Mur d'enceinte
Do plus, les missionnaires ne pou\aient pas raaqger des mets apprêtés par des parias, ni entrer dans leva?» maisons. Pour y suppléer ils avaient dans chaque village chrétien une chapelle ou un emplacement, où les mala^ des étaient portés à l'arrivée du missionnaire, pour yte^ ce voir les secours de la religion. Cet inconvénient, qui nous paraît très-grave en Europe, n'était pas même regardé comme un inconvénient par te Indiens. Habitué» dès leur enfance à cette rigoureuse distinction^ des castes et à l'exacte observation de leurs lois, ils ne voyaient rien que de très-naturel dans cette cofiduite des missionnaires. D'un autre côté tout concourait à diminuer cet inconvénient : le climat, plutôt brûlant que tempéré, qui réduit le vêtement à une^mple toile, et le lit, même des malades, à mie simple natte, éloignait tous les dangers que nous attacherions à un tel déplacement des malades ; l'usage, général dans l'Inde, de transportei* les malades d'un heu dans un autre, soit pour leur procurer des remèdes, soit pour les présenter aux temples des idoles et demander leur guérison, soit même joumelleBûe^t pour épargner à la maison les souillures attachées à certaines actions, <iétruisait toute la répugnance que nous éprouverions en Europe. Il ne restait donc de vraie difficulté que pour les cas assez rares où la nature de la tnar ladie ne permettait pas de f emuer le malade ; et alors il était facile au missionnaire de reniplir son devoir en s^ cret, sans que les païens s'en aperçussent. L'importajat était de sauver les apparences, et de ne pas établir m principe que les missionnaires entraient dans les maisoas des parias. Or, c'était ce principe qu'avait consacré et promulgué le décret du patriarche confirmé par les Bulles du Saint-Siège. .
On s'est fait eoiHre Jos JtV-^riiles une nrme terrible des pdrbles suivantes de ce décr*et : « Nous né pouvons sout^ Mr que les médecins spirituels se refusent, pour le salut des âmes, à des devoirs de charité que les médecins gentils, bien que de famille ou caste noble, ne dédaignent pas de rendre, pour le salut du corps, aux nialades de condition basse et abjecte, qu'on appelle parias.» En effet l'argument est foudroyant contre les missionnaires, ^lais il nous sera permis, tout en protestant de notre respect pour M^*" le patriarche de Toumon, en nous inclinant devant son autorité, son zèle, ses vertus et ses exceUentes intentions, il nous sera permis de réclamer ici contre les témoins dont les dépositions mensongères l'ont induit en erreur (1). L'Inde n'est plus de nos jours un pays de la fable ; elle a été visitée et parcourue dans tous les sens par des missionnaires non jésuites, par des voyageurs, par des magistrats anglais. Eh bien ! c'est eu invoquant leur témoignage, que nous osons protester contre la fausseté du supposé sur lequel repose cet argument. Le fait est qu'aujourd'hui encore les parias ont leurs médecins de leur propre caste, et que s'il arrive qu'un paria malade soit traité par un médecin de haute caste, ce qui est très-rare, non-seulement le docteur se gardera de mettre les pieds dans la maison du paria, mais quand on lui aura porté ce malade, il se tiendra à une distance respectueuse, puis, lui faisant placer sur le bras un petit morceau d'étoffa de soie (2), il lui tàtera le pouls à travers cette étoffe ; les Indiens que nous avons interrogés sur ce point nous ont assuré que les médecins
(1) Relire à ce sijgét la note de la page 414.
(2) Dans l'opinion des Indiens^ la soie ne contracte pas les souillures légales; elle peut ainsi faire Voîûœ de corps if^blant.
nobles portaient] a^ec eux le morceau d'étoffe destiné à cet usage. Et cependant les parias sont aujourd'hui dans une condition bien supérieure à celle qu'ils avaient autrefois, parce que les rapports fréquents qu'ils ont avec les Anglais leur procurent de l'argent et leur inspirent de l'orgueil.
Comme tous les évêques et archevêques, tous les supérieurs et missionnaires de l'înde, déclaraient d'un accord unanime que la mesure prescrite à l'égard des parias causerait inévitablement la ruine des missions, le P. Général fit de nouvelles instances auprès de Benoît XIV pour obtenir quelque modification sur cet article. Voyant ses efforts inutiles, et ne sachant plus quel parti prendre pour détourner ce désastre, il imagina et proposa à Sa Sainteté de désigner un certain nombre de missionnaires qui seraient exclusivement chargés des parias, se feraient parias avec eux et partageraient les humiliations et les opprobres de leur condition, afin de sauver leurs âmes. Ce plan fut approuvé par le Souverain-Pontife, et le P. Général en ordonnait l'exécution en 1744, par une lettre conçue en ces termes : a Afin d'ôter à nos missionnaires tout sujet de surprise, je préviens Votre Révérence que, le Saint-Père persistant dans sa détermination, j'ai cru devoir recourir à un parti extrême, celui de m'offrir à désigner quelquesuns de nos Pères pour se consacrer à la conversion et à la culture des parias; Sa Sainteté a approuvé cette mesure et l'a prescrite dans sa constitution. Votre Révérence veillera à sa pleine exécution ; ce ne sera point un déshonneur pour dos /hommes apostoliques destinés au salut de tous, et qm doivent chercher leur gloire dans les opprobres de là croix de Jésus-Christ. ?> (N* 10.)
Sans doule il n'y avait rien que les missionnniros ne fussent disposés à embrasser avec joie dans la vue rie sauver leurs chrétientés ; mais pour apprécier toute l'étendue du sacrifice qu'on leur imposait, il faut observer qu'ils avaient la pleine conviction et Tentière évidence que cette mesure, sans rien ajouter à la facilité qui existait -déjà de soigner les parias, suscitait de terribles obstacles à la conversion des gentils, et jetait dans la mission des éléments de trouble, de confusion et de désordres. C'était donc, d'après leur intime conviction (vraie ou fausse? les événements étaient ctargés de le décider), c'était se dévouer à la plus profonde humiliation moins pour le salut que pour la ruine des âmes. Cependant il s'agissait de l'obéissance : la pltiô grande autorité qui existe sur la terre leur en faisait une obligation. Ils obéirent; ils renoncèrent aux lumières de leur raison, sujette à l'erreur ; ils firent intérieurement le sacrifice de leur intelligence, pour consommer extérieurement un sacrifice d'humilité qui ne peut être compris qtie par ceux qui ont vécu longtemps parini les Indiens. Voilà les hommes qu'on représetitait en Europe comme des orgueilleux, des rebelles fet des réfractaires aux ordres du Saint-Siège.
Le P. Laurent Cœurdoux, supérieur de la mission,
écrivait au P. Général en 1746 : « Voici quelques
signes de l'orgueil qui enfle le cœur de ûoS missionnaires : î® ceux qui un jour fréquentent les brames, se trouvant le lendemain sur la côte, ne font aucune difficulté de hanter les parias, de pénétrer dans leurs maisons, etc. ; 2° à la nouvelle des derniers Décrets qui demandent des missionnaires spéciaux pour les parias, non-seulement tous nos Pères sans exception^ lès pré-
sentsdo vivo voix, les absents par écrit, se sont offerts pour ce ministère ; mais il s'est élevé entre eux une ad* mirable rivalité et une sublime contention d'humilité; et nous les avons vus avec bonheur plaidant chacun leur cause, et faisant valoir, l'un son âge, l'autre sa santé, les autres d'autres raisons pour obtenir la préférence. »
Mais des motifs de prudence devaient en exclure un grand nombre : les missionnaires anciens ne pouvaient se faire, dans la même contrée, missionnaires des parias, sans rendre parias tous leurs anciens confrères et compromettre ainsi la mission. Il fallut donc en choisir de nouveaux. Les premiers qui furent établis sont : le P. d'Origny, compagnon du P. Provincial, et le P. Barbosa, professeur de théologie. Dans le Maduré on vit se consacrer à cette œuvre des parias : le P . Calaya, ancien provincial, et les PP. Jul.-Cés. Potenza, Douarte, Ferdinand Pimentel, Jean Alexandri, Machado, Laurent Costa, etc. Les lignes suivantes extraites de la lettre annuelle de 1747, montreront l'esprit qui animait les missionnaires, tt Allez, fidèles compagnons du Christ, allez par cette voie royale de la croix, où vous précède votre maître et votre modèle ! Vous voilà, selon le langage de l'Apôtre, devenus les ordures du monde, les balayures de la terre rejetées de tous, mais en réaUté la gloire véritable de notre Compagnie, et le plus bel ornement de cette pro^ vince ! Que votre cœur ne se trouble pas, lorsque vous vous trouverez isolés, comme étrangei^ à vos frères, et inconnus aux enfaijts de votre mère [Ps. 68), de telle sorte qu'ils paraîtront, malgré eux, vous refuser les embrassements ordinaires et fuir votre présence... Vous leur répéterez alors avec saint Paul : « Vous êtes nobles.
Ml —
» el nous sommes misérables ! » — Vos nohiks, nos aUtetn ignobiles, — ^^et je vous réponds 'qiie vous leur tivetëi les larmes des yeux, et les forcerez à enviei* saintemetft votre ignominie. » *'^
Dans le Maîssour le^ nouveaux ouvriers soulevèrent moins de difficultés. Comme la distinction des caste» ^ était alors moins sévère, la distance qui sépara les misi^ sionriaires parias des missionnaires nôWes^ fut moins grande, et ils putent être tous dirigés par un mêniè supérieur. Dans le Maduré il en fut autrement. Les cotûmencements furent admirables : la ferveur suppléait 'à tout. Mais bientôt on reconnut des obstacles insurmoùï tables, parce qu'ils sortaient de la nature même Aëi choses. La distinction entre les deux classes de missîdîj^ naires dut prendre le caractère de celle qui existait èhir^ les castes j les rapports né purent être tels que les dè^ mande là subordmation des inférieurs à leur supérienr; il fallut'donc établir un supérieur distinct pour les nois-*sionnaires parias ; et dès lors la Jalousie des castess'eïft^ para de ce premier élément de discorde. ■
De plus, en voulant remédier par dés moyens peti naturels aux conséquences du principe qu'on réprouvait, on aboutissait à confirmer ce malheureux principe , et à lui donner une réalité plus vraie et plus absolue qu'il né l'avait jamais eue. En effet, le mal qu'on pouvait crdndfê de cette distinction civile entre les castes était que les Indiens, appliquant à l'ordre spirituel et religieux lès idées de distinction qui existaient dans l'ordre civil, né regardassent lés parias comme indignes de professer la même religion et d'arriver au même bonheur éternel que les nobles, (?e8t en effet dans ôe sens qu:é les adversaires de la Compagnie ftVÀîiônt présenté leurs accusations!
Elles étaient fausses pour ce qui regarde les chrétiens , comme on pourra facilement s'en convaincre par la lec ture des lettres de ce recueil; elles n'étaient pas même exactes en général pour tous les païens, puisque les parias et les nobles professaient souvent les mêmes sectes, participaient aux mêmes sacrifices, contribuaient aux mêmes fêles. Mais que résulta-t-il de la mesure qu'on avait imaginée comme un remède au mal? Il résulta que dans toute la mission les parias et les hautes castes formèrent deux églises complètement distinctes, séparément administrées par leurs pasteurs, qui n'avaient entre eux aucuns rapports visibles et avoués ; or, pour les Indiens deux éghses équivalaient à deux religions distinctes. On affaiblissait donc par ce fait dans les esprits le principe fondamental de i'unité de la reUgion , commune à tous les peuples de la t^rre et à toutes les conditions des hommes, principe que les missionnaires du Maduré^ depuis le P. de' NobiU jusqu'au dernier de ses successeurs, avaient constamment inculqué aux Indiens, avec tant de peine, et nous pouvons ajouter, avec un succès si prodigieux; comme on en trouve la preuve irréfragable dans leurs lettres.
Une autre conséquence non moins fâcheuse de cette mesure, c'est qu'elle semblait imaginée tout exprès pour confirmer les hautes castes dans leur orgueil et dans l'idée^ de leur excellence et de la bassesse des parias. Elle rétablissait ainsi dans toute sa force cette répulsion des diverses castes, que les missionnaires-s'efforçaient de détrgire insensiblement par l'esprit du Christianisme. On vit en effet de nobles Indiens tressaillir de joie à la lecture de cette prescription^ proclamer qu'elle avait été faite en leur faveur; qu'on avait enfin reconnu les pré-
rogatives de leur noblesse, qu'on les délivrait de l'humiliation c[ue leur causaient les rapports et les points de contact avec les parias, qu'ils avaient jusqu'alors subis dans les choses de la reUgion. C'est cet esprit qui leur dicta les règles qu'ils prétendirent imposer aux missionnaires des parias ; 1° N'avoir aucun commerce avec les missionnaires des hautes castes. 2° N'avoir pour domestiques et disciples que des parias, 3** N'entrer jamais dans les maisons des nobles Indiens, etc, etc. (1).
On ne peut douter de l'intention très-pure et des vues très-sages du P. Général qui avait conçu et proposé cette nouvelle institution, comme un remède extrême, le seul qui fût à sa disposition ; et cependant mise en présence des circonstances et des mœurs de l'Inde, elle produisait, et devait naturellement produire, des eifets diamétralement opposés à ceux qu'on désirait. Tant il est vrai que toute la sagesse et tout le zèle du monde ne suffisent pas pour régler et décider de semblables questions, s'ils ne sont fondés sur une connaissance profonde et entière des circonstances, des personnes et des mœurs !
Quand ces tristes résultats eurent justifié les appréhensions des Pères, ils se hâtèrent d'en informer les supérieurs, et les missionnaires parias subirent quelque modification et furent de nouveau subordonnés au supérieur commun de la mission. Cette disposition ne pouvait remédier îi tous les inconvénients; on regarda néanmoins cet état de choses comme un moindre mal, et les missionnaires parias poursuivirent leur carrière apostolique. Deux églises de parias furent construites h cette fin à Tirouchirapali , l'une dans la ville, l'autre
(1) Jjettre anuelle de 1750.
h, Klouppoiir, par le P. Ferd. Pimentel; deux églises semblables furent bâties, l'une k Tanjaour et Paûtre à Nandavanapatti, et le soin en fut confié au P. Jul.-Cés. Potenza. Une cinquième église de parias fut érigée dans le petit royaume de Torréiour, et administrée par le P. Jos. Bernard depuis 1746 jusqu'en 1748 ; son successeur fut le P. Pierre Amadési, qui, aidé du P. Potenza, construisit une autre église près de Poudour. Une septième église près de Mannarcoïl, dans les États d'un seigneur nommé Outtancalnayanar, fut confiée aux soins du P. Laurent d'Alraeida, qui mourut en 1747, et eut pour successeur le P. Ant. Censola. Une huitième église de parias, établie à Maduré, fut administrée par le P. Ant. Douar te, qiii tomba malade, et fut remplacé par le P. Jean de Ourem, auquel succéda, pour la même cause, le P. Falconi en 1749. Les autres églises furent : une neuvième dans le Marava, une dixième à Camanayakenpatti, qu'administrait en 1749 le P. Michel de Silva, une onzième à Tirounelvely, que desservait le P. Philippe Prati, etc. •
Ces chrétientés de parias n'avaient à craindre aucun obstacle dans leurs développements; les parias étaient flattés de tout ce que Pou faisait à leur égard, et leurs attentions dédommageaient les missionnaires de l'état d'humiliation qu'ils avaient embrassé pour eux. Mais ces développements ne faisaient pas la prospérité de la mission; elle tournait au mépris, et par là préparait sa ruine. Tous les embarras de la nouvelle transformation pesaient sur les missionnaires des hautes castes; parce que c'étaient eux qui avaient à lutter contre leurs prétentions, à réprimer leur orgueil et à prévenir les autres conséquences (iésastreuses qui menaçaient la mission.
Ils comiiiencèrent par résister aux propositions des choutres et i-ejeter les lois qu'ils voulaient dicter aux nouveaux missionnaires. Un motif bien louable de cette résistance était sans doute la répugnance de voir leurs confrères réduits à celte extrême humiliation de ne pouvoir entrer dans aucune maison de choutre, et de n V voir que des parias à leur service. Mais ils avaient une autre raison plus forte et plus décisive : c'est qu'en admettant ces lois et réduisant les nouveaux missionùaires à la condition de parias, ils tombaient par le' fait même, sans remède et sans retour, dans les deux inconvéiûients que nous avons signalés tout à l'heure, et qu'ils regardaient comme la ruine de la religion. Au contraire, en proclamant que les nouveaux missionnaires n'étaient pas des parias, mais des hommes nobles qui s'étaient dévoués pour le salut des parias, sans néanmoins renoncer à toutes les prérogatives de leur noblesse, ils essayaient un moyen terme qui soulevait, il est vrai, de nouvelles difficultés, mais pouvait, à travers ces diffiflcultés, aboutir à un résultat moins désastreux. Ils blessaient le« moeurs et les préjugés; mais ils aimaient mieux lutter contre le préjugé que d'établir eux-mêmes son triomphe. Ils résistèrent donc de toute leur énergie aux prétentions des chou très, et exigèrent que les missionnaires des parias pussent entrer dans les maisons des nobles et être servis pai' eux. Comme un certain nombre de clu'étiens choutres leur restaient fidèles, ils parvinrent à procurer aux nouveaux missionnaires des domestiques de bonnes castes et à les faire recevoir dans les maisons des choutres. De cette manière, les missionnaires des parias étaient présentés a:u pays,. comme des hommes> mystérieux qui n'étaiçnt ni parias ni précisé-
ment nobles : c'était une nouvelle classe qu^il fallait imposer aux mœurs et faire accepter aux peuples. Cet expédient était ingénieux; il tournait la difficulté, Pembrouillait un peu et en changeait l'objet; et avec les Indiens, essentiellement routiniers, c'était beaucoup* En portant la lutte sur des missionnaires nouveaux, il conservait aux anciens leur influence et leurs moyens d'action ; combattant pour d'autres, ils étaient plus forts. {Infin, supposé la victoire du côté des missionnaires, c'était un nouveau pas fait vers le rapprochement des castes et l'affaiblissement de leur répulsion mutuelle.
La lutte ne tarda pas . Les choulres, voyant leurs propositions rejetées, et blessés en même temps par les autres articles du Décret sur les rites, se soulevèrent de toutes parts, et chassèrent de leurs castes ceux qui communiquaient avec les missionnaires des parias. Les anciens missionnaires laissèrent aux rebelles le temps de jeter leur premier feu, abandonnèrent même leurs districts, puis s'en rapprochèrent peu à peu; et, à force de patience, de douceur et de fermeté, ils parvinrent à reprendre leurs postes et à calmer leurs chrétiens. Le P. Général, informé de ces troubles, avait ordonné d'accéder aux propositions des hautes castes, qui en Europe semblaient fort raisonnables et étaient une conséquence logique de la nouvelle institution; mais, après avoir examiné les représentations du P. Provincial et des évoques, il approuva la marche suivie par les missionnaires dans le Maduré.
Une circonstance aida puissamment ces derniers à cpnserver une partie de leurs chrétiens, et à triompher des troubles que suscita la qjiestion des rites ; ce furent le9 Iléaux de la gueire et de la famine, qui, pendant ces
années, ravagwent ces contrées. Les Indiens étaient trop malheureux, trop vivement pressés par la misère et les dangers extérieurs, pour avoir le temps ou l'envie de s'abandonner entièrement aux suggestions de l'orgueil et aux susceptibilités des castes. Cependant le nombre des défections fut incalculable, surtout dans la mission du Carnate, plus récente qt par conséquent moins consolidée dans los principes de la foi. A notre arrivée dans l'Inde, les missionnaires successeurs des Jésuites dans ces missions, et témoins des anciennes traditions, nous disaient que dans cette seule partie le nombre des apostasies occasionnées par la publication du décret s'éleva à 50,000.
Ces détails suffiront pour donner une juste idée de }a cpnti'overse des rites et de la conduite que tinrent à cette occasion les missionnaires du Maduré. Notre intention n'e§t pas de les suivre plus longtemps dans les luttes malheureuses qu'ils soutinrent pendant les années suivantes... non plus, hélas! pour étendre leurs missions, mai$ ponr en rétarder la ruine. Bientôt après, ces missions ressentirent, comme toutes les autres, le contrecoup des événements qui en Europe réalisèrent les complots et achevèrent le triomphe des ennemis de la Compagnie de Jésus.
Elle était chassée du Portugal en 1759, de la France en 1764, de l'Espaçne en 1767. Çllle fut supprimée par Clément XIY en 1773.
. SUR M UVIi$TIOI»i DKS JWTES AUiABàRES,
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Littem ^^J^ï^jB^ikf^.ff^n^ aç 4»»«^
Y>. /os. Pinhero, epifiççpqjfmlçj^m^^i^ tl pciti 473{6» .
Litteras ab illust"" D* V" ilfe 11 jan. proxime elapso datifs accepi, una cum authentiçjs t^^imoniif de promuJga^iqne décret! pontifioii super riUbus Madurensibus novissime emanati. Non possum satis exprimere quantae' laetitiae ac consolationi niihi-fd^itqi1to(J Ill/eD^V^ttà\S^praflefitf dWtam'deç^eMrafaliqifeTW^ ^T^bôaMt^'âc^
cepfâriàlqôè^dbè»\«^'îà«ybmnS^8;\.^^' ^''•'^^'- ^ -- - •
...Horroi:^ ^aliVj^^^Alj ijbirw© animia «riporei^jun tur. Re$ estcoûfecl;îs:jafl|*4Hi«.^i hs^cy^rbsiige^eS'^pûpuliés neophytis intelliganlur ; si autein iiitelligantur de ipsisg^itH libus> fati3or. hoc et missioa^ioi'afBDj oamwmvipeà etrmèas siiperare.E^ei»; jure noMÇ'tajwfiigef étal" ut-twmes'ffl^ êtlinici deoôiu annort^'spa^lcanveftaBtur*
Litterœ R. P. Fr. dr IXtt^inpi^erùtiûS.Xf'^, P:'€af^ë9o, pro^
Quamyis iu alii^.eyjs|pjis^ei^ R« V^ut
faceret.ab omnibus nostris observàri decretum seu litteras
apostolicas super ritibus Madurensibus novissime éditas, cum lamen nuperrime relatum hue fuerit illas... non ubique in caeteris missionibus acceptatas videri, quod forsan non sa-* tisfaciant missionarii; haecque notitia me valde sollicitum teneat,... statui R* V* strictissime injungere ut plena informatione de veritatc* praBdictorum me certiorem in prima oc« casione reddat, atque interea missicHiarios nostros omnes urgeat, ut litteris supradictis acquiesçant ac studiosissime obsequantur, illasque exacte observent, ea reverentia ac obedientia qua Societas nostra vel ipsos Sedis Apostolic» notas vereri atque exequi semper consaevit.
Litierœ R. P. Fr, de Retz, generalisS. •/., P. Ludovico de Vasconcellos, provinctali, 29 oct. 1739^
Non sum absque metu et soUicitudine, ne cum illuc innotuerit angularis providentia quam S. S. D. N. Glemens XII adhibendam censuit pro citius obtinenda prompta atqcre Adeli executicMie observationeque eorum qu» cîrca ritui Malabaricos responsa atque prsescnpta sont ab ipso in Brevi 24 aug. 1734 edito» non levés motus inter mis»onarios exdtentur graviorumque incommodorum oocasio prasbeatur ; nisi illa reUgiosa nostrorom virtus, prudc»itia atque moderatio avenant. Eam ob causam pr^tes^ litteras adjungendas censui. lis autem :
|o {(am yâm ^c uostFOS omnes in Domino hortor ac mrnieo, ut si quem ex eo dolorem aut afflictionem conciperent quod minus bene sentiri aut scriptum fuisse videatur de ipsorum diligentia ac fidelitatein exequendis decretis apostolicis, illum Deo in sacriûcium generose offerant, gaudeantque novi sil» apud Deum menti occasionem prseberi.
2** Ut nihil dubitent novum quod ab ipsis exigitur sincerae erga Sanctam Sedem ejusque omnia décréta reverentiae àtque obedientiae documentum praebere ; idque etiam ad abolendam Vf. 29
— ISO —
omnem inobedientiae notam, quam his pr»sertim tertlporibus "Socîetali aflîngere cônantiir adversarii nostri , ut eam magis ' exosam et rniniis utilerii reddant Eccîesiae. ' 50 Ut ciltti débita Yeverenlia et maiima circumspectioue ttfe lis qtiae dëternfiinata suilt loqudatûr, hé secus riovam occa- ^nem aut argumentuiti prœbeant austerandi caliiinhioisas accasationes,
' h^ Ut ad tolléndam bihnem dîffidentiam, non solum idohea Iquae habere poterunt Sib ordiriariis, vicariis àpoâtolicis "ël alidriim" bràiniirii tniâsîon'arîîs tësfimohià conqiiîrant , sed ipsi etiam ex conscientia èùi jurâtb tisstehtur quod securidutn laudata responsa ac décréta direxerint atque instituerint Tieophytos suos, et si quid contra illa peccatum est, id horum potîuà quàm fnis^onai*iorurû culpa accîdissè.
60 Ut si jidst JilraBStitam {)rju^ obediehtiam aliquid pro Tdigionis bono Sanctae Sedi exponendum occurrerit,,. id -j^yotius per ordinarios et vicarios apostolicos quam per se ^os , si fieri possit, exequantur.
R* V, quaeso, non solum ex parte sua diligenter haec caret, sed et ut curentur observenturque etiam ab aliis npstris, pro ofTiçio satagât atque invigilet.
6° Quamvis vero R* Vf aliorumque nostroruçji Patrum fstic degentium relïgiosa virtus ac specialis quam Sopietas erga Sanctam Sedem profitetur obedientia, ip^que rei gravitas, ut pote a qùa relîgionis ac fidei puritas pendet, spem ïtoihi certam facîaftt omnes nostros. lubenti ac prompto ariimo, j^ront Societatis rëligîosoâ decet, Christi Vicario obedituros, prout magrio nieo sdatio prsecedentes apostolicas ejusdem S. S. D. N. litteras anno 1734 datas omni submissione acceptarunt, et quidquid in illis praescribitur se executuros promiserunt ; nihilomihus. . . obtestor omnes et singulos ut prompta, quam Christi Vicario débemus obedientia, non solum praescriptum in litteris apostolicisjurameatum jstatim, absque ùlla excusatione aut tergiversa^ioj:ie, modp ibidem praesénpto , emittant , sed etiam omnia et singul^ in litteris
apostolîcis annô 1734 datis slatutâ t)rotnpte, exacte, intègre et invîoiabiliter observent et exècutioni mandent, juxta.teriorem juramenti ai) omhibuâ praestandi.,.; certique sint quod isktit iiihil gratins mihi accidere potérit, quam si intellijgam omnes debitara et exactissimam summi Pastoris mandatis obedientiam praesti tisse; ita nihil majori mihi dolori fore quam si aliquis e nostris inveniretur , qui in re §ummi utique momenti, se minus obedientem exhiberet.
Si ,.quod absit, contingeret ut aliquis aut aliqui e nostris missionariis assererent, supponerent aut praetenderent quod obedire non possirit , aut assererent quod debitis diligentiis a se adhibitis, occurrant tathen difflcultates quominus obedii*e et ea quae in dictis Brevibus ordinantur exequi possint; tali casu R' V omnibus ejusmodi inobedientibus, ihéo etiam nomîne, in vittdté safactae obedientiœ praecipiât Ut ex MadUrensi et dliîs praediclis regionibus quamprimûiii discedant et ih Ëuropaih rëdeànt. Èi si quis huic nostro praecejpto obedîré renueret , me R» V* statim monéat. Atque ex his omtlibuâ abùnde péfspiciet R* V» qhantopere mihi cordi sit, utôitmëft nbétri tam gravîbus Christi Vicarii mandatis prompte et exactissime obediant.
Curét R. V. ut haec mea epistola ad omnium notitiam per- Vëhîat.
Nbstrorum hic erit interea Dëum Opt. Max. orare ut ih gloriae suae et salvificae iidei incrementum bene vertat omniâ et copiosum gratîae cœlestis robur opérariis hujus vineae suœ largiatur. Agat id etiam R* V in sacriflciis suis , eti^.
Litterœ R. P. Fr. de Rétz^ generalis 5. 7., P. Calayà, pro»
vincialU lO nov. 17ii2*
...Inillius prompta, exacta, intégra et inviolabili obser» vatione, ut adversariis nostris justam apud Sanctam Sedem movendi querelas occasioaem non prsebeant Neque ad mi^
nus exaclam observa tionem exhibendam sufficiens ratio censenda est grave detrimentura quod his missionibus èx illa ventunim timetur. Etsi enim id ita contigerit, nobi^ vitio non tribuetur, quin potius kiudabitur et aetem^ mercede nostra in lali.re obedientia remiinerabitur a Deo.
Liiterœ R. P. Fîi. de Retz, generalis S. /., Pairibus Provins* cialibtiis Goœ et Malaba7nci,\2 noY. il kh^
Quamvis religiosa R«V* alioruraque noslroram virtus,;. spem mihi certam faciant omnes prompto animo ôèedituros, quemadmodum mihi solalio fuit obediçnlia quam i priori^ apostolicae litterae acceperunt. . . ; qttàm fittatem obedientiam sanctissimus D* N^ in nuper etfit» constitulione «liam cornmendat, nihilominus, onanlbus qui istic existât autextituri . sunt în virtute Sanctœ obêdientise distriete prcBcipiô, ut4)lane àtque intègre exequantur quaecumque S. S. in dicta 4»n^itutioue prœcepit, etc. Et sanè summo mihi dolori foreW si aliquis ex nostris se minus obedientem exhiberet, sicque famam a malevolis sparsam ac nimis invalescentem de missionariorum nostrorùtn' îhOt>edientia facto ^ ipso confiiinariBt, non sine magno SocietatiS praejudicio acdamno. Ac proplerea si aliquem ex nostris non obedientem R. V. repererit, nomine etiam meo praecipiat ut redeat in Europam.
Cœterum çlurioribus reii^ediis opus non esse confido. Onde iterum atque iterum nostros opines obtéstor ut, posthabitis quibuscumque humanis rationibiîs, judicium suum Pontifici^e constitutioni subjiciant. Quaecumque enim incommoda timeantur, divinae Providentiae simt committenda... Quod si damna haec acciderint, si non copiosos ahimarum manipulosi offeremus certe sacrificiiim obedientiae victimis omnibus praeferendum. - -- •'■ ^
Hanc nostram epistobm communem omnibus faciat R' V*.
Litterœ R. P. Fr. de Retz, genetalis S. J,, P:€àlaya, pm-
vinciali, iO tebr.ilhS, -
Pervenerunt litterae R® V« scriptae 20 aug. 1746. Nec facile possum R» V» significare quantum gaudii ac cônsolationis mihi attulerit notitia quam mihi communicat de submissione atque exacta obedientia, qua omnes decretum Pontificium amplexi sunt, ac pro illo e^tècutibni maridando, spretis omnibus diipcujitatibvi^, aniinps erexerunt, gualiter decet societatis hommes, qui pçcujjari pbedientiae yoto supremo Kcclesiae prJndpi^ipgulariJLejr.obJiganfur. In praemium tam resignatae voluoiUitÀs ac. laudabilis pjromptitudinis, confido foré ut Divîûa
Bonitas missionem istajtn benedicat... Quod si secus eyenerit, nobis ©bedir^ satis^est, Tarn R® V« quam univçrsae provinciae singulares et p^amaptis$ima&grç^tiasago; ac ut. majores habeam, qu^aeso ut^a prpposito jipn désistant, sed ulterius progredietohices,super^^,lx),tis,ne/vi^conentur. ,
i^aterœK, P. Fa., de RçiTZr ^j^w/^f '^. /r a /** Hossiy provint'
. . . Maximae mihi consblatiohi fîiit intellîgere quod socii omnes quotquot lias missiones èik(î)luht , dé novissimo Decreto Pontificio perfectîysime ékëquéfido et ad uhguem observand!o soUiciti sînt..l R*!^™ V*^ ôbseôrb ut, nibil pendens adversarios oblatrantes, causam bdi agere ac ministerilim suum implere , ea qua solet strenuitate ac soUicitudirie , pergat.
Litterœ P. Ludovici Natalis de Bourzes, IL P, Provincialiy
. . ^ , .--., - .;. a^w.lTi^A..;..: . . '..
... Si ita statuant, quae nostris missionibus spes superesse
potesti Eam ob causam missionem Sinensem jam prope deperditam lugemus; eam ob causam exigua admodum mihi spes est de nostra missione Madurensi : nec dubjtx) quin» quantumcumque R" V laborej;, citius quam ego optarem, ad iios perveniant décréta, sub excommunicationibiis, censuris ac jiiramentis. Verum quod ad juramenta attinet, ego pênes me statutum habeo me ea nunquam praestiturum, eo quod putem ea meœ animae exitiosa, mille scrupulorum causam, perjurii pericula, quibus ut me exponam nulla humana lex me cogère potest. At enîm erit a missione discedendum. . Dîscedam. Usque adeo-ne miserum a missioiïè discedere ? Si naturam corporisque commoda spectemus, quid Madurensi missione tristiiis et acerbius ? Jejunium perenne, ahstinentia rigidissima, itinerum continuitas ac defçitigatio, confessionum perpetuus labor, undequaque pericula, undequaque metus, opprobria, vexationes, carceres nonnunquam, aliaque.... Sunt-ne ea omnia naturae admodum consentanea? Ego de me fateor, amoris Dei causa quî possint tôt labores suscipi ac illo juvante sustineri intelligo, naturse et amoris proprii causa quâ ratione posset illud vitae genus sustineri non intelligo. Quod si Dei gloriam et amorem, uti par est, spectemus potins, illius causa fateor multo plura magisque ardua suscipi tolerarique possé ac debere; at ubî eœ ambages inôiderînt ùt animarum saluti sine propriae salutis periculo vacari nequeat, alio nos convertamus. Extra missionem décrit angulus aliquis ubi tôt ambagibus ac periculis liberi Deo vacare possimus propriaeque saluti? At peribit missio^ peribunt tôt ànimœ pretioso Christi sanguine redemptae ! Peribunt, dubio procul ; at cui imputandum ? Peribunt si discedant missionarii, fateor ; at etiamsi perstent missionarii, nonne missio ruet, si ea observari praecipiantur quae Antiocheni patriarchae decreto jubentur?... Egone tanto meo periculo ^mam, ut sim testis illius ruinaB cui mederi non potero î Tantine emendus maximus qui missionario evenire possit dolor, ut sit testis oculatus ruinae toi animarum quas se peperisse Christo et ab inferni
faiicibus eripuisse arbitrabatur ; ut suo velut in sinu, filios sibi carissimos expiraïe ceraàt? Peribuntmissîones, inquiunt. Non peribunt, jam prope periere ; nunc ab octo missîonariis tantum excolitur utCûÀKjtie nostrà missïo Madurensis; alîî^^ jam aetate fracti, alii niorbis aftlicti, longe sunt tanto labori impares ; plerique ob decretiim jam latum iis anguntur scrupulis, ut undequaque prospicîant si quà ad missionem deserendam via honesta sese offerat; ex horum ego numéro fui/ qui excedendi occasionem laetus arripui. Oui extra mîssîônem ' sunt de èa adeiindariihil cogitant/ horrent potius eorumdeiii
scrupUlonim metu. '
( Il cdncïut ijûe la Compagnie doit se retirer de la mission, puisque sa présence attire tant de maux sur les néophytes.) '
Nam quîd dissîmulem^ rilotutn est haud tôt fèrenda.... bis missionibus, riîsî iniFelici suo ifato, à Patribus Societâtis" excultse fuissent..... invisae illius Societâtis quam deprimere, vel tôt animarum dispendio, susceperunt ejus adversarii. lllam igitur imitemur mulierem quœ ab inimica lactari potius quam discindi filium suum maluit^
Litterœ R. P. Fr. pb Bêtz, Généralisas* J*^ Ppoviméafi mn^
sionis Mçklabaricœ* i
Ut missionariis nostris admirationis causa tollatur, R« V«, signiflco, quod cum Sanctissimus in sua mente persisteret^ . tandem ad designandos certos missibnarios qui paceis corivertendis dirigendisque praecipue dent operam, paratum i«e, Sanctitati Suae offerre debui, et cum Sanctitas Sua in constitutione ita praecipiat... mandait kujus executionem R* V* mjungo. Neque enim, etc. >
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Liti&'ce P. Laurentii Coeurdoux , superioris ^nissimisy R. P. Fr, de Retz, Gen. S. /„ an. 1746.
... SuperbiaB quâ tument missionarii signa hsec pauca accipiat Paternitas Veslra :
1*» Qui heri ciun brachmanibus versabatur, cras ad orani maritimani accedens adit pareas, ipsprum domos subit.....
2* Novis auditis mandatis^ ut scilicet spccialiter deputarentur aliqui pareis.., non solum omnes qui aderant verbo et qui aberant scripto, seadid'mimus obUilere, sed orta etiam contentio, iilo œtatem, isto vires, alio aliam afférente ratiosem, ut cseteris ia hoc mun^e prjeferretur.
DERNIÈRES LUTTES DES itfISSI0NÎ<À13RÉS W MA9UBÊ. '
Le roi de Portugal, après avoir détruit la Compagnie de Jésus dans tout son royaume, voulut en poursuivre les membres jusqu'aux extrémités du monde. Sa colère ne put cependant atteindre toutes ses victimes. Ceux des missionnaires qui échappèrent aux perquisitions de ses agjBUts résolurent de se dévouer jusiju'au dernier soupir à là conservation de leurs chrétientés, ou de s'ensevelir sous leurs ruines. Nous reproduisons ici quelques extraits d'une correspondance qui domsde sur ces perséeu* tions du Portugal et sur les dernières luttes et l'agonie des^ missionnaires des Indes quelques détails qu'on ne lira pas sans intérêt.
Lettre du ï\ Lkhéttà , missiimnaire de la Compagîtie
de JésuSf au P. Fr. Filippi. •
tt Mon Révérend Père et bién-àîmè frère,
» Vive Jésus ! ; '
» Je me trouvais dans là douce coihimg^^^ Pa-
voné, quand ie reçus une Jéttre du ï*. Kmmanuet Suarëi:, datée de Bomç 1777, qui jpa'agprit que vous êtes encore de ce monde, échappé des cachots du Portugal/ et^eurii à d'autres orph^elii^s d^ uatjrç chère Conipagnie dans l^a maison de la Ruffinella. Juge?i de |% joie q^e me caj^ une nouvelle si peu espérée ! Je vous félicite donc de tout mon cœur et de votre délivrance et plus encore dii bonheur que vous avez eu d'être pendant tant d'années prîsonnkr pour le ftOJ3ft.de Jésus ^, ^a^s perdr^^ en
préambules, venons au fait. Je commence par vous donner toutes les nouvelles de cette naission, à partir du jour de no'trç séparation,, ... !
» Dès l'an 1755rOû cessa de nous envoyer les secours ordinaires, qui servaient à nous entretenir et à soutenir les œuvres de^laLmi^0Jlr.^îkI9i$ jla.p^^ nous causa
cet abandon né fut pen en eoiryparaisôn de la douleur qui nous percale cœur, à la nouvelle que tous nos frères de Goa étaient mis en prison et ^ la Compagnie était exterminée de tous les États du Portugal ! Don^ îSalyatôr dos Reys, archevêque de Cranganore, et D. fléçn. José, évêque de Cochin, tous dei^i^ dignes enfants de notre Compagnie, nous consolaient et nous animaient par léiïrs paroles et leur exemple ; on voulut les forcer à quitter leurs sièges, pour leur donner des successeurs animés
d'un autre esprit; ils crurent devoir conserver leurs postes pour le salut de leurs troupeaux, et dès lors ils furent privés eux-mêmes de toute subvention et obligés de vivre d'aumônes jusqu'à leur mort, qui arriva en 1771 pour l'évéque de Cochin, et en 177? pour l'archevêque de Cranganore. On nous tendit toutes sortes de pièges pour nous attirer et nous emprisoriner avec nos confrères ; mais d'une part les ruses furent inutiles, et de l'autre op ne put employer la violence, parce que nous étions sous une domination étrangère. Nous restâmes donc dans la mission. La pensée nous vint un instant de rentrer en Europe; mais, après avoir réfléchi devant Dieu, nous jugeâmes qu'il serait plus conforme à son bon plaisir de continuer à nous consacrer au salut de ces pauvres Indiens. Notre position n'était pas brillante. Dénués de tous secours humains ; en proie aux guerres intestines avec nos propres chrétiens rebelles aux décrets du SouveraiurPontife , qu'ils nous attribuaient à nous-mêmes ; frappés, coup sur coup, parles affligeantes nouvelles qui nous arrivaient de notre pauvre Compçignie., persécutée et chassée des différente rpyaumes de l'Europe; tourmentés sans cesse par les inquiétudes et la crainte de nouveaux malheurs, nous portions péniblement le fardeau d'une vie qui était plutôt une agonie de tous les jours.
» Enfin arriva le 16 mai 1774; je me trouvais avec le P. Pavoné; nous avions célébré la fête de saint Jean Népomucène, protecteur de la Compagnie, et nous faisions ensemble notre lecture spirituelle dans le Uvre de nos saintes règles, lorsqu'une dépêche vint nous apprendre la nouvelle de la suppression totale de la Compagnie par un bref du Saint-Père ! Ce coup de foudre nous atterra;
après m moment de stupeur rriortelle, je fermai ce livre, dont la vue n'a cessé depuis lors de- me déchérer le cœupj je donnai un libre cours à mes l^mes et à mes sanglots, et m'abandonnai à une douleur profonde, immense, que je ne pvds décrire. Jf^mais je n'ai rien; éprouvé, ni n'éprouverai rien de semblable; l'^gonj^ elle-même ne peut rien avoir de compatrable, puisque j'aurais donné cent vies pour sauver notre Comp^gniei Je ne croyais pas pouvoir survivre à un coup si terrible; je ne pouvais manger, ençpre moins dor^r, si ce n'est quand l'épuisement des forces et l'accablem^t de la tristesse me faisaient tomber dans une espèce d'engourdissement; et alors c'était moiqs un sommeil qu'un délire^ dsuis lequel mon imagination continuait à i^ nourrir de sa douleur ; à tout instant je me réveillais en sursaut, et la première pensée qui, comme un glaive, perçut mon cœur, étaitcelle-ci : la Cor^pagnie p'est plus !! je n^ suis plus je* suite I et à cette pensée je retombais dans une profonde stupeur....
» Mais à quoi bon vous parler de ma douleur, quand ' elle est commune à tous ceux qui ont eu lebonhem* d'être enfants de cette Compagnie ! Ce qui la rendit plus intolérable pour moi que pour bieu d'autres, fut mon défaut de vertu et de parfaite résignati^ à la volonté de Dieu, toujours sainte et adorable dans ^s desseins impénétrables. Après plusieurs mois de ce tourment qu/rien ne peut dépeindre, ma sensibilité, s'épuisa peu à peu, je commençai à me faire à cette idée; mais dans l'intime de l'àme ma douleur n'a fait qu'augmenter, parce que tous les jours je reçois de nouvelles preuves du malheur que la suppression de la Compagnie cause à la religion.
» La Compagnie une foig^ supprimée, nous espérions
^u moins que, délivrés du fardeau des missions, nous pourrions nous retirer dans quelque coin de la térrè pour ne plus penser qu'à notre propre salut et nous préparer paisiblement à la mort. Elle est désorèaais notre unique consolation, puisque c'est elle qui nous réunira à la Compagnie triomphante, qîie nulle fotçè himaairie rie saurait supprimer. Mais, ioih de nous Voir* décharges, nous avons été de plus en plus accablés. Personne ne s'est présenté pour nous'remplacer ou nous aider; la charité nous défendait d'abandonner ces pauvres chrétiens, un ordre exprès de notre évêque s'y est joint pour nous faire un devoir de rester avec eux. Dé treize que nous élions dans le Maïssour, la plupart sont morts, l'un après l'autre, d'épuisement et de douleur; et, à mesure qu'ils manquaient, les survivants étaient obligés d'accepter leur héritage, c'est-à-dire un surcroît dé fatigues, pour secourir en quelque manière les chrétientés laissées sans pasteurs. Nous ne sommes plus que trois inissiônnaires, chargés d'années et plus encore d'infirmités : le P. Xavier Payoné, Timothée Xavier et moi. Chacun de nous est un hôpital ambulant, et cepeildant nous nous traînons comme nous pouvons pour reculer la rûiiie de ces missions^ espérant toujours que la divine miséricorde euyerra quelques prêtres pour nous succéder.' Les'plus ^capables seraient sans aucun doute les PPl Tërêsiens de Saint-Pancrace ; mais le gouvernement portugais, ehtiché dé son patronage, ne voudra jamais le permettre.
» Ce qui nous donne cependant quelque légère espérance pour c^ missions, c'est l*amvéfe(îé S. 'Ex. Ènimainiefl de Sainte-Catherine, carme déchaussé de la congré-
gation de Portugal; à'ïftKiM dôtnîhe gvê^é'dè Cochin, puis avec la charge d'administrateur de ràrchevèclié'de
Goa et de Cranganore. Obligé de rester à Goa, il a choisi D. Joseph de Soledade, son confrère, pour gèuvemer éh son nom l'évêché de Cochin et rarchevéché de Criaiigàfnore. Ce gouverneur a. nommé trois de nos Eètes ses vicaires-généraux : le P.,AntoineDouarte pour la côte de la Pêchprie, le P. Jean Ferreira pour la mission du Maduré et le P. Matthieu pour Parchëvêché de Cranganore. . . ' . . '.
» De tous les Jésuites qui dépendaient des provinces du Mdabar et de Goa, nous ne restons plus que vingt-un , savoir : huit sur les côtes de la Pêcherie, du Travancore et du Malal^ar ; huit dans le Maduré; deux dans la mission de Ratsiour, et trois dans la mission du Maïssour. Parmi ces vingt-un missionnaires, il y a douze Portugais, trois Allemands et six Napolitains; je. ne parlerai que de ces six derniers, afin que vous puissiez donner de leurs nouvelles à nos anciens Pères de Naples : IMe P. Xav. Pavoné, mon compagnon dans* le Maïssour ; il a plus de soixante ans , il est plus iîifirme que moi, et cependant il travaille sans relâche ; 2<^ le P. Jules-César Potenza, plus âgé que le précédent, tourmenté par un asthme et d'autres graves incommodités; il est dans le Maduré, où il porte encore le poids du jour (1) ; 3* le P. Jean Paradisi, arrivé d'Europe avec le P. Pavoné, et plus vieux que lui; il se traîne encore, décidé à mourir sur la brèche; 4° le P. Jean Garofalo , qui , après avoir évangélisé le Maïssour, fut forcé par les maladies de se
(1) Ce témoignage prouve que rinstitution des missionnaires des pa» rias dura jusqu'à l'extinction de la Compagnie et même jusqu'à la mort des derniers d'entre eux qui lui survécurent ; le P. Jul.-César Potenza avait commencé sa carrière vers 1746, et le P. Pierre Lichetta était luimême missionnaire des parias en 1755.
retirer à Pohdifchéry ïiveô'nos Pères français, qtiî s*y sont réunis; 5° le P. Xavier d'Andréa, le dérilier arrivé d'Europe et le plus jeiirié dé tôufe; ît faisait paMiètlé là naission dU^arhàté. Après lia Suppression de îâ Compagnie, il vint au Maïssour, où il partagea nos travaux pendant trois ans'; puîs, attacjiié d'iirie ]phthisie ttès-sêtîéùse, il se rendit à la mlfeàlbn du Mddurê, oii il jouit d^iihe meilleure santé et continue à cultiver ces chrétientés. (Tésl ce Xaviet* d'Aûdiiéâ qui, se tï^ouvàttt à Naplès aux prises avec la mort, fiit rappéîé k la Vié^ ^ ^\£èn sûbitenierit par une apparltiôh dé saint Fra'niiôis Xavier.
» Je vous ai dôbné tôUlës tiôS tlbûvelles; à vous maintenant de me rendre la pareille. Je vous en conjure, écrivez-moi au lofig et ttkè en détail tbtit ce qui vous est arrivé, à voûâ et à vos chet^ compagnons, depuis le moment de votre emjltisbnnement. N ^omettez aiic'uné circonstances vbtré cœiir votis'àîrâ cbinbfeil toutes les particularités Itîà pliii& iiàitfutiiêusë^ sont iïitéï^eésàiites pour moi ; diteis-môi (|uêfe«'ontceui*(qiii otit survécu a tant dé martyres. J'M- appriiâ qûè !^ PP. Frahçois Mburci, Joseph dos Sàntos et Joseph ^eflemonte ont Sûccotobé dans les tourftients de la prison. J'aifti'é à tne recommander souvent à ce dernier; bat je sidô qu'il était saint avant d'être niartyt. Pârièz-mbi aussi de notre Compagnie. Qu'en dit-on ? qu'éîi pense-^-tb ? il y a deux ans, nôiis reçûmes des ôetivellë^ èi hiôUes, que qudcjûes-uhs la cix)yaièiït déjà rëssûlscrléé eÏÏ Ëtfropë, et près de ressusciter aussi danfe l'Inde ; mais de si heureuses espérances furent bîeiltôt cruëHement dissipées; et d'après les dispositionsT; dti roi' d'Eôpâgïïé, loin dé th'àttendrè à un rétabUssement, je crois que nous verrons plutôt arriver un navire porteur de quelque décret pour instituer une fête
annuelle de prennière classe, avec octave double majeure, en actions de grâces de la suppression de la Compagnie ! Nous ayons déjà vu chanter le Te Deum dans toutes les églises à la publication de la Bulle de Clément XIV...! Mais chassops ces ^ouy enir^. ...
» Dites-niioi du moins s'il y a encore dans le monde un pays, un petit coin, où la Compq,gni6 ne soit pas détruite, où elle existe dans sa forme et avec faculté de recevoir des novices. Que font le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche ? que font les puissances du NordîDitesmoi si l'absence des J[ésuites se fait sentir en Europe. Après avoir tué la Compagnie, qui était comme le gardien fidèle du troupeau de Jésus-Christ, toujours prêt à aboyer contre le loup, quels sont les progrès ou les ravages que font le matérialisme, le déisme ou plutôt Pathéisme, surtout eu France çt en Italie? Ces loups cruels ont-ils déjà pénétré .en Esp-ague? et ce Charles III, devenu persécuteur si acharné de la Compagnie,, quel est donc le motif mytérieux qui Ta poussé à ces excès ? Son cœur royal portera-tril ce secret dans la tombe ? Voilà bien des questions; répondez à toutes en dét^^il, et ajoutez sur les personnes et sur les choses toutes les particularités que vous sayez devoir m'intére3S^r ; faites-vous aider en cela par nos Pères que je connais, particulièrement par le P. And. Martoreïli et Auguj^tin Lora, auxquels je vous prie de conimujiiquer la présente. Si votre lettre ne me trouve plus en v^e^ elle ne sera pas perdue; elle consolera ceux de nos Pères qui survivront. Adieu, mon bien-aimé Père, je vous embrasse en Notre-Seigneur, et suis en union de vos prièrçs,; etc., ete, »
'Réponse du P. Fr. Filipw au P. Liclietta.
16 avril 1780-
(( Mon Révérend Père et bien-aimé frère.
» Vive Jésus !
« Benedictus Deus et Pater Domini nostrî Jesu Christi, » Pater misericordiarum et Deus totius consolationis qui y> consolatur nos in omni tribulatione nostra , ut et ipsi » possimus consolari eos qui in omni pressura sunt (1). »
» La lettre que je reçois de Votre Révérence m'a rempli de joie; je vous remercie de ce précieux témoignage de votre amitié, dont je conserverai un doux souvenir tant que je vivrai, et, pour vous donner de suite un gage .de mon affectueuse reconnaissance, je m'empresse de répondre de mon mieux aux questions que vous me proposez, heureux de pouvoir contribuer un peu à soulager la douleur de votre exil. . .
» Vers la fin de 1 759 arriva à Goa le vaisseau chargé des ordres du roi contre les Jésuites. Le vice-roi commença par enjoindre, sous divers prétextes, aux missionnaires des diverses chrétientés de se réunir dans le collège de Rachol, où nous fûmes tous enfermés et gardés par une nombreuse troupe de soldats. Nos Pères de Goa furent réunis dans le collège de Saint-Paul, qui leur servit de prison. Les portés étaient fermées avec tant de rigueur que personne ne pouvait entrer ni sortir, ni
(1) Béni soit Dieu ^ le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations , afin que nous puisions nous-mêmes consoler ceux qui sont dans toute espèce d'affliction. (S. Paul, // Corinth, i, 4.)
même parler à qui que ce fût sans avoir un gendarme h ses côtés. Tout ce qu'on apportait pour notre nourriture était visité avec une attention si soupçonneuse, qu'on coupait en deux les fruits et les gros légumes, dans la crainte qu'il ri*y êttt «qttet^êMlériftré i^enferméë* Cet état de siège dura quelques mois, pendant lesquels les ministrès, sous la conduite du chancelier, fouillèrent tous les coins de nos maili^ia ^pour y chercher le& trésors qu'avait rêvés leur iioagination. Tous les jouns on nous soumettait à l'appet nominal pour s'assurer que personne n^avait pris te Mfô. <}ucAâ on eut achevé le pillage de toutes nos mldsond^:t»fir nous diatrâma dans les divers couvents de Goa 5 le» Pères profèSy séparés des autres, furent consignés a«x Augustiùioni , chargés d'exercer sur eux -wae surveillance plus rigouï'euôe. Au mois de septembre d^ 1760^ de Nouveaux c»rdfes arrivèrent de Lisbonney et i^Km^ fân^y tous ç^nduMs au eoUége de Saint-Paul, et^eqtassés dims le corridor^ supérieur. Nous étions au nombre de cent vingtTsept^ >et l'espace était si ressenré, qu'on avait plaoé des lita jusque dans les lieux qu'on ne nomme pa&w Toutes les fenêtres furent murées, b^ porte était ccmstamsGbént fermée; et si par nécessité il fixait quelquefois l'ouvrir, un soldat devait se trouver présent ; le médecin lui-même ne pouvait entrer sans être accompagné des gendarmes ;, le P> Jo^» GalH^sd et le F. Jean Perdra succombèrent à tant, de sûuffi*ances.
0» Le. 2 décembre, nous fûmes tous conduits au rivage et jetés sur des banjues qui nous portèrent à bord du navire chargé de nous transporter en Portugal. Le capitaine, effrayé de liol^e tfoïhbré, protesta qu'il ;iié pouvait recevoir que quarante oucincpiante passagers^ qu'il était impossible d'en augmenter le nombre sans les exposer à IV. 30
des souffrances qiie réprouvait l'humaolté. Mais|e viceroi, le comte d'Ega, fit exécuter à l'uistant ses ordres ; ainsi après avoir passé toute ia nuit sur nos petites embarcations, nous fûmes acceptés sur le vaisseau, parqués sur le tillac ou jet^ dans les entre-ponis avec les bagages et les marchandises. P'après des ordres très-rigoureux, imposés £ui capitaine, on nous traita comme des prisonniers de guerre, il nous fut sévèrement défendu de mettre le pied sur la partie du pont destinée aux passages et de parler à l'équipage. Notre nourriture consistait en un seul repas par jour, encore était-il très-misérable ; les malades étaient admis à une seconde réfection, qui $e réduisait à un peu de biscuit trempé dans l'eau chaude, et qu'on appelait de la soupe. Bientôt les eau^, les vivces et les biscuits jse gâtèrent, au point qu'il fallait ise faire violence pour avaler les quelques morceaux néce^airee à la conservation de la vie ; l'incommodité du liai^, lAmaur vaise nourriture, la corruption des eaux, uç tardèrent pas à causer des maladies; presque tous furent; att§guéig du scorbut, dont vingt-quatre ^^oimijceot, }1 {pj^t m^^. s'étonner que nous p'ayons pa^ tous succpmbf^ ; .c§ix nous étions entassés les un? sjor |es autres, )$s è^s^ confondues avec les mourants et les morts, sans ai^^j^ remède, ni aucun sçcours.
» Après avoir lutté avec la mort p^ndwt ci»q ifxmr nous arrivâmes le 20 mai 1 76} à la vue de Lisbpppç^ tous, pour ^si dire, expirauts; le chirurgien .qui vint nous visiter à bord fut ei frappé à nptrç aspçct, qu^il s@ retira aussitôt sans proférer une parplç ; on noug ei^yoyji. des oranges, des rafraîchissements et des remM^s a^ti* scorbutiques; mais tandis qu'on no.ms rappelait à h vie du corps, on voulait donner la mort à nos âmfiDS e.a
nous rendant infidèles aux vœux que nous avions faits à Dieu. Le comte de Saint- Vincent, en nous faisan td^ar* quer le 24 mai, nous ordonna de comparaître devant son tribunal, l'un après Pautre, demandant secrètement à diacim s'il voulait renoncer à sa vocation, et effilant le^ faveurs royales comme prix de l'apostasie. Je lui fis k répoïise qu'il méritait ; le P. Pimentel fut tellement saisi d'une telle proposition, qu'il ne put répondre que par ses larmes et ses san^ots. On nous sépara en deta classes : les Portugais furent conduits aux prisons de la Taferie : comme étranger, je fus destiné à la tour Sainte Julien, avec dix Italiens,^ trois Allemands, d^ix Eqtâgnols, un Français i^t un Tunquinois. Vingt-six paMugers laïques furen|t chargés de fers et jetés dans les prisons, pour avoir témoigné quelque compassion aux malades pendant la traversée.^ Sous le règne de la barbarie, un sentiment d'humanité était un crime de ike* majesté !
» Donnons maintenant quelqu'idée de nos cachots. Figurez-vous une galerie souterraine, comme les cata* combes de Rome, ne communiquant avec le monde des vivants que par deux portés qui ne s'ouvraient qli'aux geôliers, ne recevant 1'^ et quelque faible lueur que par des soupiraux placés au plafond à grande distance l'un de Tautre et armés d'un grillage de fer. Imaginez -vous I9 long de cette horrible catacombe,vingt-neUf cellules ou. tombeauxplus horribles encore, n'ayant d'autre ouverture que la porte qui donnait dans la galerie et restait constant ment fermée, et ne recevant d'air que par une fente pr»* tiquée dans cette porte. Ce n'est pas tout : i^es liehots et ces catacombes avaient été créjuis frafchenâi^^Kpi bien que partout le doi|[t s'enfonçait dans les mursjloutlqf
mobilier consistait en une gi osse planche, disposée dans chaque cachot, pour servir de chaise, de table et de lit; Pair y était infect, et la respiration de tant de: malheureux se joignait aux exhalaisons de la chaux pour le vicier de plus en plus; par suite de rexlrême humidité que produisait le voisinage de la mer, une eau grasse et sale coulait constamment le long des murs ; du plafond même tombaient de grosses gouttes dont chacune renfermait un ver; ainsi autour de nous tout élait plein d'insectes dégoûtants qui nous rongeaient tout vifs et d'énormes rats qui circulaient sans cesse et nous tourmentaient pendant la nuit ; notre couverture, nos vêtements, et la planche même qui nous servait de lit, se pourrissaient en très-peu de temps ; ce qui Ûl dire un jour au commandant des prisons: Chose étonnante! tout se corrompt y tout pourrit ici, hors ees Pères. Réunissez tous les traits de ce tableau, et vous aurez une peinture encore très-éloignéc de la réahté. C'est sans doute pour nous aider ou nous forcer à examiper tout ce qu'elles renfermaient d'horreurSy qu'en nous conduisant dans nos prisons, on nous remit à chacun un bout de chandelle allumée.
» Depuis cet instant les portes- se fermèrent sur nous et nous privèrent de toute communication, non-seulement avec le dehors, mais encore entre nous. La porte qui nous avait introduite dans ces caveaux fut murée quatre jours après, comme pour nous ôter toute lueur d'espérance. Non contents de tourmenter nos corps, nos bourreaux exerçaient leur cruauté sur nos âmes, en nous refusant le bonheur de célébrer la sainte messe ; on nous aigdMËÉaéme arraché nos bréviaires, et ce ne fut qu'apr^M^^n longues instances que nous pûmes obtenir qirabïous rendît ce trésor, et qu'on nous prêtât
tous les jours une lampe avec un peu chimie pour réciter l'office divin, qui faisait notre principale consolation. Tout le reste du temps, nous étions plongés dans des ténèbres perpétuelles, si ce n'est qu'à force de rester dans cette profonde obscurité, notre vue avait acquis assez de sensibilité pour distinguer le jour de la nuit, grâce aux faibles rayons de lumière qui pénétraient dans la galerie par les soupiraux supérieurs, et de la galerie dans nos cachots par la fente ménagée dans nos portes.
» Quand je me vis installé ou plutôt enseveli tout vivant dans cet affreux tombeau, et que le bruit de la porte et des verroux qui se fermaient sur moi m'eut livré tout entier à Phorreur de ma solitude, j'avoue ma faiblesse ! je me sentis accablé d'une mélancolie mortelle ; une terreur panique me serra le cœur et glaça n^on sang dans mes veines, une atmosphère de plomb sembla peser sur moi et suspendre ma respiration. Dans cet état d'agonie, j'eus recours à Jésus-Christ compagnon de mes souffrances, et me traînant jusqu'à la porte je frappai de toutes mes forces pour appeler à mon secours. Le commandant de la place, qui se trouvait encore dans ce souterrain, étant venu, je lui exposai ma peine et lui demandai la grâce de pouvoir parler à quelqu'un des affaires de mon âme. Soit qu'il eût besoin d'une cellule et qu'il fût bien aise de profiter de la circonstance pour disposer de la mienne, soit que la bonté divine lui eût inspiré un sentiment de compassion qu'il n'aurait pas trouvé dans son cœur , il me conduisit dans la cellule du P. François Storioni, et me permit d'y rester comme son compagnon. C'est une faveur que je mettrai toujours au nombre des grâces les plus signalées que la divine miséricorde m'ait accordées dans toute ma vie. Pendant les seize années qui me res-
latent à passer dans ces horribles cachots, t;e Père renérable par sa sainteté a été mon compagnon inséparable, et j'ai toujours trooré en Itii un noodèle accompli de toutes les yertus, tirié Source de consolations et de force dans mes faiblesses et mes angoissés. Je n'ai pas besloin d'entret dans le détail de nos souffrances ; il tous est plbs facile de concevoir ({â'à moi de yous décrire! les mélancolies mortelle^, P«dnuîj lé dégoût de la vie^ les insomnies prolongées, àeë ttialadies qui tf ont pas de nom, et eefit autres Conéécjuencès physiques ou morales de notre état viôleiit, contraire à la nature, k tous ses besoins et à ses habitudes. . . . Mais à quoi: bori vous affliger par ces tristes récits, et reprendre pour ainsi dire ce qui depuis longtemps est déposé entre les mains dé Dieu ? Scto eui tredidi.
» Cependant je serais ingrat enver* la divine miséricorde, si en vous parlant de nos peines j'oubliais les consolations qu'elle nous prodiguait. Nous puisions la première dans le témoignage de notre propre conscience , qui mettait le baume sur toutes nos plaies en nous rappelant que le crime, le seul crime, pour lequel nous soufrions , était d'être Jésuites; nos bourreau! eux-mêmes ne manquaient pas de nous confirmer dans cette assurance en nous répétant, au milieu de leurs cruels traitements, que si nous voulions renoncer â notre vocation, nous aurions là liberté, une haute protection, et lés faveurs royales. Et nous, nous répétions avec saint Pierre : Nemo vestrûm patiatur ut homidda ; si autem ut christianus , non erubescat , sed glorificet Deum in isto nomine (1). Une autre consolation nous venait de
(1) Que nul d'entre vous ne souffre comme malfiadteur; mais si quelqu'un souffre en qualité de chrétien^ que, loin d'en rougir^ fl glorifie nten dans ce nom. (S. Pm. ip,î,à,i,)
k récitation du Bréviaire et de la lecture des saintes Ecritures. Mais , indépendamment de tons ces moyens eitériéurs dont Dieu se sert pour soutenir le courage de ceux qui souffirent, la consolation la plus efficace, la plus intime, la plus ineffitble, éSt celle qu'il verse lui-même dans letœur, en se communiquant à lui immédiatement et sans intermèdov Oh ! qu^il est admirable dans sa bonté ! Obi combien est vrai ce que nous assure son Apôtre, ce que côïJflrment des milliers d'exemples de l'histoire ecclésiastique : que Dieu mesure nos épreuves aux forces qu'il nous donne ; qu'il ne demande de notre pauvre humanité que le premier acte du sacrifice, et se plaît ensuite à adoucir par sa grâce et à rendre aimable ce qui auparavant semblait insupportable et plus horrible que la mort. Grâce à sa bonté, et naalgré la barbarie des hommes, nous fûmes souvent consolés dans la plus grande et la plus douloureuse de nos privations ; le. pain eucharistique, le pain des forts, nous fut plus d'une fois donné par des voies connues de lui seul (1).
(1) Le lecteur nous saura gré d'ajouter ici quelques autres détails extraits d'une lettre du P. Kaulen, compagnon du P. Fr. Filippi dans sa prison.
<( La divine Providence ne se fit pas moins sentir dans la conservation presque miraculeuse de nos corps au milieu de souffrances et de privations qui depuis longtemps auraient dû nous consumer. Le chirurgien lui-mêûie ne comprenait pas comment nous pouvions vivre, et il avouait ingénument que notre guérison dans nos maladies était moins due à son habileté qu'à une vertu toute divine. En effet, on en voyait guérir aussitôt qu'ils avaient adressé quelques vœux au Seigneur. Un, entre autres, sur le point de mourir, prit un peu de fa-
1» Outre les adoucissem^t^ que l'oinçiioa intérieure de la grâce portait à nos maux» je doi$ yous!' en signaler quelques autres que nous dûmes à notre propre invention et qui contribuèrent beaucoup à diminuer Fhoireur de l'isolement, qui était un de nos plus cruels tourments. Après plusieurs années passées sans aucun moyen . de communication réciproque^ le P. Fan tini découvrit le secret d'ouvrir sa cellule et celles ,de= ses confrères; il acquit une telle habileté dans cet art, qu'il n'existait ni serrure ni cadenas qui ne tombât devant lui comme par enchantement. Il visitait amsi successivement toutes les cellules, se faisait notre courrier et portait à chacun la giazette ou le bulletin des catacombes ; nous l'appelions le Nicodème, parce qu'il choisissait pour ses opérations le temps de la nuit, pendant le sommeil des gardes et des geôliers. Il instruisit dans son art quelques-
rine miraculeusement multipliée par l'intercession de saint Louis de Gonzagiie, et sur-le-champ se trouva guéri. Un autre, tombé dans un accès de frénésie, poussait des cris affreux ; mais dès que son compagnon eut récité sur lui une courte prière, il se calma tout à coup et se rétablit en peu de temps. D'autres furent subitement guéris à la réception de la sainte Eucharistie (qu'on ne nous accordait qu'en viatique, à la dernière extrémité, et sur l'attestation du chirurgien). Ce prodige se renouvela si souvent, que le médecin, lorsqu'on l'appelait pour un malade, avait coutume de dire : « Je connais » le remède ; qu'on lui administre le saint viatique pour lui )) rendre la vie. » Quelquefois la mort semblait faire briller un rayon de beauté et de vie bienheureuse sur ces visages qu'elle avait trouvés hâves et défigurés par les souffrances ; et les soldats de la garde, chargés de transporter les cada-
uns de ses confrères, qui l'aidaient tour à tour et qUi lui sucdédèretit quand il fût délivré de sa prison. Il faut avoir éprouvé l'immense privation de toute communication pour com{>rendre la joie indicible que nous causa cette découverte. Mais comme elle était dangereuse, nous n'osions en profiter que pendant le silence de la nuit. Pour le jom', nous y suppléâmes par une autre invention, due au P. Jacques Costi, italien comme le précédent : il composa un alphabet, dont chaque lettre était rendue par un nombre déterminé de coups de sifflets, ou de coups de marteaux frappés contre le mur. Chacun avait la clef de cette nouvelle langue, et tous y acquirent en peu de temps Une telle habitude, qu'ils comprenaient sans aucune peine toutes les nouvelles qu'on publiait par ce moyen. De mon côté, j'avais familiarisé un chat, qui rôdait sans cesse dans nos caveaux, et j'étais parvenu
vres, s'écriaient avec admiration : « Ah ! voilà le visage d'un saint !» A la vue de tant de merveilles , et fortifiés par la grâce du Seigneur, nous nous réjouissions avec ceux qui étaient sur le point de partir de ce monde, et nous enviions leur sort, non point tant parce qu'ils touchaient au terme de leurs souffrances, que parce qu'ils allaient recevoir la couronne de justice due à leur victoire. Le croiriez-vous, mon Révérend Père? la plupart d'entre nous demandaient au Seigneur de finir leurs jours dans ces cachots; aussi ne fûmesnous pas étonnés, lorsqu'on annonça aux Pères français leur élargissement, de les voir s'affliger de cette nouvelle, et estimer notre sort plus heureux que le leur. Il est vrai que nous étions sans cesse dans la souffrance, et cependant nous étions toujours dans la joie; tout nous manquait et rien n'altérait la
sérénité de notre âme. »
k le dresdet^i ïnen qu'il portait ities éftpédbies ft ceux de mes confrères que je lui désignitiÉ. Toutes ces industries nous donnaieni un peu de distraction et rompaient la monotonie de notre TÎe ; eHes nous servirent surtout aux épanchements de la charité fraternelle y c[ue notre e<riiimune oppression avait portée à un degré 'd'intensité extraordinaire, et que jusqu'à ce moment nous avions été forcés de cont^nr comme emprisonné)» dans nos cœurs.
)» L'an 1763) notre Chartreuse souterraine vit augmenter le nombre de Ses rechiS. Dix-htd(; jésuites de la province du Maragnon, qui jusqu'alors avaient été renfermés dans la forteresse d'Alméida, furent transportés dans nos caveaux y pour éviter qu'ils ne fussent mis en liberté par les troupes de l'Espagne qui était en guerre contre le Portugal ; tant l'on craignait qu'un seul de ces prisonniers pût mourir ailleurs que dans les cachots! Vers l'an 1764; arrivèrent pareiUement seize Jésuites prisonniers de Macao. Notre communauté se frotiva de cette manière portée âii nombre de quatrevingts. Pôrtni ces derniers se trouvait le P. Dugast, ft^çâis de naissance, qui en 1767 lût mis en liberté par l'intervention de son gouvernement, et procura la liberté au P. Delsart, sujet de la couronne dé France. Celui-ci fit délivrer le P. Durazzo, qui, s'étant adressé à la cour de Sardaigne, obtint la délivrance des PP. Fantini et Buongiovanni.
» Un peu plus tard ùù prit trente-quatre de nos compagnons pour les déporter à Home ; je restai avec mon cher consolateur le P. Storioni et tous les Jésuites du Maragnon. Notre purgatoire n'était pas achevé, dix longues années devaient s'ajouter à n6trë pénitence. La
même émuée 1767 vit mourir notre cèmm^oldatit chi fort; fi»on succeôseiïf pj^v d'abord vouloir ikftis traiter avec |)1q0 d'iitjmanité ; tnâis bientôt il oufvrit sorf cœur à Tavârice, Èe mit à spéculer sûr la modique soniîne assignée à notre entretien, et nouô^ fournit amfde matière de patience. L'afi 1760, nos confrères partis pour l'Italie furent remplacés par vingt atitreë Jésuites qui jusqu'alors avaient été renfermés dans les caves du palais du duc d'Aveii'a.
» Nous arrivârùes amsi k la terriWe époque de 1773, qui vint nous apf^rendre que tout ce que nous avions souffert jusque là n'éfait rien en comparaison des douleurs que les desseins impénétrables de la Providence nous réservaient ; c'était la lie du caliccy oh ! qu'elle était amère \ ! Au commencement de septembre , le marquis de Pombal vint à Oéiras, éloigné d'un mille de la tour de Saint-Julien, et nous envoya son auditeur pour nous intimer la suppression de la Compajgnie. Par un raffinement de cruauté^ et pour le seul plaisir de nous tourmenter dans la partie qu'ils savaient bien nous élre la plus sensible , nos bourreaux mirent la plus grande solennité dans cet acte barbare par sa nature. D'après les ordres de Pombal, on nous rassembla à l'étitrée des cachots, et, aprèsnous avoir fait subir la lecture de ce décret si dur dans Ses formes et si désespérant dans son fond, on nous arracha les lambeaux de l'habit de la Compagnie qtd nous restaient sur le dos, et, en présence de deux compagnies de soldats et d'une populace nombreuse (Jui applaudissait à notre profonde humiliation, on nous revêtit d'une espèce de cilicé ou de sarrau composé de plusieurs morceaux de difiérentes' couleurs, afin d'ajouter à notre confusion par le ridicule et l'indécence de l'habit qu'on
substituait à celui de notre Com|)agme. 0 mon Père !! je n*ai pas de paroles à ajouter à ce récit. Une langue ' humaine ne saurait rendre les sentiments qui déchiraient nos cœurs ; votre cœur les a tous éprouvés, il est seul capable de les comprendre. Dieu seul connaît les larmes, les soupirs et surtout la consternation mortelle dont nos catacombes furent témoins.
» Nos bourreaux jouissaient d'un spectacle si cher à leurs cœurs ; comme des tigres acharnés à leur proie, ils en savouraient les délices et buvaient goutte à goutte le sang de leurs victimes. Insultant à notre douleur, ils nous la reprochaient et, nous en faisant un crime, ils nous racontaient avec un triomphe affecté les réjouissances publiques célébrées dans tout Punivers, les Te Deum chantés dans toutes les églises, et le Saint-Sacrement exposé partout pendant trois jours en action de grâces de l'extinction de la Compagnie. Puis, comme s'ils avaient eu le droit de commander aux affections de nos âmes, ils nous disaient : que la destruction de la Compagnie étant la volonté de Sa Majesté, notre douleur était une révolte contre l'Etat et contre le roi, et qu'au lieu de pleurer, nous étions obligés de nous réjouir avec tous les bons citoyens ! Les barbares ! ! que Dieu le leur pardonne ! Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans l'histoire de tous les tyrans du monde un trait de cruauté comparable à celui-là !..
>) Tout le monde s'attendait que la publication du Bref de la suppression de la Compagnie allait ouvrir nos prisons pour nous donner une pleine liberté ou au moins un exil. Il n'en fut rien ; nous portions encore assez de traits de notre mère, pour attirer sur nous, même après sa mort, les cruautés du persécuteui^. Néanmoins notre
captivité fut un peu adoucie ; une faveur bien grande nous fut accordée, la permission de recevoir régulièrement tous les mois la sainte Eucharistie ; jusque là nous avions été déclarés excommuniés et traités comme tels au nom de la religion ; le bonheur de participer au pain des anges nous consola pleinement et nous donna la force de supporter avec joie les épreuves de tous les jours. Nous approchions de l'année 1777; nous avions passé dans ces catacombes seize années, pendant lesquelles trente-cinq de nos confrères étaient morts; de ce nombre onze étaient de notre province malabare, savoir les PP. Jos. Pedemonte, Jos. dos Santos, Fr. Mourci, Ehl Diaz, Jean Figueredo, Em. da Sylva, Ant. Rodriguez, Jean Ignace, Eus. de Mathos , Jean Franco, Fr. d'Albuquerque. Une circonstance digne de remarque, c'est que durant les dix-huit années de notre captivité jamîds un agent du gouvernement ne se présenta à nous pour nous interroger, nous examiner, ou nous dire la cause de notre incarcération ; il s'agissait si peu de raison et de justice, que la haine et l'iniquité ne prirent pas même la peine de se couvrir sous le manteau de ces formahtés extérieures.
» Enfin l'année 1777 vint mettre un terme à nos souffrances; le roi Joseph !«»* fut cité au tribunal de celui qui juge les justices (Dieu ait pitié de son âme!). La reine qui lui a succédé n'eut rien de plus empressé que de satisfaire aux droits de l'humanité et de la justice ; les prisons s'ouvrirent, les entrailles de la terre rendirent leurs morts, et nous participâmes à cette espèce de résurrection générale. Nous étions encore au nombre de quarante-cinq jésuites dans notre catacombe. Après tant d'années écoulées dansées profondes ténèbres
et sous une atmosphère de plomb^ il faUut môUiplier les précautions^ et ménager une transition lente tt graduée, pour éïiter les danger» d'un passage subil; la lumière nous eût a/veuglés , . Tair Utoe nous^ eâl
étouffés. : v: : :- ;- .
» Je ne cherch^ai pas à vous peindre le# iraD8pori$ de joie qui éclatèrent dans tout le Portugal en Toyasl rendues à la vie huit iou neuf c&nis personnes, reste d'environ neuf mille, que le ministre avait gavées à l'Etat et particulièrement aux familles les {dus distin-» guées du royaume. Mais surtout comment vous exprimer notre bonheur lorsqu'après dix-huit ans de la {dus cruelle privation, il nous Sut donné enfin d'of&ir à l'autel du Dieu vivant le divin sacrifice de j^ropitiation ! Après avoir passé quelques jours dans la ville de Lisbonne pour reprendre un peu de forces^ je m'eml^arquai le 17 juillet 1777 avec sept Pères allemands et cinq italiens pour la ville de.Gnêaes> où nous trouvantes vingt de nos anciens confrères réunis dai^s le noviciat 4a Cdri-* gnan et plusieurs aut^içs 4iipçrsés dan$ la ville et dans ses environs ; i^ pous reçurent tpui avec une bonté et une tendre amitié q^i pous prouvèrent qu'en aipprimant laCompagoie on n'avait pju éteindra dans le co&ur de ses enfants l$i fîhari té toute céleste qui en était l'âme et le caractère distinctif . — • »
Le P. Fr. FiUppi continue sa longue letjr/e, e» répondant à toutes les questions du P. Lichetta; il entre dan» des détails très4ntére^ants sur les événements du jour, sur les intrigues passées, les craintes et les espérances de l'avenir, etc.j mais toutes ces considérations nous entraîneraient loin de notre sujet ; d'ailleurs, ce que la prudence nous permettra do reproduira ici se trouve déjà
consigné dans les duvfages qui ont traité cette partie de Phistoire.
Pour compléter^ autant qu'il est en nous» les notions que la lettre du P. Lichetta nous donne sur l'état des missions et sur les missionnaires de l'Inde au moment de la suppression de la Compagnie de Jésus, nous cite- FODft ici le témoignage de ceux qui connurent ces, hommes apostoliques et vécuren t ayiec eux.
Commençons par tFaQS(»*ire le tableau de la mission du (kmate, tel que nous le trouvons dans le catalogue de 1757.
PÈRES. fn^iaxf, Ags. Tnfi 4e llis>toii.
Louis Lavaure, sùp' gén.. France, 87 ans. 16 ans.
Jard. Champagne, 41 3
{fogoYicary Toulouse, 65 31
Jacques de Seigner — 61 35
i)enis Aujolet — 48 13
Jiauf^at Qœurdou^ Frani;^, 66 23
JEgide jSincère —
Claude du Choîsel . . ..... — 40 17
François Le Caiiais. ..... Touloufe; 63 24
Jean-Baptiste du Clioisel. . FraAce, 35 16
Julien Riqùèur: — 30
Michel Artaud Toulouse, 50 15
Jçan de Suint-Ëstevan. . . . . France, 38 3
Dominique Aubert Rome, 79 55
Antoine de Gibeaumé. . . . Champagne. 41 5
Hyacinthe de yontjustip.. Lyon, 49 17
Jean-Baptiste Martin Toulouse, 51 1.9
Jean-Baptiste Trcmbloy . . . 60 25
Jean Combez..... 36 5
Louis Costa Aquitaine, 47 16 .
Nicolas Materne 41 4
Antoine Mosac Toulouse, 53 21
, JosçphjMaory...... •— 60 5
racolas Posse vin France, 54 16
Stanislas Boudier — 71 40
Jean Périgaud ; >- 39 1
François Broquet. — 39 4
Jêan-Baptiste (iuirbaldy. . , Toulouse, 33 i
Jean*Baptiste Autbenac .. AquUâiae, 32 i
Ce qui nous frappe à la lecture de ce catalogue, c'est que, dans la colonne où est indiqué l'état de la santé de chaque sujet, sur ces vingt-neuf missionnaires vingt portent l'indication santé robustey vires ftrmœ ; cinq seulement, santé faibky vires débiles ; les autres, santé médiocre.
Depuis l'année 1557 jusqu'à la suppression de la Compagnie plusieurs nouveaux missionnaires étaient arrivés dans rinde. De ce nombre sont les PP. Ansaldo, Arnoud, Busson, Fabry, Manenti, Garroffalo, Baignoux et Xavier d'Andréa.
M. l'abbé Perrin, attaché pendant quelque temps à la Congrégation des Missions-Etrangères, fut du nombre des missionnaires qui arrivèrent à Pondichéry pour remplacer les Pères de la Compagnie de Jésus, et vécut avec eux pendant plusieurs années. Il en parle assez longuement dans un ouvrage qu'il publia à son retour en France, sous le titre de Voyage dansVIndostan. Nous reproduisons ici son témoignage avec d'autant plus de plaisir, qu'en faisant connaître ces hommes contre lesquels se déchaînèrent tant de haines, il ofEre un exemple, peu commun de son temps, de modération, de sagesse et de justice dans l'appréciation de la fameuse question des rites malabares.
c( Je donne le défi au plus hardi détracteur de la vérité, de prouver que la Compagnie de Jésus ait eu jamais à rougir des mœurs d'aucun de ceux qui cultivèrent la mission malabare, soit à Pondichéry, soit dans l'intérieur des terres. Tous étaient formés des mains mêmes de la vertu, et ils l'inspiraient autant par leur conduite que par leurs prédicfUions. Les Pères jésuites sont les seuls missionnaires avec lesquels j'aie vécu dans l'Indostan :
ils fureut les seuls que je connusse assez pour pouvoir les apprécier, et leur rendre témoignage. Au reste, on ne doit pas soupçonner»^ que j'en dirai d'avantageux : je n'ai jamais itppartenu à leur coorps, qui n'existait déjà plus lorsque la Providence me mit dans l'heureuse nécessité d'entretenir des relations avec plusieurs de seik^ciens membres, j'étais agrégé à une association de prêtres séculiers qui avaient eu des débats très-longs et très-vifs avec ces Pères , et qui auraient pu être regardés comme leurs ennemis, si des chrétiens étaient capables d'en avoir. Mais je leur dois cette justice, aux uns et aux autres, d'assurer que, malgré leurs débats» ils se sont toujours témoigné de l'estime et de la considération.
» J'avoue néanmoins* que je suis pénétré d'estime et de recQnnaissance pour les respectables Pères de la société, avec lesquels j'ai passé les plus belles années de ma vie; qu'il est heureux pour moi que je ne le^ aie connus que sous les rapports les plus avantageux, car je ne vaincrais pas ma répugnance au point de faire connaître leurs torts, s'ils m'en eussent laissé apercevoir. Je ne me dissimulerai pas cependant qu'on leur a reproché de n'être pas très-exacts observateurs des diplômes pontificaux, relativement aux rites malabares : on a dit qu'ils tergiversaient, qu'ils prenaient des biais, qu'ils se permettaient des interprétations qui semblaient trop forcées. Je ne veux pas décider ici qui avait raison, d'eux ou de leurs adversaires, mais j'inviterai le lecteur à faire attention au but que se proposaient les Jésuites, et aux circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Ils voyaient qu'il était impossible de prétendre conserver les chrétiens, et en former de nouveaux, à moins d'adoucir» le IV, 31
plus possible, les dispositions Irès-rigoureuses des res- (îrits de Rome, ils n^onl jamais pensé qu^il né fallôit pas obéir aux ordres des Souverains Pontifes, mais qu'il lallail agir comme Pauràient fait les Souverains Pontifes euxmêmes, s'ils avaient été sur les lieUx. Ils otll épulsé tous leurs moyefiS pour ne pas être forcés de quitter dès enfants que le zèle leur rendait chers; et nouS .Verrons bientôt coitibiéti Ce zèle était pur et déântéreàsé, par le tableau d€s privations de toute espèce auiquélles se condâmîiaient ces hommes si dighes de respect.
» Mais leurs adversaires élaient-ilé blâmables dé né pas voir comme eux et Ah juger qu'ils corrompaient là pureté de la foi et de la morale t Je ne Condamné pas non plus ceux-ci; leurs vues étaient bonnes sans doiité : ils disaient avec P Apôtre, qu'il î?est jamais permis de faire un mal, sous prétexte qu'il doit èti réstillçr tin grand bien. Ce principe était incontestable, et lèS Jésuites étaient trop théologiens pour llgnorër, et trop droits poiir ne pas en convenir; msds il restait à savoir sî l*àpplication du principe était jmté : c'était là fêtât dé k question. Or, qui pouvait mieut la décider que Ceux qu'elle concernait, qui l'avaient étudiée âtVéc plus de soin, qui s^'en entretenaient chaque jour, qui. la méditaient à toutes les heures au pied de leur crucifix? Il était très-iaisé aux adversaires deë Jésuites dé Mâmér, de condamner, d'anathématisér : ils û'étaietit paâ chargés de l'œuvre; les iilcîonvéîiieUls d'Une décision trop rîgbu- .reuse ne changeaient rien à leur état. Tràtiqttfîles au fond d'un cabmet, à table, à la promenade, ou dâUS Une sôèiété, leurs jours eussent coulé aussi agréâblemeût, lors même que tous les chrétiens aûraietit apostasie, ou que la mission aurait été détruite.
» Cet aperçu seul doit déterminer les hoiïltttes sâgés à suspendre au moins leuf jugement sur ces matières contestées ; car s^il était permit de nourrir des préventions, et de juger diaprés elles, combien ne Seraient-elles pas favorables aux Jésuites ! On dirait : « Est-il probable que des hommes studieux et appliqués, des hommes à talents, à grandes vues ; des hommes qui, sans sor^ tir de leur maison, trouvaient des faisceaux de lumière, aient dû recevoir la leçon de la part de gens à connaissances fort circonscrites et à faibles talents; de gens encore qui savaient à peine bégayer quelques mots des idiomes, dont la pleine et entière connaissance étcut requise, ainsi que celle de l'origine dès rites et des usages, pour pouvoir prononce^? » On iaijouterait : aï)oit-on aisément supposer que des hommes, qui, en demeurant en Europe, se seraient acquis la plus haute considération, par leur facilité à saisir, à enseigner toutes les sciences, à conduire toutes sortes d'affaires, aient soUiclte comme une grâce de pouvoir renoncer à toutes leurs ^i^rances, de pouvoir quitter tout ce qu'ails avaiei^t aé cher^ sacrifier loutes leurs habitudes, pour aller mourir au milieu des peuplades de i'Indostan, après avoir parcouru la carrière des vertus les plus pénibles; et toul cela, afin de corrompre la foi chrétienne qu'ils se chargeaient d'^étendre jusqu'aux pôles du monde, ou afiti d'altérer h morale qu'ils pratiquaient eux-mêmes avec la plus ^ande sévérité? S'il y eût jamais d^hypothèses absurdes, ne sont-ce pas celles-ci? »
» J'avoue que j'ai examine les Jésuites de flndostan avec les yeux de la critique, et pèuVêtre de la malignitéé Je me défiais d'eux avant de les connaître ; mais leur vertu a vaincu et anéanti mes préjugés, le bandeau de
Perreur est tombé de mes yeux. J'ai vu en €ux des hommes qui savaient allier les degrés les plus sublimes d'oraison avec la vie la plus active, la plus continuellement occupée; des hommes d'un détachement parfait, et d'une mortification qui aurait effrayé les plus fervents anachorètes, se refusant jusqu'au rigoureux nécessaire, pendant qu'ils épuisaient leurs forces dans les travaux pénibles de l'apostolat : patients dans les peines, humbles^ malgré la considération dont ils jouissaient, et les succès qui accompagnaient leur ministère j brûlant d'un zèle toujours prudent, toujours sage, et qui ne se ralentissait jamais. Non, on ne les voyait gais et satisfaits, que lorsqu'après avoir employé les journées entières à prêcher, à entendre des confessions, à discuter, et à terminer des affaires épineuses, on venait interrompre leur sommeil pour les faire courir à une ou deux lieues au secours de quelque moribond. Je ne crains pas de le dire : c'étaient des ouvriers inconfusibles et infatigables; mais si je leurs rends ce témoignage avec plaisir, je suis cependant forcé de tenir ce langage, car l'Inde entière élèverait la voix et me convaincrait d'imposture, si je parlais autrement.
» Les mœurs des Jésuites étaient tellement respectées dans rindostan, par ceux même qui étaient le plus débauchés, que tous avaient à la bouche ce proverbe : k Si quelqu'un est obligé de s'absenter de sa maison, et d'y laisser sa femme et son argent, qu'il dépose sa bourse chez les capucins, et qu'il confie sa femme aux Jésuites.»
» Mais afin de comprendre combien cette innocence de mœurs est admirable, il faut se souvenir que ces Pères ont été semés, depuis trois siècles, sur toute la surface du paySy qu'ils ont été séparés les uns des autres par
des espaces immenses, qu'ils étaient libres de faire tout ce qu'ils auraient voulu sans que personne se fût présenté pour contrarier leurs inclinations. En outre, les passions triomphaient de temps à autre dans leur voisinage. Ah! combien de fois les fidèles alarmés, et presque séduits , n'ont pas eu plutôt porté leurs yeux sur ces anges terrestres, qu'ils ont senti renaître dans leurs âmes l'amour pour la vertu !
» Je pense que mes lecteurs trouveront bon que je joigne à ce tableau général quelques traits particuliers propres à honorer la mémoire de plusieurs Jésuites qui sont morts depuis mon arrivée dans l'Indostan. Si l'ÉgUse consacre un jour dans ses fastes les vertus de quelques-uns d'eux, ce que je vais dire servira à leur éloge.
r> Le P. Busson , âgé de quarante-cinq ans, lorsque je le vis pour la première fois, était si pénitent, qu'il ne prenait pas d'autre repos pendant la nuit que celui que la nature lui dérebait ; mais afin qu'elle n'eût pas tout l'avantage, il se tenait debout, appuyé contre un mur, et passait les nuits à prier dans cette posture gênante, ou prosterné sur le marchepied de l'autel de son église. II ne se nourrissait que de pain trempé dans l'eau, et de quelques herbes amères et sans assaisonnement ; et malgré un genre de vie aussi austère, ce saint missionnaire travaillait continuellement sans jamais se permettre de récréation. Seul il gouvernait un collège, administrait une chrétienté fort nombreuse, donnant tous les jours un certain temps au travail des mains, et aidait encore tous ses confrères, en se chargeant de ce qu'il y avait de plus pénible et de plus rebutant dans le ministère. Quoique couvert de plaies et d'ulcères, il semblait être impassible : toujoiurs doux, calme, et d'une gaîté modeste, il atti-
rail les pécheurs par un air d'iqtérêt qui les lui attachait saiis retour. Doué d'une charité lâve et compatissante, il épiait sur lui-m^me les crimes des autres, afin de ne pas rebuter leur faiblesse. Digne copie du plus parfait modèle, il fut obéissant jusqu'à la mort. Il était à Oulgar^ , peuplade indienne éloignée d'une lieue de Pondichéry, lorsqu'il tomba malade. Il eut grand soin de défendre à ses élèves d'avertir ses confrères dç son état, par la crainte qu'ion ne liû procurât des soulagements qu'il croyait incompatibles avec l'esprit de pénitence. Il était donc étendu sur le carr^mu, dans un corridor, abandonné dci toute la terr^, et sans autre soulagement que quelques gouttes d'eau qu'il avalait pour tempérer $a fièi?re.
n Cependant les él^ea du collège eurent des alarmes sur son état et résolurent de ne plus re^eeter sa défense. Us firent prévenir l'évéque , wpérieur de la mission, qui envoya aussitôt son palanquin pour transport^ le malade en ville. Ce vertueu]^ prêtre n^e\$t pas plutôt entendu l'ordre d^ fie rendre à Pondiohéryi qu'il recueillit le peu de forces qui lui restaient encore pour tei sacrifier à l'ebéissance; m^s pénétré d'horreur jusqu'au dernier n}oment.pour tout ce qui pouvait adnucir l'amertume de ^m waux, il voulut faire le voyage à pied. U arriva, il alla reniereier l'évêqu^ a^ee un ton de poUtease qu'il avait eu tonte la vie. Le pr^at, l'ayant enyiwgé, fut effirayé de la
pftlew mortelle qui «ouvrait son 'viaiee, et lui dit de se coucher promptem^t, pour recevoir lei derniers secours de l'Église» On l'administra en el^t sur-4e-champ ^ mais à peine eutril reçu les derniers sacrement^ , qu'il se leva et alla expirer au pied d'un crucifix.
V On treuva sur son cçrps un rude cilice qu'il n'avait
pas quitté, dit-on, depuis quinze ans qu'il était arrivé dans ripde ; et nous apprîmes de ses disciples plusieurs autres particularités édifiantes, qui nous persuadèrent que nous n'avions pas connu la moitié de ses vertus. Au surplus, la plupart de ses confrères imitaient son hérols-» me, chacun selon ses forces et l'étendue des grâces que le Ciel lui accordait.
» Le P. Ansaldo, natif de Sicile, était encore un autre modèle de toutes Içs vertus chrétiennes, religieuses et appi5toli(jues. C'était un homme d'un génie profond, ayant une âme sublime et une tête parfaitement organisée. Content d'opérer le bien, il en abandonnait volonr tiers la gloire aux autres. Doué d'un jugement très-droit, il ne disputait pas contre les mauvaises réflexions qu'on pouvait lui faire : et peut-être que la plus difficile des vertus qu'il a pratiquées, c'a été de ne pas se prévaloir de ses talents, et de souffiîr modestement qu'on ne pensât pas toujours comme lui, quoiqu'il pensât toujours bien. Il était dur à lui-même et incapable de se ménager par l'amour de la vie ou des commodités. S'il priait, c'était d£^ns la postijf e la plus gênante ; s'il prenait des aliments, c'était tout ce qu'il y avait de niQins bon, et néanmoins c'était sans affectation ni singularité; s'il se récréait, c'était en travaillant des mains ; s'il parlait, c'était pour dire aux autres des choses agréa]3les , ou pour les instruire, sans qu'ils s'en doutassent; s'il prenait du repos, c'était appuyé sur son confessionnal, ou assis sur une chaise. Il faisait une retraite de dix jours tous les ans , et elle consistait h demeurer tout ce temps assis devant son bureau, les yeux sans cesse attachés sur un crucifix.
» Il faisait autant d'ouvragequ'auraient pu en faire six
autres missionnakes. 11 entendait les confessiofus depuis cinq heures du matin jusqu'à dix toiis les jours. Il dirigeait une communauté de Carmélites du pays; il avait établi plusieurs filatures de coton où une jeunesse nombreuse travaillait sous les ordres d'excellentes knattre^es. Le P. Ansaldo faisait le catéchisme dans ces établissements, y réglait la police, et pourvoyait à tous les besoins. Il était en outre chai*gé de l'administration de la moitié de la ville de Pondichéry ; et lorsqu'il avait quelques instants libres, il les employait à composer, à étudier les hautes sciences ou à en donner des leçons, à apprendre de nouvelles langues, ou à former quelque nouveau projet de piété.
» Il était né avec des passions fort vives. La colère et le ressentiment devaient former naturellement son caractère ; mais il avait tellement travaillé sur lui-même, que rien n'était capable de l'émouvoir : il ne savait qu'aimer. Cependant son amitié ainsi que toutes ses autres affections étaient commandées par sa religion et sa piété. .
» Le P. Baignouï, ch^gé seul des districts de Puneïpondi, Kerveïpondi et Atipakam, était encore un saint d'une austérité incroyable. Il ne vivait que de racines et de feuilles d'arbres; il voyageait toujours à pied, et à la plus grande ardeur du soleil ; il ne prenait que quelques heures de sommeil; encore avait-il soin en se couchant de se garrotter avec une cqrde de manière que son corps formait un denû-cercle , afin qu'il n'y eût pas un moment dans sa' vie qui ne fût consacré à la pénitence. '
» Tels étaient tes estimables missionnaires que l'Indosiau se glorifiait de posséBcr : tels étaient ces homme»
qu^on a noircis d'une manière atroce, et que des religieux, qui n'étaient pas d'ailleurs sans mérite, dénonçaient au public comme excommuniés.Ces Jésuites français avaient à leur tête, jusqu'à l'époque où l'évêque de Tabraka prit possession de cette mission au nom de ses confrères, ils avaient, dis-je, pour supérieur le P. Mozac, vieillard octogénaire, qui avait blanchi sous le faix du ministère apostolique, qu'il avait exercé pendant quarante ans. Il abdiqua sa place avec la simplicité d'un enfant, lorsqu'il vit paraître son successeur. Depuis cette époque, il ne se livra plus qu'à la prière et aux exercices de la vie intérieure. Il mourut bientôt après de la mort des justes, regretté par tous ses anciens et nouveaux confrères, à qui il laissait pour héritage le souvenir de ses vertus.
» Je ne prétends pas avoir épuisé la matière , je n'ai voulu que crayonner le portrait des missionnaires que j'ai trouvés dans l'Inde ; mais j'en ai dit assez pour édifier les fidèles et montrer aux impies qui calomnient sans cesse le sacerdoce, qu'ils ne connaissent que dans quelques ministres qui le déshonorent par leur conduite, qu'il y a encore des prêtres dignes de ce nom, et dont le mérite échappe à ces hommes qui n'en voient que dans leurs sociétés profanes et dans leurs parties de plaisir.
» Je ne désire pas que la Providence envoie dans l'Indostan des thaumaturges^ ni des prêtres à talents éclatants; mais je forme les vœux les plus sincères pour que les missionnaires qui seront appelés à cultiver cette chrétienté, ne dégénèrent jamais des Jésuites qui les précédèrent ; qu'ils aient le même zèle, le même esprit de mortification ; que leur conduite soit aussi pure et aussi
irréprochable que le fut celle de ses anciens apôtres : on pourra alors assurer que les meilleurs prêtres sout ceux de l'Iudostan.
» Après avoir balancé quelque temps ai je devais faire mention des deux traits suivants, j^ai jugé qu'ils étaient trop beaux pour être omis.
» J'avais desservi un Jésuite auprès du supérieur, et je croyais qu'il n'était pas propre h l'œuvre de cette mission qui venait de nous être confiée. Le supérieur, convaincu que les raisons que je faisais valoir étaiei^t bonnes, ordonna à ce Père de §e retirer, ou de se di^po^r h s'embarquer au plus tôt, (Jelui-ci très-Qffligé de recevoir un ordre ^ussi désagréable, et ignorant que j'en étais la cause, viiit me supplier, la larme à l'œil| d'interposer mes bons offices en sa faveur. Je le tirai aussitôt de son erreur, en lui avouant francbeipent que c'était d'après mes pressâtes sollicitations qu'o4 le renvoyait, Cependant toucbé de sq peine , et encours^é par les promesse& qu'il me fit d'améUorer la métbode de son zèle, je paillai pour liii et j'obtins sans peine qu'il demeurât. Peu de teipps après cette aventure, des circonstances impérieuses m'obligèrent moi-niême à demander mon retour en Europe. Personne n'en fut aussi sensiblement ctffligé que ce ^on Père : il fit toqs ses efforts pour n^e retenir, en atténuant h mes yeux les motifs de ce départ ; mais voyant que mon parti était pris iavariablement, il me pria de me charger d'une lettre au Grand-Caire : je pris la lettre, et, lorsque je fus arrivé dans cette ville, je la remis à celui à qui elle était adressée. Celui-ci me la renvoya ouverte avec une somme d'argent a?sez considérable, qu'il m'invitait à ne pas refuser. Je lus la lettre qui avait donné lieu à ce don que m'offrait un iqecomu. Je lai^ à penser
combien ma surprise fut grande, lorsque je vis ces mots du Jésuite indieu à son md : << Vox4s recevrez celle-ci de la main de notre meilleur ami; son départ nous laisse dans le deuil : faites donc tous vos efforts pour le déter-r miner à ne pas passer outra et à- revenir par le même vaisseau ; et si vous oe pouvez rien gagner sur son esprit, donneaî-lui tous les secours qui dépendront de vous, pour lui rendre le voyage plus commode. » On ne ^e vçngea jamais d'une manière plus noble de celui qu'on a le droit de regarder comme son ennemi.
y> L'autre trait, sans avoir le mérite du premier, est un modèle de délicatesse et de générosité.
» he P. de Gibeaumé, vieillard de soixante-quatorze an$ii> accablé des infirmités que lui avait procurées un loug apostol£^t, et qui malgré toutes ses souffrances avait conservé l'enjouement du plus hoiureux caractère, me voyant sur le point de partir, me prit à part, et me dit d'un air mystérieux : <( Puisque vous nous quittez, et qu'il y a apparence que ce sera pour longtemps, je vous prie de me rendre un service qui dépend de vous : ne me demandai^ pas ce que c'est ; il suffit que vous sachiez que je ne veux rien que de possible et de permis. » Je lui engî^geai ma parole d'honnem: que je ferais ce qu'il désirait, trop heureux de pouvoir lui être utile de quelque manière que ce fût. n Fort bien, ajouta-t-il, vous voilà pris; j'ai votre parole. Je veux donc et j'exige que vous acceptiez la moitié de mon petit trésor. » Il ouvre aussitôt sa cassette et partage, de frère à frère, tout ce qu'elle contenait. Il n'est pas permis d'oublier de tels hommes, et de ne pas croire ^ leups vertus. »
Ce témoignage, rendu aux .missionaairea4e la Compagnie de Jésus par M. l'abbé Perrin, v^omsi été souvent