CHAPITRE VI
Depuis, nous en avons vu bien d'autres, et notre appréhension devant le passage de Fafa a pu nous paraître enfantine; mais il faut lavouer cependant : pour un début, il n'est pas commode.
Etroit, embarrassé, et surtout rendu difficile par un courant violent, tel est Fafa. 11 y a deux passages très durs, k premier surtout. Nous embarquons comme guide le propre fils du chef de village qui devait plus tard nous rendre visite à Say. Grâce à lui et à ses aides, nous franchissons sans trop de difficultés le premier rapide. La drosse (cordag* qui communique au gouvernail les mouvements de la roueti' la barre) cassa cependant juste au moment où nous en se»*' tions. Trente secondes plus tôt, le Davoust, incapable *^' manœuvrer, se serait jeté sur les écueils. Notre avarie c" ■* parée, nous nous lançons de nouveau dans le courant, -^ milieu des innombrables îles qui parsèment le lit du fieuw;^^'
t notre bonne étoile nous amène dans un bief calme, s'étenant jusqu'à Ouatagouna, où nous retrouvons les cailloux. Le soir, nous sommes à Karou. L'Auèe acncort touché, lais très légèrement; tous ces chocs ne sont pas faits pour méliorer l'étanchéité de sa coque, et l'eau qu'il embarque st, de plus en plus, un sujet d'inquiétude et de fatigue. Il
, toutes les heures, vider la cale, au grand détriment epos de ses passagers, éveillés périodiquement par le des seaux.
rou est un joli village en paille. On y remarque un nombre de ces greniers à mil, en forme de ruche Iles, signalés par Barth. Nous en voyons en quantité quelques jours. Les habitants sont des captifs de îu Rima'ibès, et des Bdlates, esclaves des Touaregs, lef de ces derniers nous exprime sa satisfaction d'avoir blancs avant de mourir. Il voudrait bien, dit-il, nous
240 SIR LE NIGER ET Af PAYS DES TOUAREGS.
donner des moutons, mais il a appris que nous nous nourrissions exclusivement de la chair d'animaux noirs, et il n'en a pas de cette couleur.
Je proteste; la couleur du poil nous inquiète beaucoup moins que la qualité de la viande, et il va nous chercher un magnifique bélier. Ce sont les marabouts qui, pour augmenter notre réputation de sorciers nuisibles, ont imaginé la fable
des moutons noirs. Il est, (
effet.
le coutume dans tout le Soudan : les bêtes données en cadeau doivent être autant que possible de couleur blanche, en signe de paix. On nous dit que Bokar Ouandieïdou, chef des Logomaten, réunit une colonne et s'ap[Hête à nous attaquer.
De Karou, un nous montre des montagnes qui bordentle fameux rapide de l.abezenga, où nous serons demain. On nous donne un guide, un vieux bonhomme très réputé, paraît-il, mais qui ne nous paraît pas, à nous, briller par l'intelligence.
C'est le 14 mars que nous avons vu ce terrible Labeienga;
nous pouvons vivre longtemps. Je suis certain que personne de nous ne l'oubliera.
Notre guide a commencé la journée par une quantité de mômerics destinées, paraît-il, à nous rendre propices les génies malfaisants. D'un sac en cuir, il a sorti des cailloui plats, schisteux, ([ui ont été recueillis dans le rapide. Il* enveloppé chacun d'eux dans un morceau de toile, a crachi dessus, et les a disposés, un peu partout, sur le bateau.
Le courant nous emporte avec une belle vitesse sur un fleuve assez facile. De temps à autre, j'essaye de distraire notre pilote de la confection de ses sortilèges, pour en tirer quelques renseignements ; mais il me répond du bout des lèvres qu'il n'y a aucun danger, qu'il nous arrêtera à temps.
Soudain, devant nous, au détour d'une petite pointe qui
intercepte la vue, je perçois un bruit singulier, une sorte de mugissement vague. En même temps, le courant augmente, nous sommes entraînés avec une rapidité d'au moins huit kilomètres à l'heure. Nous prêtons l'oreille, mais au même instant nous apercevons le fleuve barré sur toute sa largeur — neuf cents mètres environ — par une muraille de rochers au-dessus de laquelle bondissent les eaux.
Notre idiot de guide a levé la tête, il voit le danger maintenant; il fait signe d'aller à la berge, l'animal! Avec le courant qui nous entraîne, tenter cette manœuvre serait à coup
sûr vouloir être entraînés inertes, sans vitesse, et pris par le travers sur la ligne d'écueils. Nous nous approchons avec une rapidité qui me paraît vertigineuse. Au tiers de la largeur, sur la droite, il me semble qu'il y a moins d'écume; effectivement, c'est la passe, la porte, c'est là qu'il faut nous lancer. Pourrons-nous y arriver?
Nos laptots forcent sur leurs avirons à les casser, la sueur ruisselle sur leur épiderme luisant. J'ai eu tout juste le temps de hisser le signal : « imiter la manœuvre » ; heureusement, Baudry et le patron du Z^ Dantec m'ont compris , ils sont derrière nous. Maintenant, lève rames! et au petit bonheur. Notre vitesse s'accélère encore, le fleuve aspire le bateau vers la passe où il se déverse dans le bief inférieur, on se sent tomber, on éprouve l'attraction du tourbillon; enfin, comme une flèche, nous avons franchi le pas.
Aux autres, maintenant. Nous nous retournons; un cri d'effroi sort de nos bouches. Le Le Dantec , qui venait derrière nous, s'est subitement arrêté, son mât craqué s'est abattu sur l'avant sous la violence du choc, les hommes ont été précipités au fond de l'embarcation : le chaland a rencontré, à moins d'un mètre de l'endroit où nous avons passé nousmêmes, une roche dont les tourbillons cachent la présence. 11 est échoué. Heureusement, il n'enfonce pas. Mais une pensée nous vient comme un éclair : Et Y Aube!
yj'Aîibe arrive, emporté par le courant. Devant lui, la passe est obstruée, il va écraser le Le Dantec et s'écraser lui-même ; nos amis sont perdus !
Mais non! un jet d écume jaillit sur l'avant, un autre sur l'arrière; Baudry a fait jeter l'ancre et le grappin. Pourvu qu'ils mordent !
Ça y est, les ancres ont croche, 1'^ «i^ s'est arrêté court à moins de cent mètres du Z^ Dantec, à la marge du rapide.
Mais que se passe-t-il donc? Nous voyons VAube s'incliner après de 45 degrés. La force du courant est telle que,
prenant Tembarcation en dessous, tandis que la chaîne de l'ancre et l'amarre du grappin résistent en haut, il produit l'effet qui nous a d'abord terrifiés.
J'accoste le Davoust à la rive. Il faut maintenant tâcher de sauver nos deux autres chalands.
Pour le Z.^ DanteCy c'est relativement facile. Cette petite embarcation est extraordinaire, tellement flexible, tellement élastique, qu'elle en est quitte pour deux planches du fond fendues. Digui, que j'envoie avec du renfort, la ramène.
Reste \ Auhej et son sauvetage est plus que difficile, d'autant que son gouvernail a été cassé dans la manœuvre. On lève l'ancre , mais pour le grappin , impossible ; il est pris sans doute entre deux quartiers de roche, et tous les efforts ne réussissent qu'à le fixer plus fortement.
Et, sous l'action du vent et des remous du courant, voici le chaland qui se met à décrire des demi-cercles autour de son grappin. Quand l'amarre sera coupée, il n'y aura matériellement pas le temps de tenter une manœuvre quelconque. Il faut que la section soit faite juste au moment où le bateau se présente devant la passe. Une seconde plus tôt, une seconde plus tard, il est perdu.
J'ai gravi une petite butte et je suis, le cœur serré, les préparatifs de la manœuvre que Baudry s'apprête à tenter. C'est le moment que choisit un Touareg pour me frapper sur l'épaule et me saluer de la formule : Salam raîeikoiim^ ma^ hindia. On pense si je le reçois.
Mais, sans se départir de son calme, il me dit : (c Je vois que tu as de la peine. De mon campement, derrière les collines, j'ai suivi vos manœuvres depuis ce matin et je vous ai crus perdus. Dieu t'a sauvé, et il va sauver aussi tes parents. Moi, j'ai défendu à ma tribu de venir vous importuner, car tu sais que nous mendions toujours. Maintenant, je m'en vais; mais si tu as besoin de nous.
Touaregs ou noirs, envoie-moi seulement un messager, nous sommes à ta disposition; c'est d'ailleurs l'ordre de TAmenokal. »
Et comme il terminait, je vois Digui asséner un coup de hache sur l'amarre du grappin. \JAube tombe dans le rapide, mais il ne peut éviter l'écueil déjà fatal au Le Dantec. \\ touche, se dé jauge complètement du côté tribord. Est-il crevé? — Non, sa vitesse est telle qu'il passe quand même. Il est sauvé. Un instant après, il accoste à côté de nous.
a Pas de trou, Baudry? — Non, je ne crois pas, mais nous l'avons échappé belle. » Vérification faite, il n'y a pas de voie d'eau. Baudry prétend même que ça doit avoir recloué les planches.
Mon Touareg, que j'ai oublié, m'adresse de nouveau la parole. « Enhi! vois! » Et sous son voile, ses yeux noirs sauvages sont brillants de plaisir, comme s'il lui était arrivé à lui-même quelque chose d'heureux.
Ça des brutes, ça des gens accessibles seulement aux sentiments mauvais? Allons donc!
Où était son intérêt? n'eût-il pas mieux valu pour lui que nos bateaux s'engloutissent dans le rapide? Nos personnes et nos biens devenaient alors sans conteste sa propriété.
La Providence me fasse seulement la grâce de ne jamais trouver parmi mes compatriotes pire que les Touaregs.
Il eut son (c complet », le brave homme, et d'autres choses encore. De son pas allongé et cadencé, il retourna chez li^^ en nous criant comme adieu : a Ikfak iallah el Kheir. ^-^ Que Dieu te donne le bien. »
C'était là le premier passage de Labezenga, le plus facile* Nous faisons à peine quelques centaines de mètres, ur»^ véritable chute de o",6o de haut nous barre la route. -^ droite, des hauteurs couronnent la rive; à gauche, plusieu-
îles forment des bras; mais, d^un côté comme de l'autre, nous semble-t-il, la route est coupée, sans aucun espoir de pouvoir franchir les obstacles qui l'obstruent.
Tout l'après-midi, Baudry est allé chercher la passe praticable, avec notre guide de Karou. C'est partout spectacle effrayant, une chute ininterrompue, des bouillonnements, et un courant de sept à huit milles au moins. Le fleuve se tord littéralement sur lui-même , et se déverse deux fois alternativement d'une de ses rives vers l'autre. Il y a certainement une différence de plus de deux mètres de niveau à niveau.
Le moins impraticable est encore sur la gauche de notre mouillage , entre deux
^\ L « Al'BE I) DANS LES RAPIDES.
îles ; mais je n'aurais
jamais cru qu'un bâtiment pût passer là. Il faut cependant bien tenter la [fortune; tout retard rendrait notre passage encore plus difficile, car l'eau baisse rapidement.
Le dimanche 15, au matin, le Père Hacquart nous dit la messe, et nous nous préparons au passage. — L'équipage de nos deux grands chalands est isolément insuffisant pour chacun d'eux. Il va falloir, et c'est d'ailleurs ce que nous ferons tant que nous serons dans des passages aussi difficiles, faire franchir, l'un après l'autre, à chaque embarca- ^^oii) les points dangereux, en doublant son équipage d'une escouade supplémentaire, prise à bord de l'autre bateau.
En outre, Digui est le seul patron capable de tenter de
pareils tours de force. Idris, le quartier-maître de Y Aube, perd un peu la tête devant les rapides, et comme il ne sert de rien de commander, une fois la manœuvre commencée, comme tout ce qu'on peut faire, c'est l'indiquer à l'avance et en laisser ensuite l'exécution à l'intelligence du pilote, Digui est le seul de mes hommes capable de tenir la barre.
Nous prenons une bonne tasse de café, peut-être la dernière, et le D avons t se met en route. Baudry nous suit en pirogue.
C'est le même spectacle que la veille, un passage étroit, un courant d'enfer, ce sentiment d'aspiration de l'abîme qui fait le cœur se serrer, la respiration s'arrêter. A droite, à gauche , avec un vacarme effroyable , l'eau rejaillit sur d'énormes blocs. Tout à coup une secousse formidable, le bateau manque sous nos pieds. C'était le jour du Davoust. Un écueil inaperçu a crevé le bateau sur l'avant, dans ma cabine. Par la déchirure, d'une trentaine de centimètres, l'eau entre à flots. Il y en a, en dix secondes, plus d'un pied dans le fond.
11 était écrit que nous devions aller jusqu'à la mer, terme du voyage. Contre toutes les chances, contre le raisonnement, contre la logique, le miracle demandé s'est toujours produit au moment voulu. Et certes, c'est par douzaines qu'il nous en a fallu, des miracles.
Nous avions une telle vitesse, en choquant notre écueiU que le chaland grimpa dessus et y resta un instant suspend^ avant de le franchir, avant de se retrouver en eau profond^-
Par un bonheur inouï, mon domestique, Mamé, se troi^' vait au moment de l'accident dans ma cabine, et la vo^^ d'eau s'ouvrit presque sous ses pieds.
Oter son burnous, le rouler en boule, l'introduire dans ^ blessure de la coque, fut pour le brave garçon l'affaire quelques secondes, juste le temps pendant lequel la roc nous soutint, nous empêchant de couler à pic. Nous étio
sauvés. Le miracle s'était produit. Qu'on remarque seulement le concours de circonstances qu'il fallait pour qu'il fût possible : vitesse énorme nous faisant monter sur Técueil, présence de Marné dans ma chambre, voie d'eau à sa portée.
Le Le Dantec passe avec nous sans accident. C'est au tour de V Aube, Digui tente avec lui une manœuvre extraordinaire d'audace. Convaincu que l'écueil qui faillit nous être fatal ne peut être évité, de toute la vitesse que lui communique le courant, il lance, sur la berge couverte d'herbe, le bateau qui opère une véritable ascension. Puis, se retenant au bourgou, il le laisse descendre par l'arrière, culer, selon le terme maritime.
Il était pourtant dit que nous devions tous payer notre impôt à cet infernal Labezenga : une pointe imprévue arrête y Aube au moment où il revenait tranquillement nous rejoindre.
Il était deux heures de l'après-midi. Nous avions mis huit heures pour faire mille mètres en ligne droite. Nous étions affamés, rien ne creusant comme les émotions. Je m'institue cuisinier, et, plongeant dans notre réserve de conserves, qui, pensons-nous, peut être entamée, vu la solennité de la circonstance, je ramène ce qui me tombe sous la main. J'en opère le mélange dans une casserole, et nous dévorons un plat, sans doute inconnu jusqu'à ce jour, que je baptise tripes à la Labezenga. J'en donne la composition 3^ux émules de Vatel : tripes à la mode de Caen, truffes, ^èpes, haricots verts; poivrez largement, pimentez abon- ^^.mment, et servez chaud. Dans les environs du 15* degrés <l^and on vient d'échapper à la noyade et à la dent des caï- ^^ns, c'est exquis. Je n'ai jamais osé recommencer en ^ '*ance mon olla podrida.
Après quelque repos, bien mérité, pensera-t-on, Baudry se rend avec Digui au village de Labezenga pour y chercher des guides. II revient terrifié de ce qu'il a vu.
Pendant près d'un mois encore nous devions vivre de cette existence. Mon récit en donne un aperçu. Je désire avant tout ne point dramatiser après coup notre voyage. Une fois engagés, quand la nature même des choses vous pousse, qu'il faut à tout prix aller de Tavant, on finit par prendre une certaine accoutumance du danger. Je jure bien pourtant que, pour tout l'or du monde, je ne recommencerais pas ce que nous avons fait, dans de pareilles conditions. Dix fois par jour : rapides devant! la reconnaissance, les émotions de l'attente, puis cette sensation épouvantable dupassage, alors que le bateau se dérobe sous vous, plonge dans l'écume, et qu'il semble de toute évidence qu'il ne va plus se relever.
Ou bien encore lorsqu'un écueil barre le passage, que Ton fait force de rames , gagnant pouce à pouce contre le courant qui vous entraîne , et qu'on finit par passer au ras du rocher, sentant qu'à dix centimètres près c'est la vie ou la mort.
Et ce serait sans doute possible, la mort, si on coulait dans un rapide. Le meilleur nageur ne saurait lutter avec de pareils courants; lancé contre une roche, il s'y écraserait.
Mais, en admettant même que par miracle on échappe à la noyade, le rapide passé, un autre danger se présente.
En dessous de chacun d'eux se trouvent, nombreux, d'énormes caïmans attendant pour le saisir le poisson étourdi, et l'on n'échapperait pas à ce nouveau genre de mort, un des plus affreux auxquels on puisse songer.
Le caïman ne tue pas sa proie comme le requin; il la plonge sous l'eau et la noie. Se sent-on, par la pensée, happé par les énormes dents de la bête et entraîné jusqu'à ce que s'ensuive la mort par asphyxie?
Le général Skobeleff disait un jour : n Si quelqu'un prétend devant vous qu'il n'a jamais eu peur, crachez-lui au visage en l'appelant menteur, n
Nous, je puis l'avouer, nous pouvons l'avouer, nous avons eu peur pendant un mois, peur le jour à chaque passage, et peur encore la nuit, car le rêve continuait la réalité sous
forme d'affreux cauchemars, dans lesquels caïmans et rapides continuaient à jouer leur rôle.
J'en appelle d'avance au premier qui, après nous, descendra le Niger pour dire si j'exagère et si je dramatise.
Il fallait pourtant passer, et, pour cela, tout d'abord remplacer par quelque chose de plus étanclie le vêtement de Mamé, qui bouchait toujours la voie d'eau du Davoust. Nous avions bien emporté, en vue d'un pareil événement, une plaque d'aluminium, mais nous n'avions ni le temps ni la possibilité
aso SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.
de la river. Provisoirement, un morceau de bois fut taillé à la demande des formes de la coque ; nous l'appliquâmes sur le trou, en interposant un matelas d'étoupes goudronnées, et en serrant le tout par deux forts boulons. Du mastic assura tant bien que mal l'étanchéité. Cela pouvait marcher ainsi. La journée du lendemain, i6, fut encore grosse d'émo-
tions. Trois rapides successifs, très durs, très difficiles, complètent le passage de Labezenga. Chaque fois les chalands se sont arrêtés en amont de la chute; on est allé reconnaître, puis les embarcations ont passé à tour de rôle avec équipage renforcé. Digui a continué à montrer une audace tranquille, un sang-froid, un courage, un coup d'oeil, une précision ab — solument remarquables. Nous pouvons dire hautement que^ nous lui devons les bateaux et nos existences.
Un petit bief à peu près tranquille i
mène à Katougoui
dont la population nous fait un accueil excellent. Nous y prenons de nouveaux guides, qui doivent nous conduire à Ayorou,
Des rapides, des rapides, des rapides. Nous approchons d'Ayorou, et le fleuve ne cesse pas d'être terrifiant; cinq ou six fois par jour nous nous échouons, risquant à chacune de
crever nos bateaux. Nous sommes le 18 à Ayorou, joli village en paille sur une île rocheuse. Mes nerfs sont à bout. Le soir, pendant le dîner, je m'évanouis et ne reviens à moi que deux heures après, très surpris de me trouver couché sur une natte, enveloppé de couvertures et gardé par un laptot qui m'évente.
J'envoie d'Ayorou vingt fusils à Madidou, en témoignage
<ie reconnaissance pour la façon dont nous ont traités ses
populations.
Nous continuons, le 19, vers Kendadji, sans que la navi-
gation soit plus facile, au contraire. Le fleuve devient impossible, des milliers d'iles, des bras se ramifiant de tous côtés , des rapides ininterrompus. Une végétation magnifique couronne les (lots : palmiers, rôniers et sycomores.
Nous crevons les deux bateaux sur une même pointe de roche. Le Davousl se refait son ancien trou. Comment aucune de nos embarcations n'y est-elle restée ? Comment sommes-
nous encore tous au complet? Le mot miracle que j'ai déjà employé n'est pas trop fort pour l'expliquer.
Enfin, après des difficultés extraordinaires, des passages inouïs, des manœuvres admirables de Dîgui, nous arrivons devant Kendadji.
Hélas! nos misères ne sont pas finies, te fleuve devant nous roule terrible. Des cailloux partout. Par où passer?
Jusqu'ici du moins les indigènes. Touaregs ou noirs, nous ont prêté toute l'aide qu'ils ont pu. Les ordres de Madido"
exactement accomplis. Pas la plus petite entrave ne té apportée, depuis Ansongo.
à Kendadji, la scène change. Nos guides de Kasont ailés au village , nous priant de les laisser palabrer, et c'est seulement le soir, après avoir été 1 quarantaine toute la journée, qu'un émissaire du décide à entendre raison : a ils avaient peur, car
jent (le capitaine Toutée) a tué beaucoup de monde r l'année précédente, n
efforce de rassurer l'envoyé; il promet pour le lenla visite du chef lui-même, qui, en effet, vient nous nous amène enfin des guides.
est allé reconnaître les rapides aval. Vers midi il bsolument affolé. « 11 faut partir tout de suite, il y a te assez d'eau pour nos bateaux, et elle baisse rapi- ; dans une heure, il sera peut-être trop tard. »
Quel passage ! nous marchons mouillés sur une ancre et un grappin dont on file successivement les amarres. Les hommes, à l'eau, poussent le bateau. Nous cognons de tous côtés sur les roches, heureusement avec une vitesse insuffisante pour nous faire grand mal. Puis nous nous lançons dans un formidable dédale d'écueils. Il y en a partout; nous touchons encore à plusieurs reprises, sans nous faire de trou, heureusement. Devant nous, encore des cailloux. Quousque tandem?
Le 22 k onze heures, nous sommes à Toumaré. Le chef de village commence par refuser des guides, puis, devant un beau cadeau, il s'amadoue.
Décidément, c'est comme chez feu Nicolet, de plus fort en plus fort ! Nous avons fait en tout sept kilomètres dans la journée du 23. Le fleuve n'a plus de fleuve que le nom, c'est un labyrinthe de petits bras, très resserrés entre des îlots innombrables, couverts de champs de mil et de beaux arbres. Le lit de ces chenaux est encombré de rochers, entre lesquels nos chalands doivent se livrer à une véritable danse serpentine, à laquelle ils sont peu préparés. Nous arrivons ^ deux heures au village de Desa. La soirée se passe en vain^^ paroles. Une sourde hostilité s'accentue autour de nous. L^ premier soin des naturels est de s'informer « si nous somm^ ^ les mêmes blancs qui sont venus l'année précédente ». Enfi nous finissons par obtenir des guides qui nous mèneront ju qu'à Farca.
Les caïmans font leurs œufs, et tous les ans à cette épc^^ que, nous disent nos laptots, il pleut et il vente. C'est poui quoi, devant le mauvais temps, nous sommes obligés séjourner toute la matinée mouillés devant Desa. Nous pa^ ^*'' tons vers deux heures. Quel fleuve! Avant d'arriver ^■-^ mouillage où nous couchons, devant un petit village qui ^^ nomme encore Desa, nous passons dans un endroit de ciï^Ç
^^tres de large. Les habitants du petit Desa sont ces Kour- ^^yes qu*on nous a représentés en dessous de Gao comme ^^rouches et inhospitaliers.
De fait, leur premier accueil n'est pas des plus chauds. * Pourquoi êtes-vous venus chez nous? Pourquoi n'êtesvous pas restés dans le grand village? » Avec beaucoup de patience, beaucoup de douceur, nous les apprivoisons peu à peu. Ils nous donnent une version originale du combat qu'a livré Tannée dernière le capitaine Toutée. Ce n'est pas, d'après eux, avec les Touaregs qu'il s'est battu, mais avec les habitants mêmes de Zinder. Tous les noirs riverains du Xiger portent le costume, le voile et l'armement touaregs, et cela explique la méprise. Les Touaregs attendaient l'expédition à Satoni pour l'attaquer, mais elle a fait demi-tour avant d'arriver à ce passage. Les Ouagobés de Zinder, sur l'ordre de Bokar Ouandieïdou, et aussi parce qu'un factionnaire avait, maladroitement, tué le neveu du chef de village, le prenant pour un voleur, encouragés par le mouvement de retraite des blancs qu'ils ont attribué à la crainte, ont attaqué les pirogues. Ils ont eu cinquante hommes tués.
Nous sommes le lendemain, vers midi, devant Satoni, et ï^ous mouillons le soir près de la rive droite, où nous distin- Çuons de hautes dunes, sur lesquelles sont perchés trois vil- *^ges et un campement touareg.
Nous touchons, j'en ai l'intuition, à un instant singulière- '^ent périlleux de notre expédition. Toutes ces défiances, ces résistances, sont de mauvais augure, et, d'autre part, 7îous ^onimes complètement à la merci des indigènes.
Plus haut, en effet, lorsque les Kel-es-Souk et les Ta- ^Gmeket voulaient nous barrer la route, le fleuve libre de ^Ovit obstacle nous permettait de rire de leurs efforts. En ^^ssous d'Ansongo, si les difficultés de navigation étaient Considérables, du moins pouvions-nous compter sur la bonne
volonté des indigènes à nous rendre service, ou du moins sur leur neutralité.
Ici, je sens que d'un instant à l'autre la poudre peut parler; à notre approche les femmes, les enfants se cachent. Pour avoir des guides, il me faut user de tous les moyens, caresses, cadeaux, menaces même, et sans guides nous sommes perdus.
Le fleuve se divise en effet en milliers de bras. Comment, sur dix qui se présentent de front, choisir le bon? Dans les passes même où le meilleur d'entre eux nous mène, la moindre hésitation, la plus petite incertitude de manœuvre, voilà l'embarcation perdue, trouée, coulée. De place en place, des buttes de cailloux couvertes d'arbres nous dominent; vingt hommes armés de flèches ou de javelots auraient facilement raison de nous.
Peu après notre arrivée, une pirogue nous aborde; elle contient le fils du chef de Farca, qui ne peut dissimuler un mouvement de satisfaction en apprenant que nous ne sommes pas les mcmes blancs que Vannée précédente. Nous avons à peine entamé la conversation que trois Touaregs accostent à leur tour.
C'est un parent de Bokar Ouandieïdou, chef des Logomaten, son forgeron, et un jeune homme, fils d*El Mekki, le chef des Kel-es-Souk d'Ansongo.
La situation va se dénouer. Nous avons la gorge sèche d'émotion. Que va-t-il sortir de l'entretien, la paix ou la guerre?
« Bokar te salue ; il te fait dire qu*à la nouvelle de ton approche, il avait réuni une colonne. Les Ouagobés de Zinder, les Kourteyes, les Peuls et les Toucouleurs d* Amadou Cheikou, avaient palabré avec lui, et nous étions tous d'accord pour rassembler nos forces et vous barrer la route. Il y a encore, chez Bokar, des Toucouleurs venus pour prendre avec lui les dernières dispositions.
a Mais, il y a deux jours, le jeune homme que tu vois est venu chez nous, envoyé par Madidou, nous donner l'ordre non seulement de ne te faire aucun mal, mais encore de t'aider si besoin était. Ne crains donc rien; personne ne parle sur les paroles de V Amenokal. Si tu jetais un poignard en Tair en disant : « Il est pour Madidou ! » il ne toucherait pas terre avant d'être en ses mains. »
Ainsi, je ne m'étais pas trompé; une coalition formidable se formait devant nous , et je ne saurais trop le répéter : nous étions perdus sans rémission.
Respectueux de sa parole, en fils de cette noble race qu'il est et dont, à juste titre, il commande la plus belle peut-être des confédérations, l' Amenokal interposait, juste au moment voulu, sa toute-puissance. Je le dis bien haut, en face de nos concitoyens : si nous avons revu notre pays ; si nous avons pu, les premiers, redescendre jusqu'à la mer le cours du grand fleuve des noirs; si nos squelettes ne blanchissent pas aujourd'hui sur les bords du Niger, nous le devons au grand chef des Aouelliminden, à Madidou Ag el Khotab, et à lui seul.
Je ne crois pas avoir pareille dette de reconnaissance envers aucun homme de ma race.
Son rôle de sauveur accompli, notre jeune ami, le fils d'El Mekki, devint promptement fatigant.
N'avait-il pas mis dans sa tête de nous convertir à l'Islam? A vrai dire, les raisons sur lesquelles il étayait sa tentative de prosélytisme faisaient plus honneur à son cœur qu'à sa puissance de logique.
« Nous nous connaissons maintenant, disait-il, et voilà que vous partez. Nous vous aimons et nous pensons qu'aussi vous nous aimez. Nous ne pouvons guère avoir l'espoir de vous revoir en cette vie, ne nous ôtez pas celui de vous rencontrer dans l'autre.
a Lorsque nous serons tous morts, nous, bons sectateurs de la vraie foi, nous irons jouir dans le paradis de biens impérissables. Vous qui êtes pourtant de braves gens, vous ne sauriez passer el Sirat, le pont qui va aux jardins du Prophète, et vous roulerez dans Tenfer, où vous brûlerez éternellement, sans que nous puissions fK)ur vous autre chose que vous plaindre.
« Eh bien, ne continuez pas dans la mauvaise voie, restez quelque temps parmi nous , on vous instruira des vérités essentielles , et nous pourrons espérer nous réunir dans l'éternité. »
Le plus amusant est que le Père Hacquart, dont le costume arabe l'avait séduit, était la principale victime de l'ardent prosélytisme du jeune Touareg.
Etre missionnaire, et se voir catéchiser! le Père en bondissait.
La nuit tombant, il fallut se séparer, et notre ami s'en alla, tout triste du peu de succès de son éloquence.
Nous arrivons à Farca le lendemain 26, vers deux heures.
Le chef du village, le frère du chef de Zinder, propre père du jeune homme tué par le factionnaire du capitaine Toutée, et un nombre assez considérable de notables viennent audevant de nous.
Ils confirment ce qui nous a été dit : c'est bien avec les gens de Zinder, non avec les Touaregs, que Texpédition précédente s'est battue.
Bokar a fait dire aux Ouagobés de nous bien traiter; aussi nous serviront-ils eux-mêmes de guides. Mais on me prie de ne pas mouiller au village de Zinder. Je désirerais pourtant visiter ce centre, important par l'abondance des céréales qu'on cultive aux alentours.
Farca est dans une île couverte de faux rôniers ; une vraie forêt des mêmes arbres s'aperçoit dans une autre île en face.
Le village, abandonné après le passage du capitaine Toutée, commence à se reconstruire.
C'est le point le plus haut atteint par la précédente expédition; il est situé par 14" 29' \. de longitude et o' 57' E. de latitude, à trente kilomètres de Zinder et à huit cent soixante de Tombouctou (i).
La liaison entre les missions parties de la côte de Guinée et celles venant du Soudan français était faite. Sur son cours entier, le Niger avait été parcouru par des Français.
En dessous de Farca, le fleuve devient moins difficile. Nous sommes suivis, le lendemain, et encore le surlende-
(i) J'insiste sur la place exacte de Farca. Le cipiiaine Toutée dit dans une note de son ouvrage Dahomey, Xig'er, Toiiarrg, qu'il se croyait beaucoup plus près de Tombouctou, n'aj-ani paî fait d'observations astronomiques et ayant commis une erreur d'un jour sur son journal. CeLte rectification parait un peu tardive après les articles publics à son retour par les
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main, par une vraie flottille de pirogues. Un neveu du chef de Zinder, du nom de Boso, voyage avec nous. Je pense qu'au moins jusqu'au moment où nous entrerons en contact avec Amadou Cheikou, tout danger est conjuré quant à l'hostilité des habitants.
Les îles qui parsèment le fleuve sont peuplées de Kourteyes et de Ouagobés. C'est à cette dernière race qu'appartiennent les habitants de Zinder, et pas du tout à la race songhaï. Leur nom indique clairement que ce sont des Soninkés, des parents, par conséquent, de nos laptots. Sarakolais, Markas, Dalins, etc., sont en effet les diverses appellations, suivant les pays, des Soninkés. Le fait paraîtra surprenant d'abord, de trouver, à une si grande distance du bassin du Sénégal, une population qui passe pour y avoir son habitat; mais nous devions, plus près encore de Say, rencontrer une autre tribu de même origine, les Sillabés, pour lesquels on ne peut en aucune façon hésiter, car ils ont conservé la langue de leurs ancêtres.
Quelques kilomètres avant Zinder, le fleuve redevient rocheux et difficile, du moins dans les bras où nos guides nous ont conduits, en nous faisant sans cesse appuyer vers la rive gauche.
J'ai tout lieu de croire qu'il y a, près du village lui-même, un meilleur chenal, mais on nous le fit éviter.
Le 28 au soir, nous voyons par notre travers les cases
journaux et le Bulletin du Comité de l'Afrique française, et qui laisser^ent croire que Farca est dans la banlieue de notre dernier poste soudanais. Notre expédition se trouverait alors réduite à des résultats vraiment bien minces. Suum eut que.
Au sujet de la reconnaissance de notre protectorat par les habitants de Farca, il a dû se produire une grosse erreur d'interprétation pour le moins. Les lecteurs ont pu se rendre compte que, malheureusement, notre influence ne s'étendait pas aussi loin. L'attitude hostile des gens de Zinder, parents et suzerains de ceux de F'arca, et qui ont attaqué le capitaine Toutée, aurait pu suffire à le lui prouver à lui-même.
ider, et une députalion du village nous apporte des Je manifeste l'intention d'aller rendre visite au chef; n détourne d'abord sous divers prétextes; j'insiste, et
is cette réponse : n Viens si tu veux ; mais si tu désires :tre agréable, ne viens pas. Nous le savons main- , tu ne veux pas nous faire de mal; mais le dernier
passé ici a tué beaucoup de monde ; les mères , les 5 des morts auront leur peine renouvelée, si elles te
et ou non, le prétexte me parait respectable. Nous d'ailleurs frisé de si près la guerre avec Zinder et les ;gs, que cela me rend extrêmement prudent. Je ne donc pas Zinder, mais du moins ceux qui viendront nous pourront se recommander de notre souvenir, et rront pas, de notre faute, les dangers auxquels nous échappé.
En dessous de Zinder, le fleuve redevient désespérant. Après avoir fait péniblement quinze cents mètres, nous trouvons de nouveaux guides qui nous attendent (on a hâte de nous voir partis). « Je ne sais pas comment nous passerons », dit Digui. Nous nous en tirons encore; VAube trouve pourtant le moyen de racler un caillou, mais doucement. Dans la journée, nous avons fait, en tout, sept kilomètres.
Le lundi 30 est encore fertile en émotions. \^\4ube s'échoue trois fois, dont la dernière sérieusement, au passage de Kokoro. Décidément nous n'en finirons jamais! Le pauvre chaland a trois planches du fond cassées et fait de Teau comme un panier.
Les rives sont superbes. Partout de gros villages , de magnifiques cultures de mil. Toutes les îles sont recouvertes d'une couche d'humus excessivement gras, qui sent très mauvais d'ailleurs , mais dont les indigènes ont fait des champs fertiles.
Au mouillage, nous trouvons notre vieil ami, le forgeron de Bokar Ouandieïdou. Lui-même, paraît-il, aurait voulu nous rendre visite et nous a attendus jusqu'à hier. Amadou a essayé une dernière fois de le tourner contre nous; il lui a envoyé des courriers pour le presser de nous attaquer ; mais Bokar a répondu qu'aux ordres de Madidou, il n'avait qu'à obéir.
La journée du 3 1 commence par un nouvel échouage de VAube, puis le fleuve devient parfait, comme nous ne l'avons pas vu depuis longtemps. Quelques petits cailloux à peine, juste de quoi rompre la monotonie du voyage.
Mais cela ne peut durer, les écueils se multiplient, et c'est au tour du Davoust de se jeter à toute vitesse sur une pointe, sans se trouer toutefois, mais il s'en est fallu d'un rien. Nous passons devant le gros village, ou plutôt la grosse agglomération de villages de Malo, dix mille habitants peut-
être, et nous couchons un peu au delà d'Azemay , avant un passage difficile qui demande à être reconnu. Nous avons fait vingt-cinq kilomètres. Une belle journée!
Nous rencontrons au mouillage un nommé Ousman, de Say. Il est venu, dit-il, voir un de ses parents, mais s'inquiète surtout de nos intentions à l'égard d'Amadou; il nousdemande passage à bord.
La chaleur commence à être cruelle : rester toute une journée debout, les yeux fixés sur la page blanche du cahier d'hydrographie , sans compter les émotions des passages , devient vraiment pénible. Nous nous consolons en pensant au repos prochain, à Say. Je ne partage pourtant pas toute la confiance de mes compagnons et surtout de Taburet, toujours optimiste; il rêve de lait par calebasses, d'œufs par monceaux , et se livre déjà à des châteaux en Espagne culinaires. Or, toutes les fois que nous nous sommes attendus à un accueil excellent , il a fallu en rabattre , et c'est précisément là où nous nous sommes défiés des populations qu'elles ont été le plus accueillantes. Le souvenir de Zinder est encore présent pour le prouver : notre prédécesseur a dit et écrit qu'il y avait été reçu en libérateur ; nous avons , nous, manqué d'y trouver le terme fatal de notre voyage.
Nous atteignons, le i" avril, Sansan-Haoussa, vers deux heures. C'est un très gros village, et cependant nous éprouvons une désillusion. Nous nous attendions à voir une ville avec tata ou mur en terre (Sansan veut dire enceinte fortifiée). Il y a bien une enceinte, mais elle est en paille. En paille également sont les maisons. Mais les greniers à mil sont superbes. Nous sonmies mouillés en face de l'emplacement du marché, et il a lieu, paraît-il, le lendemain. Le chef du village vient nous voir ; c'est un Kourteye ; il nous fera conduire chez le chef de sa tribu, un peu plus bas, à Sorbo.
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Après une nuit où, par extraordinaire, nous n'entendons pas mugir de rapide, nous allons mouiller sur la rive gauche, au village même. Nous sommes vite entourés d'une foule d'hommes, de femmes et d'entants; ceux-ci et celles-là marquent une confiance dont nous sommes déshabitués depuis quelque temps ; les malades affluent chez Taburet ; les marchands d'ivoire et de plumes d'autruche accourent. Les
plumes sont pourtant relativement chères , une belle dépouille complète vaut 250,000 cauris, près de 75 francs. Il est arrivé, nous dit-on, une caravane de Rhat qui a beaucoup fait monter les prix. Effectivement, un petit Rhatien d'une douzaine d'années vient nous voir, et s'entretient longuement en arabe avec le Père Hacquart. Il fait confectionner, par le marabout de sa caravane, un gris-gris pour nous protéger dans les rapides à venir.
Nous trouvons, pour la première fois depuis Gao, la précieuse noix de Kola, si goûtée de nos noirs, et je leur fais
le plus grand plaisir en mon pouvoir en leur en distribuant une bonne quantité. La noix vaut 150 cauris, soit environ trois sous.
On recommence ici, comme on le voit, à parler des cauris, ces coquillages qui constituent la monnaie usuelle depuis les sources du Niger jusqu'à Tombouctou. On sait que ce sont de petites coquilles univalves ; elles viennent de la côte est africaine.
Nous allons avec le Père Hacquart rendre au chef de village sa visite de la veille. Il paraît peu désireux de nous voir trop longtemps séjourner dans son pays. Il a peur. Pourquoi? Les Toucouleurs, dont nous reconnaissons, à n'en pas douter, de nombreux représentants dans le village, doivent le travailler ferme contre nous.
Deux individus viennent nous demander passage : l'un est un Peul de Moumi (Massina) fixé dans ce pays-ci depuis neuf ans; il se nomme Mamadou. Nous devions avoir souvent affaire à lui durant notre séjour à Say.
L'autre est Toucouleur ; il s'appelle Sulcyman, parle ouolof, et a suivi Amadou Cheikou dans son exode, de Nioro jusqu'à Dounga. C'est un vieux, sourd, l'air pas très intelligent. Il nous expose qu'en récompense de sa longue fidélité. Amadou lui a pris son fusil, son seul bien, pour le donner à un de ses sofas (captifs militaires). Ce dernier malheur l'a dégoûté de la guerre sainte, où, dit-il, on gagne plus de coups que de bénéfice, et il veut rentrer en nous accompagnant dans son pays, le Fouta sénégalais, dont le chef actuel est un de ses parents.
Il ne sait pas ce que nous venons chercher, il ne sait pas quel est notre chemin de retour. Rien ne peut, mieux que ce fait, montrer la confiance que nous inspirons, même à nos pires ennemis.
Au premier abord, je me défiai de Suleyman, peut-être
espion, peut-être traître destiné à détourner nos hommes de leur devoir. Cependant , tout en me promettant de le surveiller de près, j'acceptai de l'emmener, en lui tenant un discours à peu près ainsi conçu : « Je ne sais si tu es menteur ou de bonne foi. Tes parents sont généralement traîtres et trompeurs, et ce n'est pas une recommandation pour toi que d'appartenir à la race toucouleur. Cependant, je ne veux pas supposer le mal peut-être à tort. Viens avec nous, tu seras traité comme mes propres hommes. Si nous sommes dans l'abondance, tu en auras ta part; si nous manquons du nécessaire, tu te serreras, comme tout le monde, le ventre avec une corde. Mais si jamais tu nous trompes, ta tête ne restera pas un instant sur tes épaules. Tu es prévenu, vat'en si tu veux, reste s'il te plaît. »
Et j'ajoute que Suleyman le Toucouleur, ou, comme on l'appela tout de suite, Suleyman Foutanké, nous fut toujours fidèle. Je l'ai ramené à Saint-Louis, et il jouit en ce moment, dans son village natal, d'un repos qui doit lui paraître doux, après trente ans de vie errante.
Nous partons le 2 dans l'après-midi, et le soir nous couchons non loin de Sorbo, où nous devons voir le chef des Kourteves.
Nous y arrivons le lendemain et y passons la matinée. Nous sommes très bien reçus par le chef, Yousouf Ousman. Ne lui dites pas que j'ai révélé son état civil à mes compatriotes, car chez les Kourteyes, c'est une grande inconvenance d'appeler quelqu'un par son nom. Pareille superstition existe pour les chefs, dans les pays bambaras du haut Niger, où j'ai pu l'observer.
Yousouf est un homme grand et avenant , de quarantecinq ans environ , qui a succédé tout dernièrement à son père. Au moment de notre arrivée, il était malade, atteint d'une conjonctivite. Taburet le soigna, le guérit, et contribua à nous mettre dans ses bonnes grâces.
L'ancien chef a été grand ami d'Amadou, lui a fourni des pirogues pour traverser le fleuve, et si les Toucouleurs ont réussi à asseoir leur autorité sur les pays arrachés aux Djermas de Karma et de Dounga, ils le lui doivent en partie.
Mais Yousouf , et il ne le cache pas , commence à s'inquiéter de l'avenir. Autant qu'il l'a pu sans se compromettre trop ouvertement, il a cherché à nous être utile. Si jamais nous venons chasser Amadou des environs de Say, ce que j'espère, nous trouverons certainement des auxiliaires dans les Kourteyes.
Il nous donna pour guide, avec charge de nous conduire à Say, son propre chef de captifs, Hugo, excellent homme et bon pilote. Inutile de dire que nous le baptisâmes irrespectueusement : Victor.
Rassurés sur ce point qui m'inquiétait, certains d'avoir un guide pour Say, nous allons coucher, après une navigation facile, près du village de Koutoukolé.
Le 3, nous passons devant Karma. Nous sommes chez les Toucouleurs. De tous côtés, on nous signale par des feux; le tabala (tambour de guerre) bat à notre approche. Un groupe de cavaliers nous suit et nous observe. Mais le fleuve est maintenant commode : un dernier rapide, celui de Boubo, que nous franchissons le même soir, et il n'y a plus devant nous que quelques roches faciles à éviter.
Boubo, en face duquel nous couchons, est, comme Karma, sous l'autorité directe d'Ali Bouri, cet ancien chef ouolof qui, chassé du Cayor par les Français, est allé chercher un refuge à Nioro, auprès d'Amadou, dont il a suivi la fortune. C'est à tort que le capitaine Toutée l'a cru tué dans l'attaque de Kompa, au moment de son passage. Ali Bouri, toujours vivant, malheureusement pour nous, se trouve, nous dit-on, dans le pays de Sorgoé, proche des terrains de par-
cours des Kel Ghercss. Il y travaille à créer des partisans à Amadou.
En face de notre mouilla^re, sur la rive droite, Bokar Ouandieïdou s'est battu l'an dernier avec les Foutankés. et leur a infligé une défaite sérieuse. Plus de deux cents des guerriers d'Amadou sont encore, à l'heure actuelle, prisonniers du chef touareg. Malheureusement, après l'affaire de
Zinder, le chef de Say a réussi à réconcilier les deux ennemis, et nous avons vu que cette entente avait failli se réaliser à nos dépens.
Le dimanche 5 avril, c'est Pâques. Le Père Hacquart nous dit la messe, et nous déliions, sur un fleuve charmant, précédés par la pirogue de Hugo qui nous guide, devant de gros villages appartenant tous aux chefs de guerre d'Amadou. Nous couchons en face de Saga.
Demain nous dépasserons Dounga, le village d'Amadou.
Par un sentiment de coquetterie, je fais tout ranger à bord. Nos mâts, qui avaient été abattus pour donner moins de prise au vent, se relèvent, couronnés du pavillon tricolore, et nous voilà en route.
Notre brave Hugo n'est pas partisan des démonstrations : (c Qu'est-ce que tu vas faire sur la rive gauche ? Ne peux-tu pas me suivre et passer à droite, où tu ne crains rien? Quand tu auras reçu des coups de fusil, tu seras bien avancé. D'ailleurs, si tu ne me suis pas exactement, qui te montrera les cailloux ? »
Mais il nous a dit la veille qu'il n'y avait plus d'écueils jusqu'à Say. Nous le laissons donc suivre tout seul sa rive droite et nous défilons devant Dounga, à cent mètres de la rive.
Un groupe d'une vingtaine de cavaliers nous suit depuis le matin ; il s'arrête devant le débarcadère du village ; les Foutankés dessellent leurs chevaux et les font boire. Sur la hauteur où domine le village , un millier de guerriers se presse en un bataillon carré.
Tous gardent un calme absolu : pas un cri, pas une menace. Nous passons très doucement, entraînés par le courant, faisant fière mine; mes ennemis sent, de leur côté, vraiment très dignes; bref, c'est un peu l'attitude prêtée aux chiens de faïence, quand ils se regardent.
Quoi qu'il en soit, je devais m'applaudir d'avoir, en quelque sorte, offert le combat aux Toucouleurs, leur laissant la liberté de l'accepter ou non. Cela paraissait une bravade et l'était peut-être un peu; mais vieux combattant du Soudan, collaborateur pour ma faible part des Galliéni et des Archinard, j'aurais préféré courir tous les risques que de laisser penser aux Toucouleurs, nos ennemis historiques, que je les craignais. Cette attitude nous donna, plus tard, un ascendant dont nous eûmes besoin.
Quarante kilomètres, et nous couchons à côté de Say,
assez près pour en distinguer les arbres; le lendemain nous atteignons la ville , objet de nos désirs depuis si longtemps.
Say est un village relativement grand, mais loin pourtant d'avoir l'importance qu'on lui a quelquefois donnée. Des cases en paille, recouvertes d'un toit pointu, entourées de palissades également en paille, le composent; une seule maison en terre, le vestibule d'entrée du chef.
Le fleuve coule à l'est de la ville. A l'ouest est une dépression, prairies en saison sèche, marais durant l'hivernage.
Nous prenons un premier mouillage , puis , comme des odeurs nauséabondes s'exhalent des tas d'ordures bordant le fleuve, nous allons nous établir à l'extrémité sud du village, où la rive est plus propre.
Nos passagers sont allés annoncer notre arrivée, et bientôt nous recevons la visite du vieil Abdou, qui commande les captifs du chef de Say. Baud et Vermesch ont eu affaire à lui et nous l'ont recommandé ; Monteil en parle aussi. Il paraît un très brave homme.
Après l'échange obligé des politesses, je lui demande à rendre visite à son maître, Amadou Satourou, connu généralement sous le nom de Modibo (lettré, savant). Il s'en retourne porter mes paroles, et nous attendons longtemps, longtemps.
L^impatience nous grille; mais j'ai de mauvais pressentiments, surtout en voyant tant tarder la réponse.
Cependant , le Modibo a signé traités sur traités avec Monteil, avec Baud et Decœur, avec Toutée; mais je sais trop combien peu un instrument diplomatique , tel qu'un traité, engage un noir, pour m'y fier absolument.
Les musulmans sont en général, je parle des chefs et des marabouts du moins , menteurs et de mauvaise foi. Il )' ^
cent manières, y compris la restriction mentale, de jurer sur le Coran sans être en rien tenu. Aurait-on été entièrement de bonne foi, le Prophète n'enseigne-t-il pas qu'on rachète un serment violé par quatre jours de jeûne?
Si, même lorsqu'ils s'engagent ^7 leur manière^ les musulmans sont aussi fourbes, qu'est-ce que cela doit être lorsqu'ils emploient des moyens qui ne leur sont pas coutumiers, des moyens qui n'ont pour eux aucune valeur morale? Parmi ceux-ci, je tiens au premier chef les traités en tant d'articles que nous passons avec eux.
Pour prendre patience, on fait la causette avec un marabout kourteye qui vient nous dire bonjour. Il lit la lettre de Madidou difficilement, mais avec intérêt. Je lui demande si c'est l'habitude du Modibo de faire ainsi poser les visiteurs. « Oui, me répond-il, c'est pour se donner plus d'importance, mais tu le verras quand la chaleur sera tombée. »
Nous patientons donc, et, en effet, vers cinq heures, Amadou Satourou m'envoie chercher. Que de protocoles!
Selon mon habitude constante, je vais chez le chef sans armes, accompagné seulement de Suleyman et de Tierno Abdoulaye.
On nous fait d'abord faire antichambre dans la case en terre dont j'ai parlé; les murs en sont creusés à l'intérieur de centaines de petites niches qu'on dirait faites pour un pigeonnier.
Enfin, Sa Majesté consent à nous faire introduire.
Ni beau, ni sympathique, ni propre, le a Roi » de Say. C'est un gros homme aux yeux chassieux toujours fuyants, \ine sorte de poussah nègre. 11 est accroupi sur un lit en tiges de palmier, drapé dans une couverture du pays dont la couleur est difficile à distinguer sous une couche de crasse. Une trentaine d'hommes armés l'entourent. A sa gauche se tient son chef de captifs, Abdou ; à sa droite, un grand
vieillard sec qu'on me dit être le cadi du village, puis, à ma forte et désagréable surprise, quantité de Toucouleurs. Suleyman, Abdoulaye surtout, qui les ont reconnus, échangent avec moi un regard anxieux. Dès lors, je sens que mes appréhensions étaient fondées. Je m'assieds toutefois de lair le plus tranquille, sur un mortier en bois renversé, et je commence mon discours :