‹ La mission française en AmériqueChapitre 5 sur 20 · DISCOURS PRONONCÉ AU SÉNAT DES ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ AU SÉNAT DES ÉTATS-UNIS

contre nous, et il y a quelque mois contre vous, ont précipité le conflit. Ah ! sans doute ils se disaient que la démocratie est un gouvernement idéal qui dispense aux hommes les réformes et est capable sur les champs du travail de stimuler l'activité économique. Mais ils se disaient que la liberté anéantit la discipline des esprits et des cœurs, que seule l'autorité peut maintenir. Et voilà que la République française combat pour son territoire et la liberté des peuples, offrant à l'avalanche déchaînée par le militarisme prussien l'union de tous ses enfants capables encore de frapper bien des coups ! Voilà que l'Angleterre, éloignée de la conscription, elle aussi, par la vertu de la discipline librement consentie, fait surgir de son sol des millions de combattants ! Voilà d'autres nations qui ont accompli le même acte, et c'est la liberté qui non seulement enflamme mais coordonne et réalise. Voilà enfin que l'Amérique est tout entière debout et qu'elle apprête ses armes au milieu de la concorde absolue pour le combat universel.

Quand, par la force, nous aurons imposé la victoire militaire, l'œuvre ne sera pas finie. Il restera, selon la belle parole du président Wilson, à organiser la société des nations. J'entends bien que les railleries de nos ennemis qui n'ont jamais entrevu qu'un horizon de bataille, s'attachent à ce noble dessein. Ce fut toujours ainsi dans le monde, à l'aube de toutes les idées. Si les penseurs et les hommes

d'action s'étaient laissé décourager par les sceptiques, l'humanité serait encore en enfance. Nous serions attachés à la servitude. Nous remporterons après la victoire matérielle cette victoire morale. Nous enchaînerons à jamais la lourde épée du militarisme. Nous dirons les garanties pour la paix. Nous pourrons alors disparaître de la scène du monde après avoir laissé aux générations, au prix d'une immolation collective, la splendeur du droit triomphant.

Discours

prononcé à la Chambre des Représentants

de Washington,

le Jeudi 3 mai 1917.

Le 3 mai 1917, à midi, M. René Viviani et la Mission Française viennent rendre visite à la Chambre des Représentants.

Plus de 400 membres sont présents.

Les tribunes sont pleines.

M. René Viviani s'assoit à la droite du président, sous le portrait de La Fayette, le maréchal Joffre à gauche, sous le portrait de Washington. Sur l'invitation du speaker, M. René Viviani prononce le discours ci-après.

Messieurs,

Nous voici donc une fois encore, mes compatriotes et moi, admis aux honneurs de la séance dans une enceinte législative. Pourrai-je vous dépeindre l'émotion qui nous étreint devant cette dérogation solennelle à vos règles séculaires? Et, en ce qui me concerne, pourrai-je vous dire, comme parlementaire habitué, depuis plus de vingt ans, aux passions et aux orages des assemblées, que je goûte peut-être plus qu'un autre à cette heure la joie suprême de me trouver à cette tribune, à cette tribune si haute, que, si faible que soit la voix, elle est entendue de l'univers.

Messieurs, je ne vous remercierai pas, non parce que notre gratitude est épuisée, mais parce que sont épuisées les paroles nouvelles par lesquelles je pourrais la traduire; je ne vous remercierai pas de votre accueil. Nous avons tous senti, mes compagnons et moi, que les acclamations qui montaient vers nous ne sortaient pas seule-

ment de vos lèvres. Nous avons tous senti que vous ne remplissiez pas seulement les obligations de la courtoisie internationale; brusquement, nous avons vu se dévoiler à nos regards, dans son intimité charmante, la complexité de l'âme américaine.

Lorsqu'on aborde un Américain, il semble qu'on aborde un homme pratique, seulement pratique, vivant pour les affaires, par les affaires, dans les affaires. Mais, lorsqu'à certaines heures de la vie privée, on se penche sur l'âme américaine, on en découvre à la fois la fraîcheur et la délicatesse; et lorsqu'à certaines heures de la vie publique, on interroge l'âme nationale, alors on voit surgir d'elle toute la puissance de l'idéal; si bien que ce peuple américain, admirablement équilibré, est à la fois pratique et sentimental, réaliste et rêveur, et qu'il est toujours capable de mettre ses qualités positives à la disposition de sa forte pensée.

Et voyez, Messieurs, le parallèle glorieux qu'à notre profit, à votre profit, nous pouvons établir entre nos ennemis et nous. Mandataires d'un peuple libre, nous venons au milieu des hommes libres pour confronter nos idées, pour échanger nos vues, pour apercevoir le formidable problème surgi de la guerre. Et toutes les nations alliées, par cela même qu'elles reposent sur des institutions démocratiques, par leur gouvernement, se

DISCOURS A LA CHAMBRE DES REPRÉSENTANTS 3i

concertent à la même hauteur, dans la même égalité et dans la même liberté.

Je sais bien qu'à l'heure actuelle, au milieu des Empires Centraux, se trouve un monarque absolu qui rattache à lui, par les liens d'une vassalité de fer, d'autres peuples. On a dit que c'était le signe de la force. Ce n'en est que l'apparence dérisoire ! Et, en effet, il y a quelques semaines, à la veille du jour où l'Amérique frémissante allait se dresser de tout son élan, au lendemain du jour où la révolution russe, fidèle au pacte d'alliance, appelait en même temps les soldats aux armes et le peuple à l'indépendance, on a vu ce monarque absolu trébucher sur les degrés de son trône, sentant passer sur sa couronne le souffle des premières tempêtes.' Et il s'est abaissé vers ce peuple, et, afin de le gagner, il est allé emprunter aux nations libres leur institution suprême en promettant à ses sujets le suffrage universel.

Ici, comme aux heures de notre histoire, comme aux heures de la vôtre, c'est la liberté qui fraye le chemin aux combattants. Nous voici tous debout pour la civilisation et le droit. Avant-hier, dans une réunion publique à laquelle j'assistais, j'entendais un de vos plus grands orateurs dire, avec une émotion concentrée :

« C'est juré sur le tombeau de Washington. » Et j'ai compris alors l'émotion forte et le sens profond de ces paroles. Si Washington pouvait se

lever de son tombeau, si du haut de sa montagne sacrée, il pouvait apercevoir le monde tel qu'il est, devenu plus petit, par le rapprochement des distances matérielles et morales, et par l'enchevêtrement des relations économiques, il sentirait que son œuvre n'est pas finie, et que, de même qu'un homme puissant et supérieur se doit aux autres hommes, de même un peuple puissant et supérieur se doit aux autres peuples.

C'est la logique mystérieuse de l'histoire qu'a si merveilleusement comprise M. le Président Wilson, cet esprit si fort, si fin, à la fois capable d'analyse et de synthèse, d'observations minutieuses vite suivies d'une forte action. C'est juré sur le tombeau de Washington. C'est juré sur le tombeau des soldats alliés, tombés pour la cause sainte! C'est juré sur nos blessés ! C'est juré sur la tête de nos orphelins! C'est juré sur les berceaux et les tombeaux! C'est juré!

Au Chicago-Club, le Vendredi 4 mai (à midi).

La Mission Française est arrivée à Chicago le matin. Elle a parcouru la grande ville au milieu d'un enthousiasme croissant. A midi a eu lieu un déjeuner de trois cents couverts à Chicago-Club. Après le discours du maire Thompson, répondant à divers orateurs, M. René Viviani prononce le bref discours ci-après.

Messieurs,

Contrairement à ce que vous pouvez croire, si j'ai parfaitement compris le dernier discours parce qu'il était prononcé en français, j'ai compris aussi, au moins dans sa substance générale, le discours qu'a prononcé M. le Gouverneur représentant ici le gouvernement. Je les ai compris l'un et l'autre parce qu'il était impossible à un Français, après la réception cordiale dont nous avons été l'objet, et dont je remercie particulièrement M. le Maire Thompson, de ne pas comprendre également que toutes les paroles prononcées venaient du cœur. Or, entre les cœurs, il y a un langage mystérieux dont un seul mot, comme un éclair, révèle la grandeur.

On a dit tout à l'heure que ce n'était pas la première fois que les Français venaient sur le sol américain. Le premier orateur qui s'est levé, M. Payne, a bien voulu rappeler que le général La Fayette, dont le descendant, M. de Chambrun, a bien voulu

nous accompagner parmi nous, était venu, venu en effet les armes à la main pour aider le grand Washington à soutenir ici la guerre de l'Indépendance. Et c'est ce jour-là qu'est née cette amitié fraternelle qui, à travers le siècle dernier, et dans le siècle précédent, a été créée entre la France et les Etats-Unis.

Je remercie aussi M. Payne d'avoir bien voulu marquer d'un mot l'attitude de la France attaquée, frappée par une agression contre laquelle elle a été obligée de se lever, à une agression dont on a eu raison de dire que, depuis bientôt quarantecinq ans, l'Allemagne était silencieusement préparée. Et je remercie également le dernier orateur qui, ayant longtemps habité Paris, connaît la France, de ne pas avoir désespéré de ses enfants. S'il a pleuré sur elle, comme il l'a dit dans son discours, il a eu raison d'ajouter qu'il ne versait pas sur la France des larmes de désespoir.

En effet, la France n'est pas une nation faible et opprimée, et, malgré que, depuis bientôt trois ans, elle subisse le choc le plus effroyable qu'ait enregistré l'histoire, elle est encore forte, elle est encore vaillante, elle est encore debout; elle est encore capable, avec ses alliés, de faire face à la destinée. Je vous remercie de nous avoir reçus ici si familièrement dans ce banquet si aimable où nous recevons à la fois le rayonnement du drapeau américain, et où, par une gracieuse attention, vous

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