sans faire attention aux clameurs des adversaires, à promouvoir la cause de Dieu et à remplir votre ministère avec toute la sollicitude et l'énergie qui vous sont nécessaires. » (N** 8.)

Nous ne pousserons pas plus loin les citations de ces précieuses correspondances. Sans pouvoir rieii ajouter à l'évidence de la démonstration, elles fatigueraient le lecteur par la répétition de témoignages presque identiques.

Les lettres que nous venons de citer constatent le fait d'une pleine, entière et parfaite soumission de la part des missionnaires. Mais ce fait n'exclue pas les répugnances, les déchirements de cœur qui durent précéder et a;ccompagner la consommation de ce sacrifice de l'obéissance, nous ne craignons pas de le dire, la plus héroïque et aussi la plus aveugle qu'on pût exiger d'eux. Supposer le contraire serait peu connaître la nature du cœur humain, ou la portée de la mesure dont il s'agissait. Le P. Général Pavait bien compris. Voilà pourquoi il ne ce3sait de répéter qu'il fallait renoncer à toutes les

vues de la sagesse humaine, se contenter d'obéir, ne pas examiner les conséquences qui ne seraient point imputées aux missionnaires, mais Pacte d'obéissance que Dieu dem^Jidait d'eux comme un parfait holocauste.

Quelques missionnaires ne se sentaient pas le courage de prêter le serment formidable qu'on exigeait d'eux ; d'autres étaient d'avis que la Compagnie suppliât humblement le Souverain-Pontife de la décharger du soin de ces misions, et prétendaient qu'elle devait le faire, même par zèle pour leurs chrétientés, parce que, disaient-ils, daps cette tempête évidemment ils jouaient lerôle de Jonas, elle se calmerait facilement dès qu'on les aurait jetés à la mer. Le P. Gaston-Laurent Cœurdoux, supérieur général de la Mission, proposait luimême ce parti, et confirmait son opinion par un motif assez plausibk. a La ruine des missions, disait-il, ^st inévitable; notre présence et nos efforts ne pourront l'arrêter. Tout ce quç nous recueillerons de no& sacrifices sera de nous voir accusés à Rome d'avoir nous-mêmes soulevé nos chrétiens' contre les Décrets du Saint-Siège, et travaillé à dessein à la ruine de ces missions... Qu'elles périssent en d'autres mains; on ne pourra du moins nous en rendre responsables. »

Lés mêmes sentiments se retrouvent daHS une lettre remarquable du célèbre P. Louis Natal de Bourzes, que nous ne pouvons reproduire ici. La douleur et Iç désespoir s'y peignent avec une vivacité de couleurs qui révéla aux supérieurs toute la profondeur de la plaie et le danger auquel les missionnaires se trouvaient exposés. Après avoir exprimé son invincible répugnance au sujet du serment et sa pleine conviction sur la perte inévitable des missions, le P. de Bourzes ajoute que la

Compagnie ne pdtil lèis mmet qn^en les abaiiâotiô^iity et lerfinhie par ces pardefs, qui sont ootïiitte l^cfsplo^on de ss doirfeur : et Innioiis cette mère, ([m hirha iniéttx voir son enfant aHaité^ par son ennemie, que triîs ^ pièces par le glaive du jtfge. w (N* 9.)

Le parti de reiionêer à ees missions eût été s?tas doilte k plus commode et le plus ahrantâgeux ; mais était-il possible ? D'ailletrfs ks adversaires de la Compagnie, qui traduisaient son zèle par un esptH d^BHËitio^ et d'en-* vahissement, n'en auraient pas nioîns trouvé, datait cette cession désintéressée, des armes pltis terribles potir te combattre et PaceaWer^

Distinctim deê Goites.

Parmi les prescriptions des Décrets du Saint-Siège, la plus di£8oik à remplir était celle qm ordonnait aux missionnaires d'abolir la dii^nction des castes, de traiter les parias comme tous les autres, d'aller che2 ea% pour lem* administrer les sacrements, et de les adn^ttre incbstinctement au presbytère et dans l'église. An prenner aspect, dans nos idées européennes, et snrtotft de nos jonrs,! rien de plus simple et de plus juste. Mais dans la réalité et aux Indes, il n'en était pas ainsi. Nous prions le lecteur de lire ce que nous ayons dit mt ce sujet au tome P', page 68 et saivantes. Pour se former une juste appréciation des difficultés que suscitait cette question, qu'on réûecbisse aux usages et aux idées qui régnent dans le nord de l'Europe parmi les seigneurs à Végestà des serfs, qui régnèrent si longtemps dans l'Europe entière à l'égard des nobles et d^s rotnri^s j et^qu'on calcule les effets que produiraity ou (pii^eût produit^ dans le siècle de

Louis XIY, une ordonnance qui aurail attaqué de front et essayé d^abolir ces mœurs et ces usages. li faut de plus remarquer que ées idées de distineticm étaient beaucoup plus absolues et plus profondément enracinées dans l'esprit des Indiens, ({u'elles ne l'ont jamais été dans les populations européennes; que k délicat^se et la susceptibilité de nos mœurs à l'égard, de certaines lois Àe convenances qui règlent les unions dc&familleSj et dont la violation constitue ce qu'on appeUe une mésalliance^ étaient chez les Indiens iBCompafaUem^t plus vivesy et embrassaient non-seulement le mariage, mais encore^ et avec la même rigueur, les repas à une table commune^ et l'habitation sous le même toit.

En eonséquence le inissioomnre, en entrant dans la maison d'un paria, était par le fait même réputé paria aux yeux de tous les Indiend, et ne pouvait plus éljré admis dsms k maison d'un homme de haute caste; la reli^ gion préchée par ce paria devenait yst là même méprisable et înfàmei dans le jugement de tous les païens^ el sa ruine était inévitable . C'est pour éviter ee matheiip que le P. de' Nobili et ses imceesseurs s'abstenaîeni de pénétrer dans les maisons des parias, et même de traiter faBodlièrement avec mXySi ce n'est pendant k wait ou dans des lieux écarta, pour leur administrer les sacre* ments. Ils jugèrent cette précaution absciument nécessaire dads les eommeneefmetits de k prédication du saint Évangile. Plus tard^ le nombre des parias chrétiens ayant considérablement augmenté, les mssiofmaifes pandàr ram^ furent institués, poimme on peut lé voir t. Ily p. 296, et joignirwît leuriB efforts à ceux des mfesionnaires-brames. Sanniasms côtnme euxy et recoasius pour

des hommes de hautes castes. Us pouvafaot traita avec leurs confrères brames et avec les plus nobles Indiens, en même temps qu'il leur étsdt permis d'entretenir des rapports plus fréquents et plus intimes avec les parias; leur position est bien clairement définie par tout ce qu'en rapportent les lettres du présent Recueil, auxquelles nous renvoyons le lecteur. ♦

Il faudrait des volumes pour rapporter les reproches amers et les invectives sanglantes qu'on a publiés en Europe contre l'orgueil et la cruauté des missionnaires jésuites, qui méprisaient et abandonnaient les parias. Pendant que cçs déclamations ne coûtaient pas à leui^ auteurs un quart d'heure de leur paisible sommeil, pas un seul de leurs repas, pas une seule de leurs jouissances ; les missionnaires enduraient gaiment la faim, la soif, les fatigues, les veilles, mille privations Bt de continuelles persécutions, pour convertir, instruire et consoler ces chers parias, dont la culture leur coûtait beaucoup pluç que celle, des hautes castes. Ici encore nous sommes obligés d'invoquer l'autorité des faits ^ qu'on lise attentivement les lettres que nous publions ; il n'en est presque pas une seule qui ne confirme victorieusemeot la vérité que nous avançons. Si quelqu'un en doutait encore, il nous suffira d'opposer à ces calomnies arbitraires xm seul fait : c'est que la mission du Maduré comptait autant de parias chrétiens que de nobles. Or, ces parias, nous le demandons aux adversaires, qui les avait convertis ? qui les avait instruits ? Qui les conservait dans la foi et dans fa pratique de la religion ? Qui, sinon les missionnaires ? Est-ce là une preuve d'indifiPérence et de cruel mépris ? S'ils avaient eu pour les parias

ce dédain qu'on leur suppose,' se seraient-ils dévoués à tant de sacrifices, exposés à tant de persécutions pour les gagner à Jésus-Christ ?

Il est vrai qu'ils adoptèrent à leur égard les précautions nécessitées par les mœurs du pays ; mais il est égament vrai que c'est par ces précautions qu'ils rendirent possible la conversion même des parias. Pour les parias aussi bien que pour les brames orgueilleux , ]a religion devait venir d'en haut, et n'était acceptable qu'autant cju'elle se présentait avec ses titres de noblesse et commandait le respect par un appareil extérieur digne de sa céleste origine. Cette vérité était d'ailleurs un fait prouvé par l'expérience : avant le P. de' Nobili, le P. Gonzalve Fernandez avait travaillé à la conversion de ce peuple, avec une ardeur et des^ peines incroyables ; il avait même excité l'admiration par la pureté de sa vie et la persévérance de son zèle. Mais parce que, imbu dés idées européennes, il ne tenait aucun compte de Ja distinction des castes et des préjugés de la nation à laquelle il s'adressait, malgré tous ses efforts , son ministère fut frappé d'une complète stérilité ; pendant quatorze années de fatigues et de saciifices, il ne put réussir à se taire un seul disciple, parmi les parias pas plus que parmi les nobles.

Voici en quoi consistaient les mesures de prudence que les lois imposaient aux missionnaires. Les parias et les nobles assistaient simultanément aux saints mystères et aux exercices de piété ; mais ils occupaient des lieux distincts : nous donnons, à la page suivante, le plan d'une égUse et presbytère, tels qu'ils existaient généralement au Maduré depuis 1650 ; en y jetant un coup d'œil, on se fera une juste idée de cette séparation des castes dans les églises.

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