‹ La mission française du sud de l'AfriqueChapitre 28 sur 33 · DÉPART POUR LE PAYS DES BANYAIS. IÇI · texte numérisé non relu

DÉPART POUR LE PAYS DES BANYAIS. IÇI

Calédon, et là, une fois encore, nous avons prié, puis nous nous sommes séparés. »

C’est ainsi que la première mission indigène du sud de l’Afrique s’en est allée au nom du Seigneur. Des missionnaires africains étaient bien partis de Sierra-Leone pour porter l’Évangile plus loin, mais à l’exception d’Ésaïe, d’Ascer, d’Éliakim, de Jonathan et d’autres avant-coureurs bassoutos, personne n’avait encore quitté le Lessouto pour prêcher aux païens de l’intérieur les bonnes nouvelles du salut. C’était un grand fait dans l’histoire de l’Église chrétienne africaine. Au moment même où la mission partait, les nouvelles les plus encourageantes lui parvenaient des missionnaires du canton de Vaud, M. Creux, avec lequel mes lecteurs ont fait connaissance à Massitissi, et M. Berthoud que j’avais rencontré à Thabana-Morèna. Ces deux frères étaient arrivés au milieu des tribus de l’extrémité nord du Transvaal et avaient commencé à leur prêcher l’Évangile. La lettre déjà citée plus haut continuait en ces termes :

« Je viens de recevoir des nouvelles de Berthoud. Creux est allé voir M. Hoffmeyr, missionnaire hol-

landais. Ces deux frères sont remplis de joie et de courage en attendant Dieterlen. Jonathan qui les seconde, écrit d’une manière encourageante; il dit que dans un village où il a travaillé, il y a bien des gens qui ont fait profession de la foi chrétienne avant son départ pour le pays des Banyaïs. Plusieurs sont retournés au paganisme, mais vingt-huit sont demeurés fidèles. Jérémie aussi fait de bon ouvrage en dépit de persécutions. »

Il y avait donc les plus brillantes promesses, et les missionnaires aussi bien que les indigènes se trouvaient fortifiés dans leur désir de poursuivre cette œuvre par la sympathie des chrétiens de la Colonie, de King William’s Town, de la ville du Cap et de plusieurs Églises cafres.

•Mais les voies de Dieu ne sont pas nos voies, et dès le début, la mission fut brusquement arrêtée. Il y aurait eu dans cette circonstance de quoi décourager les missionnaires, les indigènes et l’Église de France tout entière, si elle n’avait pas justement mis en évidence la sagesse et la bonté du Seigneur qui en a tiré sa gloire de la manière la plus éclatante.

ARRESTATION DANS LE TRANSVAAL

Après un très-agréable voyage au travers de l’État libre, la mission entra dans le Transvaal. Ici laissons la parole à M. Dieterlen, qui a écrit ce qui suit au comité de Paris :

« Nous passons le dimanche à trois heures de Pretoria , dans un endroit charmant , près d’un ruisseau d’eau claire, entourés de bouquets d’arbres dont les feuilles sont déjà roussies par le froid. Nous prenons la communion pour nous fortifier en vue de ce qui pourrait arriver, et chacun de nous se sent plein de courage et du désir d’avancer avec plus de confiance encore qu’auparavant. Le lundi, vers neuf heures, nous traversons Pretoria; on nous regarde avec curiosité, on lit mes noms et qualités sur les côtés de mon wagon; on s’étonne, on discute; le veld-cornet lui-même (espèce de maire) nous voit passer, à ce qu’il me dit plus tard... bref, notre passage a lieu en plein jour, sans que le gouvernement fasse rien pour s’y opposer. Nous poursuivons notre route vers le nord-est, pleins de reconnaissance, et nous disant que, cette fois-ci, la partie est gagnée, et qu’après tout le gouvernement du Transvaal n’est pas si mal

disposé à notre égard. Nos bœufs continuent à marcher avec entrain; nous n’en avons pas encore perdu un seul , bien que depuis trois semaines nous voyagions sur une route infectée par une terrible maladie du bétail. Le mercredi, vers quatre heures du soir, nous quittions un marchand anglais, chez lequel nous avions passé deux jours et qui avait mis à notre disposition tout ce dont nous avions besoin. Vers huit heures, par un magnifique clair de lune, je marchais en avant des wagons avec Ascer, cherchant un ruisseau ou une mare auprès de laquelle nous pussions passer la nuit, quand deux cavaliers arrivent sur nous à bride abattue, me demandent brusquement mes papiers et, apprenant que je n’ai pas ceux qu’ils désirent, nous ordonnent de faire exécuter demi-tour à nos wagons et de retourner à Pretoria. L’un d’eux est le shérif; il exhibe un mandat d'arrêt à mon adresse, me met la main sur l’épaule et me déclare son prisonnier.... Après quelques explications, nous rebroussons chemin, croyant toujours qu’après avoir payé les droits d’entrée pour nos bagages et nos fusils, nous pourrions reprendre notre voyage en

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paix. A onze heures du soir, on nous permet de dételer près d’une ferme. Le lendemain, ces messieurs fouillent le wagon des évangélistes, et mettent les caisses suspectes sur le tombereau aux provisions. Tout cela, avec mon wagon, doit retourner à Pretoria et y être inspecté par qui de droit. Le jour même, j’arrivais à Pretoria dans un . cart, entre le veld-cornet et le shérif , qui s’étaient singulièrement radoucis en voyant que je ne le prenais pas sur le même ton qu’eux, et, qu’après tout, je n’avais pas trop l’air d’un contrebandier. Le secrétaire du Conseil exécutif exigea de moi une caution de 300 livres sterling (7,500 fr.), pour lesquels un missionnaire berlinois, M. Grüneberger, eut la bonté de se porter garant. Je fis ma déposition, déclarant qui nous étions, d’où nous venions

et où nous allions, et insistant sur le fait que nous %

n’avions pas de marchandises dans nos wagons, mais simplement des objets d’échange au moyen desquels nous comptions nous procurer de la nourriture dans des pays où l’argent n’a pas de valeur. J’ajoutai que notre intention n’était pas de nous établir dans les limites du Transvaal, mais au-delà

du Limpopo , et que , par conséquent , étant de simples voyageurs, nous n’avions pas à faire de démarches auprès du gouvernement, ni à lui demander de passe-port ou quoi que ce fût. Le tout fut écrit par un secrétaire et adressé au Conseil exécutif qui prit immédiatement l’affaire en mains.

» Comme on nous accusait d’être des contrebandiers et d’avoir quelque part un canon, on procéda à l’examen de mon wagon; ces messieurs ouvrirent toutes les caisses, mirent leurs mains partout , dans la provision de biscuit, dans les habits, dans les chandelles, et ne trouvèrent ni canon, ni mitrailleuse, ni bombe à pétrole... On se décida à me traiter en missionnaire; le procureur général me dit « que le gouvernement ne se souciait pas d’avoir des missionnaires français au delà du Limpopo. » Je lui répondis que ces pays n’appartenaient pas au Transvaal. — « Savez-vous quelles sont nos intentions à leur égard? Avez-vous connaissance des traités que nous avons pu faire avec les natifs ou avec les Portugais ? » Voilà, Messieurs, la réponse que me fit le procureur. Il s’est bien

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gardé de la reproduire sur le document par lequel il nous signifia l’ordre de sortir immédiatement du Transvaal; ce sont là des choses que l’on n’écrit pas, de peur d’éveiller les justes susceptibilités d’autres gouvernements ou d’exciter l’indignation de tous les vrais chrétiens. Mais là est le secret de la politique du Transvaal à notre égard. On nous craint parce qu’on connaît notre attachement pour les natifs, notre dévouement à leurs intérêts...

» Mais je m’oublie... On m’intima l’ordre de retourner incontinent sur mes pas, avec menace de confiscation de nos wagons et d’emprisonnement de nos personnes, si nous tentions de forcer le passage. J’eus à payer 14 livres sterling (350 fr.) pour les frais du procès; on fit sortir de prison les quatre évangélistes qui y avaient passé deux» nuits fort peu agréables et un jour. On m’autorisa à retirer de la cour de la maison de ville nos deux wagons

» Nous étions libres, nous étions de nouveau réunis, les femmes et les enfants nous ayant rejoints le dimanche matin au point du jour. Mais quel triste revoir!... Hommes et femmes, catéchistes et conducteurs de wagons, tous étaient tristes, tous se deman-

daient si nous étions le jouet d’un mauvais rêve ou si telle était bien la volonté de Dieu.

» Je résolus de faire une nouvelle démarche et demandai une audience au président du Transvaal; elle me fut accordée. Le lundi donc, je me rendis au cabinet du président et causai longtemps avec le procureur général, protestant énergiquement contre la violence qui nous était faite. Je discutai également avec le président lui-même sans pouvoir obtenir de réponse raisonnable aux objections que je lui adressais. Je vis bien que j’avais affaire à des hommes déterminés à faire leur propre volonté et mettant ce qu’ils considèrent comme les intérêts de l’État audessus de toutes les lois divines et humaines. Le parlement étant réuni, je m’adressai à deux de ses membres dont j'avais fait la connaissance les jours précédents, et qui m’avaient paru fort scandalisés de la conduite du gouvernement à notre égard. Je les priai, pour l’honneur de leur pays, de déposer sur le bureau de la chambre une interpellation à notre sujet; mais ils n’osèrent accéder à mon désir, déclarant que si le gouvernement portait l’affaire devant les représentants du pays ils parleraient en notre

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faveur, mais qu'ils ne pouvaient prendre l'initiative de la chose.

» J’avais épuisé tous les moyens que j’avais à ma disposition.... J’ai fait tout ce que j’ai pu pour obtenir l’autorisation de continuer notre voyage et je n’ai capitulé qu’à la dernière extrémité. Je reçus une note du gouvernement m’intimant l’ordre de quitter immédiatement le territoire de la république. Ces messieurs me l’avaient fait attendre longtemps, sans doute parce qu’il leur semblait plus difficile et plus périlleux de mettre noir sur blanc des ordres qu’il est aisé de donner de vive voix.

» Nous reprenons tristement le chemin du Vaal. Nous nous dirigeons droit sur Mabouléla où nous finissons par arriver ; heureux ou tristes, je ne sais que dire, mais non découragés par ce premier échec. »

C’est en ces termes qu’écrivait M. Dieterlen pour lequel c’était, ainsi que pour les frères indigènes, une grande épreuve que de retourner au Lessouto. Mais, avant que sa lettre eût atteint la France, le Seigneur avait manifesté sa sagesse en permettant l’arrêt de la mission. A peine la petite troupe avait-

elle été renvoyée du Transvaal, que la guerre éclatait entre les Bapélis et les Boers. Si la mission avait continué, bœufs, wagons... tout aurait été pris par l’un ou l’autre des combattants, et cela aurait été un désastre bien plus considérable encore.

Dieu n’exauce-t-il pas d’une manière admirable les prières de ses enfants ! Mais qu’il est difficile de discerner ses réponses lorsqu’elles ne sont pas telles que nous les désirons !

Non-seulement la mission fut préservée de tout mal, mais nous savons maintenant que si le voyage avait continué, ce qui est arrivé à Pretoria serait arrivé à coup sûr dans le nord du Transvaal, où les autorités ont, d’une manière tout aussi arbitraire, fait prisonniers MM. Creux et Berthoud qu’ils ont arrachés à leurs stations et à leurs familles. Le Seigneur a donc manifesté, une fois de plus, le soin qu’il prend de la nouvelle mission. Cette grande épreuve a été la pierre de touche de la patience et de la foi des évangélistes et des chrétiens bassoutos. Ramenés au milieu de leur tribu, aucun d’eux n’a eu le désir d’y rester ; tous ont répondu qu’ils voulaient repartir. La sympathie des colons anglais et du gouvernement

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britannique a été ravivée par cet acte arbitraire et tyrannique et on ne peut mettre en doute qu’il ait été une des causes déterminantes de l’annexion du Transvaal parce qu’il leur a fourni la preuve que les autorités étaient décidées à s’opposer à l’extension de l’influence anglaise dans la partie septentrionale de ce qu’elles appelaient alors leur territoire.

L’Église indigène du Lessouto ne pouvait donc pas ignorer la sympathie de ses frères et la bienveillance du Seigneur. Les missionnaires des diverses Églises de la Cafrerie, réunis en conférence annuelle à King William’s Town, en juillet 1876, envoyèrent aux indigènes et aux missionnaires français l’expression de leur chaleureux intérêt et la lettre ci-jointe leur fut adressée par l’une de ces grandes assemblées chrétiennes qui se réunissent annuellement dans la Grande-Bretagne :

« L’assemblée de chrétiens venus de toutes les » parties de la Grande-Bretagne, réunie à Perth en » Écosse, en l’an du Seigneur 1876, le 5e jour du » mois de septembre, à l’Église du Seigneur Jésus- » Christ, dans la tribu des Bassoutos.... Afrique » du Sud.

» Grâce, miséricorde et paix de la part de Dieu » notre Père et de Jésus-Christ notre Seigneur.

» Bien aimés dans le Seigneur,

» Nous avons appris avec actions de grâces et » louanges, quelle est la foi que vous avez au Sei- » gneur Jésus-Christ et l’amour qne vous portez à » son nom. On nous a raconté vos travaux et vos » épreuves dans l’œuvre de l’évangélisation de la » grande terre africaine ; et nous bénissons Dieu à » à cause de vous.

» Nous le bénissons de ce qu’il a accordé à l’Église » du Lessouto la grâce d’envoyer l’Évangile du salut » à des tribus qui n’avaient jamais entendu parler de » Lui.

» Nous désirons, par cette lettre, exprimer no- » tre profonde sympathie à ces frères de votre tribu, » qui sont allés en avant au nom de Christ, et qui » ont ëté emprisonnés puis renvoyés par des hommes » blancs. Nous nous réjouissons de ce que nous sa- » vons que le Seigneur a soutenu la foi de votre » Église aussi bien que celle de nos frères bien- » aimés, les missionaires de l’Église de France, qui » travaillent en son nom au milieu de vous, et de ce

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» que ni vous ni nos frères qui ont été renvoyés, » n’ont perdu courage dans l’épreuve.

» Nous bénissons le Seigneur de ce que vous êtes » décidés à persévérer et à chercher par une route » plus longue à atteindre les tribus auxquelles vous » désirez annoncer l’Évangile. Nous prions pour » vous et très-particulièrement pour ces chers frères » et pour tous ceux qui, dans les Églises d’Afrique, » s’efforcent de répandre dans le pays le glorieux » Évangile du salut de Christ.

» Convaincus que la force appartient au Seigneur » notre Dieu, dans le ciel et sur la terre, nous le » prions de vous soutenir puissamment par son » Esprit dans l’homme intérieur. Veuille le Seigneur » Jésus-Christ avec sa toute-puissance, demeurer » dans vos cœurs par la foi, afin qu’étant enracinés » et fondés dans l’amour invariable de Dieu notre » Père, tous soyez abondamment bénis en cela, » comme en tout autre travail entrepris par amour » pour Jésus-Christ notre Seigneur.

» Pour les chrétiens de la Grande-Bretagne, réunis » à Perth, en Écosse.

» Ferguson, Président. »

Cette lettre est sans doute la première de ce genre qui ait été adressée par une assemblée aussi considérable de chrétiens anglais à une Église indigène et l’importance d’un pareil acte se trouve non dans les termes, mais dans le fait lui-même. Le 12 juillet, immédiatement après le retour de M. Dieterlen et de sa bande, les missionnaires du Lessouto se réunirent à Bérée et tinrent conseil. Il fut décidé à l’unanimité que la mission repartirait immédiatement. Les indigènes disaient : « Ils ont été mis en prison, eh bien ! cela prouve que nos missionnaires sont vraiment enfants de Jésus-Christ: aidons-les ! Paul et Silas eux aussi furent mis en prison en arrivant à Philippes, etc. »

Le Seigneur ne voulant pas que ces chrétiens pussent mettre en doute sa puissance à réparer les pertes subies à son service, M. Mabille écrivait au Comité de Paris: « On a dépensé 2,115 fr. il nous reste 2,575 fr. ; mais il nous faut 6,250 fr. Par le même courrier, il me racontait tout ce qui était arrivé et les besoins de cette mission pour laquelle il connaissait mon intérêt. Sa lettre me parvint dans la maison d’un ami qui m’avait demandé ce même

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