A L'INDEPENDANCE HALL DE PHILADELPHIE
son nom, mais, comme l'a dit votre illustre Président, pour ne pas laisser prescrire les droits de l'humanité, que, depuis trois ans, avec ses Alliés, la France défend. Je vous remercie, Monsieur le Maire, je vous remercie au nom du gouvernement de la République, au nom de mes compatriotes ici rassemblés. Et puisqu'il m'a été dit tout à l'heure qu'ici c'étaient simplement quelques paroles de bienvenue qui étaient prononcées, et que vous vouliez adresser vos véritables paroles à la France, laissez-moi aussi terminer, me montrer bref. Permettez-moi d'aller saluer l'admirable manifestation que nous avons tout à l'heure traversée et qui a fait, à la France, un accueil digne d'elle-même. Je vous remercie, Monsieur le Maire, et pour exprimer la gratitude que je ressens, permettez-moi de vous serrer la main, et pour ainsi dire, d'embrasser votre peuple.
A Philadelphie, après le déjeuner le Mercredi 9 mai.
Toute une salle gracieusement amie. Les drapeaux français et américains flottent partout. Toute la grâce des femmes de la cité préside, du haut des tribunes, à cette vaste réunion. Les heures sont courtes car la Mission est attendue à New-York à 4 heures. M. René Viviani s'exprime en ces termes pour répondre aux discours du Maire et des organisateurs.
Mesdames, Messieurs,
Je voudrais pouvoir trouver des paroles pour exprimer nettement la sincère émotion de mes compatriotes et la mienne depuis que nous sommes descendus dans cette cité, à si juste titre fière d'ellemême, soit qu'elle remonte dans le passé pour se souvenir de ses traditions, soit qu'en réalité elle considère, dans des temps plus rapprochés, l'œuvre formidable qu'au point de vue industriel et commercial, elle a pu accomplir. C'est ici que nous retrouvons le berceau de la nation américaine, c'est dans cette maison que, tout à l'heure, nous avons visitée, et où fut proclamée l'indépendance de votre nation, c'est ici que fut promulguée la première constitution de cette ville où se tint le premier Congrès, où habita le premier président de la République des Etats-Unis, dans ce Congrès où, en 1824, le général La Fayette, se souvenant de l'histoire glorieuse à laquelle il a donné son nom, est venu rendre visite aux représentants des Etats- Unis tous ensemble rassemblés.
Nous n'avons pas été longs à nous apercevoir que nous n'avons pas vainement escompté le sentiment unanime de cette grande cité, qui nous aurait reçu plus tôt, si des circonstances malheureuses et heu' reuses à la fois n'avaient retardé pour nous l'honneur et le plaisir de la voir. Dans les rues, nous avons senti vibrer les cœurs; nous avons été accompagnés par tous les habitants, par un cortège admirable, cortège dans lequel se trouvaient des hommes, des femmes, des enfants. Et dans cette salle où nous sommes rassemblés, voilà qu'après l'enthousiasme, nous trouvons toutes les délicatesses de votre noble nature. Il semble que vous avez voulu amasser sous nos yeux les souvenirs de la France. Devant nous, le lis, la rose, qui nous renvoient, parce que sont des fleurs de notre pays, le sourire de la patrie bien-aimée. Ici, éclairées, nos trois couleurs, qui nous renvoient la splendeur de notre drapeau, et, ce qui est encore plus magnifique, au-dessus de vous, autour de nous, cette véritable corbeille de fleurs, représentée par les femmes de la cité rassemblées dans cette galerie. Mais vous avez bien compris, vous tous qui m'écoutez, que nous ne sommes pas seulement ici dans ce banquel fraternel pour échanger les propos de l'amitié, et pour goûter la joie, la joie complète et pure, qui est refusée, depuis bientôt trois ans, au cœur français. Nous ne sommes pas seulement ici pour tenir quelques paroles ou pour porter des
toasts. Nous ne sommes pas seulement ici pour nous serrer la main, et pour sentir vibrer entre nous l'enthousiasme. Nous sommes ici pour répondre aux paroles graves et solennelles qui ont, tout à l'heure, aussi bien dans la Maison de l'Indépendance, par les représentants des cultes, qu'à l'instant même par M. le Maire, été prononcées. Nous sommes ici pour nous abstraire pour ainsi dire de ce milieu joyeux, afin de considérer d'un grave regard la gigantesque entreprise dans laquelle, par les mains de l'ennemi, d'abord nous, vous ensuite, nous avons été obligés de pénétrer.
Là-bas, à 7.000 kilomètres d'ici, à travers l'Atlantique tout entier, se tient un pays qui s'appelle la France. Il voulait vivre en paix et considérait avec amour l'humanité tout entière, comprenant qu'il avait assez fait pour elle, puisque à toutes les époques, iP versait son sang pour les nobles idées qui se sont répandues, avec ses drapeaux, dans l'univers entier. Et voilà que, malgré son attachement à la paix, malgré son attitude pacifique, encore qu'il ait fait, pour conserver la paix du monde, les sacrifices les plus grands, il a été, au mois d'août 1914, attaqué par l'Allemagne, et que, d'abord seul, il a dû se dresser pour faire face à l'avalanche de barbarie qui avait déferlé sur son sol. Pourquoi nous battons-nous? Nous nous battons pour nos territoires ; nous nous battons pour que l'œuvre des aïeux ne soit pas souillée davantage par l'envahis-
seur, pour être dignes des ancêtres, parce que la patrie appelée aux armes ne peut pas ne pas résister à ceux qui ont pénétré sur son sol. Mais cela ce n'est que le côté matériel des choses, ce n'est que le côté matériel de l'histoire. Et vous avez senti le sens profond de cette guerre, dans laquelle nous avons été précipités. Comme autrefois le faisaient nos aïeux, nous nous battons pour la pierre du chemin, pour nos foyers, nous nous battons pour les richesses industrielles et commerciales accumulées par les mains des générations ; nous nous battons pour plus que cela : nous nous battons pour l'idée française, pour la liberté et pour la démocratie. Et, au milieu des deuils sans nombre qui s'accumulent sur notre pays, au milieu des deuils et des angoisses qui, quelle que soit notre volonté de fer, pénètrent à cette heure dans notre cœur au milieu de ce grand drame, laissez-moi vous dire la fierté de notre génération française quand elle sent, non pas seulement par le témoignage qu'elle se donne à elle-même, mais par le témoignage que lui rendent les pays amis et alliés comme le vôtre, par le témoignage que lui rend l'Amérique, dont je puis dire, en me servant d'une expression fameuse, qu'elle est, pour nous, la postérité contemporaine, laissez-moi vous dire la fierté qui vient à nos âmes lorsque nous sentons que nous ne sommes pas inférieurs à ceux qui nous ont devancés. Comme eux, nous défendons le sol, la patrie, l'idée française. Comme eux, nous
défendons la Révolution française. Gomme eux, avec plus de peine peut-être, nous défendons ce qu'il y a de plus sacré et de plus pur dans l'humanité, ces principes qui, s'ils étaient supprimés supprimeraient le désir, l'objet et la joie môme de la vie. Voilà pourquoi nous nous dressons, voilà pourquoi nous restons debout, en sentant bien que, dans l'avenir, les générations reconnaissantes se tourneront, non pas vis-à-vis de tel ou tel homme, mais vis-à-vis de la génération tout entière, qui s'est immolée qui est allée au sacrifice, pour que la France reste debout, et qu'en restant debout, un désastre moral ne retombe pas sur l'humanité tout entière.
Et vous, à l'appel de votre illustre Président, vous avez pénétré le cœur des choses, vous en avez aperçu la gravité, la profondeur. Ah ! vous avez bien senti que notre cause était sainte, qu'elle était juste, et que, si tant d'alliés se sont dressés autour de la France, si l'admirable Angleterre a fait surgir de son sol des millions d'hommes, si l'Italie, si les autres pays, avec la Russie, se sont dressés en même temps et avec nous, c'est que notre cause était juste et qu'elle méritait d'être défendue. Cette cause, personne au monde n'en a mieux exprimé la sainteté, la justice, que M. Wilson, dans cet incomparable message que, nous autres Français, nous avons trouvé si beau que non seulement hommes, nous avons voulu le connaître, mais que, par la
parole de nos maîtres, nous l'avons fait interpréter dans nos écoles, afin que les enfants et les enfants de nos enfants puissent en goûter la beauté, en découvrir la parure et en retenir la forte substance philosophique. Personne, plus que lui et mieux que lui, n'a indiqué le sens profond de cette guerre. Ce n'est pas pour la terre, pour la richesse matérielle et morale, pour les convoitises et les appétits. Ce n'est pas parce que nous sommes un peuple de proie ; c'est au contraire parce que nous nous trouvons en présence d'un peuple de proie, parce qu'ensemble, nous défendons la liberté. Et tout à l'heure, dans le langage sommaire, mais énergique, qu'il tenait devant nous, M. le Maire parlait de l'avenir. Il disait : « Nous sommes tous ensemble confondus. » Et il saluait d'avance les drapeaux sous lesquels, avec des corps différents, mais avec la même âme, vos combattants et nous, nous irons vers l'avenir. Qu'ils marchent ensemble. Il n'est pas vrai d'ailleurs que, dans les armées alliées, il y ait plusieurs drapeaux. Drapeau français, drapeau américain, drapeau russe, drapeau anglais, drapeau italien, ce ne sont que des étendards de peuples. Le véritable drapeau, c'est le drapeau de l'humanité, tellement haut qu'il est aperçu de tous les hommes de la terre, tellement rayonnant que tous les hommes de la terre désirent voir tomber de ses plis les promesses de liberté, d'égalité, de justice qu'il contient et qu'il annonce. C'est sous ce drapeau de la liberté,
sous ce drapeau humain, que vont combattre nos enfants. Je les salue d'avance dans l'œuvre libératrice ; je m'incline d'avance devant leur vaillance future, comme, avec une ferveur pieuse, devant tous les soldats alliés qui, jusqu'ici, ont résisté à l'avalanche et sont tombés pour la plus sainte des causes.
Et maintenant que nous avons échangé les paroles graves qui vont des lèvres au cœur, maintenant que j'ai essayé de faire surgir du mien tout ce qu'il pouvait contenir de chaleureux enthousiasme, permettez-moi de terminer cette trop brève allocution, où j'ai mis toute mon âme, en buvant au premier magistrat de la République, à l'illustre Woodrow Wilson.
A l'Hôtel de Ville de New- York, le Mercredi 9 mai (à 4 heures du soir).
La Mission Française débarque à 3 heures. Il lui faut une heure pour gagner l'Hôtel de Ville, pour faire un parcours de plusieurs centaines de mètres. La ville formidable est tout entière debout, un million d'êtres débordent les trottoirs, garnissent les toits, se suspendent aux fenêtres, d'où tombe, sur la voiture qui conduit M. René Viviani et le maréchal Joffre, une pluie de fleurs, de papiers, de serpentins. Des acclamations partout s'élèvent. On ne crie pas Vive la France, on crie « France ! France ! » « Marne » « Verdun ». Jamais poussée populaire n'a été plus ardente.
Enfin la Mission arrrive à l'Hôtel de Ville. Le jeune maire, M. Mitchell, et le vénérable Joseph L. Choate, ancien ambassadeur à Londres, qui l'avaient reçue, la conduisent dans une salle où un millier de notables se tiennent. Le Maire adresse à la France un ardent salut. M. Choate, d'une voix qui ne laisse pas soupçonner 88 ans, parle de notre pays, de sa vaillance, de ses sacrifices, avec une émotion suprême. C'est dans une salle qui a atteint le sommet de l'enthousia6me que M. René Viviani lui répond.
Messieurs,
Nous voici donc arrivés dans cette grande ville dont la splendeur nous avait été décrite, dont la splendeur nous attirait. Et je suis bien obligé de confesser, au nom de mes compatriotes et en mon nom, que, contrairement à ce qui se passe ordinairement dans la vie, notre espérance est dépassée par la réalité.
Tout à l'heure, M. Ghoate, l'homme d'Etat éminent, l'ancien ambassadeur de son pays dans les pays étrangers, dont je suis heureux de saluer la présence parmi vous, disait qu'il ne trouvait pas les mots nécessaires pour exprimer ce que l'Amérique devait à la France. Si vous, qui nous réservez un pareil accueiL ne trouvez pas les paroles nécessaires, comment voulez-vous que moi, au nom de mes compatriotes, recevant cet accueil, je puissem'élever, par la parole, et la pensée, à la hauteur même de l'acte magnifique que vous avez accompli. Nous voici donc aujourd'hui dans ce vaste palais municipal où M. le Maire Mitchell nous a reçus avec tant d'amabilité, où, au nom de la grande ville qu'il administre, il a bien voulu prononcer les paroles à
la fois gracieuses et graves qui ont en même temps touché notre cœur et notre raison. Je le remercie de nous avoir présenté la municipalité, où se trouvent ses collaborateurs, le Gouvernement devant lequel je m'incline, le doyen des généraux, le général commandant les troupes de l'Etat. Vous avez rassemblé dans ce palais municipal, non seulement les citoyens américains, les membres de la municipalité et du Gouvernement, mais les commandants d'armée, les commandants de marine, pour bien montrer qu'à l'heure présente, nous ne sommes pas seulement à la pensée, mais à l'action.
L'efficacité de votre administration magnifique, Monsieur le Maire, nous était connue avant même que nous ne pensions à visiter cette vaste cité. Nous savions tout ce que cette municipalité, qui régit sept millions d'hommes, c'est à-dire des hommes tellement nombreux qu'il y a quelques royaumes en Europe qui ne les possèdent pas, qui administre avec tant de vigilance un budget formidable, nous savions ce qu'elle a fait pour ses travailleurs, comment elle a organisé ce vaste port, dont elle a le droit d'être fière, d'où partaient, avant la guerre, et d'où partiront demain vers la France, les bateaux ornés du drapeau tricolore, et qui iront fendre silen. cieusement et glorieusement les flots. Nous savions ce que vous avez fait. Et tout à l'heure, nous avons admiré, après l'avoir vue si souvent en effigie, cette statue de la Liberté qui éclaire le monde. Soyez remercié, Monsieur le Maire, et vous aussi, Mon-
sieur Choate, des paroles que vous avez prononcées. Vous avez raison. Ce n'est pas aux hommes qui sont ici que vous faites accueil. Ces paroles vont, à travers eux, à la France, et je n'ai pas besoin de dire que nous les reproduirons fidèlement, non seulement parce que ce sont des paroles gracieuses dictées par la courtoisie internationale ; nous les reproduirons parce que sont des paroles graves et fortes, pour ainsi dire taillées comme des médailles, et dont il me sera permis de rappeler quelques-unes. Vous avez eu raison de me rappeler le spectacle admirable que la France montre au inonde, depuis bientôt trois ans. Vous avez eu raison de dire, Monsieur, que le sang de la France coule comme de l'eau ; oui, de toutes les plaies béantes, de toutes les blessures de nos soldats, de toutes ces plaies, s'est échappé le sang vermeil et pur de la France. Et où a-t-il coulé? Il a inondé nos plaines, où, avant la guerre, se levaient les agriculteurs, les paysans et les travailleurs. Pourquoi cette paix a-t-elle été brisée ? Pourquoi avons-nous subi et subissonsnous encore sur notre sol la souillure de l'envahisseur ? Nous étions une nation pacifique, aussi pacifique que vous. Oh ! vous avez vu comme il est facile de rester attaché aux rêves de paix. Vous aussi, vous y étiez attachés ; vous la désiriez. Vous êtes un grand peuple, qui ne pensait qu'à l'humanité, à la justice. Nous aussi, nous étions une démocratie libre, et nous ne pensions qu'à la justice, au droit universel et à l'humanité. Mais nous avons été,
sous l'agression elle-même, obligés de nous lever. Et le plus grand hommage que vous puissiez rendre à la France, vous l'avez rendu. Comme c'est son devoir strict, elle se bat pour son territoire, pour ses richesses, pour son histoire, pour que l'envahisseur ne fasse pas un pas de plus sur son sol sacré. Mais vous aviez bien découvert sa figure sacrée à travers les orages. Elle se bat pour le monde, pour la justice, pour l'humanité tout entière, et c'est parce qu'elle se bat pour cela que le peuple américain s'est dressé pour lui apporter à la fois son concours moral et son concours matériel. Vous avez dit que la sympathie ne suffisait pas. En effet, nous la connaissons, cette sympathie précieuse dont, depuis cent quarante ans, vous avez bien voulu- réjouir le cœur de la France. Nous savions bien que vous n'étiez ni des ingrats ni des oublieux; nous savions que vous portiez dans vos cœurs, comme vous la faites porter sur la place publique, la statue, le souvenir de La Fayette ; nous savions qu'un grand peuple libre, amoureux de ses traditions et fier de son histoire s'inclinait devant le général étranger qui, dans une heure pénible où commençait son indépendance, lui a apporté la vaillance des enfants français et son génie français. Nous avions reçu, dès le début de la guerre, sous toutes les formes que votre générosité a su choisir, la marque de cette sympathie, la marque de cette tendresse fraternelle dont nos orphelins et nos blessés ont si souvent tenu, dans leurs mains, les bienfaits inestimables. Vous avez pensé
que ce n'était pas assez. Vous regardez en face la douleur et le devoir. Ah ! je comprends que, devant ce devoir douloureux, vous ayez hésité. La guerre, avec ses horreurs, ses blessures, ses risques, les foyers déserts, les femmes en deuil, les tombeaux prématurés, les berceaux où devrait vivre l'espérance et sur lesquels s'abat le malheur, la calamité, la guerre est une horrible chose. Mais qu'est-ce qu'il y aurait de plus horrible pour un peuple que de vivre sans idéal, sans indépendance ? Pas plus que nous vous n'avez voulu humilier l'honneur national devant les suggestions et les sommations insolentes de l'esprit germanique, vous n'avez pas voulu supporter les injures faites à la foi jurée. Et quand, regardant derrière vous dans ce passé de deux ans, tout ce qui a été accompli, quand vous avez vu les petits peuples opprimés, et, pour les défendre, les grands peuples comme la Russie, l'Angleterre, la France, l'Italie, se dresser afin de défendre les droits de l'homme, afin de sauver du naufrage quelque chose de l'honneur humain, vous avez senti frissonner votre conscience. Elle frissonnait déjà lorsque l'injure allemande s'est abattue sur vous.
Et alors, il n'a pas été difficile à ceux qui, d'un regard profond, avaient suivi l'évolution de l'âme américaine, de prévoir ce qui arriverait, ce qui est arrivé. L'Amérique tout entière est debout. Nous venons de visiter le Moyen Ouest ; nous venons de traverser des villes enflammées, où était déchaîné le tumulte joyeux des enfants, des femmes et des
hommes. Il nous est apparu partout, là même où l'on nous :avait dit que nous ne la trouverions pas, la résolution virile de tout un peuple qui nous a entourés en nous acclamant. Nous la retrouvons ici dans ces rues de New- York, dans cette vaste cité, pareille à la mer mouvante.
Voilà donc ce qui nous attendait ici ; voilà ce que nous avons reçu, l'accueil fraternel qui a pénétré dans nos cœurs. Soyez certains que nous ne l'oublierons pas. Permettez-moi, de cette hauteur où je suis, à travers la distance qui nous sépare de la France, de faire hommage à ce pays dont nous avons l'honneur d'être les fils, de cet accueil inoubliable dont nous sommes l'objet. C'est à lui que tout est dû. C'est lui qui a tout supporté, tout souffert, tout sauf la honte, tout sauf l'humiliation, tout sauf de s'agenouiller devant celui qui avait pensé si facilement être son vainqueur. Il a lutté pour les droits de l'homme, pour la justice. Et c'est tout le peuple de France, ce n'est pas seulement l'armée, ce sont tous les citoyens français qui sont debout pour ce devoir.
Eh bien, nous allons retourner dans notre pays, apportant d'ici le réconfort moral et matériel qui fera se dresser notre âme, qui fera que notre conscience sera encore plus forte et que notre cœur battra plus fort. Nous rapporterons à notre pays le souvenir inoubliable de ces journées. Nous dirons à nos compatriotes que des millions et des millions de bouches ont proféré le nom sacré de la France, qu'ils
ne peuvent pas se douter de l'amour, de la vénération, du respect que vous avez pour la grande personne morale qui s'appelle la patrie française. Nous dirons tout cela.
Et permettez-moi, pour finir, trouvant en moi difficilement des paroles, et puis étant arrivé, après tant de discours, presque aux limites de l'effort humain, permettez-moi de vous dire que tous, là-bas, nous sommes unanimes, que l'union sacrée règne, qu'il n'y a pas de différence de castes, de religions, d'opinions. Tous ensemble, nous luttons sous le même drapeau, prêts à périr s'il le faut, mais prêts avant tout à sauver la France. Il me plaît, sur une terre amie, étroitement rattachée à la France, de remercier l'armée française des efforts héroïques qu'elle a accomplis, l'armée qui, dès le début de la guerre, a fléchi matériellement sous le choc le plus formidable que jamais les annales humaines aient pu enregistrer, qui s'est redressée pour aller au combat; tous ces jeunes enfants de vingt ans, la flamme dans les yeux, allant à la bataille, à la mort, mais y allant pour la patrie, pour l'humanité.
Et qui donc les conduisait ? qui donc, le regard sûr, la tête froide et tranquille, organisait le plan de la résistance à l'ennemi ? Je ne vous dis pas son nom ; il suffit de rappeler la Marne. En même temps, nos marins, sur les flots, de même que l'amiral de Grasse, qui accompagnait ici Rochambeau, et qui a rendu, vous le savez, à la cause de l'Indépendance, au nom de la France, les plus inestimables services,
nos marins, la nuit, le jour, debout sur leurs navires, vigilants, rapides, courageux, après avoir envoyé dans les tranchées d'Ypres les fusilliers marins, se battaient dans l'Adriatique sous les ordres de celui qui est à ma gauche, l'amiral Ghocheprat.
L'armée, c'est la nation ; l'armée, c'est la démocratie en armes pour son honneur, pour son indépendance. Vous direz, vous aussi, que vous avez vu ce spectacle, d'une démocratie qui a pu s'organiser, qui n'a pas attendu l'heure du péril, qui avait son armée, ses cadres, ses chefs, et qui, grâce à tout ce qu'elle a fait, a pu résister. J'entendais avec nous, dans la rue, montrer ceux qui m'accompagnaient, qui sont vêtus d'un uniforme, en disant : « Voilà les sauveurs du monde ». Et s'il n'y avait pas eu la conscription, s'il n'y avait pas eu là les hommes répondant à l'appel de la mobilisation, que serait devenu notre pays, malgré sa flamme, malgré son courage, malgré sa vaillance ?
Voilà, citoyens qui m'entendez, la grave et grande leçon qui résulte de la guerre. Je l'avais dit déjà, je le répéterai sous une forme monotone jusqu'à ce que tout cela soit compris : tant qu'il y aura dans le monde une Germanie belliqueuse, une troupe de proie, un pays d'agression violente et sournoise, les démocraties seront en péril. Eh bien, si elles veulent sauver les trésors d'humanité qu'elles possèdent, qu'elles s'éveillent, qu'elles se lèvent, qu'elles s'arment, bien entendu avec le dessein de ne jamais faire servir l'épée qu'au service du droit.
Au déjeuner du « Merchants Association »
de New- York,
Je Jeudi i ornai (à i heure de l'après-midi).
Plus de six cents personnes. Tout ce que contient l'élite financière de la grande cité. M. Beck, après le Président, retrace la guerre, salue la France en des termes admirables. Toute la salle frémit. M. René Viviani salue la grande cité, le travail intense de ses enfants, remercie les industriels et les financiers de leur concours. Voici son discours.
Messieurs,
En commençant tout à l'heure son admirable allocution, M. Beck, qui a traduit vis-à-vis de la France toute l'émotion sacrée de son âme, disait que c'étaient là des heures émouvantes que nous vivions et que nous traversions ensemble. Et c'est précisément parce que ces heures sont émouvantes que je me demande où je pourrai trouver, quoique habitué aux manifestations populaires et quoique accoutumé à me trouver en face d'assemblées pareilles à celles-ci, les paroles qui, au nom de la France, traduiront la gratitude infinie que nous avons pour le peuple de New- York, depuis que nous avons eu l'honneur de descendre dans cette admirable cité.
Dénombrant les accueils successifs qui nous ont été faits, M. le Maire nous a montré, dans la rue, hier soir et ce matin, les cohortes innombrables du peuple se tournant vers nous, c'est-àdire vers la France, et nous faisant parvenir par leurs acclamations le cri d'espérance, et, je dirai volontiers, le cri de certitude.
Et ici, il nous est réservé ensuite dans cette municipalité, centre de labeur admirable, d'où sont sortis les travaux importants dont bénéficie cette grande ville, et combien cet accueil nous a touchés. Et voici qu'aujourd'hui, dans cette vaste salle, trop petite, m'a-t-on dit, pour contenir tous les adhérents qui appartiennent à l'Association des Marchands de la Cité, vous êtes innombrables devant mes yeux, tour à tour silencieux, pour écouter nos paroles, et puis debout et frémissants, pour acclamer la France. Vous êtes les hommes d'affaires, ceux vers lesquels la France, dès le début de la guerre, s'est retournée, parce que la guerre avait pris un aspect qu'aucun cerveau humain n'avait pu prévoir. Jusque-là, les guerres qui s'étaient engagées étaient des guerres dans lesquelles les armées, apportant leurs vivres et leurs munitions, pouvaient se battre pendant quelques mois ; mais nous avons pénétré dans une guerre où les semaines sont des mois, où les mois sont des années; nous avons vu tomber, sur le champ de bataille, près de nos armées, un ouragan de fer et d'acier que personne n'avait pu prévoir. Et nous nous sommes tournés vers les hommes d'affaires, ayant besoin de votre crédit, de votre travail, ayant besoin de vos projectiles, ayant besoin de vos munitions, de vos rails, de votre acier. Soyez remerciés de la générosité que vous avez adressée à la France; par la ponctualité de vos fournitures et l'assiduité de votre labeur,
vous avez permis à l'armée française d'employer les munitions que vous avez envoyées. Et soyez satisfaits d'entendre une fois de plus que, si vous avez mis toute votre compétence, et je dirai volontiers, toute votre âme, dans le travail assidu que vous avez fourni, les soldats français, en recevant vos armes, en ont fait un emploi digne, un emploi efficace. Mais nous ne nous étions pas trompés sur le caractère du peuple américain. Ce n'est pas une raison, au contraire, je puis le dire, parce que les hommes que vous êtes sont engagés dans de vastes entreprises, parce qu'ils- ont pénétré dans de gigantesques affaires, pour qu'ils laissent tomber leur cœur, leur esprit et leur cerveau au mercantilisme de l'industrie et du commerce. Vous avez gardé des traditions anciennes, toujours présentes dans votre cœur, de votre admiration pour l'humanité, vous avez gardé cet idéalisme qui flotte sur votre drapeau, au-dessus même de vos affaires, et, sentant que, travaillant pour les affaires, l'humanité n'est pas absente, habitués dans vos tractations au grand maniement des hommes, et à contempler ce vaste horizon, lorsque la journée de travail est finie, vous vous donnez tout entiers, par un élan admirable, à toutes les choses saintes qui font que la vie doit être respectée et que l'humanité» doit être admirée.
Et nous-mêmes, car il faut bien que, profitant de l'occasion qui lui est offerte, un Français
parlant dans un pays ami fasse tomber les lourdes légendes dont nous avons été victimes nous-mêmes, permettez-moi d'apporter, au nom de mes compagnons et en mon nom, une révélation. Ah ! la France d'avant la guerre apparaissait comme un pays de rhéteurs, comme un pays de déclamateurs, de politiciens. On allait à Paris comme dans un paradis, pour le plaisir, et il paraît que cette grande France, qui contient onze millions de travailleurs manuels, sur lesquels il y a sept millions de paysans, n'était pas une France laborieuse, attachée à son travail quotidien ; il paraît que, sous les lourdes calomnies allemandes, avait été effacé, pour ainsi dire, ce qui fait la gloire de notre France, les vertus du travail quotidien, l'assiduité à la tâche, la vertu de l'épargne, toutes ces grandes qualités que nous ont transmises nos ancêtres. Eh bien, dans cette guerre, qui a pris soudain un aspect industriel où ce n'est pas seulement la vaillance des enfants de la France, mais aussi la compétence des officiers, des chefs d'industrie, qui doivent être mêlées, dans ce pays de France, nous avons vu se dresser devant nos yeux, pour faire face à la tâche immense que le destin nous avait dévolue, des ouvriers, qui ont pénétré dans nos usines et qui font les munitions, des chefs d'industrie et des ingénieurs qui les dirigent, toute l'ingéniosité, tout le génie français, dans sa clarté, dans sa facilité, dans sa faculté d'assimilation ; tout le génie français s'est dressé. Et c'est
grâce à l'industrie française, aidée par l'industrie américaine, que nous avons pu produire ces projectiles par millions, ces aciers, ces rails, tout ce qui était indispensable pour que, sur le champ de bataille, nous économisions le sang de nos enfants, et pour faire pénétrer la mitraille dans les tranchées allemandes, avant de lancer à l'avant l'héroïsme français.
Tout à l'heure, cet illustre homme d'Etat, M. Choate, à qui vous avez eu raison d'adresser des acclamations auxquelles nous nous sommes joints, de cette parole encore virile, tellement virile qu'on ne dirait pas vraiment qu'il supporte encore sur ses épaules les responsabilités de plus de trois quarts de siècle M. Choate disait que le drapeau américain et le drapeau français pourraient flotter ensemble-, et la même idée était exprimée par votre président, qui disait qu'à la même brise, on verrait s'associer et se marier les mêmes couleurs, les étoiles américaines et le drapeau tricolore.
Mais voilà que la prédiction s'est réalisée. Les journaux de ce matin nous apprennent qu'hier même, dans Paris, une cérémonie populaire, à laquelle, de toute son âme, le peuple de Paris frémissant s'est donné, a montré les ambulances américaines, sous l'égide du drapeau américain, traversant les grandes rues de la capitale, acclamées, ai-je besoin de le dire, par le cœur de la France tout entière, représenté par Paris.
Et je dis que c'est en attendant mieux. Ce n'est pas seulement dans les rues d'une capitale, joyeuse dans sa tristesse à la pensée que la libre Amérique vient enfin à son côté, ce n'est pas seulement dans les rues de New-York, de Paris, que le drapeau américain et que le drapeau français doivent flotter; là, ils flottent dans l'allégresse virile, dans la joie civique ; ils captent les regards des citoyens; mais ce n'est là qu'un augure; ce n'est là qu'une promesse; ce n'est là qu'un enseignement. Là-bas, plus loin de Paris, sur ce front où tombe la mitraille allemande, dans ces tranchées où les soldats français et anglais ont touché, par leur héroïsme, la grandeur humaine, dans ces tranchées, le drapeau américain qui déjà flotte sur l'escadrille La Fayette à côté du drapeau anglais, du drapeau français, ira également se montrer. Ah ! quand il reviendra, il ne sera plus pareil au drapeau que vous apercevez, drapeau tranquille et pacifique qui rayonne devant nos yeux. Je vous en préviens; il sera déchiré par la mitraille, troué par les balles ; il portera dans ses plis, à côté des étoiles, toute la trace de l'héroïsme de vos enfants.
Et vous irez vers nous, comme l'exprimait magnifiquement M. Beck, dans ce langage qui est à la fois d'un écrivain, d'un littérateur et d'un philosophe, vous irez vers nous poussés par les causes profondes qu'il a analysées. L'entrée en guerre de l'Amérique, nous n'en avons jamais douté, même aux heures où des prophètes de
scepticisme et de malheur nous disaient que l'Amérique était neutre et penchait définitivement vers la paix. Jamais, nous n'avons cru cela; jamais, nous n'avons cru les calomnies dont on a essayé de vous avilir. Pourquoi vous êtes entrés dans la guerre, M. Beck l'a dit, et j'aime mieux laisser à un Américain autorisé l'autorité des paroles qui ont été prononcées. Ce n'est pas pour écarter les sous-marins qui venaient gêner vos grands navires, ce n'est pas seulement, quoique cela fût une cause suffisante, pour les morts du Lusitania, pour les Américains et les Américaines, pour les enfants innocents précipités dans l'étendue glacée et que vous ne reverrez plus. Ce qui fait votre honneur, ce qui fait l'honneur d'un peuple libre, c'est que vous n'avez pas eu seulement sur les lèvres les revendications nationales, mais que vous avez eu aussi les revendications humaines. Ce n'est pas pour le droit américain seulement, c'est pour le droit humain affranchi, c'est pour la liberté, c'est pour la démocratie que vous vous êtes levés ; c'est pour défendre ces grands principes. Et que M. Choate soit tranquille. Nous sommes d'accord, et, si nos langages ne sont pas semblables, nos cœurs sont semblables. Il disait : « Pressez-vous ; pourquoi perdez-vous tant de temps? » Nous ne disons pas cela; nous savons ce que c'est qu'une guerre pour en avoir été meurtris ; nous savons combien doit être intense la préparation, et qu'aucun préparatif ne doit être négligé. Et il disait
encore : « Nous n'accepterons jamais les conditions de paix de l'Allemagne. » Noiis n'accepterons jamais en effet les conditions de paix de l'Allemagne. Venues d'un pays pareil, qui s'est habitué à considérer le monde comme son serf, qui s'est imaginé que, de sa lourde botte, il pourrait piétiner le cœur, la conscience et l'âme de l'humanité, venues de lui, des conditions de paix ne seraient pas acceptables, parce qu'elles humilieraient la raison, la conscience humaine. Nous ne voulons pas la paix tant qu'on ne nous aura pas restitué, parce que c'est notre bien, l'Alsace et la Lorraine. Et nous ne sommes pas' des combattants égoïstes luttant uniquement pour faire triompher dans cette guerre, que nous n'avons pas cherchée, les revendications nationales. La France, j'imagine, n'a pas habitué le monde au spectacle de l'égoïsme ; ce noble peuple, vers lequel montent vos acclamations, et que vous avez le droit et le devoir de vénérer, car, laissezle dire à un Français sans le taxer d'orgueil, je ne crois pas qu'il y ait un peuple plus libre, qui tienne dans son cœur une émotion plus sacrée, ce peuple-là n'est pas égoïste ; il a jeté les enfants de la France partout où il fallait combattre pour la liberté; il a affranchi le monde européen avec les idées de la Révolution Française; il a envoyé l'étendard français resplendir sur tous les champs de bataille où l'on pouvait lutter pour l'humanité, et son désir, d'accord avec les Alliés, c'est de
trouver les garanties nécessaires pour empêcher le retour de pareils crimes.
Vous êtes des hommes d'affaires; vous avez le respect des contrats, et vous savez bien que, lorsqu'une discussion est créée, c'est à des arbitres, à des juges, à une cour souveraine, que vous devez demander justice ; ce n'est pas à la force brutale. Eh bien, ce qui existe entre les particuliers, entre les citoyens du monde civilisé, pourquoi donc cela n'existerait-il pas entre les nations? Au début de la guerre, nous l'avions proposé ; nous, nous avions demandé un arbitrage, des enquêtes contradictoires, afin de faire apparaître véritablement ce qui devait apparaître. Nous n'avons pas voulu pénétrer dans cette guerre sans épuiser les recours à la justice et à la raison humaine. La brutalité nous a écartés du champ de la discussion. Ah, comme on le disait tout à l'heure, on croyait que l'heure était venue. A quoi sert de discuter quand on est le maître? A quoi sert de débattre quand on est le tyran? A quoi servent la raison et la science quand on tient dans une main une lourde épée, dans l'autre une torche incendiaire pour brûler les villes et les villages? A quoi cela sert-il? La raison, la conscience, le cœur, cela n'existe pas : la force et rien que la force. Eh bien, nous aussi nous avons eu la force; nous avons pris dans notre main l'épée glorieuse de la France. Et seuls ou presque seuls, au début de la guerre, nous nous sommes redressés, nous avons regagné le terrain conquis, et nous avons
donné à tous les alliés de la Franc.e le temps de s'émouvoir à la fin devant ce grand drame humain, de se dresser, de se lever à nos côtés, et de venir également élever leur étendard à côté du nôtre.
Les voilà tous rassemblés les soldats d'un peuple libre ; voilà tous les hommes libres debout pour la liberté et la démocratie. Eh bien, nous irons, tant qu'il durera, jusqu'au fond du combat, jusqu'à la fin du conflit. Nous empêcherons que lé militarisme prussien règne encore sur le monde. Nous sauverons les générations futures, auxquelles, par notre sang et nos douleurs, nous transmettrons un héritage sacré, et qu'elles sauront recueillir. Nous sauverons les générations futures du drame épouvantable que nous traversons. Dans ces moments de combat et de sacrifice, qu'une vaste espérance fasse frissonner nos cœurs ! Demain, ce ne sera pas seulement la victoire matérielle, mais morale. Ce sera, si vous le voulez, si nous le voulons, la paix définitive et, sur toute l'étendue de la planète, et parce qu'il n'existera plus une race de proie, tous les fils des hommes, tous les enfants de nos enfants, pourront enfin vivre libres, mourir satisfaits, après avoir donné à l'humanité le meilleur de leur esprit et le meilleur de leur cœur.
A l'Université de New-York
(CoJumbia University),
Je Jeudi 10 mai (à 4 heures).
C'est sur l'immense place qui entoure la magnifique et solide Université que la Mission Française s'arrête. Le spectacle est féerique sous le soleil de mai. Plus de cent mille personnes entourent le monument.
Sur l'estrade, où monte le président Butler, se trouve la Mission Anglaise et la Mission Française. Le président remet le titre et les insignes de Docteur à M. René Viviani et au maréchal Joffre, au milieu des acclamations. M. René Viviani répond au président de l'Université dans les termes suivants.
Mesdames, Messieurs,
M. le Président de l'Université vous a prévenus que je ne pourrais vous adresser que quelques mots. Vous l'aviez déjà compris, ear, sous ce ciel, au milieu de cette immense assistance, il est impossible à un orateur de dégager toute sa pensée. Mais je manquerais de gratitude si je ne profitais de l'occasion qui m'est offerte pour remercier M. le Président de l'Université, que j'ai déjà eu l'honneur, il y a quelques années de voir à Paris, pour remercier à travers lui tous ces professeurs illustres dont le nom est connu et cher à la FranGe, et ces inoubliables étudiants qui viennent, dans cette illustre Université, prendre, de la parole des maîtres, les leçons de la vérité.
Plus d'un lien rattache la Franee à l'Amérique. Je puis dire que, parmi ces liens, le lien universitaire est le plus fort. Quelle que soit en effet la manière
dont l'enseignement est distribué, les universités américaines et les universités françaises sont d'accord pour reconnaître que l'université doit distribuer à la fois l'instruction qui donne l'élévation intellectuelle et l'éducation qui donne l'élévation morale.
Vous avez tous compris, Messieurs qui m'entendez, qu'il ne suffit pas d'enseigner la vérité scientifique, la beauté littéraire, la grandeur philosophique, que cela n'est rien, que vous ne formeriez ainsi que des hommes d'intelligence et de talent, que ce qu'il faut faire avant tout, pour que la patrie soit grande et forte, ce sont des hommes de conscience et de caractère. Et nous l'avons bien senti nous-mêmes aux heures tragiques, lorsque nous avons vu se lever tous les enfants de France, ceux qui s'étaient approchés des beautés de l'enseignement secondaire, et ceux qui, gravissant un échelon de plus, étaient montés jusqu'à l'enseignement supérieur. Tous ensemble, fils du peuple, ou bien professeurs de la veille ou du lendemain, se sont dressés sous le drapeau français pour lutter contre l'envahisseur. Et vous-même, Monsieur le Président, vous-mêmes, Messieurs, vous avez compris qu'aux heures tragiques que nous traversons en commun, il fallait faire de cette Université le centre du patriotisme. Vous avez établi ici un hôpital ; vous avez élevé des jeunes hommes afin qu'ils deviennent demain les officiers capables de conduire votre armée. Et
a l'université de new-ïork 171
ensuite, vous avez montré ce dont, au point de vue civique, vous étiez capables.
Mais ce n'est pas devant un homme comme M. Butler, ce n'est pas devant des hommes comme vous qu'il m'appartient, à moi Français, de dire quelle est l'obligation morale qui, à mon sens, s'impose à vous. Où pourriez-vous demain mieux envoyer vos étudiants, si ce n'est sur cette terre de France, au lieu de les envoyer sur cette terre d'Allemagne, dont vous avez vu quelle était l'attitude? Que sont devenus les hommes qui ont reçu la culture allemande? Que sont devenus les hommes qui ont reçu l'enseignement des maîtres allemands? Qu'estce que la culture leur a révélé ? Elle leur a révélé que le plus humble devait être opprimé par le plus fort, qu'il n'y avait pas de raison dans l'humanité qui ne dût s'incliner devant la raison allemande. Et c'est au nom de la culture qu'on a vu un chancelier d'Allemagne déclarer que les traités internationaux, ceux qui avaient reçu la signature de l'Etat de Prusse, devaient être déchirés comme des chiffons de papier.
Venez chez un peuple libre, où vous trouverez les héritiers des grands savants, des grands littérateurs, et des grands poètes qui sont l'honneur de la France. Venez visiter un peuple libre où vous trouverez dans la littérature, dans la poésie, dans la science, des maîtres qui sont les émules des vôtres et pourront compléter l'instruction de vos enfants.
Demain, lorsque, par nos effortg communs, nous aurons obtenu la victoire commune, nous nous engagerons, n'est-ce pas, Monsieur le Président, à échanger nos enfants, à faire visiter l'Amérique par nos étudiants, la France par les vôtres. Et laissezmoi vous dire en terminant que, quant à moi, revenu en France, je serai l'un des artisans les plus convaincus de cette grande œuvre de pénétration commune. Je n'oublierai jamais qu'ici, devant la statue de Y Aima Mater, ce grand phare éternel qui forme les cerveaux et les consciences, j'ai reçu le titre de docteur en droit qui restera l'honneur de ma vie, et auquel s'attache un souvenir qui ne périra qu'avec moi-même.
A la Bar Association
(Association des Avocats de New- York)
le Vendredi 1 1 mai (à midi).
M. René Viviani a été invité par le barreau de New- York à un immense banquet, en sa qualité d'avocat à la Cour de Paris. Plus de quinze cents de ses confrères sont présents. Il s'assied entre M. Wickersham et M. Hughes, ancien candidat à la présidence de la République. MM. Wickersham et Hughes prennent la parole en termes émus. Après eux se lève [M. Gùthrie, qui est à la tête des organisations pour les orphelins. Le dernier, M. René Viviani, au nom de tous les avocats de France, remercie. Voici son discours.
Mes chers Confrères,
Comme le rappelait tout à l'heure votre Président, M. Wickersham, nous avons été reçus, depuis que nous sommes descendus sur le sol américain, par les Gouverneurs d'Etats, par les Maires des plus grandes villes ; nous avons eu d'eux l'accueil le plus cordial, sans compter l'accueil que, dans les rues des grandes cités, nous avons recueilli, venant de la population tout entière. Et je dois dire que, si grande que soit la joie orgueilleuse qui déborde de mon cœur, elle n'aurait pas été complète si je n'avais pu accepter, enserré que je suis par les circonstances, l'aimable et gracieuse invitation qu'à Washington même vous m'aviez fait porter.
Il me semble que quelque chose aurait manqué à ma vie et à ma carrière si, passant dans cette grande ville de New-York, où près de six mille
de mes confrères travaillent et sont l'honneur du barreau des Etats-Unis, je n'avais pas pu être admis à l'honneur de les voir, d'entendre leurs représentants autorisés, de serrer leurs mains loyales. Et tout à l'heure, votre président, en énumérant les titres auxquels je dois l'honneur inoubliable d'être aujourd'hui, votre hôte, avait bien soin de rappeler, et je suis d'accord avec lui, le titre qui est supérieur. Oui, certes, depuis vingt-cinq ans, j'ai traversé la politique. Et ce n'est pas moi qui porterai sur elle un jugement dédaigneux, car j'ai reçu, jeune encore, de la démocratie, toutes les faveurs et tous les sourires. Oui, certes, ce n'est pas moi qui pourrai oublier que, depuis bientôt vingt-cinq années, j'ai l'honneur d'être un de ses élus, et que, depuis plus de dix ans, j'ai l'honneur d'être admis dans les conseils du Gouvernement. Je n'oublierai aucune des étapes que j'ai traversées, soit comme Ministre du Travail, soit comme Ministre de l'Instruction Publique, soit comme président du Conseil et comme Ministre des Affaires étrangères, ou comme Ministre de la Justice. Et laissez-moi vous dire ce que, si souvent, j'ai répété à mes compatriotes français : le titre auquel je tiens le plus, qui fait davantage vibrer mon cœur, qui davantage attire mon esprit^ c'est votre titre, c'est le mien, c'est le titre d'avocat du Barreau parisien. C'est à lui que je dois ce que vous devez au vôtre, avocats
du Barreau de New-York, l'indépendance fière et solide qui permet d'asseoir une vie tranquille au milieu des orages. C'est à lui que je dois ce que vous devez à votre profession, l'honneur d'apporter devant la magistrature et devant la justice les doléances, les revendications des plaideurs. Oh! je sais bien de combien de détracteurs, peutêtre en Amérique, en tout cas en France, notre profession est entourée. Et cependant je tiens qu'il n'en est pas de plus fière et de plus noble. Nous ne sommes pas seulement des juristes, ayant étudié les lois dans les textes, et nous livrant au jeu abstrait de la logique le jour où nous sommes admis à l'audience devant les magistrats. Quelle plus grande et plus noble mission que la nôtre! Nous recevons les êtres souffrants qui apportent chez nous, dans notre cabinet, à l'avocat transformé en confident et en confesseur, les sentiments et les intérêts. Nous essayons, dans les jours et les nuits de travail, de nous mettre à la hauteur de notre mission. Et, tandis que les magistrats délibèrent, le souci habite nos cerveaux, l'angoisse habite notre cœur. Nous nous demandons toujours si nous avons été à la hauteur de notre mission; et ce n'est pas seulement une mission qui consiste à défendre l'homme. Combien de fois, dans notre carrière, n'avons-nous pas été aux prises avec des dangers plus graves ! Ce qui fait la noblesse de notre mission, c'est que, lorsque
nous avons embrassé une cause, que nous avons trouvé une cause juste, nous la défendons contre l'ignorance de la foule, contre la passion du peuple, contre la tyrannie des puissants. L'avocat est le premier homme, au-dessus de tous, autour de tous, capable de faire entendre, même au-dessus des clameurs de la foule, la parole de justice et de vérité. Et ce n'est pas seulement une mission particulière. Nous ne sommes pas seulement des professionnels attachés à notre cabinet, dans notre domicile. J'ose dire, sans manquer de res^ pect aux magistrats illustres qui sont assis en face de moi, et que je remercie de leur présence, qui est un honneur pour le barreau de New-York et le barreau parisien, j'ose dire que la magistrature elle-même, quelle que soit sa science, quelle que soit sa compétence, quelle que soit la conscience avec laquelle elle étudie les affaires, ne pourrait pas accomplir sa haute mission, si, à côté d'elle, nous n'en accomplissions une autre.
Qu'est-ce qui fait le courage du magistrat? Qu'est-ce qui constitue son indépendance? Qu'est-ce qui fait qu'après la délibération, il croit garder en lui la sérénité du juge, lorsqu'il a prononcé la sentence? C'est qu'il a entendu les avocats; c'est que tel ou tel avocat a apporté la vérité aux pieds de la justice; c'est qu'il n'a pas le droit de penser au delà de ce que les avocats lui ont dit.
et qu'après tout, si l'avocat n'a pas été à la hauteur de sa mission, ce n'est pas sur le juge que retombe la responsabilité; — de sorte qu'à la mission sociale du juge, qui dit la loi, s'ajoute la mission sociale de l'avocat, qui permet au juge, à travers les sinuosités d'un conflit, à travers toutes les difficultés d'un procès, à travers l'analyse méticuleuse de toutes les causes, quand vient une affaire, d'apercevoir la vérité.
Voilà ce qui fait la grandeur de njtre rôle, et ce qui vous explique, avocats de Ne <v- York, que, si souvent, la démocratie française a fait appel à tous les barreaux de France pour leur demander leur concours dans les conseils de la démocratie, à la Chambre, au Sénat ou dans les conseils du gouvernement. Nous y apportons là, en dépouillant, comme on disait tout à l'heure, notre dossier, qui n'est plus un dossier particulier, mais le dossier de la France tout entière, nous y apportons nos qualités, notre amour de la vérité, notre amour de la justice, la patiente interprétation des textes, et le désir de verser dans les consciences qui nous entourent ce que nous-mêmes nous avons pu apprendre.
Eh bien, qu'il me soit permis de vous remercier de votre présence dans cette salle, de cette immense affluence qui m'écoute, et à laquelle je puis dire que jamais, plus qu'aujourd'hui, je n'ai tant regretté de ne pas parler sa belle langue, pour
faire comprendre avec la clarté et la précision que cette langue comporte, tous les sentiments qui sont dans mon cœur.
Laissez-moi vous dire que ce sera un des honneurs inoubliables de ma vie d'avoir pu être accueilli par vous. Et laissez-moi ajouter que je ne sortirai pas d'ici chargé d'un orgueil exagéré ou d'une immodestie trop lourde. Oui, certes, c'est à moi que l'occasion qui vous est offerte vous permet d'apporter vos éloges, mais ce n'est pas pour moi que je les reçois, c'est pour cette grande famille judiciaire à laquelle j'appartiens depuis trente ans, pour le barreau parisien. Et, du haut de cette tribune, il ne m'est pas défendu de me retourner vers mon passé, d'apercevoir dans le lointain, quand j'étais jeune encore, ces étapes difficiles de ma difficile carrière, cette amertume que, jeune avocat, dans des heures de découragement, vous avez connue comme nous, lorsque, malgré le talent, malgré le travail, malgré l'effort quotidien, il semble que la réputation se refuse et qu'on se demande si l'on sera à la hauteur de sa vie. Laissez-moi me retourner vers cette difficile carrière où j'ai été accompagné, encouragé par tous mes maîtres, dont quelques-uns sont aujourd'hui disparus, et dont je salue la mémoire. Et laissez-moi me retourner du côté de M. Guthrie, qui a bien voulu tout à l'heure rendre hommage à ce barreau parisien auquel j'appartiens. Ah!
oui, ce Barreau parisien et tous ces barreaux de France, ils étaient peuplés de jeunes hommes qui livraient leur cœur à l'avenir; devant eux se prolongeait une carrière immense ; il leur suffisait de travailler paisiblement dans leur cabinet de travail, pour aboutir à la fortune, à la fortune immense ou modeste, en tout cas pour faire honneur à leur propre vie. Ils étaient là tranquilles, au mois de juillet 1914, et l'été, avec ses clartés lumineuses, après une année de travail, les sollicitait et les attirait vers les vacances; et puis, le coup du tocsin s'est fait entendre. Le jpremier coup de canon a retenti. L'heure tragique s'est levée dans notre histoire. L'horizon, obscurci soudainement, a été traversé par les éclairs de la lutte tragique. Et tous ces jeunes hommes, dépouillant la robe de l'avocat, saisissant les armes du combat, sont allés rejoindre le drapeau, sont allés rejoindre leurs régiments. Et tout à l'heure, mon cher confrère, vous aviez raison de rendre hommage, non seulement aux avocats, mais à tous ces hommes de professions libérales qui, en France, ont rejoint le drapeau, avec les paysans, avec les ouvriers. Oui, c'est un admirable exemple d'unité nationale et d'union sacrée que la France glorieuse a offert au monde. Pas un homme, quel que soit son vêtement, qu'il ait le bourgeron de l'ouvrier ou la blouse du paysan, qu'il ait la robe du magistrat ou de l'avocat, qu'il fût riche ou
pauvre, n'a déserté son devoir. Et à la même heure, au même jour, tous, abaissant leur front au niveau de la tranchée sanglante, tous ensemble, formant l'armée démocratique, la grande armée des citoyens, tous ensemble sont allés représenter la France devant l'ennemi. Mais, que dis-je? Ce n'est pas vrai. Je rétrécis leur rôle. Je diminue leur mission. Us n'ont pas fait que représenter la France. Ils sentaient qu'ils étaient rivés à notre histoire nationale par plus d'un lien. Les soldats de 1914, certes, étaient les soldats de 1914. Us défendaient le territoire, le pays envahi. Oui, certes, ils faisaient cela. Mais croyez-vous que le sentiment du péril, croyez-vous que l'ordre donné par des chefs à des soldats, sont suffisants pour enfanter un tel héroïsme? Ce qui fait que l'armée s'est dressée, c'est qu'elle était une armée de soldats, mais aussi de citoyens; c'est qu'en se rétournant vers son passé, elle apercevait tout un passé de gloire; c'est qu'elle ne voulait pas être indigne des grands aïeux qui ont souffert et combattu sur le sol français, et, pour tout dire d'un mot, cette armée nationale savait qu'elle défendait des principes de justice et d'humanité, auxquels, tout à l'heure, vous rendiez un si juste hommage. Et voilà ce que> dans les villes que j'ai parcourues, si faible que soit ma voix, au milieu des auditoires immenses qu'il m'a été permio véritablement de contempler devant moi, voilà ce
que j'ai dit. C'est tout le cri de mon cœur que j'ai apporté* Vous aviez raison, mon cher confrère, mon illustre confrère, illustre juge de la Cour Suprême, vous aviez raison de me dire que j'avais parlé directement au cœur de l'Amérique* Et croyez-vous que je ne m'en sois pas aperçu? Vous imaginez-vous que je n'ai pas senti que mes paroles pénétraient les âmes de ceux qui m'entendaient? Est-ce que vous vous imaginez qu'un orateur qui, je vous le demande, étant de la profession pourrait parler, pourrait être transporté par cela seul et par sa propre pensée, s'il ne sentait pas autour de lui vibrer les consciences et les cœurs? Oui, c'est parce que j'ai senti chez vous un cœur pareil au mien, parce que mon impression a correspondu à la vôtre, parce que mon émotion a été à la hauteur de la vôtre, parce que la vôtre a été a la hauteur de la mienne, que nous nous sommes bien compriSj et qu'à travers les langages différents qui sont le vêtement de l'âme, nous avons aperçu l'âme unique, pareille à elle-même, semblable à la foisen France et en Amérique,
Votre attitude de ce jour, pareille à l'attitude que j'ai déjà contemplée, a été soulignée par M. Hughes. Il l'a dit, et je répète sa parole; ce n'est pas un salut abstrait que la Mission Française a apporté à l'Amérique. Non, nous ne sommes pas venus ici pour échanger simplement les propos de l'amitié internationale; nous ne sommes pas
venus ici uniquement pour serrer vos mains ; nous ne sommes pas venus ici pour vous saluer, pour nous enivrer des acclamations fantastiques qui s'élèvent de vos rues. Nous sommes venus ici pour pénétrer vos âmes, pour pénétrer vos cœurs. Oui, je le dis, nous sommes venus ici pour vous faire apparaître par nous la grande âme de la France blessée, de la France souffrante, de la France éternelle.
Vous nous avez rendu tous, orateurs qui m'avez précédé à cette tribune, un trop grand et trop juste éloge, pour que, sans orgueil, je puisse essayer de dépasser la hauteur de cet éloge. Vous avez montré les Français isolés au début de la guerre, couchés dans des tranchées fangeuses et sanglantes, luttant par le jour, la nuit, à toute heure, non seulement pour eux, mais pour l'humanité. Vous avez considéré l'armée française comme l'avant-garde de toutes les armées d'hommes libres. Eh bien! oui, cela est vrai. Depuis trois ans, nous nous battons pour la liberté; nous tenons dans les airs et sous la mitraille le drapeau de la démocratie universelle. Que se lèvent enfin les hommes libres pour venir à nos côtés! Que nous ne soyions pas seuls pour l'honneur de l'humanité dans ce combat! Venez à nous, frères américains, dont le cœur est rivé au nôtre, depuis que La Fayette, avec les soldats français, a pénétré sur votre sol et apporté le concours de
ses armes à l'indépendance américaine ! Ce n'est pas pour la France, ce n'est pas pour vous, ce n'est pas pour l'Angleterre, ce n'est pas pour la Russie. Non, ce n'est pas pour les peuples, c'est pour la terre entière, c'est pour l'humanité entière.
Et, en effet, tout à l'heure, M. Hughes disait qu'il ne pouvait pas avoir la conception d'une terre où le droit international n'existerait plus. En effet, ce serait une terre pareille à une forêt, dans laquelle il n'y aurait ni lois, ni juges, et où celui qui pénétrerait pourrait être assassiné à chaque tournant. Et moi, je vous dis : A quoi servent vos études pacifiques et les miennes, à quoi nous sert-il d'ouvrir les dossiers de nos clients, à quoi nous sert-il d'ouvrir les codes, pour en faire surgir l'application à des conflits particuliers? A quoi servira-t-il de plaider devant les juges des causes particulières, si la grande cause de l'humanité n'est pas gagnée par nos bras?
Fermons donc nos dossiers. Détournons-nous de l'étude de ce droit privé, tant que le droit humain n'aura pas obtenu la satisfaction à laquelle il a droit. Et, puisque c'est l'histoire du monde qui le veut, qu'aucun progrès ne peut naître qui ne soit enfanté par la douleur, puisque le droit humain et éternel ne pourra être debout qu'après que des hécatombes immenses auront été abattues auprès de lui, d'abord, envoyons notre hommage pieux à ceux qui sont tombés pour la cause sainte,
et formons en nous un cœur de fer, un cœur inaccessible à la cfainte et à la douleur; continuons notre chemin jusqu'au bout, jusqu'à la fin de la gUerrej jusqu'à la victoire du droit et de la démocratie.
Au Banquet d'adieu de New- York
(au Waldorf-Astoria),
le Vendredi j j mai (à 10 heures du soir).
Quand M. Balfour, ministre des Affaires Etrangères de la Grande-Bretagne et M. René Viviani, tous deux chefs des Missions britannique et française, pénètrent dans l'immense salle, les deux mille assistants se lèvent. Au-dessus d'eux, l'élite de la société féminine acclame les deux représentants des pays amis. Le banquet est fort animé. Le maire Mitchell, qui préside, présente les chefs des Missions et affirme sa volonté de vaincre. Après lui le vénéré Joseph H. Choate s'adresse aux Etats-Unis, leur montre le devoir et avec une éloquence prenante précise les grandes obligations de la démocratie. Puis M. Balfour se lève pour parler au nom de l'Angleterre. M. René Viviani, le dernier, porte la parole au nom de la France — rapidement — car il doit partir de suite pour le Canada — où il est attendu le lendemain matin. Il prononce le discours ci-après.
Mesdames, Messieurs,
Au moment où mes compagnons et moi, nous nous apprêtons à quitter officiellement New-York, je voudrais trouver en moi les accents nécessaires et une voix qui pût dominer à la fois et vos clameurs et vos fanfares, pour remercier dignement ce grand peuple formidable, dans cette vaste cité. Et, comme si ce n'était pas assez de ces acclamations populaires qui sont montées vers nous pour aller plus haut que nous, c'est-à-dire vers la France, voici que, comme suprême adieu, vous nous avez réservé, Monsieur le Maire, cette assistance nombreuse, tout ce peuple d'élite rassemblé dans cette vaste salle, au-dessus de laquelle s'entre-croissent, si j'élève les regards, à la fois les feux de la lumière, de la jeunesse et de la beauté.
Et, ne pouvant pas trouver un mot pour répondre à tant d'attentions il ne me reste, Monsieur le Maire,
qu'à me pencher vers vous, à vous remercier, à remercier à travers vous la population de New-York et à la féliciter d'avoir à la tête de la municipalité cet ^homme qui, sur un front juvénile, porte les traces d'une maturité profonde, et à qui il faut une force considérable, alliée à la douceur, pour pouvoir administrer une ville aussi grande et pouvoir faire face à d'aussi difficiles travaux.
Et si je le pouvais, si j'avais le temps, si le train, pour ainsi dire, ne sifflait pas à votre porte, je voudrais, comme on cueille des fleurs pour composer un bouquet, cueillir les impressions que mes compagnons et moi, nous avons rassemblées au cours de ce voyage triomphal que nous venons de faire. L'Amérique, autrefois, pour moi, était sinon par la pensée, du moins par les faits, un pays économique, et dès que, de Washington, la grande capitale politique où siègent les pouvoirs publics, où nous avons eu l'honneur d'être reçus par votre illustre président, M, Wilson, dès que, de Washington nous sommes partis, nous avons pour ainsi dire senti sa personnalité prestigieuse, à la fois invisible et présente, qui conduisait notre voyage; en même temps, et je leur adresse ici mes remerciements sincères, que M. Lansing et ses collaborateurs, MM, Poik, Phillips, voulaient bien partager les fatigues du chemin et être mes compagnons de route, et je puis dire, nos compagnons de triomphe.
Et qu'est-ce que nous avons vu dans cette vaste
AU BANQUET d'ADIEU DE NEW-YORÇ 191
Amérique, dont, cependant, nous n'ayons parcouru qu'une partie? Nous avons vu, certes, des Améri-r çains purs, d'origine ancienne ; mais, comme nous étions prévenus, nous avons retrouvé, sous nos yeux, toutes les races, confondues dans cet immense creuset. Et quel est le spectacle qui s'est offert à nos yeux? Nous avons vu bien des races, bien des fils attachés à des traditions anciennes ; mais l'âme américaine est si forte et si puissante qu'elle les a pour ainsi dire, absorbés, qu'ils sont Américains de race et qu'ils ont marqué devant nous leur fidélité à l'unité nationale et à la grande patrie.
Et c'est devant ce peuple, qui absorbait pour ainsi dire les races et les traditions des autres peuples, c'est devant ce peuple, où les vieilles races d'Europe sont venues rajeunir leur sève et renou* vêler leur force, c'est devant ce peuple que nous paraissons aujourd'hui, en ces heures tragiques où nous sommes obligés ensemble d'envisager de graves problèmes, et où notre pensée ne peut pas être absente, quelle que soit la distance qui nous sépare des champs de bataille, des deuils, des douleurs et des combats qui se sont livrés sur la vieille Europe, c'est en ces heures que nous nous rencontrons ; et, permettez-moi de vous le dire, ce sera pour moi l'honneur de ma vie, et comme une joie suprême d'avoir pu, ici à New- York, devant ce publie américain, rencontrer mon distingué collègue du Gouvernement anglais, le fils de la noble Grande-Bretagne,
M. Balfour, assis à nos côtés, et dont, tout à l'heure, la sobre et virile parole traduisait des vérités identiques à celles que, moi aussi, je vais vous apporter. Ah ! qu'il me soit permis de rappeler ces heures sombres, auxquelles tout à l'heure, Monsieur le Maire, vous faisiez allusion, lorsque vous remarquiez que, quand le destin marquait l'heure, j'étais président du Conseil, que le maréchal Joffre était généralissime, et que, comme vous l'avez bien dit, il pouvait compter sur moi comme je pouvais compter sur lui. A cette heure, l'Allemagne impériale était en face de nous, et, à la date du 3 août, avec la Russie, avec cette Russie rajeunie dont, je suis sûr, lorsque la grande tempête révolutionnaire sera apaisée, lorsque le remous de la tempête lui-même s'apaisera, que le Gouvernement et le peuple devront lutter pour l'indépendance intérieure et pour la liberté du monde. Avec la Russie, seule la France était debout. Et moi, je ne doutais pas de l'Angleterre. Oui, à la date du 3 août, si j'avais rencontré devant moi un Anglais qui m'eût dit qu'il ne marchait pas, je lui aurais dit qu'il ne le savait pas, et que cela était impossible. Et, en effet, les heures se sont écoulées, et lorsque l'Allemagne déchirant les traités internationaux pour aller plus vite, pour frapper la France au cœur, a envahi cette Belgique héroïque qui, avec son roi chevaleresque, s'est précipitée au-devant de lui, l'Angleterre tout entière, notre inébranlable alliée, s'est levée à
AU BANQUET d' ADIEU DE NEW-YORK 193
l'heure du destin. Elle avait mis sa signature avec la nôtre au bas d'un traité; elle a déclaré que l'honneur national devrait être foulé aux pieds, si le sang de ses enfants ne coulait pas pour le respect de sa signature. Elle a déclaré qu'il n'y avait pas deux morales, la morale de l'honnête homme dans les affaires particulières et qui ne serait pas conforme à la morale d'une nation, rassemblant ses citoyens; elle a déclaré que la Grande-Bretagne, ayant signé, elle périrait plutôt que son honneur ne fût souillé. Et elle s'est levée, elle s'est dressée, et, tout de suite, après avoir massé et mobilisé sa flotte puissante, elle a envoyé, ayant été — M. Balfour le rappelait tout à l'heure, par une faute que les démocraties ont trop souvent commise — éloignée de la conscription' militaire, elle a envoyé, avec le maréchal French, qui prenait les instructions du général Joffre, les 80.000 soldats qu'elle avait à sa disposition. Elis a envoyé ce qu'elle a pu. À cette heure-là, le kaiser disait devant ces 80.000 soldats anglais qui, sur la Marne, se sont battus avec nous : « La méprisable armée du maréchal French ». La méprisable armée ! elle a passé à 200.000 hommes, puis à 800.000, puis à 1.000.000, puis à 1.800.000. De son sol, en frappant du pied la terre, l'Angleterre a fait surgir les combattants qui sont venus à côté des nôtres et ont occupé de grandes parties de notre front. Et le général Joffre, qui n'a pas commandé directement aux troupes
anglaises, mais qui a fourni ses directions militaires, d'abord au maréchal French, ensuite au général sir Douglas Haig, qui commande en ce momentci en chef l'armée anglaise, pourrait vous dire quels soldats valeureux, quels hommes héroïques, sont venus à nos côtés avec cette énergie tranquille, cette ténacité froide, cet humour qui sourit jusqu'au seuil du trépas.
Eh bien, ne vous y trompez pas, Messieurs, l'organisation et la culture allemandes, c'est très beau, quand on voit cela de loin. Mais quand on se rapproche de près, on aperçoit les vices d'une pareille organisation. Savez-vous ce qui a perdu l'Allemagne, ce qui la perd ? Ce qui la condamne à la perte définitive? Je vais vous le dire : C'est une faute de psychologie. Elle a délégué en Angleterre, en Russie, en France, des ambassadeurs médiocres, des diplomates qui se contentaient de converser dans les salons, qui ne connaissaient pas le peuple ; qui n'avaient pas connu l'histoire anglaise ; qui n'avaient pas connu l'histoire française ; elle qui s'imaginait que ces deux grands peuples étaient d|f peuples incapables de se défendre. Qu'est-ce qu'on disait de l'Angleterre? On disait que c'était un pays pacifique, et qui ne sortirait pas de son île. On disait que le gouvernement de 1914 était un gouvernement pacifique, et qu'il aurait peur de combattre. Qu'est-ce qu'on disait encore ? On disait que l'Angleterre impérialiste, voulant étreindre le monde, avait des
colonies qui se révolteraient contre elle ; et déjà on escomptait la révolte de l'Irlande. Eh bien, qu'est-ce qui s'est passé? L'Irlande est restée fidèle, et les colonies anglaises, qui devaient se révolter, se sont levées, pas pour la révolte, mais pour envoyer leurs miliciens, leurs munitions, leur sang à la Grande-Bretagne. Et qu'est-ce que cela prouve? Cela prouve que, lorsqu'un pays est un pays d'idéal, lorsqu'il aime la liberté, lorsqu'il apporte avec lui sa liberté dans les pays où il va s'établir, il ne crée pas des esclaves, il crée des hommes qui, au jour venu du danger, se retournent, comme les colonies anglaises l'ont fait, d'un viril élan vers la mère-patrie menacée.
Et vis-à-vis de nous-mêmes, l'Allemagne a été victime de la même stupide erreur. On nous avait délégué un diplomate, M. de Schœn, un ambassadeur qui ne connaissait rien de la France, et qui s'imaginait, parce que quelquefois, il assistait à nos combats intérieurs, à nos querelles de partis, à nos divisions, à ces divisions qui sont notre honneur, car un peuple libre doit chercher l'idéal et la vérité par tous les chemins qui s'offrent à lui, qui s'imaginait qu'au jour venu de la grande bataille, nous serions incapables de nous défendre; et on apercevait déjà la France corrompue et dissolue, s'agenouillant devant l'Allemagne impériale, et, après quelques batailles, demandant la paix. Oh, certes, en contemplant notre histoire, on nous
faisait l'honneur de croire que nous serions capables d'un élan sur le champMe bataille. Mais à quoi bon l'élan, la bravoure, la vaillance, toutes les qualités de l'homme et qui font l'honneur de l'homme? L'Allemagne était scientifiquement organisée ; l'organisation industrielle et scientifique devait avoir raison de la vaillance française. Eh bien, qu'est-ce que nous avons prouvé ? Nous avons montré deux qualités : une qualité à laquelle on était habitué depuis que les traditions glorieuses de la France sont connues : l'élan, l'intrépidité, le courage, le mépris de la mort sur le champ de bataille ; mais il y a une qualité qu'on nous refusait, c'était l'endurance, c'était la patience, c'était le courage tranquille ; c'étaient les nerfs tranquilles sous la mitraille. Eh bien, dans deux batailles, nous avons à la fois groupé ces deux qualités pour les offrir comme un hommage et comme un exemple au monde tout entier. Au mois d'août 1914, c'a été l'élan de la troupe française accablée de fatigue par vingt jours de combat. Tout d'un coup, l'armée française comme dans un miracle, s'est retournée pour faire face à l'ennemi.
Ça, c'était la bravoure française ; c'était l'élan français ; ce n'était rien pour l'Allemagne ; mais un jour est venu où nous avons montré l'autre qualité, celle sur laquelle on ne comptait pas. Un jour, croyant que la ville de Verdun, pouvait être prise, non pas pour elle-même — ce n'était pas une vie-
toire — mais pour entrer plus avant dans la France et imposer la paix, car nos adversaires s'imaginent, nos ennemis croient qu'ils n'ont qu'à faire un geste pour déchaîner la paix sur le monde comme ils ont déchaîné la guerre, eh bien ! des armées allemandes se sont accumulées en face de l'armée française ; l'armée française n'a pas pu marcher à l'ayant ; mais qu'est-ce qu'ont dit les généraux? « Mes enfants, vous ne reculerez pas; quand vous reculerez d'un mètre, faites payer cher ce mètre à l'ennemi. » Et, pendant des jours et des nuits, sous la mitraille, sous les obus qui défonçaient le sol, les soldats tombant, les officiers tombant, d'autres soldats sont restés debout, reculant à peine, résistant pendant des mois, faisant face à l'armée allemande; si bien que, lorsque nous allons hors de notre pays, que nous prononçons les mots de Marne, de Verdun, nous rétablissons pour ainsi dire, nous réunissons les deux qualités de notre race, la bravoure, la patience, le courage, l'endurance; la Marne, Verdun, ces deux noms qui nous accompagnent à l'étranger, chez les pays neutres, chez les pays alliés : la Marne, Verdun, dont la gloire accompagne nos pas et pour ainsi dire vient illuminer nos horizons.
Et alors, qu'est-ce qui reste à faire ? Voilà trois ans que les Anglais, les Français, le fer à la main, le jour, la nuit, se battent, non pas seulement pour l'Angleterre, non pas seulement pour la France,
i98 LA MISSION FRANÇAISE EN AMÉRIQUE
mais pour l'humanité, pour le droit, pour la démocratie. Voilà trois ans que les soldats russes, campés dans les neiges du Nord, en ayant fait des conquêtes au sud de l'Europe, se battent également pour le même idéal ; voilà deux ans que la gracieuse et virile Italie a escaladé les Alpes et brisé la barrière qui étouffait sa liberté. Voilà trois ans que la Serbie, égorgée, piétinée par le plus fort, se bat ; voilà trois ans que cette noble Belgique s'est précipitée sur le chemin de l'invasion pour opposer l'honneur au parjure. Voilà trois ans que nous nous battons, que nous sommes face à face avec le monstre, que nous le tenons à la gorge, que nous ne reculons pas. Et, à cette heure où nous n'étions pas las, où nous n'étions ni épuisés ni sceptiques, où nous étions capables encore d'être forts et robustes, voilà qu'éclairée par son ancien idéal, par sa vertu démocratique, la libre Amérique s'est dressée, après avoir trouvé, dans l'incomparable message du président Wilson, qui est allé au cœur de tous les Français, les raisons profondes de cette entrée dans .la guerre. Oui, certes, vous avez voulu venger nos morts, venger les injures faites à votre nom. Vous n'avez pas pu comprendre un instant que la patrie de Lincoln, la patrie de Washington pût baisser la tête devant l'aigle impériale. Mais ce n'est pas pour cela, ce n'est pas pour votre honneur historique ; ne dites pas que c'est seulement pour cela. Vous vous êtes battus pour le
monde ; vous vous êtes battus pour la liberté ; vous vous êtes battus pour la civilisation ; c'est pour cela que vous vous êtes dressés. Et tout à l'heure, j'entendais M. Choate dire : « Les Missions française et anglaise sont ici pour nous dire ce que nous devons éviter, ce que nous devons faire. » Et j'entendais votre Maire traduisant, dans une formule précise, toute sa pensée généreuse, dire : « L'Amérique est assise sur l'idéalisme français et sur le droit pratique anglais. » C'est toute la vérité, toute la vérité. Je ne puis pas ajouter à ces paroles. Ce qu'il faut faire, oh, je vais vous le dire. Vous êtes éloignés du champ de bataille ; les zeppelins ne pourront pas venir flotter dans les airs et verser, sur les berceaux innocents, leur provision de mitraille. Les vaisseaux allemands sont enchaînés à Kiel; ils ne viendront pas déchirer votre Atlantique merveilleux. Eloignés du champ de bataille, vous n'entendrez pas le bruit du canon. Est-ce que vous croyez que vous n'êtes pas aussi rapprochés de nous, malgré la distance, que nous sommes rapprochés de vous, que l'Allemagne n'est pas aussi près de vous que de nous? Que le péril est loin? Oh, ce qu'il y a à redouter dans l'Allemagne, M. Balfour l'a dit avec cet esprit philosophique qui l'anime. Il a dit tout à l'heure que le danger est dans l'organisation scientifique de l'Allemagne, et je vais essayer, ainsi que je les ai comprises, de traduire ces paroles. Le militarisme prussien, nous sommes tous d'accord pour l'abattre.
Tant qu'il y aura un militarisme prussien, il n'y aura pas de paix pour le monde ; il n'y aura pas de tranquillité pour la démocratie. Mais qu'est-ce que le militarisme prussien? Il n'est pas né d'aujourd'hui. Il n'est pas né en 1914. Il est ancien. Il est l'expression bestiale et brutale de toute une philosophie, la représentation d'un peuple à ce point imprégné de folie qu'il s'imagine qu'il doit être le maître du monde et qu'il est étonné lorsque des hommes libres se lèvent et osent lui résister. Et, si vous ne vous étiez pas levés, ce n'est pas par des canons, ce n'est pas par des zeppelins, ce n'est pas par des bateaux, que vous auriez été atteints. C'est par l'esprit méthodique de l'Allemagne, qui se serait insinué dans votre cœur, qui aurait pénétré dans votre cerveau, qui aurait essayé de violenter votre conscience, votre âme. C'est par là que vous auriez été atteints, menacés. Eh bien, vous avez compris le péril et vous vous êtes levés pour faire face à ce danger qui, non seulement vous menaçait, mais menaçait la civilisation tout entière. Nous voilà tous debout, les hommes libres. L'heure de la liberté humaine est enfin arrivée. Nous sommes tous debout pour lutter "par nous, par nos enfants, et pour aller jusqu'au bout. Et nous irons ainsi jusqu'à la victoire. Et lorsque, longtemps après la guerre, l'histoire se fera, lorsque le monde résonnera encore du bruit des armes, longtemps encore après qu'elles auront été déposées, l'histoire se
dira : Pourquoi donc tous ces peuples se sont-ils battus? Pourquoi les peuples libres, pourquoi les Alliés se sont-ils dressés? Ils ne voulaient pas de conquête. Ce n'étaient pas des peuples de proie. Aucune ambition malsaine n'était dans leur cœur et dans leur conscience. Pourquoi se sont-ils battus? Pour répondre à des agressions sournoises et violentes. Ils se sont battus pour faire respecter les traités internationaux que la soldatesque allemande foulait des pieds, pour élever tous les peuples de la terre vers la vie, l'idéal et la liberté, pour rendre le monde respirable ou bien pour périr. Et l'histoire ajoutera : « Ils n'ont pas péri ; ils ont remporté la victoire; ils ont brisé la lourde épée du meurtre que le militarisme prussien dirigeait contre la conscience et le cœur de tous les hommes libres. Nous aurons donc ensemble remporté la victoire morale et la victoire matérielle. C'est cette heure que je salue, et c'est cette aurore devant laquelle je m'incline. Que l'âme de Washington passe à travers la nôtre ; que la grande ombre de Lincoln se réveille dans son tombeau. Tous debout pour la délivrance humaine, pour la délivrance de la démocratie. Levez la tête, citoyens ; toujours plus haut, aussi haut que votre drapeau.
A la Chambre des Communes d'Ottawa
(Canada),
le 1 2 mai.
De la gare au Palais législatif d'Ottawa, un long parcours où la population acclame la Mission Française. Dès son arrivée, elle est reçue par le président Rainville.
M. René Viviani s'assoit à la droite du président qui prononce un discours de bienvenue. M. René Viviani lui répond par le discours qu'on va lire. Après lui, M. le Ministre Foster et le chef de l'opposition, M. Wilfrid Laurier, saluent la France. Une manifestation grandiose se produit aux accents de la Marseillaise. L'assemblée décide de faire imprimer dans son compte rendu officiel le discours de M. René Viviani.
Messieurs,
Il n'était pas possible, en effet, comme vient de le rappeler dans son éloquent discours votre président, M. Rainville, que nous passions si près de votre pays sans éprouver l'ardent désir de traverser sa frontière et de venir saluer ses citoyens auxquels tant de liens puissants et délicats nous rattachent dans notre propre histoire.
A peine arrivée ici, la Mission française a reçu dans votre ville l'accueil le plus enthousiaste. Et pour couronner ce succès, vous avez bien voulu, Messieurs, nous admettre, mes compatriotes et moi, à l'honneur suprême d'une séance dans cette enceinte législative, nous donnant ainsi, par une adoption provisoire, le suprême bien, le suprême honneur et la plus grande joie.
Croyez que nos compatriotes français, lorsqu'ils.
connaîtront, demain ou après-demain, l'honneur que
^vous nous avez fait, se retourneront avec gratitude
vers vous, Permettez-moi, avant de les rejoindre,
Monsieur le président, puisque aussi bien, au ternie de votre discours, vous m'avez prié de ne pas oublier l'accueil qui nous a été fait — et qui, à travers nos personnes, a été fait à la France — permettez-moi, Monsieur le président, de vous remercier. La dette de gratitude que nous avons vis-à-vis de ce grand pays, et qui est pour ainsi dire accrue par les souvenirs communs de nos histoires, cette dette de gratitude, elle s'est surtout augmentée le jour où, dans les rues de Paris, nous avons vu défiler, sous leur allure martiale, vos admirables soldats canadiens, portant fièrement sur leurs casquettes la feuille d'érable (applaudissements). Et nous avons apprécié, dans ces heures tragiques, que ce n'était pas une vaine formule, et ni seulement un mot qui vient facilement sur les lèvres, que votre devise ancienne : « Je me souviens. »
Oui, vous vous êtes souvenus, et c'est quelque chose d'admirable, en effet, d'apercevoir dans les démocraties ce sentiment de gratitude qui généralement est un sentiment personnel dormant dans la conscience et le cœur de l'homme, devenir un sentiment collectif affectant la grandeur de la nation tout entière.
Je me souviens! Et nous savons comment vous vous êtes souvenus ! D'abord par l'inépuisable générosité que vous avez montrée vis-à-vis de la France... Certes, je me tromperais et je risquerais de commettre une injustice, dans une énumération
A LA CHAMBRE DES COMMUNES d'oTTAWA (CANADA) 207
qui serait forcément limitative, si je rappelais tous vos bienfaits : des ambulances innombrables au front; cet hôpital de Saint-Cloud dans lequel vous avez réservé 1.300 lits à nos blessés et à nos malades, d'autres hôpitaux qu'on a multipliés ; des ambulanciers qui sont partout venus ; ai-je besoin d'ajouter ce sacrifice suprême que vous avez noté tout à l'heure, lorsque, avec nous, vous adressiez votre salut pieux à ceux de vos compatriotes membres de cette Chambre qui sont tombés pour la cause sainte, à ceux qui sont retenus en Allemagne, à vos fils, Messieurs qui êtes ici, qui, au nombre de cinquante, sont partis, sans un regret, pour faire face, au nom de la vérité et de la justice, à la plus terrible avalanche de barbarie qui ait jamais déferlé sur le monde civilisé.
Oui, vos Canadiens mêlés aux troupes anglaises et aux troupes françaises, sans distinction de race, sans distinction de pays, sous des étendards différents, ont montré la même bravoure. Et n'oublions pas qu'au mois de février 1915, à Ypres, dans le nord de la France, tout près de la Belgique, dans cette région désolée par les inondations, après le terrible assaut livré par les soldats allemands au moyen de gaz asphyxiants, par cette Allemagne qui a fait dévier la science, et qui, au lieu de faire tomber sur l'humanité tous ses bienfaits, en a fait sortir toutes les malfaisances et tous les crimes, ce sont les soldats canadiens qui, dans cette journée
terrible, se sont élancés et ont rétabli la situation. Et dans maints combats, et dans de nombreuses et récentes victoires, ce sont eux qui se sont dressés. Et nous voyons encore vos jeunes hommes, alertes, agiles, courageux, escalader les premiers, sous leur drapeau, la côte de Vimy, qui était réputée imprenable.
Salut à tous ces soldats; inclinons pieusement notre pensée devant ceux qui luttent, devant ceux qui souffrent, devant ceux qui sont morts. Ils savaient bien ce qu'ils faisaient, et lorsqu'ils sont partis de votre pays, ils savaient bien qu'ils n'apportaient pas leurs armes seulement à la Grande-Bretagne, seulement à la France envahie et attaquée ; mais, de leur clair regard fixé vers le ciel, apercevant un idéal plus haut, ils savaient que c'était aussi à la cause sainte de l'humanité, de la démocratie et de la justice.
Et c'est sous l'égide de ces souvenirs glorieux et récents que nous venons vous rendre visite. Devant votre accueil enthousiaste, je sens s'accroître en moi l'amertume des regrets à la pensée qu'elle sera si brève la visite que je vous fais ; mais certainement, vous serez de mon avis quand je dirai qu'on ne mesure pas la profondeur de l'affection à la durée d'une démarche, mais à l'intensité des sentiments qui vivent dans le cœur et dans l'âme. Ces sentiments que je vous apporte, j'aurais voulu, après avoir visité votre belle capitale, les exprimer
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ailleurs ; j'aurais voulu aller à Toronto, à Québec, à Montréal ; malheureusement, le temps nous est mesuré, et je vous supplie d'excuser la brièveté de ce séjour en considération de la sincérité de notre reconnaissance.
J'aurais voulu aller partout pour revoir cet admirable pays, et pour vivre, par la pensée, par le souvenir, votre histoire, qui en certains points se rattache à notre histoire nationale. J'aurais voulu, sur votre sol, saluer la Grande-Bretagne émancipatrice, qui, partout où elle se trouve, respecte le droit à la liberté; qui va dans les pays, non pas pour réduire les hommes à l'esclavage, mais pour faire surgir les consciences et les volontés. J'aurais voulu remercier cette noble alliée, qui à l'heure tragique qui a sonné pour la France, s'est levée tout entière parce qu'elle avait signé le traité de garantie pour la Belgique ; parce qu'elle a pensé que la signature de la Grande-Bretagne ne devait pas être protestée ; parce qu'elle a pensé qu'il n'y avait pas deux honneurs, qu'il n'y avait pas deux morales, et qu'elle devait se dresser les armes à la main avec tous ses enfants lorsque, sa signature étant donnée, son honneur était engagé.
Et j'aurais voulu aussi saluer les mânes de nos ancêtres, ces Français qui sont venus parmi vous autrefois, et qui semblent avoir apporté dans ce pays toute la grâce et la beauté de la Normandie et de l'Ile-de-France. J'aurais voulu reconnaître, à
travers ceux qui survivent, les qualités anciennes et solides qui font l'honneur et la fierté de notre race. J'aurais voulu les remercier de maintenir si pur en même temps que si complet ce noble langage français qui résonne dans l'univers entier, que vous parlez si admirablement, Monsieur le président, que vous connaissez dans sa pureté et dans sa qualité première, qui est à la fois la fluidité de l'eau qui coule et la résistance du métal. (Applaudissements.)
J'aurais voulu reconnaître, sur le visage bronzé de vos paysans, la figure familière de nos paysans français, leurs frères ; j'aurais voulu saluer les mêmes vertus qui leur sont communes ; le goût pour l'épargne, l'assiduité à la tâche quotidienne, l'opiniâtreté dans le travail, tout ce qui fait la vertu, la force et la splendeur d'une nation.
Le temps m'est mesuré, et je vous demande pardon d'être obligé même de rendre plus brèves les paroles que je vous adresse. Cependant, j'aurais mal compris, j'aurais mal entendu le discours que tout à l'heure votre président vient de faire entendre, si, à l'heure où je suis, et de cette hauteur où vous m'avez placé, à cette tribune, où, quoique étranger, vous avez bien voulu m'accueillir, je ne jetais, à travers la distance et le temps, comme l'a fait l'orateur qui m'a précédé, le regard sur les graves problèmes qui surgissent de la guerre et sur la guerre elle-même.
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Comment cette guerre est née, par qui elle a été déchaînée, vous l'avez rappelé dans votre discours, Monsieur le président. Elle est née de la fantaisie sanglante d'un monarque absolu, qui gouverne seul, sans gouvernement responsable et sans parlement. Elle a été déchaînée par tout un peuple imprégné d'orgueil et de folie. Elle a été déchaînée contre des démocraties libres, contre des peuples qui voulaient la paix.
Qui donc était plus attaché à la paix universelle que la Grande-Bretagne et la France ?
La France avait été vaincue en 1871, et sans humiliation nous pouvons rappeler cette défaite, maintenant que nous nous sommes relevés, maintenant que nous nous sommes redressés. (Applaudissements prolongés.)
Nous étions tellement attachés à la paix, que, tout en fixant nos regards voilés de larmes sur la frontière déchirée, tout en regardant par-dessus la frontière notre Alsace et notre Lorraine, tout en portant à notre flanc une plaie saignante qui coulait toujours, pour ne pas troubler la paix du monde, — sans accepter, certes, ni l'oubli ni la prescription de l'histoire, — nous restions inertes. Nous en étions là.
Et la Grande-Bretagne, que la calomnie allemande a accusée d'avoir voulu la guerre? elle n'avait même pas pensé à la conscription militaire ; elle n'avait même pas pensé à forger l'instrument
de combat sans lequel la guerre est impossible. Elle ne pensait qu'à la paix universelle, au travail et à la liberté pour le monde entier.
Ces deux nations ont été attaquées, la France, l'Angleterre, et aussi la Russie. Ce fut un défi au monde civilisé. Et alors la question s'est posée, non pas de savoir si nous allions nous battre pour des territoires, non pas de savoir si nous allions nous disputer des lambeaux de provinces ; la question s'est posée de savoir si les hommes libres auraient leur place sous le soleil de la liberté. (Applaudissements.)
C'est le grand conflit entre l'autocratie triomphante — que nous avons déjà singulièrement renversée par les armes de nos soldats — c'est le grand conflit entre l'autocratie triomphante, qui veut gouverner le monde, et la démocratie qui veut simplement le régénérer. C'est le grand conflit entre les monarques absolus, qui font leur chose de leurs peuples, qui ne veulent que conquérir les corps, et la démocratie, qui veut élever l'esprit, les consciences et les âmes.
Et voyez l'admirable miracle qui s'est accompli aussi bien en Grande-Bretagne qu'en France. Déjà ces deux pays s'étaient rapprochés, et l'entente cordiale avait été il y a bien des années établie.
Je ne puis parler de l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre sans envoyer mon souvenir à votre ancien gouverneur, lord Lansdowne, que j'ai
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eu l'honneur d'approcher à Londres, il y a quelques années, l'un des esprits les plus fins et les plus délicats de la Grande-Bretagne, et qui, sans doute, parce qu'il avait longtemps séjourné parmi vous, parce qu'il avait connu la France à travers le Canada, est revenu en Grande-Bretagne désireux d'une entente cordiale, désireux de rapprocher ces deux grands pays.
Et je ne puis en parler non plus sans incliner respectueusement ma pensée devant la grande et illustre mémoire du roi Edouard VII, qui fut l'artisan passionné, convaincu, avec la clarté géniale de ses vues, avec la compréhension qu'il avait de toutes choses, de ce rapprochement entre ces deux grandes démocraties libres. Non plus que je ne puis continuer sans incliner aussi respectueusement ma pensée devant celui qui lui a succédé sur le trône, et qui a su fortement appliquer, au moment où a sonné l'heure tragique, cette entente cordiale qui, dans le passé, avait été établie.
Ces deux pays, voyez quel admirable spectacle ils ont donné. La Grande-Bretagne s'était éloignée de la conscription militaire ; elle avait tourné toute son activité vers l'industrie, le commerce, et vers sa flotte. Lorsque le péril lui est apparu, lorsqu'elle a senti qu'il ne suffisait pas de quelques milliers d'hommes pour résister à l'avalanche ; lorsqu'elle a compris que cette guerre, ce n'était pas seulement la vaillance de ses enfants, la vaillance de nos sol-
dats qui la 'ferait, mais que c'était aussi bien les usines de guerre, les munitions et les gros canons ; comme par miracle, à la voix du gouvernement, non seulement en Grande-Bretagne, mais en Irlande, dans tous les dominions et dans toutes les colonies, — parce que toutes les colonies anglaises, contrairement à ce que pensait l'Allemagne, se sont retournées vers la mère patrie, lorsqu'elles ont senti que la mère patrie était en péril — ont surgi, non seulement les usines de guerre, les canons et les projectiles, mais des milliers et des milliers d'hommes — cinq cent mille — un million — quinze cent mille — frères anglais, auxquels se sont mêlés vos enfants, et qui luttent à côté de leurs camarades français.
Voilà l'admirable spectacle dont la Grande-Bretagne a frappé les yeux et la conscience du monde.
Quant à nous, je le sais, les calomnies germaniques ont certainement pénétré jusqu'ici, peutêtre même ont-elles envahi vos âmes et vos consciences ; et — vous pouvez le dire sans nous humilier — avant cette guerre vous pouviez penser, comme on le disait trop souvent, que la France était un pays déchu, décomposé, dissolu, frivole, ne goûtant que les plaisirs, et que ses partis politiques étaient tellement divisés que lorsque viendrait la grande bataille, ce serait une poussière et non des hommes que l'Allemagne trouverait en face d'elle. Eh bienl vous avez vu ce dont la France était
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capable, cette admirable France, qui est debout parce qu'elle se rattache à la fois aux traditions du passé et aux traditions de la Révolution, ce dont est encore capable ce clair génie qui a affranchi une partie du monde ; vous avez vu ce dont ont été capables ses enfants. Des armes, nous en avions ; une armée, nous l'avions. Mais que pouvait faire notre armée contre l'Allemagne, qui depuis quarante-cinq ans préparait sa machine de guerre afin de se précipiter contre nous? Nous avons fléchi à la première heure. Anglais et Français, nous avons fléchi sous la tempête, nous n'étions pas assez nombreux ; mais nous nous sommes repris à la bataille de la Marne. (Applaudissements prolongés.)
Pourquoi tout cela a-t-il été possible? Parce qu'on s'était trompé sur la France.
La France a des partis politiques. C'est l'honneur d'une démocratie libre d'avoir des partis qui se querellent, qui envisagent des idées différentes, qui ne se répètent pas dans la monotonie des gestes et des paroles. Ce qui est important, c'est que les citoyens qui les composent fassent à l'heure tragique, le sacrifice suprême sur l'autel de la patrie ; ce qui est important, c'est qu'ils se souviennent qu'avant d'appartenir à un parti, ils appartiennent à un pays. (Applaudissements.)
Eh bien! qui donc a pu faire davantage que la France pour réaliser la grande union sacrée? Je me souviendrai toujours, comme de l'honneur suprême
de ma carrière, de cette journée mémorable du 4 août, le lendemain du jour où, des mains de M. de Schœn, j'avais reçu, comme président du Conseil des ministres français, la déclaration de guerre, je me souviendrai toujours de mon entrée dans la Chambre des députés ; et mon collègue, le marquis de Chambrun, député français, peut s'en souvenir avec moi. Toute cette Chambre debout, tous ces députés frémissants, comme frémissaient toutes les tribunes où il y avait des femmes et des mères qui allaient envoyer leurs maris ou leurs enfants à la bataille. Tous debout. Plus de partis, plus de groupes ; tous des Français réconciliés dans la religion de la Patrie. Et nous avons vu, durant les jours qui ont suivi, tous les partis sous le même étendard, dans le même uniforme. Plus de catholiques, plus de libres penseurs, plus de socialistes, plus de radicaux, plus de conservateurs; seulement des enfants de la France. Et tous à l'unisson, oubliant les vieilles querelles qui les ont divisés, avaient compris qu'il n'était pas nécessaire de les réveiller ; qu'avant de pouvoir discuter entre soi, il fallait au moins garder un sol libre sous ses pieds, une France entière. Tous ensemble sont allés au combat. C'est de cette admirable union sacrée qu'est sortie, que sortira la victoire.
Cette victoire, Monsieur le président, je la salue avec vous. Il est indispensable qu'elle éclate aux yeux des hommes, parce que si la victoire n'était