‹ La mission HourstChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

DE TOSAVK

Tosaye est un village de chérifs. Ce sont gens pacifiques et peureux au suprême degré; pourtant, devant nous, sur la plage, circulent des groupes en tenue de campagne :poiir remplacer le courage qui leur manque, les paisibles chérils se sont armés jusqu'aux dents; chacun d'eux est un véritable arsenal ambulant. Cela nous fait rire; mais, chose plus grave, derrière le village nous apercevons des groupes de Touaregs qui ont l'air d'attendre. Notre guide, dès l'accostage, saute à terre et ne reparaît plus. Personne n'a l^r désireux d'engager avec nous la conversation. Je dis àSii Hamet de descendre et de me ramener le chef Sala ou un de ses envoyés : notre agent politique refuse d'abord éneiy

iDE TOSAYE A FAFA. 145

uement. Il me faut le jeter presque de force hors du bord. l aborde un des groupes, celui qui paraît le moins hostile, ntre dans une case et nous fait attendre une demi-heure Dn retour.

Il revient avec un frère de Sala et de mauvaises, très lauvaises nouvelles : Sala, coïncidence fâcheuse, est parti n voyage ; les gens du village , redoutant de nous voir en itte avec les Touaregs, seraient bien heureux que nous ne Bscendions pas chez eux. Puis toute une série de renseinements souvent contradictoires, mais toujours alarmants. ^n grand rassemblement s'est formé, au défilé de Tosaye, Dur s'opposera notre passage : Aouelliminden, Tademeket, lountas, etc. Sala lui-môme s'y trouve.

Quel parti prendre? Nous avons besoin de vivres, notre

îserve commence à s'entamer, et je voudrais acheter du

rain. Qui sait ce qui nous attend plus bas?

Je veux aussi des guides. Depuis notre départ de Tom-

:)uctou, on nous rebat les oreilles avec le défilé de Tosaye,

n étroitesse et ses difficultés. Barth lui-même n'est pas

!S rassurant à cet égard. Il prétend qu'une pierre vigou-

isement lancée peut aller d'une rive à l'autre; il laisse

poser aussi l'existence de courants puissants, peut-être

apides.

n nous a raconté qu'il y a une dizaine d'années, une

e de Toucouleurs essaya, montée sur des pirogues, de

mdre le Niger. A Tosaye, elle fut anéantie, écrasée

les quartiers de roche que les indigènes roulaient et

itaient du haut des falaises. Je sais qu'il faut faire la

î l'exagération; malgré tout, je n'en crains pas moins

Dassage resserré du fleuve nous n'entrions en lutte

î mauvaises conditions avec les riverains. Essayons

moyens politiques tant que cela demeurera possible.

ns avoir l'air de m'inquiéter autrement des discours

lamet et de son air terrorisé, j'entame avec le frère

de Sala une conversation que je fais bientôt tomber sur Abdoul Kerim.

Je révèle ma parenté, et cela, comme toujours, produit un effet escompté à l'avance. Sala ne sait pas que je suis le neveu de Barth ; il faut le lui apprendre. Et comme marque de reconnaissance, comme signe que je dis bien la vérité, je lui fais citer le nom de la cuisinière de son maître El Beckav.

Elle s'appelle Diko.

Certes, lorsque, avec sa précision germanique, Barth enregistrait le nom de cette utile mais humble servante de son protecteur, le renseignement ne semblait pas d'une haute importance pour les générations futures. Lui-même ne se doutait pas du service qu'il rendrait ainsi, presque un demisiècle plus tard, à son parent d'emprunt.

Avec une pareille preuve, comment ne pas reconnaître en moi le neveu de mon oncle? D'autant que Diko n'est pas morte ; elle réside dans un campement de l'intérieur. Du coup, Sala n'est plus parti en voyage, peut-être même viendra-t-il nous visiter. Son frère saute à terre lui rapporter la nouvelle; son aspect, ses manières sont complètement transformés.

Il ne tarde pas à revenir. Effectivement, Sala ne s'est pas éloigné ; il est dans le village. Au récit de son frère, il s'est mis à pleurer, il voit ainsi réalisée une prophétie de son maître.

Lorsque, en effet, Harth , accompagné d'El Beckay. arriva à Tosaye, le voyageur allemand courut, sans s'en douter, un des plus grands dangers qu'il eût jamais rencontrés au cours de son aventureuse expédition.

Les Tademeket Kel Bourroum avaient résolu sa mort, et toute l'éloquence, toute l'influence religieuse de son protecteur, ne purent les ramener à des sentiments plus humains.

Se voyant sur le point d'être débordé par l'explosion des

DE TOSAYE A FAFA. 147

haines et du fanatisme, El Beckay joua, en faveur de son ami, une grosse partie. Il déclara aux Touaregs que ni lui ni eux n'étaient assez puissants pour trancher leur litige, et que le grand chef, l'amenolcal de la confédération des Aouelliminden, El Khotab, devait juger en dernier ressort.

Abandonnant les rives du fleuve, il se rendit tout seul chez ce dernier, le persuada et obtint un sauf-conduit pour son protégé.

Barth n'a jamais connu ce danger qu'il courut. Nous lisons seulement dans son ouvrage qu'El Beckay fit une absence de quatre jours, pour aller chercher des chameaux frais et remplacer ceux que le voyage avait déjà fatigués : simple prétexte, qui fait encore ressortir la délicatesse des procédés du grand marabout kounta ne voulant pas alarmer son ami.

Or, pendant qu'il discutait avec les Tademeket, El Beckay, saisi d'un délire prophétique, pronostiqua qu'un jour le fils d'Abdoul Kerini reviendrait dans les mêmes parages avec trois bateaux.

Nous avions trois bateaux; je me donnais, avec preuves à l'appui, comme neveu de Barth : impossible de nier la réalisation de la prophétie.

Ajoutons, en outre, que Madidou est précisément le fils de cet El Khotab sauveur de mon oncle.

Sala me fit dire par son frère qu'il ne viendrait pas luimême à bord, par crainte de me desservir en dévoilant à tous l'amitié qui désormais nous unissait; mais, désireux de nous être utile, il allait se rendre auprès de Madidou ou tout au moins lui écrire, et il espérait avoir le même succès qu'autrefois son maître El Beckay. En attendant, il pourvoirait à tous nos besoins.

De fait, durant la journée du lendemain, nous achetâmes autant de grain qu'il nous en fallait, et Sala nous donna comme guide son propre fils Ibrahim.

Nous partons le samedi 29 février, vers une heure, et passons entre Baror et la rive gauche. Bientôt nous voyons de nouveau surgir sur la rive droite ces Touaregs que j'ai déjà signalés. Ce sont des Tademeket, et Sala nous a prévenus de nous en défier. Ils accompagnent les bateaux, mais, pour le moment, sans gestes hostiles.

Nous arrivons sans incident devant la très pittoresque entrée du défilé.

De la rive droite se détache une ligne de roches barrant en partie la passe. Dans l'étroite porte ainsi laissée, le courant est peut-être très fort lorsque les eaux sont complètement basses; pour l'instant, au contraire, le fleuve est absolument calme et l'eau tourne lentement, couverte de flocons d'écume, dans un espace assez resserré, mesuiant cent vingt à cent cinquante mètres de largeur.

A droite et à gauche, des falaises noires et roi^es, comme

DE TOSAYE A FAFA. 149

calcinées, coupées çà et là de filons de quartz blanc, donnent au paysage un aspect majestueux, mais profondément triste. Bafth raconte que, selon les indigènes, la peau d'un jeune bœuf découpée en lanières n'atteindrait pas le fond en cet endroit. Des préoccupations d'une autre nature nous empêchent de vérifier son dire.

Bientôt, et précisément à l'endroit que Barth marque, à tort d'ailleurs, comme le plus grand resserrement du fleuve, un groupe de cavaliers se détache de la troupe des Tademeket, et l'un d'eux s'avance, porteur d'une lettre qu'il montre de loin.

Dès la veille, nous avons prévu et étudié les manœuvres à opérer dans les divers cas qui peuvent se présenter. J'accoste le Davoust à la berge pour prendre la lettre du Touareg, mais le Le Daniec et Y Aube restent à droite et à gauche, à cinquante mètres de terre, prêts à battre la plage de leur feu croisé, si quelque embûche cachée se découvrait.

Je prends la lettre, et le Père Ilacquart la déchiffre aussitôt. C'est une vraie déclaration de guerre, au reste conçue dans les termes les plus convenables; le protocole n'aurait rien à y reprendre.

Younès, chef des Tademeket, me salue mille fois, m'envoie tous ses vœux de prospérité. Son plus grand plaisir serait de nous laisser passer sur le fleuve et même de nous y aider. Malheureusement, nous suivons deux routes, deux religions différentes. Je n'ai plus qu'à m'en retourner à Tombouctou, sinon il se verra forcé de me faire la guerre.

Je réponds que, pour faire la guerre, il faut être au moins deux à la vouloir. Mes goûts, comme aussi les instructions reçues de mon chef, me prescrivent de l'éviter à tout prix. En conséquence, je passerai tranquillement sur le Niger, tant qu'il sera possible d'y naviguer. Si le fleuve devenait assez mauvais pour que les riverains pussent s'opposer à

notre voyage, les Tademeket n'avaient qu'à attaquer, ils verraient ma réponse.

Tandis que le Père et Tierno traduisaient cette lettre, j'observais notre héraut d'armes. Prudemment, après avoir remis sa missive, il s'était abrité derrière un quartier de roc. Voyant que nous ne nous occupions pas de lui, il se décida à avancer un œil, puis l'autre, et bientôt fut dehors tout entier.

(( Eh bien ! me dit-il, malgré tout cela, est-ce qu'il n y aurait pas moyen d'avoir un pantalon ? »

La question me parut charmante ; Tinexpressible du pauvre diable se définissait facilement : des trous attachés avec de la ficelle ; mais ce n'était guère le moment d'en demander un autre !

Voilà bien, direz-vous, le Touareg quémandeur. Le défaut a pourtant son bon côté. Je suis convaincu qu'en satisfaisant d'abord notre interlocuteur, en donnant en outre quelques cadeaux aux autres Tademeket, on les aurait vite et facilement conduits de l'hostilité à la bienveillance.

Si je ne l'ai pas tenté, c'est qu'à vrai dire je voulais me réserver pour les Aouelliminden proprement dits ; je craignais de plus, en cas d'erreur, quelque querelle, quelque rixe, rendant plus difficile l'établissement de bonnes relations ultérieures.

Ma réponse remise, nous fîmes route. En nous voyant nous éloigner, les Touaregs poussèrent des cris sauvages. Devant nous, pas un écueil, rien qu'une eau noire resserrée entre les hautes falaises sur lesquelles nous apercevons bientôt les Tademeket. 11 y a bien maintenant cent cavaliers et nombre de gens à pied. Ils crient, s'excitent, se livrent à une fantasia furieuse, brandissant leurs lances, frappant du sabre leur bouclier blanc en peau d'antilope. C'est un spec-

tacle qu'on payerait cher dans un cirque. N'était l'appréhension de l'avenir, nous nous enthousiasmerions pour ce tableau. Des femmes, des enfants même se joignent au cortège, tandis que nous défilons lentement sur les eaux sans courant de la passe.

Bientôt les berges s'abaissent, des rives verdoyantes contrastent avec les roches noires de Tosaye, et, avisant une petite île, Adria, nous allons y mouiller.

Des gens qui ne sont pas contents, par exemple, ce sont mes laptots. Les cris, les menaces, les défis des Touaregs, ont excité leurs instincts guerriers, et, sombres, ils causent entre eux. Pour un peu ils m'accuseraient de lâcheté. Digui me demande à prendre la pirogue et à aller tout seul se mesurer avec les ennemis. Je le rabroue vertement. Il n'y a pas d'ailleurs que les noirs à être furieux : Bluzet et Taburet sentent à leur tour leur bile remuer et me font grise mine. J'avoue que, moi aussi, je commence à m'énerver, et il me faut appeler à mon aide tout mon raisonnement pour rester impassible. Aurais-je réussi à me calmer si le Père Hacquart n'avait pas été là? je n'en réponds pas.

Heureusement il a, plus que nous, conservé son sangfroid. En somme, me dit-il, il n'y aurait qu'un mince courage de notre part à répondre par des coups de fusil ou de canon aux insultes de gens armés de lances et de sabres; dans son voyage chez les Azgueurs avec d'Attanoux, eux aussi ont été d'abord accueillis d'une façon hostile; du calme, de l'adresse, ont fait de leurs ennemis de la veille leurs meilleurs amis du lendemain.

Je harangue mon monde. Le calme se rétablit un peu dans les esprits, si bien que par gaminerie nous nous amusons à capturer une vingtaine de chèvres qui paissent dans notre île et à les orner de colliers en velours multicolores.

Des noirs, qui ont leur village dans une petite île voisine

DE TOSAYE A FAFA. 153

de la nôtre, viennent nous voir et nous apporter des moutons. Ils n'ont pas l'air le moins du monde troublés de ce qui arrive. Sans doute, ils en ont vu bien d'autres.

« Ce sont des danseurs », me dit l'un d'eux en me montrant les Touaregs, qui continuent à gesticuler.

Le lendemain, i" mars, nous continuons notre route accompagnés sur la rive droite par les Tademeket. Nous côtoyons les îles de Bourroum. Le fleuve est ici très large; il coule ensuite nettement délimité par deux lignes de dunes sur chaque rive.

L'aspect est peut-être plus grandiose que tout ce que le Niger a offert jusqu'ici à nos regards. La dune puissante semble toujours inviolée, car le vent efface immédiatement sur le sable la trace du passant; elle a une poésie triste, soulignée plutôt qu'atténuée par la ligne vert sombre du bourgou baignant dans l'eau du fleuve. Comme je comprends bien, malgré sa monotonie apparente, l'effet produit par le Sahara sur ceux qui l'ont parcouru! On a, en regardant l'immensité du sable, un peu de cette attraction hypnotique que donne la contemplation de la mer. Je ne suis point seul à sentir ainsi, car Baudry nous lit le sonnet suivant de sa composition :

Page 1