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CHAPITRE III

Tandis que se passaient les événements que nous venons de raconter, trois autres représentants des Églises de France faisaient voile pour l’Afrique. Ils se nommaient : Casalis, Arbousset et Gossellin, et ils escortaient Mlle Colani qui devait épouser M. Lemue ; elle était la fille de son père en la foi. Au Cap, ils apprirent que leurs frères avaient été chassés de Mosiga. C’était pour eux une bien décourageante nouvelle ; mais ils devaient bientôt voir que Dieu avait déjà préparé Lui-même une œuvre pour eux. Il allait leur ouvrir une porte dans un nouveau pays . Bien loin , à l’est de Motito , vers l’Océan Indien, demeurait à cette époque une tribu gouvernée par l’un des hommes les plus remarquables qui ait jamais existé en Afrique, Moshesh, chef des Bassoutos.

Les indigènes qu’il gouvernait sont une subdivision de la race cafre ; leur langue et leurs mœurs sont presque identiquement les mêmes que celles des

Béchuanas de Litakou, de Kuruman et de Motito. Ils habitent le versant occidental de la chaîne des Maloutis et du Drakensberg.

Parmi les populations du sud de l’Afrique, il n’en est aucune dont l’histoire ai été aussi tragique que celle des Bassoutos. Jusqu’en 1820, ces naturels dont le nombre était très-considérable avaient joui d’une prospérité relative, grâce à la fertilité de leur pays.

Ils vivaient sous l’autorité de chefs appartenant à une famille reconnue comme souveraine, mais dont les représentants jouissaient d’un pouvoir à peu près égal. L’un des principaux, Moshesh, s’acquit dès sa jeunesse une réputation de bravoure et de sagesse, et sut s’enrichir tout en se rendant populaire.

A la même époque, surgissait dans la Natalie une puissance d’un genre tout nouveau, qui devait faire couler des flots de sang et produire des perturbations effroyables dans cette contrée elle-même et au sein des populations limitrophes. A l’imitation des Européens, un chef nommé Chaka, enrégimenta tous les jeunes hommes de sa tribu et commença une série de conquêtes qui le rendirent maître de tout le littoral, jusqu’aux confins du Mozambique. Pour faire

plier les populations sous son autorité, il faisait massacrer sans pitié tous ceux qui lui résistaient, n’épargnant que les jeunes gens, qu’il incorporait dans son armée. Au milieu des troubles que produisit ce nouvel état de choses, Matéoane, un des vassaux de Chaka, se révolta, émigra avec quelques milliers de guerriers, se dirigea vers le pays des Bassoutos, trouva sur son chemin deux chefs puissants, les poussa devant lui avec tout leur monde, et, de la sorte, les Bassoutos, qui jusqu’alors avaient ignoré les guerres d’extermination ; virent se ruer sur eux trois hordes impitoyables.

Moshesh, doué d’une grande sagacité, fit tous ses efforts pour persuader aux chefs de la tribu qu’il représentait de faire cause commune pour repousser l’invasion. Ils furent sourds à ses appels, se firent battre en détail, plusieurs émigrèrent avec leurs gens et Moshesh resta seul souverain au milieu de multitudes désorganisées. Tirant un habile parti des forteresses naturelles que forment plusieurs des hauts plateaux de son pays, il résista pendant plusieurs années, mais les ennemis étaient toujours là s’emparant des bestiaux et rendant la culture des champs impos-

sible. Il en résulta une calamité nouvelle ; la faim porta un grand nombre de Bassoutos au cannibalisme. Moshesh, soutenu parle courage du désespoir, maintenait cependant auprès de lui ses guerriers les plus sûrs. De Boutabouta, où il résidait originairement, il se transporta à Thaba-Bossiou, point stratégique beaucoup meilleur et réussit tant par sa bravoure que par une diplomatie intelligente à se débarrasser de Matéoane et des autres envahisseurs.

Son premier soin fut alors de mettre un terme au cannibalisme. Les sujets qui lui étaient restés fidèles voulaient qu’on fît main basse sur les coupables. Moshesh comprit que c’eût été faire succéder une guerre civile aux guerres d’invasion ; il recourut à la persuasion, s’attacha à faire sentir aux cannibales toute l’horreur et la honte de leurs méfaits, et il réussit progressivement à leur faire quitter leurs affreuses pratiques.

Il n’était pas au bout de ses épreuves. Des Koranas venant de l’ouest, qui avaient eu des rapports avec les habitants de la colonie du Cap et avaient appris d eux l usage du fusil , commençèrent une série d attaques dans un but de pillage. Incapables de

résister aux armes à feu, les Bassoutos commencèrent à se disperser ; les uns tâchaient de gagner les fronrières de la Colonie, d’autres allaient s’établir au nord et à l’est, au. milieu de tribus plus heureuses. C’est dans ce moment critique que Dieu envoya au chef désespéré une délivrance inattendue.

Vers la fin de 1832, un mulâtre hottentot qui avait vécu avec des missionnaires anglais, vint chasser sur le territoire de Moshesh ; celui-ci le fit venir, lui raconta ses malheurs et lui demanda conseil. Le Hottentot lui parla de la religion chrétienne, lui dit qu’elle seule pouvait donner aux Africains la paix et la prospérité et lui conseilla d’attirer chez lui des missionnaires. Moshesh l’écouta, saisit cette idée avec empressement, sans toutefois la bien comprendre, et lui fit promettre de lui envoyer un de ces hommes de paix dont il venait de parler.

Le Hottentot rentré chez lui fit part à un missionnaire anglais de cet incident, et par ce missionnaire la nouvelle en était parvenue au docteur Philip au moment où MM. Casalis, Arbousset et Gossellin débarquèrent au Cap. Le récit du chasseur paraissait si peu croyable que les nouveaux arrivés y firent

à peine attention. Ils prirent le même chemin que leurs devanciers, espérant pouvoir les aider à reconquérir l’avant-poste dont ils avaient été chassés. Mais lorsqu’ils furent arrivés au fleuve Orange, le Hottentot qui demeurait près de ses rives, vint lui-même leur donner les preuves les plus convaincantes de la vérité de ce qu’il avait raconté ; il ajouta même que Moshesh, craignant qu’il n’eût oublié sa promesse, s’était aventuré à envoyer un présent de bestiaux au grand chef des blancs pour obtenir de lui un missionnaire, présent que des voleurs avaient intercepté. MM, Casalis, Arbousset et Gossellin, frappés du caractère, providentiel de toute cette affaire, n’hésitèrent plus, et, tournant les timons de leurs wagons vers le nord-est, ils se mirent en route pour le pays des Bassoutos, guidés par le Hottentot.

Ce fut en juillet 1833 qu’ils arrivèrent à Thaba- Bossiou. Moshesh leur fit un chaleureux accueil, les aida dans le choix d’un emplacement propre à l’établissement d’une station, et, bientôt après, plaça auprès d’eux ses deux fils aînés et leurs gens. Les missionnaires donnèrent à leur première station le nom de Morija. Ce fut là, dans ce coin retiré de

l’Afrique, jusqu’alors complètement ignoré du monde civilisé, que trois jeunes chrétiens français se consacrèrent au service de Dieu et à la prédication de sa parole.

Il serait inutile de s’étendre sur leurs premières épreuves. L’histoire de leurs débuts a été relatée avec talent par M. Casalis dans son livre intitulé : Les Bassoutos , et par M . Arbousset dans son Voyage de découvertes au sud de l'Afrique. Des multitudes d’antilopes et d’autruches se promenaient alors sans empêchement dans les vallées de la montagne de Morija ; le lion, la panthère, l'hyène y avaient leurs repaires. Elles furent nombreuses, les nuits blanches pendant lesquelles ils durent défendre leurs petits troupeaux contre l’attaque des bêtes féroces. Leur nourriture était mauvaise, ils devaient se la préparer eux-mêmes. Mais, la foi, l’espérance et la charité triomphèrent de tous les obstacles. La langue fut promptement apprise et la bonne nouvelle du salut ne tarda pas à être proclamée.

L’un d’eux, simple artisan, mais homme profondément pieux et remarquable par son intelligence, Gossellin, rendit les plus grands services à la mis-

sion naissante en ce qui concernait les constructions et le défrichement des terres. Il apprit à ses amis à manier les outils et se chargea des travaux les plus lourds. — Né catholique, dans un village de la Picardie, où il n’y avait pas de protestants, un petit Nouveau-Testament d’une très-ancienne édition, qu’il avait découvert dans le grenier de son père, lui avait révélé les erreurs de la communion dans laquelle il était né. S’étant mis alors en rapport avec des pasteurs qui vivaient à quelque distance de son village, ses connaissances évangéliques s’étaient accrues et il s’était donné à Dieu par une conversion franche et définitive. Le zèle, l’énergie, le bon sens exquis dont il était doué, le firent remarquer et on l’envoya à Paris pour y servir le Seigneur en qualité de colporteur et d’évangéliste. Assistant à une réunion de missions vers l’époque où Arbousset et Casalis allaient partir pour le Cap, il entendit la lecture d’une lettre dans laquelle M. Bonnard, doyen de la Faculté de Montauban, conseillait à M. Grand- Pierre, le directeur de la Maison des missions, d’adjoindre à ses élèves un homme capable de les aider dans les travaux maté-

riels. « Voilà ce que j’attendais, » s’écria Gossellin, et il s’offrit immédiatement. C’est ainsi qu’il était devenu l’un des trois pionniers de la mission du Lessouto.

Pour revenir aux commencements de l’œuvre, les Bassoutos, comme toutes les autres tribus africaines, étaient plongés dans le paganisme le plus grossier. Ils n’avaient pas la notion d’un Dieu créateur, mais ils croyaient à l’influence surnaturelle des esprits de leurs ancêtres et ils cherchaient à s’attirer leur faveur par des sacrifices et par des incantations. La tribu tout entière était l’esclave des sortilèges et des superstitions. Pendant longtemps, les missionnaires ne virent rien qui ressemblât à une conversion, mais, grâce à l’exemple de Moshesh qui les traitait avec le plus grand respect, les indigènes en vinrent, petit à petit, à écouter attentivement les sublimes vérités de la révélation de Dieu. Elles pénétrèrent dans leur esprit et plusieurs acceptèrent Christ comme leur sauveur. Dès lors on vit des foules accourir aux cérémonies de baptême et bien que le vent de l’opposition se déchaînât contre les nouveaux convertis, la fidélité avec laquelle ils refusaient de

se conformer aux coutumes païennes, la patience et l’amour qu’ils manifestaient à l’égard de ceux qui les persécutaient accrurent le respect des païens pour la religion chrétienne.

Ce qui contribua beaucoup à hâter les premiers succès de la mission du Lessouto, c’est que MM. Rolland et Pellissier, laissant à M. Lemue la charge de Motito s’étaient rapprochés d’elle. Ils avaient fondé le long des rives du Calédon les stations de Béthulie et de Béthesda pour des indigènes que les guerres avaient dispersés. De plus, M. Daumas avait été envoyé de Paris, et, dès l’année 1838, il avait fondé dans le Lessouto proprement dit, la station de Mékuatling dont le rapide développement contribua beaucoup au succès de l’œuvre qui se faisait à Morija et à Thaba-Bossiou. Depuis lors, le nombre des missionnaires et des stations s’est progressivement accru.

Nous allons maintenant donner un rapide aperçu de la mission, au point de vue politique, depuis l’arrivée des premiers missionnaires à Morija, jusqu’en 1874, époque à laquelle j’allai visiter le pays de Moshesh.

De 1833 à 1848 une paix parfaite régna dans la contrée. Mais en 1845, ^es suites de l’émigration

des Boers dans ce pays portèrent le gouvernement anglais à étendre son autorité sur ce que l’on appelle maintenant l’ État-libre. Il résulta de cette mesure de graves désordres parmi les tribus voisines des Bassoutos et les Bassoutos eux-mêmes. En 1852, les Anglais envahirent le Lessouto sous prétexte que les sujets de Moshesh avaient pillé leurs subordonnés. Une bataille fut livrée, puis on fit la paix. Mais il se passa alors une chose déplorable. En 1857, T Angleterre abandonna le territoire aux Boers et leur permit de se déclarer indépendants. A partir de ce jour jusqu’en 1858, époque où la guerre fut déclarée par les Boers eux-mêmes aux Bassoutos, il y eut constamment de part et d’autre des expéditions de maraude. Les Bassoutos eurent le dessus et"une paix mal assise se maintint tant bien que mal jusqu’en 1865. Alors la guerre recommença; elle dura trois ans et les Bassoutos à bout de forces y mirent fin en se plaçant sous le protectorat anglais.

Pendant toute cette période, les missionnaires français furent exposés à de très-grands dangers. Durant l’avant-dernière, la maison de M. Arbousset fut brûlée par les Boers ; il dut s’enfuir de Morija

et ce ne fut qu’après quatorze journées passées à errer avec sa famille, au milieu des neiges, dans les montagnes, qu’il arriva chez son ami Gossellin qui était alors dans une station appelée Béthesda.

Dans la dernière guerre, tous les missionnaires furent exilés, à l’exception de quatre qui résidaient dans le voisinage le plus immédiat de Moshesh.

Il nous est agréable de pouvoir ajouter ici en passant, que sir George Cathcart qui était le commandant en chef des troupes anglaises pendant la guerre de 1852, fit dans sa correspondance l’éloge de la fidélité et du dévouement des missionnaires français.

L’épreuve eut au Lessouto le même résultat qu’à Madagascar. Ce fut après que les missionnaires eurent été. exilés, pendant que la guerre, la famine, la misère décimaient le pays, que l’Église fut le plus prospère.

Les trois années qui s’écoulèrent entre juin 1865 et juin 1868 furent pour toutes les Églises du Lessouto un temps remarquable de réveil. En l’absence des missionnaires français, le Seigneur suscita des évangalistes indigènes qui nourrirent spirituellement les troupeaux dispersés et prêchèrent l’évangile dans le

pays. Après la guerre, il se trouva que les troupeaux s’étaient considérablement accrus. Lorsqu’il fut possible aux missionnaires de revenir, un évangéliste présenta en don à son pasteur, une centaine d'âmes qu’il avait cherchées et instruites pendant qu’il se dérobait lui-même dans les montagnes aux atteintes de l’ennemi. Durant toute cette période, les réunions de prière ne furent point interrompues. On ne peut attribuer les merveilleuses délivrances accordées aux Bassoutos et la prospérité dont ils jouissent maintenant sous le protectorat anglais, qu’à l’influence des missionnaires et aux prières de l’Église indigène.

Moshesh perdit, à la suite des deux guerres avec les Boers, la portion de son territoire sur lequel la mission française avait fondé les stations de Béerséba, de Hébron et de Mékuatling. Toutes ces stations durent être abandonnées. Béthulie fut également perdue. Les Boers autorisèrent bien la vente des bâtiments et des terres appartenant à la Société des missions de Paris, mais ce ne pouvait être qu’un très-faible dédommagement pour la perte de quatre établissements aussi précieux au point de vue de l'évangélisation. Le Seigneur en déplaçant ces Églises

avait sans doute à l’égard d’autres localités des desseins de miséricorde.

Voici maintenant les noms des missionnaires français au sud de l’Afrique et, en regard, la date de leur arrivée.

Bisseux, — Lemue, — Rolland 1829

Pellissier 1831

Arbousset, — Casalis, — Gossellin.. . . 1833

Daumas, — Lauga 1836

Dyke 1837

Maeder 1838

Maitin, — Schrumpf 1843

Keck, — docteur Lautré 1845

Cochet, — Fredoux 1846

Jousse 1850

Coillârd 1858

Germond, — Mabille 1859

Ellenberger 1861

Duvoisin, — Rolland (fils du précédent) . 1862

Docteur Casalis (fils du précédent). . . . 1864

Preen, — Creux 1872

Berthoud, — Kohler 1873

Dieterlen 1874

Christmann 1876

Henri Dyke, — Irénée Cochet 1877

Lemue, Rolland, Pellissier, Daumas, Gossellin, Cochet, Frédoux sont morts en Afrique ; Arbousset vient d’être recueilli par Dieu à Saint-Sauvant, en France. Casalis est devenu le directeur de la Maison des missions; Lauga, Schrumpf sont aussi revenus dans leur patrie. Rolland fils est l’inspecteur primaire du Lessouto pour le gouvernement anglais. Les autres poursuivent leur tâche avec l’aide du Seigneur. Creux et Berthoud, missionnaires de l’Église libre du canton de Vaud, et pendant quelque temps coadjuteurs de leurs frères de France, ont depuis lors fondé une station du nom de Valdézia, dans le nord du Transvaal.

Les stations missionnaires qui existent en ce moment au Lessouto ou dans les environs sont Matatièle, Paballong, Massitissi, Béthesda, Siloé, Thabana-Morèna, Hermon, Morija, Thaba-Bossiou, Bérée,- Mabouléla, Cana et Léribé. Motito a été cédé à la Société des Missions de Londres en 1870 et a été placé sous la direction de M. Moffat.

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