‹ La mission française en AmériqueChapitre 9 sur 20 · A L'AUDITORIUM DE CHICAGO · texte numérisé non relu

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nisées autour d'elle. Ce fut d'abord Tanger, puis Casablanca, puis Agadir; tour à tour c'étaient des sommations et des injures, jusqu'à ce qu'en 1914, il lui fallut briser avec la signature donnée, baisser la tête, humilier l'honneur national. Mais, comme Ta si bien dit M. Bancroft, il ne peut pas être question pour un pays de se mépriser luimême. La vie n'est pas le bien suprême; c'est pour les individus l'honneur, et c'est l'indépendance pour les nations.

Et alors, quel spectacle est-ce que la France a offert? Oh, sur la foi des légendes germaniques, on la croyait corrompue, on la croyait dissolue; on se divertissait à l'avance de marcher sur ce peuple frivole qui capitulerait à la première bataille ; on s'imaginait qu'en quelques heures, peut-être en quelques jours, on aurait raison de la conscience, de la force de la France. Et parce qu'on était venu examiner la France dans certains lieux de plaisir où les Français ne se rendent pas, parce qu'on n'avait pas voulu connaître la vraie France, la France de l'atelier, la France des sillons, des paysans, de l'ouvrier, des avocats, des professions libérales, la France du labeur intellectuel, parce que, même à travers un voile cependant transparent, on n'avait pas voulu apercevoir la vraie France, la bestialité germanique pensait nous réduire.

Alors, qu'est-ce que vous avez vu? Si éloignés

que vous soyez par la distance matérielle de notre pays, il n'est pas possible qu'un si admirable spectacle, un spectacle plus grand que jamais la France ait donné, n'ait pas apparu devant vos yeux. Ces Français, divisés en groupes et en partis qui se querellaient et se divisaient, ces Français, dont on disait qu'ils ne pourraient jamais se mettre d'accord, tous ensemble ils se sont levés sous le drapeau de la France, et, comme des enfants qui se sont querellés la veille répondent à l'appel de la mère, tous les enfants de la France ont répondu à l'appel de la patrie.

Ah! nous sommes ici pour ne vous rien cacher. Le choc a été rude; je ne crois pas qu'il y ait, dans l'histoire, un peuple qui soit resté debout et la tête haute sous un ouragan de fer pareil à celui que nous avons reçu. Nous sommes restés debout, mais, sur nos poitrines, nous avons subi l'avalanche de deux millions d'hommes; la machine germanique était bien organisée; depuis quarante-cinq ans, il ne manquait pas un rouage; et, dans cette machine où l'âme individuelle disparaissait, où l'homme n'existait plus, dans cette machine, tout était préparé. Et vous savez ce qui s'est passé. La Serbie piétinée, égorgée, uniquement, parce qu'elle était un peuple faible, la Belgique sommée d'ouvrir ses frontières à l'envahisseur, refusant, se précipitant vers lui, avec sa faiblesse matérielle, avec sa grandeur morale, afin d'empêcher qu'il y eût une

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tache dans son histoire, offrant le sang de ses fils pour la racheter. Et l'Angleterre, inébranlable comme nous, parce qu'elle avait donné sa signature sur un traité et qu'elle ne voulait pas trahir sa signature, s'est levée avec nous. Mais, au début de la campagne, nous avons subi, nous Français, presque seuls, le choc de cette avalanche. Nous ne cachons pas que, matériellement, nous avons fléchi. Oui, en combattant, en luttant, en laissant les cadavres de nos fils, sur le sol des chemins, nous avons reculé ; jusqu'au 4 septembre (par une sorte d'heureuse rencontre de l'histoire, c'était l'anniversaire de la troisième république), où les troupes ont reçu l'ordre d'aller en avant, en avant vers l'ennemi, en avant vers l'envahisseur. Et nos pauvres soldats, fatigués par vingt jours de retraite, ne dormant pas, mangeant mal, ayant combattu le jour, la nuit, écoutant la voix de leur chef, se sont redressés, le sourire aux lèvres, l'éclair dans les yeux, sur le front, et au son des tambours et des clairons, ils ont marché sur l'ennemi; et, en quelques jours, cinquante kilomètres de la France ont été affranchis.

Ah! peut-être, vous n'avez pas connu cette grande bataille historique; on vous l'a cachée; les Allemands l'ont gardée pour eux, et, tant qu'ils ont pu, ils ont intercepté la nouvelle pour le reste de l'univers. Mais la force de la vérité est telle qu'il n'est pas possible que cette bataille glorieuse, peut-être la plus grande qu'ait livrée la France, ne

soit pas parvenue jusqu'à vous. Nous sommes, en livrant cette bataille, restés fidèles à la mission de la France. Et savez-vous pourquoi les soldats de la Marne se sont battus comme ils se sont battus? C'est parce qu'ils étaient les soldats d'une armée démocratique, dans laquelle celui qui est le plus capable arrive au sommet de la hiérarchie, dans laquelle les officiers les plus hauts sont les amis, les camarades de leurs soldats. Et ils se sont battus aussi, permettez-moi de vous le dire, parce qu'ils avaient derrière eux toute l'histoire de la France, et qu'ils la connaissaient bien, parce qu'ils étaient les fils de ces soldats de Valmy qui, à la Révolution Française, ont déjà sauvé la France et la liberté du monde, parce qu'ils étaient aussi les petits-fils de ces soldats de Charles Martel qui, dans les plaines de Poitiers, ont arrêté l'avalanche des Barbares, pour remplir la mission historique de la France.

Et ils ont remporté la victoire. Et vous êtes venus à nous dès les premières heures. Et je cherche en vain des paroles pour vous dire la gratitude infinie que nous éprouvons de votre inappréciable adhésion morale. Vous êtes venus à nous le cœur débordant, le sourire aux lèvres. Je revois encore, dans les ambulances de Paris, et aussi sur les ambulances du front, ces femmes américaines qui, en se penchant sur nos blessés et nos mourants, ont laissé rayonner sur ces fronts

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livides, toute la douceur de leur beauté. Je vois encore vos médecins accourus à l'appel des nôtres et, gratuitement, prodiguant leurs soins aux blessés. J'entends encore les orphelins de la France se tourner vers le gouvernement de la République et le prier de remercier les Américains qui, sur ces pauvres têtes blondes et brunes, sur ces pauvres têtes innocentes, accumulaient les bienfaits. Et je vous remercie, citoyennes et citoyens de Chicago, de ce que, depuis la première heure, vous avez fait. Nous avons su tout ce que vous avez organisé : cette admirable manifestation du Bazar, dans laquelle une somme formidable a été, par souscription, recueillie par vous. Je remercie ceux d'entre vous qui ont souscrit pour les 54 ambulances que nous avons reçues, et qui, demain, à l'appel de leurs amis, souscriront encore pour accroître ce chiffre. Je remercie toute la presse de Chicago, qui, en nous aidant à redresser la vérité, a lutté avec désintéressement et courage pour la cause de la vérité et de la justice, et rendu à la France et à ses alliés les plus grands services. Mais cela ne suffisait pas; ce n'est pas seulement par des bienfaits matériels que vous vouliez vous montrer; c'est également par l'action. Et je ne puis mieux faire que de répéter les paroles qui, tout à l'heure, sont venues à mon cœur, et que prononçaient les orateurs de votre nation. On nous reçoit au nom de l'Etat comme des frères, au nom

de la ville comme des frères, au nom de l'organisation qui a fait cette réunion comme des frères. Vous êtes venus à nous, pourquoi? Et d'abord, pourquoi avez-vous, de vos mains pleines, apporté vos bienfaits à la patrie? C'était certainement sous l'impulsion de votre cœur, et si vibrant qu'ait été votre cœur, laissez-moi vous dire que cela ne suffisait pas. Il n'était pas possible, même lorsque vous étiez enchaînés au devoir de la neutralité, que votre raison ne parlât pas, et que, de votre conscience, l'approbation pour la cause de la France ne sortît pas. Il n'était pas possible que vous ne reconnaissiez pas la justice de notre cause, et que la France luttait non seulement pour défendre son droit, mais pour défendre la liberté des peuples, les libertés des hommes. Et vous l'avez bien senti vous-mêmes quand, par la voix de votre illustre Président, vous êtes entrés en guerre.

Tout à l'heure, M. Bancroft énumérait les causes de la guerre, et, avec une parole enflammée, il disait quelles en étaient les origines profondes, et qu'il suffit d'interroger votre histoire pour les découvrir. Certes, vous êtes entrés en guerre comme nous pour tenir la tête haute devant l'insolence germanique, pour ne pas laisser humilier l'honneur national de la patrie fondée par Washington, pour venger vos morts, vos mourants, les enfants et les femmes assassinés sur une mer déserte, la nuit, dans l'hiver, par les mains criminelles de

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ceux que nous combattons ensemble. Vous êtes entrés dans la guerre pour cela; mais vous n'êtes pas entrés dans la guerre que pour cela. Eh! quoi, vous auriez aperçu, à travers la distance, le spectacle effroyahle que vous offre l'Europe déchaînée; vous auriez vu tant de sang couler, tant de martyrs tomber pour la cause sainte; vous auriez compté par milliers les morts, les malades et les blessés ; vous auriez compté le nombre des femmes en deuil qui promènent dans les rues la fierté cachée sous leur voile; vous auriez compté un à un nos orphelins; et vous auriez vu tout cela sans frémir; vous auriez vu la Marne, l'Yser, la Somme, Verdun, où une partie de l'armée française a résisté à un million d'hommes, et vous auriez vu, de la distance où vous êtes, les éclairs de la grande bataille monter audessus de la ville immortelle pour en faire le phare lumineux qui a éclairé l'univers; vous auriez vu tout cela sans tressaillir et sans frémir! Cela n'a pas été possible; et moi, depuis des mois, je me disais que cela n'était pas possible. Quand la démocratie française, celle qui a fait la Révolution Française, celle qui a donné la pensée au monde de l'Europe, qui, autrefois, a fait combattre avec les drapeaux de l'Indépendance, les généraux et les soldats de la France, cette démocratie française aurait été aux prises avec l'attaque, et vous ne seriez pas venus I Non. Vous avez compris le sens profond de la guerre; les peuples alliés ne se battent pas pour

conquérir des territoires; ils ne se battent pas pour déchirer des provinces; ils ne se battent pas pour satisfaire quelque ambition malsaine qui fermentait dans leur conscience. Non, l'enjeu est plus grand ; c'est le sort du monde que nous portons dans nos mains: nous portons dans nos mains le sort des hommes libres, de la démocratie. Et c'est parce que vous saviez qu'il faut vider ce conflit entre l'autocratie et la démocratie, c'est parce que vous sentiez bien que, tant que les peuples n'auront pas, comme vous et nous, des parlements souverains, des gouvernements responsables, la guerre pourrait être encore déchaînée; c'est parce que vous sentiez bien que, tant qu'il y aura des forces d'agression dans le monde, aucune démocratie ne pourra vivre en paix, que vous vous êtes ralliés à la voix de votre président, et que vous avez répondu à l'appel de la démocratie universelle.

Venez donc, venez dans les combats fraternels que nous livrons pour le droit, la vérité et la justice; mais dites-vous bien qu'il faut faire surgir de cette guerre la grande leçon qu'elle contient. Je l'ai dit déjà, c'est une grande chimère pour les démocraties de s'imaginer qu'elles peuvent vivre à l'état de l'idéal et qu'elles ne seront jamais menacées par quelque force mauvaise ou perverse. Si les démocraties ne s'arment pas pour leur défense, si elles n'ont pas des hommes libres prêts à prendre le fer, non pour la conquête mais pour la défense des

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territoires, un jour ou l'autre, l'aigle de proie se précipitera sur elles, à l'heure où il semble qu'il soit trop tard pour organiser le combat.

Voyez notre exemple. Nous sommes un peuple de 40 millions d'âmes. Qu'est-ce que ces 40 millions à côté des 100 millions du peuple américain? Mais nous étions organisés, mais nous avions une armée nationale, nous avions des cadres, des généraux; mais nous avions un chef; tout était prêt, autant qu'une démocratie peut être prête; et malgré cela, par la fatalité du destin, pendant quelques jours, il sembla que nous devions être écrasés. Par conséquent, que les démocraties s'arment pour leur défense, tant qu'il y aura dans le monde une autocratie qui résistera. Mais elle ne résistera pas longtemps. Il n'est pas possible que, par toutes nos forces coalisées, nous ne brisions pas cette autocratie à laquelle, depuis déjà près de trois ans, nous avons porté des coups formidables, il n'est pas possible que les monarques absolus qui régnent dans les Empires Centraux continuent, par leurs fantaisies sanglantes, à faire la loi au monde. Nous irons jusqu'à eux, nous leur ferons entendre le cri des peuples opprimés, nous déclarerons qu'il n'est pas possible que la force écrase la faiblesse, nous demanderons la paix pour tous, la liberté pour tous, l'égalité pour tous. Et, quand nous aurons remporté la victoire de la démocratie, quand, peuples libres, nous aurons enfin consommé notre

œuvre, alors il sera temps de penser aux victimes. Nous irons, nous autres pieusement déposer les palmes de la justice, sur le tombeau de nos enfants, et vous, dans vos pèlerinages, vous irez à Mount Vernon, vous interrogerez la grande âme de Washington, et vous lui direz : « Fondateur de la République, père de la patrie, est-ce que nous avons bien fait d'agir ainsi? Est-ce que vous êtes content de vos enfants? Est-ce qu'ils ont compris la tradition glorieuse que vous avez écrite sur notre drapeau? » Et je suis bien certain que la grande ombre se lèvera, pour vous remercier et pour vous bénir.

A l'Université de Chicago, le Samedi 5 mai (à midi).

A midi, la Mission Française est reçue par l'Université de Chicago. Son président, le savant juriste Judson, est en tête et fait les honneurs de son domaine. Toutes les professions, les étudiants et les étudiantes acclament laFance. Au déjeuner M. Judson prononce de fières et nobles paroles qui vont droit au cœur des Français. Au nom de la France, M. René Viviani, rappelant qu'il a été Ministre de l'Instruction publique, répond par le discours ci-après.

Mesdames et Messieurs,

J'ai peine à soutenir la réputation que me fait la bienveillance américaine, et vous m'excuserez si je ne puis pas monter à sa hauteur; mais, comme les paroles que je vais prononcer, ainsi que toutes celles que j'ai adressées au peuple américain viennent de mon cœur, j'imagine qu'elles iront tout naturellement aux vôtres.

Je ne puis pas vous dire assez le saisissement qui s'est emparé de nous lorsque, dans ce parc immense, nous avons vu se dresser l'architecture grandiose de cette université, découvrant à travers l'épaisseur et la grandeur des pierres, la grandeur de l'œuvre qui s'est ici accomplie. Et je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est pas d'aujourd'hui que nous découvrons l'université de Chicago pas plus que nous ne découvrons les grandes universités américaines. Nous savions ce qu'elles avaient fait, et nous l'avions appris encore lorsque nous sommes descendus, lorsque notre éminent ambassadeur, M. Jusserand,

qui vous est attaché par tant de sympathies, et qui, pendant ces dernières années, a travaillé avec une activité silencieuse digne de la France, contre le débordement de celle de l'ambassadeur défunt que vous avez renvoyé; qu'il me soit permis d'associer au nom de l'ambassadeur celui de M. Barthélémy, notre consul qui, avec tant de tact et de sang-froid, en gardant la maîtrise de soi-même, a su attirer, non seulement à sa personne, mais à la France entière, les sympathies dont il est digne.

Nous savions bien que c'était un cercle d'études et de travail, mais nous savions aussi que c'était un cercle de patriotisme, d'où sont venus la plupart des volontaires qui se sont enrégimentés et qui sont venus' combattre, et quelques-uns mourir pour la France. Ce sont de ces universités que sont partis les ambulanciers qui sont venus sur les champs de bataille soigner nos blessés, ce sont de ces universités que sont partis vos aviateurs qui, à la même hauteur que les nôtres, ont lutté sous le même étendard, jusqu'au jour où, la guerre étant déclarée, c'est sous l'étendard américain que l'escadrille La Fayette a renouvelé ses exploits. Etjenepuis pas ne pas envoyer ici mon salut à l'héroïsme de ceux de ces aviateurs tombés pour la France, qui avaient donné rendez-vous à la mort avant de partir, à l'héroïsme de bien d'autres qui, dans la splendeur de leur jeunesse, ont immolé tous les rêves de l'avenir à la patrie française et à la liberté.

Je ne puis assez vous remercier de cet élan charitable, qui a fait que sont partis tant d'autres hommes qui se sont enrôlés sous les drapeaux de la légion étrangère, et qui, côte à côte avec les soldats français et anglais, se sont battus sur le front français et ont fait face à l'ennemi. Et je suis bien touché en apprenant qu'élevant un vénérable monument à la science française, vous- avez préparé un livre qui paraîtra dans un mois, et qui contient plus de quarante chapitres, dont chacun est signé d'un nom illustre des universités, et où vous rendez hommage à la science française, à la science telle que vous l'avez aperçue.

Il ne faudrait pas, Messieurs, que nous en restions là, et que, de visite en visite, silencieux, c'està-dire à de rares intervalles, nous échangions nos vues. Ancien ministre de l'Instruction publique de France, je serais infiniment heureux si, par la création de bourses aussi importantes que celles que vous préparez, et par la propagande active que vous allez pour ainsi dire déchaîner dans vos universités, vous rendiez plus complet l'envoi en France des étudiants américains venus pour compléter la science dont ils auront trouvé ici les éléments.

Alors, en effet, lorsque sera réglée entre la France et les Etats-Unis cette question qui aurait déjà dû être réglée — je veux parler de l'équivalence des diplômes — lorsque sera attachée la même efficacité au diplôme américain et français, permettant

par conséquent à ceux d'entre vous qui l'auront reçu de pouvoir venir en France, où, je vous le demande, au point de vue intellectuel et moral, pourriez- vous trouver un meilleur enseignement? Est-ce à vous, Messieurs les professeurs, vous qui êtes imprégnés de toutes les sciences et de toutes les lettres, est-ce à vous, Monsieur Judson, président de cette Université, le savant jurisconsulte qui dirige les études de droit, et dont je salue ici la hauteur de vues, la noble conscience et l'étendue des connaissances, est-ce à vous, Messieurs, que je suis obligé de rappeler tout ce que la France a pu faire dans le domaine des sciences?

Tout à l'heure, M. Judson me disait, dans un langage dont je le remercie : « Du point de vue philosophique, où pourriez-vous trouver des enseignements comparables à ceux qui viennent de la philosophie française? A l'heure présente, est-ce que, vous croyez que vous ne trouverez pas en France le rayonnement de la grande science de Claude Bernard? Est-ce que vous croyez que la science qu'a si longtemps détenue entre ses mains notre savant directeur de l'enseignement scientifique en France, le doyen de la Faculté des Sciences, ne peut pas être également répandue aujourd'hui? Et quand je pense au droit, aux lettres, il me semble que j'embrasse, dans une sorte d'aréopage illustre, l'honneur et l'orgueil de la France, et qu'il est bien capable, permettez-moi de vous le dire,

de dispenser la science, les lettres et le droit à ceux d'entre vous qui voudraient venir y goûter. J'ajoute que vous trouverez en France une science et des études comparables aux vôtres. Oui, certes, en Allemagne, on trouve des maîtres. Le grand défaut de nos maîtres, c'est d'être trop modestes et de ne pas répandre dans l'univers le bruit de leur renommée. Mais, pour la méthode, la clarté de l'exposition, la faculté de la synthèse, ils sont de véritables maîtres. Et là-bas, en France, à Paris, dans cette illustre Sorbonne séculaire que j'ai eu, pendant quatorze ans, l'honneur de représenter au Parlement français, vous trouverez, permettez-moi de vous le dire, une qualité de science et d'études qu'on ne trouve pas là-bas. Ah, nous voyons maintenait où peuvent mener l'éducation et la science. Elles mènent tout droit à la Kultur, c'est-à-dire à l'oppression des hommes par une catégorie d'autres hommes. La Kultur a enfanté cette génération tout imprégnée de sa propre folie, à ce point folle qu'elle s'est imaginé que l'univers entier devait s'agenouiller devant elle. Elle n'a servi qu'à apprendre à une génération d'hommes qu'il n'y avait pas de traités à respecter, pas de droit, pas de loi, que c'était le plus fort qui devait l'emporter sur le faible. Est-ce que véritablement deux grands peuples libres comme les nôtres pourraient s'agenouiller devant de pareils échantillons de la science allemande?

Les universités américaines sont pareilles aux universités françaises, et je vais vous dire par quels liens elles se rattachent. Une université n'a pas seulement pour devoir de former de jeunes hommes, de vulgariser pour eux la science et de faire tomber dans ces cerveaux tout ce que les maîtres ont appris. Elle n'est pas faite uniquement pour faire des lettrés, des savants, des médecins, des avocats, et pour permettre aux hommes d'enseigner théoriquement, ou de gagner honorablement leur vie dans leur profession. Certes, elle est faite pour cela, mais elle manquerait à son rôle nécessaire, elle faillirait à son devoir humain si, en même temps qu'elle fait des savants, elle ne faisait pas des hommes. Elle manquerait à son devoir si, en même temps qu'elle communique l'élévation intellectuelle, elle ne communiquait pas l'élévation morale. C'est pour faire des hommes que des professeurs sont rassemblés, et non seulement pour distribuer leur enseignement.

Et nous autres, en France, nous nous sommes bien aperçus, aux heures tragiques, que les universités françaises et les instituteurs français avaient fait des hommes.

Oh, si je pouvais vous raconter la glorieuse histoire de ces élèves de l'Ecole Normale Supérieure, de ces jeunes hommes qui devaient former en quelque sorte la hiérarchie littéraire et scientifique, qui, demain, seraient devenus des professeurs de nos lycées et collèges ! A l'heure où la guerre a été

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déclarée, ils sont partis, et le maréchal Joffre, qui les a eus sous ses ordres, vous dira que c'est du cadre des Elèves de l'Ecole Normale Supérieures qn'il a vu surgir, pour commander nos compagnies, les meilleurs officiers. Admirable alliance de la science et de la vérité, admirable preuve que l'université sait non seulement tremper les cerveaux, mais les cœurs. Et d'innombrables élèves de ces écoles normales sont tombés en avant des troupes, le drapeau à la main, si bien que, pour eux, je peux répéter la grande parole de Victor Hugo :

Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu,

Et, si leurs yeux s'ouvraient, ils verraient le ciel bleu.

Tout à l'heure, le professeur Judson, dans un langage émouvant qui nous a profondément remués, disait que l'Amérique devait payer à la France une dette de gratitude. En partie, vous l'avez payée, et d'ailleurs nous sommes trop frères pour prendre, les uns vis-à-vis des autres, la posture de créanciers. Nous sommes trop frères et trop associés à la grande entreprise commune pour invoquer des titres de créance. Ce n'est pas seulement à la France, à la France héroïque et vaillante, qui lutte, par le courage de ses enfants, pour défendre son territoire, c'est au monde, à l'humanité, à la liberté, à la civilisation, que vous devez payer votre dette et que vous la payerez.

C'est pour qu'elles ne périssent pas, c'est, comme vous l'avez si bien dit, parce que, si la France était tombée, c'eût été un désastre pour le monde, c'est pour cela que vous devez lutter, vous lever. Vous donnerez, avez-vous dit, jusqu'à votre dernier homme, jusqu'à votre dernier battement de cœur. Merci, Monsieur le Président, de cette parole lapidaire, taillée, pour ainsi dire, comme une médaille, et que nous rapporterons en France, pour la répéter à nos compatriotes. Tombée des lèvres d'un homme aussi autorisé, aussi éminent, qui sait le poids des paroles et qui sait la valeur des engagements, elle ne peut pas ne pas pénétrer à la fois dans nos consciences et nos cœurs. Oui, jusqu'au dernier homme, oui, jusqu'au dernier battement de cœur, sous les drapeaux de la liberté, pour que la démocratie universelle règne sur le monde. Jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier battement de cœur, pour que les hommes libres restent fiers et debout, jusqu'au dernier homme, jusqu'au dernier battement de cœur, pour qu'enfin les peuples libres puissent aspirer à la paix internationale et définitive, et pour que les fils de nos fils puissent vivre libres en paix, dans la joie du travail, et se lever sous le soleil sans avoir à redouter le retour de pareils crimes.

Je vous remercie, Monsieur le Président, de telles paroles; je vous remercie, tous, Messieurs, de l'assistance que vous nous avez prêtée. A travers vos

visages, qui me regardent en face et qui sont pour ainsi dire marqués de l'empreinte du labeur quotidien, devant ces fronts de penseurs graves, les paroles que nous prononçons ont une valeur définitive. Je vous remercie de nous avoir acclamés, de nous avoir accueillis. Ce n'est pas à nous que vous avez fait accueil; nous ne sommes rien; c'est à la France héroïque que vous avez connue, que vous connaissez et que vous vénérez, comme elle le mérite; et c'est en son nom, en même temps qu'au nom de toutes les universités de France, que, plusieurs fois, j'ai eu l'honneur de représenter comme ministre de l'Instruction publique, que je bois, Monsieur le Président, à l'honneur et à la grandeur de l'Université de Chicago, et à la gloire de toutes les Universités américaines.

Dans les Abattoirs de Chicago, Je Samedi 5 mai (à 3 heures).

Une salle immense — Vingt mille personnes — Quarante mille petits drapeaux agités par des mains frénétiques. Deux grandes pancartes sur lesquelles sont inscrits : « La Marne » — « Verdun ». Un public uniquement composé d'ouvriers. Des orateurs, des organisateurs de la réunion se font entendre. M. René Viviani prononce après eux un discours très bref, car il faut que la Mission parte pour Kansas City et Saint-Louis.

Mesdames et Messieurs,

Je veux, dès ma première parole, en entrant dans cette salle frémissante, saluer l'armée en armes, venue ici pour marquer sa résolution virile, saluer votre marine représentée par les frères de ceux qui sont déjà partis sur la côte de France; et je veux remercier et saluer au nom de la classe ouvrière française toute la classe ouvrière qui a déserté aujourd'hui son travail pour venir écouter ici la parole de la France. Je salue tous ces ouvriers appartenant à des races différentes qui sont venus pour ainsi dire se confondre dans cet immense creuset que constitue la formidable Amérique : Slaves, Grecs, Tchèques, Russes, frères de ceux qui travaillent en ce moment à l'indépendance et à l'émancipation de la Russie, tous ceux enfin qui sont venus nous répartir leur salut. Et je veux, au nom de la France, me servir de l'occasion qui m'est offerte pour répondre à l'une des calomnies les plus grandes qui ont été répandues contre nous. Depuis

quelques mois, on a essayé de vous endormir en vous disant que la guerre actuelle c'était la guerre du capital, et que vous travailliez pour les capitalistes. Ouvriers qui m'écoutez, est-ce que vous pensez que si c'était vrai, nous, vos frères d'Europe, nous nous serions dressés comme des soldats sous les drapeaux? Est-ce que les ouvriers français de la Confédération Générale du Travail, ainsi que les Trade Unions anglaises, auraient pris les armes pour défendre les intérêts du capital?

La vérité, c'est que jamais rien de plus grand que ce qui s'accomplit aujourd'hui n'a été aperçu par les hommes. 11 ne s'agit pas d'une guerre de conquête, il ne s'agit pas d'une guerre où la France et ses Alliés veulent ravir un territoire; il s'agit du salut de l'humanité, de la démocratie, de la liberté.

Et voilà pourquoi, répondant à l'appel des orateurs que vous avez entendus, et qui appartiennent à votre nation, vous vous dresserez tous ensemble pour entrer dans cette guerre, et pour venir aider la France et ses Alliés à lutter et à défendre la civilisation. Vous viendrez venger les soldats de la Marine qui sont tombés pour le droit et pour la justice. Vous viendrez venger tous les héros qui, depuis trois ans, tiennent tête à l'Allemagne; ont fait reculer la barbarie et espèrent forcer l'oppresseur à réintégrer son domicile.

Par conséquent tous debout, citoyens, en armes pour défendre la liberté, pour défendre la justice.

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