CHAPITRE IV
MASSITISSI. — LE FLEUVE ORANGE. — LE LESSOUTO. — BÉTHESDA.
J’invite maintenant le lecteur à me suivre, sans plus tarder, au pays de Moshesh. Nous irons ensemble d’une station à l’autre, et, sans avoir la prétention de donner un compte rendu complet de tout ce qui se rapporte à ces stations, je m’assure pourtant que ce que nous verrons suffira pour nous convaincre que des Français et des Françaises ont accompli, par la grâce de Dieu, une belle œuvre au Lessouto, en y proclamant le nom de Christ.
Avant de quitter mon poste, en Cafrerie, je visitai quelques-unes des stations missionnaires qui avaient été confiées à mes soins, et je réunis les chrétiens, afin d’implorer avec eux, sur mon voyage à la mission française, la bénédiction du Seigneur. Mes frères africains me recommandèrent très-chaleureusement à la grâce de Dieu. Après la première de ces réunions, une pauvre femme me dit : « Donne-moi la main. » Je la lui tendis ; elle la bais# et y déposa une
pièce d’or en me disant : « Le Seigneur te bénisse, homme de Dieu ! Tu auras besoin de nourriture pour toi et pour tes chevaux, prends ceci et va au Lessouto, au nom du Seigneur. »
Après avoir dit adieu au champ de travail qui m’avait été confié, je partis et je traversai la Cafrerie en m’arrêtant à chaque station missionnaire. Le 23 novembre 1874, le lendemain du jour où j’avais passé les montagnes du Drakensberg, j’arHvais en vue de Massitissi, juste au moment où un épouvantable orage se déchaînait sur cette station.
Massitissi est la première station missionnaire française que l’on aperçoive lorsqu’on aborde le Lessouto par le sud. Elle appartient aux Bassoutos, mais elle est sur la rive méridionale du fleuve Orange. L’orage avance, nous pressons l’allure de nos chevaux, endossons nos imperméables, et en deux temps de trot et deux temps de galop nous arrivons.
C’était avec un cœur bien reconnaissant que je considérai l’humble chaumière dans laquelle j’allais bientôt trouver une si cordiale hospitalité. Après une longue et pénible étape, j’avais enfin atteint la première des stations françaises de cette région de
M ASSITISSI.
l’Afrique. M. Creux vint au-devant de moi et je ne pus m’empêcher de m’écrier: « Je rends grâces à Dieu, mon bien-aimé frère, de ce qu’il m’a accordé le souhait de mon cœur, celui de visiter la mission fondée en Afrique par l’Église française. — Votre présence au milieu de nous est la réponse à beaucoup de prières, » me dit-il.
M. et Mmc Creux sont venus en Afrique comme missionnaires de l’Église libre du canton de Vaud, de même que M. et Mme Berthoud. Les chrétiens suisses ont été de fidèles amis de la Société des Missions françaises et ils lui ont, d’année en année, envoyé des secours en hommes et en argent ; mais aujourd’hui l’Église libre vaudoise désire avoir sa propre mission, dans le pays qui est au-delà du Lessouto. Le Seigneur a jugé à propos de retenir pendant quelque temps ces frères, afin qu’ils pussent s’acclimater et se bien familiariser avec le caractère des tribus africaines.
Laissez-moi maintenant vous décrire la petite station de Massitissi, dont l’aspect contrastait d’une manière si frappante avec celui des villages que j’avais coutume de voir. Elle est extrêmement pittoresque;
elle est bâtie au pied d’une montagne en forme de table, qui atteint en certains endroits une grande élévation, et ses maisons s’étagent sur les premières assises de rochers. Les huttes des indigènes, entourées de jolies palissades de bambous, et les kraals pour les bestiaux sont éparpillés tout autour. La fumée s’élevait paisiblement de plusieurs demeures; des enfants couraient après des animaux ou s’amusaient à divers jeux, et l’attitude convenable des hommes et des femmes, qui étaient pauvrement mais décemment vêtus à l’européenne, m’apparaissaient, à moi qui avais été trop souvent le témoin de scènes païennes, comme autant de gages d’ordre et de paix et comme un hommage rendu à la puissance purifiante et civilisatrice de l'enseignement et de l’exemple chrétiens. D'un côté se trouve le village indigène, agglomération de huttes grossières ; de l’autre la chapelle et l’humble maison qui sert maintenant d’habitation à M. et Mme Creux, après avoir abrité l’imprimerie de la Mission.
M. Ellenberger, le premier missionnaire de Massitissi, avait réussi, à force de travail et d’habileté, à transformer une caverne en maison d’habitation
MA SSITISSI.
avait ingénieusement profité des dispositions naturelles du rocher pour se faire une terrasse qui subsiste encore, et d’où l’on découvre une vue admirable. Les étables, la porcherie et les autres bâtiments nécessaires à une station avaient été aussi l’œuvre de la nature ; mais le mur qui servait de façade à la caverne s’était écroulé et la vieille imprimerie avait dû en conséquence devenir la maison missionnaire. Lorsque le missionnaire travaille de ses mains, il ne perd pas son temps. Les meilleures missions, celles qui ont fait le plus de bien en Afrique, ont eu comme agents des hommes qui apprenaient aux indigènes à faire des briques, à bâtir des maisons et à les couvrir. Plus le missionnaire sera habile à exécuter les travaux manuels, plus il sera considéré et mieux il sera écouté par les indigènes lorsqu’il prêchera. M. Ellenberger et sa famille ont habité cette caverne pendant sept ans. La chapelle qui est, elle aussi, unique dans son genre, consiste en un simple toit de chaume, soutenu par des murs grossiers; mais elle est commode. Aux deux extrémités se trouvent une porte et une fenêtre ; les sièges et la chaire sont faits d’argile. Comme mon voyage n’avait pas seulement pour objet de visiter
mes frères français, mais aussi d’encourager par ma sympathie et mes exhortations les chrétiens indigènes, j’acceptai de grand cœur la proposition que me fit M. Creux de passer chez lui trois jours et d’avoir chaque jour une réunion de prières.
Le premier jour, je pris pour sujet : « Le Seigneur Jésus; — Y Eau vive. » (Jean, iv). Le second jour: « L’assurance que Jésus nous donne, que le croyant recevra de Lui l’eau vive et sera capable de la répandre à son tour. » Il m’était très-doux de pouvoir parler de ces ruisseaux limpides et rafraîchissants de la grâce, dont la source est Jésus-Christ, et qui se répandent par le Saint-Esprit sur le croyant, et par le croyant sur un monde perdu. A la clôture de chaque service nous invitions tous ceux qui le désiraient à rester, pour s’entretenir avec nous dû Sauveur.
Il n’y a aucune différence entre la vie spirituelle des noirs Bassoutos, vêtus de couvertures ou de costumes plus ou moins bariolés et celle des Européens qui ont tous les usages de la civilisation. Les épreuves de la vie chrétienne sont partout les mêmes, et les tentations du monde, de la chair et du démon, -que ce