‹ La mission française du sud de l'AfriqueChapitre 10 sur 33 · LE FLEUVE ORANGE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE ORANGE

plus large. » Il entra le premier dans l’eau, et bientôt les chevaux perdirent pied. Il n’avait pas encore fait la moitié de la traversée, de sorte que je m’attendais à être bien trempé ; mais, juste à ce moment, il atteignit un fond plus élevé et passa facilement. Je me dirigeai vers ce point particulier, et comme mon cheval était plus grand que le sien, je pus opérer ma traversée sain et sauf, sans seulement avoir les pieds mouillés. C’est ainsi que je fis mon entrée au Lessouto. Quelques instants après, de gros nuages noirs parurent et la pluie se mit à tomber.

Nous arrivons auprès de la chaumière d’un évangéliste et le trouvons à l’ouvrage dans son champ. Je descends de cheval et tiens ma première réunion de prières dans le Lessouto, puis je reprends ma monture et, après une heure de cheval suivie d’une escalade rapide faite à pied, nous arrivons au haut de la montagne au bas de laquelle se trouve Béthesda et le Lessouto proprement dit ; la vue que l’on découvre de là est extrêmement belle. Le paysage du Lessouto est très-remarquable, les montagnes y ont des formes tout à fait particulières et variées, mais le Créateur a jeté sur toute la contrée une si grande harmonie

qu’on se croirait dans une terre enchantée. Pendant tout le temps qu’a duré mon voyage, ce sentiment ne s’est pas amoindri en moi.

En arrivant près de la station missionnaire, je fus frappé de l’apparence solide de ses constructions. La maison — chose rare au Lessouto — était entourée d’un mur bien bâti ; elle a été élevée, ainsi que l’église, par M. Gossellin. C’est lui et M. Schrumpf qui ont les premiers habité cette station. En considérant ces travaux entrepris pour l’amour du Christ, et en pensant à tout ce qu’un seul homme a pu faire pour les pauvres peuples ignorants de l’Afrique, je compris que ces constructions étaient devenues de véritables monuments à la mémoire du digne Français qui a quitté la vie en ce lieu, après l’avoir toute consacrée à l’œuvre du Seigneur.

M. Cochet qui a été missionnaire en Afrique pendant trentersix ans me souhaita une cordiale bienvenue. J’éprouvais certainement une sorte de timidité en me trouvant en présence d’un homme qui aurait pu être mon père; mais sa douceur et sa bonté me mirent bientôt à l’aise et son humilité fit sur moi une profonde impression. Sa femme est Écossaise et n’a point oublié

BÉTHESDA.

la mère-patrie. L’une de ses filles était venue d’Angleterre avec moi, de sorte qu’il nous semblait être de vieilles connaissances. J’eus beaucoup de plaisir à causer avec M. Cochet qui a servi sous les drapeaux dans sa jeunesse. Nous décidons qu’il y aura des services religieux pendant les trois jours qui suivront (28 à 30 novembre), et M. Cochet s’offre comme interprète. Il s’acquitte de sa tâche avec la plus grande patience et je m’efforce de communiquer par lui, aux indigènes, quelque chose des insondables richesses de la grâce que le Seigneur m’a. fait connaître. Jamais je n’ai plus joui de la prédication de la parole de Dieu que dans cette Église. Le premier jour, je parlai sur le miracle de Béthesda ; le second jour, le jour du Seigneur (c’est le nom que j’aime à lui donner), je parlai dans la matinée sur Hébr. xi, 7, la foi de Noé qui fut averti des choses qu'on ne voyait point encore, et, dans l’après-midi, je pris pour sujet l’exemple du Seigneur Jésus qui, à cause de la joie qui lui était proposée , souffrit la croix , méprisant l’ignominie. Le troisième jour, le Saint-Esprit nous fut vraiment accordé du ciel. Quelle magnifique doctrine que celle du Saint-Esprit ! C’est bien lui qui est la

puissance de la véritable Église. Dieu, le Saint-Esprit, demeure véritablement en chaque croyant et lui communique le don du salut. Ceux-là seuls qui ont éprouvé la réalité de ces choses ont le droit d’en parler.

Pendant les réunions complémentaires que nous tînmes chaque jour, le Seigneur me donna la pleine assurance que c’était bien Lui qui m’avait envoyé ici et que je n’avais parlé que par son ordre. Le lundi, j’accordai un peu de détente à mon esprit en faisant de la maçonnerie. Le courrier d’Angletêrre vint m’interrompre ; l’une des lettres qu’il m’apportait était d’un vieux frère d’armes qui m’annonçait sa conversion. Bien que je reconnusse l’écriture, je ne pouvais en croire mes yeux; cette nouvelle remplit mon âme de joie et fortifia ma foi. D’autres lettres venues du Canada et d’Angleterre, en me donnant l’assurance que l’on priait pour moi, m’encourageaient à poursuivre mon oeuvre en Afrique.

Le dimanche, dans l’après-midi, je sortis avec M. Cochet et ensemble nous allâmes visiter le tertre sous lequel repose le corps de Constant Gossellin. C’est toujours solennel, pour un esprit sérieux, que

BÉTHESD A.

de considérer un pareil lieu. Quelle est importante notre courte vie ici-bas! Que de bien, que de mal un homme peut faire pendant son existence! Qui aurait pu faire davantage pour l’humanité que ce Français héroïque, courageux et humble, dont le corps sommeille ici! Mes sentiments étaient trop profonds pour pouvoir s’exprimer, mais j’élevai mon cœur vers Dieu pour lui demander de m’accorder la grâce de lui être fidèle comme Gossellin l’avait été. Il ne s’était pas marié et avait longtemps vécu seul dans sa station, n’ayant pour compagnons que de pauvres Africains dont il était le père et le frère. Mais sa foi ne défaillit jamais et ses lettres témoignent d’une confiance enfantine en Dieu ; c’était le secret de son courage et de sa paix. Le docteur Casalis écrivait en France ce qui suit sur la mort de ce fidèle serviteur :

« Avec mes chers collègues, Maeder et Ellen- » berger, j’eus le privilège de fermer les yeux à ce

» noble vieillard Ah! qu’elle était belle, qu’elle

». était douce cette mort ! Pas de luttes, pas d’efforts » pour traverser le Jourdain! Un grand nombre de » frères bassoutos étaient présents à ce moment so-

» lennel, et ceux qui n’y avaient pas assisté ont tenu à » venir voir encore une fois la figure de leur père

» Gossellin Au milieu du jardin de la station se

» trouve un petit massif de seringats, à l’ombre des- » quels nous avons fait creuser la dernière demeure » de celui qui avait élevé, de ses propres mains, , tous » les bâtiments de la station, et planté probablement » aussi la plupart des arbres qui entourent son tom- » beau. Gossellin repose à l’ombre de ses œuvres, » mais combien plus belles, combien plus glorieuses » celles qui l’ont suivi dans le séjour où son âme jouit » de la présence de son Sauveur !

» La carrière missionnaire de notre frère défunt a » été longue ; il a passé quarante ans, moins quelques ». semaines, au sud de l’Afrique. Il a contribué à la ». fondation de presque toutes nos anciennes stations ; » mais, depuis nombre d’années, il avait comme pris » racine à Béthesda, car rien n’a pu lui faire aban- » donner définitivement ce poste, auquel il est resté » fidèle, malgré les circonstances les plus adverses » et les dures conséquences de la dernière guerre » avec les Boers. Et cependant, qu’elle était mono- » tone, qu’elle était solitaire la vie qu’y menait

BÉTHESD A.

» M. Gossellin !.... Ses journées se passaient d’une » manière très-uniforme, car ses occupations étaient » fort peu variées, ses forces physiques ne lui per- » mettant plus d’entreprendre de grands travaux. » Il conversait longuement avec les natifs et, pour » cela, il allait s’asseoir volontiers sur la place du » village; il lisait beaucoup dans sa grande Bible du » jubilé, constamment ouverte sur sa petite table, et » se plaisait à jeter, de temps en temps, autour de lui, » le coup d’œil du maître qui seul fait prospérer les » travaux domestiques. Depuis nombre d’années, il » tenait un journal où, en trois mots, il notait tout ce » qu’il avait fait pendant la journée. J’ai le privilège » de posséder ce journal et je l’ai parcouru avec

» beaucoup d’édification Permettez-moi de trans-

» crire ici deux ou trois passages glanés un peu au » hasard dans le carnet de notre ami. C’est d’abord » au moment où la guerre des Boers sévissait dans » toute sa furie et où les habitants de Béthesda » étaient dispersés de tous côtés. Gossellin décrit » l’état de son âme par ces quelques mots : « Premier » jour de l’année 1866; en quelque sorte seul dans » l’église, mais avec Dieu! Si nous n’avons pas de

» réunions de prières, celles dans le cabinet, dans le » secret du cœur ne manqueront pas ; c’est pour le » ciel que nous travaillons et non pour la terre... » « Après avoir tout fait pour rester à Béthesda, » M. Gosselin fut obligé, lui aussi, de prendre le » chemin de l’exil, et il alla se réfugier auprès de » ses amis Ellenberger. Voici ce qu’il écrivait alors : a Lundi 30, beau temps; à deux heures, les wagons » arrivent avec le reste de ce qu’on pouvait emporter » de notre chère station de Béthesda. Les chants de » Sion ont cessé pour cet endroit ; nous pleurons î » Les. cris des hiboux et les chants sauvages des » païens, semblables aux hurlements des hyènes, y re- » tentissent. Jusquesà quand, Seigneur ! Viens pren- » dre l’héritage que tu t’es acquis par ton obéissance » et tes souffrances; aie pitié de ta chère Église. » w Mardi 31. — En sortant ce matin de ma ca- » bane, je vois ma voiture brisée, n’ayant que trois » roues; la quatrième gisait à terre, bois et fer cassés. » Hélas ! les forces me manquent pour tant de travail. » Seigneur, sois mon aide en toutes choses ; donne » moi, ô mon Sauveur, d’achever ma course dans ta » paix ! »

BÉTHESDA.

« Grâce à Dieu, Gossellin revit sa chère station » de Béthesda, et put encore y glorifier le Seigneur » pendant quelques années.... Gossellin avait de- » mandé à Dieu la grâce de mourir sous le harnais. » Lorsque je lui écrivais de prendre du repos, il me » répondait qu’il ne voulait en prendre que dans » la tombe. Dieu a exaucé la prière de son ser- » viteur. Vous pourrez en juger par les passages » suivants, que je trouve dans son journal quotidien :

« Samedi 26 octobre. — Méditer pour demain sur » la nécessité de devenir de plus en plus saint, en » fuyant toutes* les œuvres du paganisme ; citer » saint Cyprien.

» Dimanche 27. — Il y avait beaucoup de monde » au service ; je me suis trouvé très-fatigué l’après- » midi ; la nuit point de repos.

» Lundi 28. — Tenu la classe ; la fatigue aug- » mente.

» Mardi 29. — Après l’instruction des catéchu- » mènes, j’ai vendu le blé provenant de la collecte, » puis je me suis couché. » Ces dernières lignes » avaient été tracées d’une main tremblante. Une )> semaine après, notre bienheureux frère était recueilli

» dans les tabernacles éternels. Comme* en une » belle soirée d’été, on voit le soleil disparaître len- » tement dans les flots de l’Océan, après avoir » parcouru sa lumineuse et bienfaisante carrière, tel » notre vénérable ami a passé de ce monde dans » le Paradis céleste, sans regrets, sans lutte, sans » douleur. C’est mardi qu’il s’est alité.

» Dans ses moments de rêvasserie, Gossellin prêchait » tout le temps, ou donnait des conseils, des direc- » tions. On peut dire qu’il est mort, parlant encore » de l’amour du Sauveur. Quelle belle et noble car- » rière que la sienne ! C’est bien lui qui a vécu de la » vie cachée avec le Christ en Dieu. Dans sa soli- » tude, à Béthesda, il a su se contenter de la com- » munion de son Sauveur. Ce fait n’a pas échappé » aux indigènes. L’un d’eux disait naïvement sur la » tombe de notre ami : « Cet homme ne s’est ja- » mais marié ; il n’avait que faire d’une femme , » car Jésus-Christ était sa compagne, jour et » nuit. »

Avant de clore le récit de cette vie laborieuse et dévouée, je veux encore citer quelques passages empruntés à la correspondance de C. Gossellin. Dans

BÉTHESD A.

une lettre que j’ai eu le privilège de lire, il fait en ces termes allusion à la fin qu’il attendait :

« Qu’il nous soit donné de regarder toujours non à la mort mais à l’éternité. Nos corps peuvent se dissoudre, et retourneront en poudre, mais Jésus-Christ les ressuscitera et nous prendra avec lui. Tous ceux qui sont morts en Christ ne sont pas perdus, ils nous ont devancés, et bientôt nous serons réunis ensemble dans cette bienheureuse éternité. »

C’est dans cette confiance qu’il a rendu l’esprit, aimé et regretté de ses frères missionnaires et de l’Église indigène qu’il avait contribué à fonder et dont il avait été le fidèle pasteur!

Deux cent dix-huit membres de l’Église et cent trois candidats au baptême représentent une partie des fruits du ministère de Gossellin, de Schrumpf et de Cochet. Celui-ci m’accompagnait lorsque j’allai visiter la tombe de Gossellin ; depuis cette époque, il l’a rejoint en la présence de Dieu et il a quitté la terre de ce même lieu qu’habitait son ami. Mais pourquoi faire allusion à cet événement au moment même où j’ai à retracer le souvenir de notre douce et intime réunion !

Ier Décembre. — Mon frère et son aimable femme se sont levés de grand matin pour déjeûner avec moi et après nous être mutuellement recommandés au Seigneur, nous nous sommes séparés. Tandis que mon cheval m'éloigne de la maison, je jette un dernier regard sur mes chers amis et je suis tout réjoui par l’aspect du groupe qui se tient devant la maison missionnaire. Depuis lors, le chef de la famille est entré dans son repos et a reçu sa récompense, mais bientôt nous nous retrouverons dans la gloire, et en attendant le fils est allé occuper le même poste et reprendre la même œuvre dams lesquels le père, par la grâce de Dieu, s’est acquis par son dévouement la considération de tous.

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