A KANSAS CITY
tenu dans ses mains le drapeau de la liberté ; c'est elle qui, à la Révolution française, a allumé tous les cœurset enflammé toutes les consciences. C'est d'elle que sont tombées les pensées libératrices qui ont fait leur chemin à travers le monde, et qui ont gagné jusqu'à la Russie glacée, et où, demain, nous allons voir le Gouvernement provisoire, maître de lui-même et maître de la Russie, pousser à la fois les soldats vers la bataille et les citoyens vers l'affranchissement définitif.
Et c'est elle aussi qui, depuis trois ans, se bat, pleure, saigne. C'est elle qui a le plus grand nombre de tombeaux ; c'est chez elle qu'il y a le plus grand nombre de veuves, d'orphelins. Elle est piétinée par l'invasion, mais, peu à peu, pas à pas, cette invasion recule, grâce aux efforts des Français, grâce aussi aux efforts des courageux soldats anglais.
Voilà trois ans que la France subit ce régime. Venez à elle ; en même temps vous venez à la liberté, à la civilisation. Venez à elle; c'est le meilleur moyen de faire régner dans le monde la démocratie grâce à laquelle nous aurons mis fin à toutes les guerres.
Et, puisque vous avez pensé que notre présence ici méritait d'être solennisée, pour ainsi dire par un souvenir matériel, puisque votre Maire, au nom de la municipalité et de la ville tout entière, a bien voulu remettre à la Mission française ce pur joyau, sur lequel vous avez écrit notre droit de cité, ce qui
nous donne le droit de citoyens de la ville de Kansas City, permettez-moi de vous dire que nous emporterons cette plaque avec une reconnaissance infinie. Mais permettez-moi aussi d'ajouter, Monsieur le Maire, que, dans notre cœur, plus précieux encore et plus pur que l'objet que vous avez bien voulu me remettre, est inscrite la gratitude infinie que nous gardons, d'abord à la ville de Kansas City, puis à l'Etat du Kansas et du Missouri, puis ensuite, à la population tout entière, et — ne soyez pas trop jaloux — aux Etats-Unis, à la libre Amérique, à la République sœur, à cette République qui, à la voix de son illustre président, M. Wilson, s'est levée tout entière.
Au revoir, mes amis. Nous vous attendons ; nous sommes sûrs de votre constance et de votre vaillance. Nous sommes certains que vous ne déserterez pas le grand devoir, que les paroles solennelles qui ont la valeur d'un serment et qui ont été échangées entre nous, auront demain leur pleine efficacité.
Au revoir. Vivent les Etats-Unis ! Vive la France !
Au Colisée de Saint-Louis, le Dimanche 6 mai (à 1 1 heures du soir).
A 10 heures et demie du soir, la Mission est arrivée à Saint-Louis, au milieu des fanfares et des illuminations. On la conduit dans une immense salle, celle-là môme où le parti démocrate a choisi M. Wilson comme candidat. Quinze mille personnes.
Le maréchal Joffre, au milieu des acclamations remet un drapeau aux soldats américains qui vont partir pour la France. Le sous-secrétaire d'Etat Lang prend la parole après le Maire. M. René Viviani leur répond :
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais que ma voix fût assez puissante, et je voudrais surtout que ma parole s'exprimât dans votre langue si claire et si alerte, pour qu'elle puisse traverser cette salle et pour qu'elle puisse pénétrer votre cœur. Et tout de même, en quelques minutes, vous me permettrez de traduire ce soir, non seulement en mon nom, mais au nom de tous mes compatriotes, auxquels vous avez réservé l'accueil digne de la France, les sentiments d'émotion et de fierté qui nous viennent dans l'âme.
Nous sommes heureux de nous trouver dans cette grande ville de Saint-Louis. Et accueillis par vous, nous n'oublierons pas que, si des vivants se dressent pour nous faire cortège, nous rencontrons ici les mânes de nos ancêtres, des premiers Français qui se sont trouvés dans cette cité. Nous sommes heureux de nous rencontrer ici avec des fils de toutes les races, confondus dans le cœur même de la patrie, fondus dans la vie de cette
cité, et qui, quels qu'il soient, dans ce vaste conflit, gardent une fidélité inébranlable à la patrie américaine dont, avant tout, ils sont les fils.
Et je suis heureux, en ce qui me concerne, de porter la parole ici, sous les auspices de M. Lang, notre ami, votre représentant, et le descendant de cette famille illustre dont le chef a sa statue sur l'une de vos places heureux de saluer la mère vénérable et distinguée du sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, qui, depuis que nous sommes arrivés sur le sol américain, nous a tendu des mains fraternelles et laisse deviner en lui l'amour qu'il porte dans son cœur pour la France, notre patrie.
Ici, Mesdames et Messieurs, vous n'avez pas perdu le souvenir du grand fait historique qui s'est accompli il y a quelques mois. C'est dans cette salle où vous siégez que s'est .tenue la convention démocratique qui a désigné pour candidat à la présidence de la République, votre illustre compatriote, M. le président Wilson. En ce moment-là, ses compagnons du même parti, vous toutes, Mesdames, vous aussi citoyens, vous ne saviez pas que la guerre était si proche ; vous croyiez pouvoir goûter encore longtemps les douceurs de la paix, et vous passiez par la même histoire que nous autres Français, nous avons traversée il y a trois ans. La France généreuse et pacifique qui avait fait à la paix du monde des sacrifices suprêmes, qui