VUE DE SA Y
« Le sultan des Français te salue, le chef du Soudan te salue , etc. Nous venons de Tombouctou. Partout nous sommes passés avec la paix. Nous sommes maintenant fatigués, le fleuve est bas; conformément aux conventions que tu as conclues avec nous, nous te demandons l'hospitalité pour nous reposer, pour réparer nos embarcations trouées par les rocs ; il me faudrait aussi un courrier pour prévenir, à Bandiagara, nos parents que nous sommes arrivés à bon port. Tout ce dont nous avons besoin pour notre existence sera, d'ailleurs, payé à tes gens, selon des prix librement
consentis. Je désire enfin aller voir Ibrahim Galadjo, ton ami, le nôtre.
c( — Im|)ossible, répond le Modibo. Galadjo n'est pas en ce moment dans sa capitale, il rassemble une colonne; puis, tu n'aurais pas le temps de faire ce voyage. « — Ah ! et pourquoi?
(I — Parce que , comme tes prédécesseurs , tu ne dois passer ici que quatre ou cinq jours au plus : c'est l'habitude. » S'il me restait une illusion, elle m'aurait été vite enlevée. D'ailleurs, l'aspect de l'assistance ne me permet, ni de douter de ses sentiments , ni d'ignorer ceux qui ont fait le coup : les Toucouleurs ricanent et agitent leurs fusils d'un air hostile. Seul, Abdou veut parler en notre faveur, mais le Modibo lui impose silence et le cadi fait chorus contre nous. Un griot commence un chant dont les quelques mots que je saisis ne sont guère à notre louange. Cela paraît devoir se gâter tout à fait.
Que faire? Je l'ai dit, nous étions rendus, épuisés, le fleuve
était à demi sec, les bateaux avariés. Pourtant, il ne nous
aurait pas été impossible , — mon Dieu , quand on a déjà
tant fait le Juif errant, un peu plus, un peu moins, n'est pas
pour embarrasser, — il ne nous aurait pas été impossible de
poursuivre encore pendant une centaine de kilomètres ,
d'aller chercher en d'autres pays un accueil plus hospitalier,
et d'y passer la mauvaise saison, rapprochés d'autant de
notre objectif ultérieur, Boussa et les bouches du fleuve.
Une chose dicta ma conduite, — et je me rends cette justice que j'eus la décision prompte, — le souci d'accomplir à la lettre , militairement , les dernières instructions reçues avant le départ. Ces instructions, les voici :
« Bamako de Saint-Louis, n" 5074.^ Dépôt le 23 novembre
à 4 h. 30 du soir. — Prendrai mesures pour que vous
trouviez instructions complémentaires à Say, Dans le cas 0^ circonstances imprévues feraient qu^ elles ne seraient pas
parvenues à votre arrivée en ce point ^ vous les attendries. » On voit que c'était net, clair, précis. Evidemment, de pareils ordres ne pouvaient venir que de l'ignorance où on était en France de l'état des choses à Say, sinon ils eussent été ridicules. Evidemment encore, un ordre n'est impératif que si celui qui le donne sait, au moment de l'exécution, la situation exacte où se trouve celui qui doit l'exécuter.
Mais il pouvait d'autre part arriver, — cela s'est rarement vu en politique coloniale, mais se verra peut-être un jour, — que notre présence à Say fût reliée à un plan d'ensemble d'opérations dans la boucle du Niger ou par le Dahomey. Cela n'était pas, il est presque inutile de le dire; mais j'étais autorisé à le penser; je n'avais pas, en tout cas. le droit de croire le contraire.
Donc, envers et contre tout et tous, je me décidai à rester.
Ah! si nous étions partis un an plus tôt, si M. Grodet ne nous avait pas arrêtés, retenus au Soudan, si nous avions accompli à Say notre jonction avec la mission Decœur-Baud, ou même avec l'expédition Toutée, que les choses auraient été changées !
Si même on avait voulu, mais voulu sérieusement, nous faire parvenir les instructions annoncées , et qu'on eût envoyé, soit du Dahomey, soit de Bandiagara, une petite mission, une petite troupe, chargée de nous les porter, je suis convaincu qu'à l'heure actuelle Amadou Satourou serait en fuite comme Amadou Cheikou, que le Niger vers Say serait purgé des marchands d'esclaves. Tous ces bandits, aussi lâches que cruels et pillards, se seraient enfuis au premier bruit d'un mouvement des Français vers leur pays.
Il devait en être autrement, voilà tout. L'instant n'est pas de récriminer. Je me considérerais même comme très heureux si ce qui nous est arrivé servait d'exemple, et em*
péchait à l'avenir d'abandonner sans ordres les missions qu'on a lancées, généralement d'ailleurs d'assez mauvaise grâce, au cœur du continent africain. On semble trop souvent les oublier jusqu'au jour où parvient la nouvelle qu'elles ont rejoint la limite des pays civilisés, après un raid quelquefois plus glorieux que productif, — à moins qu'elles n'aient péri, quelque part, sur la terre des noirs.
Vouloir demeurer, c'était bien; restait à le pouvoir. Nous étions exactement vingt-neuf, cinq blancs et vingtquatre noirs, plus trois enfants, les domestiques de Bluzet, du père et de Taburet , et le Toucouleur Suleyman , sur lequel on ne pouvait provisoirement beaucoup compter. C'était peu contre les cinq cents fusils d'Amadou et de ses Toucouleurs ou Foutankés, comme on les appelle plus souvent, contre les gens de Say et tous ceux qui plus ou moins dépendaient du Modibo.
11 m'est arrivé quelquefois, à certains de mes lecteurs sans doute aussi, de jouer au poker.
On sait que l'habileté consiste, lorsqu'on n'a rien ou pas grand'chose dans son jeu, à faire croire à l'adversaire qu'on est au contraire amplement fourni : cela s'appelle le bluff. Si ma bourse a parfois souffert de ce jeu américain, du moins devait-il me servir en l'appliquant à la politique. Et je le fis... énergiquement.
Si jamais homme s'en est allé dîner après avoir reçu une poignée de sottises^ c'est bien le Modibo en ce 7 avril, date de notre entrevue.
« Voilà sept ans que je vis avec les noirs, je connais ce fleuve qui coule devant ton village depuis l'endroit où il sort de terre, je suis allé encore dans beaucoup de pays, j'ai connu Amadou Cheikou, qui est un grand menteur (tête des Toucouleurs de l'assistance), et son fils Madani qui ne vau P21S mieux que lui.
« Mais je dois avouer que nulle part je n'ai rien vu de comparable à ce que je vois aujourd'hui,
o Nos parents sont venus ici, les uns seuls, les autres avec des soldats r tous t'ont gorgé de cadeaux. Tu as promis, juré alliance avec nous, Français; aujourd'hui tu trahis ta parole, c'est bien ! Mon sultan, qui est un vrai sultan, et
non un mauvais chef comme toi qui t'allonges sur une couverture pourrie dans une case sale, a bien voulu te compter comme de ses acnis ; il t'a fait un trop grand honneur. Tu es plus vil que les animaux immondes dont votre prophète défend la chair. Ecoute ce que je te dis : Mon chef m'a commandé de rester ici, et j'y resterai, un jour si je veux, un an si je veux, dix ans si je veux. Nous ne sommes que trentei vous êtes nombreux comme les grains de sable : essayez''' nous chasser. Je ne commence pas moi-même la guend parce que mon chef me l'a défendu ; mais commencez, vousp
et vous verrez. Nous avons pour nous Dieu, qui punit les parjures; il me suffit, je ne vous crains pas. Adieu, nous allons chercher, pour nous établir, un endroit où il n'y ait que des bêtes : dans ce pays, elles sont meilleures que les hommes. Fais ta colonne et viens me chasser — si tu le peux toutefois. »
Suleyman était un interprète précieux lorsqu'il avait de pareils discours à traduire. Le brave garçon, d'humeur peu amène, répugnait aux belles phrases flatteuses et souvent les écourtait; mais lorsqu'on lui faisait traduire quelque chose dans le genre du discours que je viens de citer, de quel cœur il y allait! Il y aurait plutôt ajouté de son cru.
Aussi, sous cette apostrophe véhémente, le Modibo restat-il aplati, et avec lui son entourage. Quels grisgris, quels fétiches ne devaient pas avoir ces infidèles, ces blancs maudits, pour se permettre une pareille audace, seuls, sans armes, au milieu de trente fusils?
II importait pourtant de ne pas laisser le temps à notre hôte déloyal de revenir de sa stupeur. Nous filâmes — à l'anglaise — et je crois que nous fîmes bien de ne pas nous attarder trop. Ce ne fut pas, pour ma part, sans une certaine satisfaction que, franchis les deux à trois cents mètres qui nous séparaient du fleuve, je vis flotter les pavillons de nos bateaux.
Mais ce qui ne se peut décrire, c'est la mine déconfite de tout mon monde lorsque, arrivé en coup de vent et de l'humeur que l'on conçoit, au milieu des tentes déjà dressées, des cuisines préparées, je dis : « Ramassez tout ça, bonne garde, et parés à partir! »
Adieu la bonne chère, notre installation en sûreté. C^était la veille, les quarts de nuit à reprendre, l'attention de tous instants. Pour nos laptots, dont quelques-uns avaient déjà lié connaissance avec les citoyennes de Say, c'était aussi la
perspective d'amours avec de noires Vénus qui s'enfuyait, et, dame! quatre mois de vie cénobitique commençaient à leur peser.
Une nuit pendant laquelle nous fûmes tout yeux et oreilles, et qui fut une nuit blanche pour moi, me permit de prendre un parti. Je voulais séjourner à Say coûte que coûte; le mieux était, tout en restant des animaux aquatiques, gardés par notre Niger, d'étendre un peu la surface des ponts de nos bateaux, réellement étroite pour notre commodité. Une île ferait donc notre affaire. II fut convenu que le lendemain nous partirions à sa recherche.
Dans la matinée du S. .-\bdou essaya d'opérer un rapprochement. Le pauvre diable y perdit son temps et ses parole;- C'e^t le seul homme de Sav qui, dans son for intérieur, eut pour nous quelque sympathie, et il le prouva : jamais il ne se inèla des intrigues incohérentes qui occupèrent notre temps durant cinq mois et demi; jamais nous ne le revûne?; jamais il ne revint mendier quelque cadeau, comme les marabouts faux et faméliques qui forment la pseudo-cour de son chef : l'esclave valait mieux que le maître.
I.e 8, à midi, chargeant mentalement Say de toutes les malédictions que méritait sa conduite, assez navré toutefois de nos espérances déçues, je commandai : Pousse! et unt' fois encore les eaux du Niger nous emportèrent.