‹ La mission HourstChapitre 16 sur 22 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Sl':jOL"R A SAV.

Bientôt, on aperçoit, à un dûtour du lleuve, un bouquet d'arbres, dans une île qui semble faite exprès pour nous. On accoste, on dresse les tentes.

Le propre d'une île, c'est d'être entourée d'eau de tous côtés. La nôtre n'y manque point, du moins pour l'instant. A gauche, en regardant l'aval du fleuve, coule le grand bras, le plus profond, mais où les cailloux affleurent déjà, se devinent; à main droite, un bras moindre, barré en tête par un rapide; puis s'enfonçant dans les terres, sur la droite extrême, un tout petit embranchement allant, à gros courant, rejoindre le lit principal je ne sais où.

Notre île a deux cents mètres de long sur quarante de large; en amont, elle est formée d'un banc rocheux, prolongé à l'aval par des terrains bas d'alluvions. Tout cela est

28o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

hérissé de termitières, désertes en avril. Quelques beaux tamariniers très élevés , peu touflfuâ , et d'autres arbres à gros troncs, à feuillage maigre, à bois dense, nous ombragent. Avec ces termitières, ces cailloux, ces arbres tortus et décharnés, notre tlot, quand nous y abordons, a l'aspect sauvage et désolé.

Le site toutefois n'est pas laid. Sur la rive gauche, tout • à fait déserte, les terrains d'inondation ne s'étendent guère en profondeur; tout près s'élèvent des collines boisées, parfois même la rive tombe à pic dans le fleuve. Presque en face de nous, une grande falaise, blanche de guano ou de calcaire, serait tout à fait propice à l'établissement d'un poste durable. Dénudée, elle fait tache sur la verdure; et, du soir au matin, du crépuscule au lever du soleil, d'immenses bandes de grands singes noirs viennent y tenir « palabre », comme des nègres. Souvent, la nuit, leurs cris, presque humains, nous effrayèrent, mirent en éveil les factionnaires.

Toute cette rive gourma, de Kibtachi jusqu'aux villages des Toucouleurs en amont, est déserte et mal famée. Quelquefois nous y voyons passer des rôdeurs armés de flèches, en quête de captifs à voler, ou bien des biches y viennent boire. La rive droite est plus gaie. En face de nous se montre Talibia, petit village de culture de Say. On distingue les pignons de ses cases pointues, entourées de palissades et de saniés (i). Quand le mil fut haut, ces toitures disparurent dans la verdure , formant un coin riant de paysage. Les femmes puisent l'eau sur la berge, ou se baignent dans le bras du fleuve. Les jours de marché à Say, les vendredis, c'est grand tralala à Talibia : hommes, femmes, enfants, dès le matin, partent pour la ville comme nos maraîchers, avec, sur la tête, le beurre, les nattes, tout le travail de la semaine.

En amont de Talibia et du confluent du troisième bras,

(i) Clôtures de nattes.

SÉJOUR A SAY. aSi

la futaie s'épaissit, devient touffue, impénétrable. Une petite route suit la rive, à travers les hautes herbes, et ce fut, pendant notre long séjour, la quotidienne distraction du matin, . d'interroger, de la pointe de notre île, cette voyette, par laquelle seulement nous arrivaient pêle-mêle rois, ambassadeurs, marabouts, vendeuses, ou... hétaïres de marque, tous

personnages que nous vous présenterons tout à l'heure.

Notre île était déserte. Les gens de Talibia y faisaient bien, avant notre passage, des lougans, des champs de mil; mais jamais ils n'y habitaient, jamais même ils n'y passaient la nuit. C'est qu'elle avait très mauvaise réputation. Des diables la hantaient, des diables horribles, qui, dès le coucher du soleil, sous forme de grands singes fantastiques, grimpaient aux tamariniers et se livraient dans l'ombre à un sabbat d'enfer.

Sans faire intervenir le surnaturel, il est certain que des

gens attardés dans l'île ou sur la rive gauche n'ont jamais reparu. Peut-être bien des Djermankobès pillards les ont-ils faits captifs, à moins que les hyènes ou les lions... !

Toujours est-il que ces diables de Talibia, comme plus tard ceux de Ouro et de Géba, nous furent propices. Tous ces êtres-là, qu'ils soient de Koulikoro, du Débo, ou de Pontoise, sont cousins germains. Les nôtres étaient les esprits du Niger. « Ils ne peuvent donc rien, expliquaient nos Noirs, contre une mission dont le chef, ami de Soumangourou, le grand diable de Koulikoro, connaît le fleuve à sa source, quand tout petit il sort de terre, là où personne ne l'a vu. ))

J'imagine que, depuis notre départ, les indigènes de Talibia n'ont pas fréquenté davantage l'île. Notre passage n'a pas dû la réhabiliter, et il est probable qu'à présent courent d'étranges bruits sur les esprits qui hantent nos ruines.

C'était quelque chose que d'être dans une île. On était garé des hyènes. Encore fallait-il mettre notre campement à l'abri des Toucouleurs et de leurs amis.

La première défense que nous dressâmes, défense toute morale, fut de baptiser notre demeure. En témoignage de reconnaissance, on l'appela Fort-Archinard, et cela valait bien des abatis. Ce nom était comme un bâton fétiche à deux bouts : il donnait confiance à nos hommes, il effrayait superstitieusement les Toucouleurs. Il n'est pas, au Soudan, un marabout, ni un tirailleur, ni un sofa de Samory, ni un

talibé d'Amadou, ni un ami, ni un ennemi de nos armes, qui n'ait profondément gravé dans la mémoire, case peur, ou case confiance, le nom du Colonel^ — le général Archinard restera toujours au Soudan le « colonel », — à qui, légendairement, jamais un village n'a résisté un jour entier. Puis on fit dire partout, crier bien haut, ce nouveau bap-

tême, pour que la nouvelle en parvînt, de bouche en bouche, à Amadou.

Cela lui a sûrement donné de mauvais rêves.

A côté de la barrière morale, il en fallait une matérielle : deux cents mètres sur quarante, c'est peu de surface, quand il faut, à trente-cinq, y vivre, s'y créer son univers, mais c'était déjà trop pour y établir une défense efficace.

Il était prudent de réduire le camp proprement dit à la pointe nord de l'île. Entre six termitières, comme points d'appui, on dressa des abatis. Tout était bon, les branches, les souches, les épines, les broussailles. On fit tomber tous les arbres qui couvraient le bas de l'île. Ce travail, par la même occasion, dégageait le champ de tir, tout en appauvrissant le paysage. On nivela le terrain, on rasades termitières, on monta deux canons. L'un en amont, sur une énorme souche qui semblait là tout exprès , battait le pays presque jusqu'à Say; l'autre, sur un gros tronc d'arbre, qu'on enfonça solidement, tenait en respect l'aval. A côté de chacun d'eux, des factionnaires restèrent en permanence. Puis le pauvre ^liide fut délesté, tant bien que mal réparé, aménagé à seize avirons, armé du canon-revolver du Davoust, prêt à marcher, pour l'attaque comme pour la défense, jusqu'à Say, jusqu'à Dounga.

Bref, les premiers travaux urgents, fiévreusement entrepris, vigoureusement poussés, furent terminés en quelques jours. Alors, en sécurité relative, on se mit avec entrain à la construction du tata (i).

Bien que vous n'ayez peut-être jamais été maçon, vous le deviendriez rapidement au Soudan, tout au moins à la manière des nègres. Il n'y a ici ni pierres, ni chaux, ni

(i) Défense en terre dont sont entourés les villages de sédentaires, ou réduit fortifié servant de résidence aux chefs.

sable, mais seulement de l'eau, et de la terre plus ou moins argileuse. Avec cela, il vous faut fabriquer les briques, le mortier, le lait à crépir. L'argile est pétrie en la foulant aux pieds, puis on en fait des toiifas (i), grosses boules que le maçon, le barc, juxtapose horizontalement, entre deux couches de mortier. Quant à lui, « baré », il se tient à califourchon sur la crête, et chante, toujours le même motif, du reste, tandis que des aides lui passent silencieusement les toufas. Dans tous les pays du monde, les maçons sont gais, comme les couvreurs et comme les oiseaux.

Notre meilleur maçon était un grand diable de Sarracolais, nommé Samba Demba, le palefrenier de Suzanne la bicyclette. Quand il s'y mettait, on voyait le mur monter, monter. Kt cela nous rendait plus gais, car, avec le mur, grandissait la sécurité.

Et puis... « quand le bâtiment va, tout va ».

Notre tata se composait d'un mur à tracé triangulaire, ayant dix à quinze mètres sur chaque face. L'épaisseur de son profil nous mettait à l'abri des balles des fusils de traite, des fusils a bougnouls ». 11 était même à Tépreuve des armes à tir rapide que les Anglais ont vendues jadis à notre ennemi Samory. A deux mètres cinquante de hauteur étaient ménagées une quarantaine de meurtrières, distribuées entre les trois faces. Puis, adossés intérieurement au mur, des contreforts, épais d'un mètre, servaient à la fois de banquettes et de magasins à munitions. Cette construction sera bien, un jour ou l'autre, si elle n'est pas réoccupée, lavée, délayée par les tornades ; il s'y fera des éboulis et des brèches; mais, longtemps encore, j'imagine, des ruines imposantes attesteront, en ce point du Niger, le séjour de la mission française et notre occupation effective.

(i) Briques plates ou cylindriques.

SÉJOUR A SAV. a8s

Je ne sais plus quel roi de Ségou rendit son tata imprenable en en jetant les fondations sur des cadavres humains. Faute de cette précaution, dont nous nous abstînmes, quelques centaines d'iiommes bien déterminés auraient, à tout moment, pu emporter d'assaut Fort-Archinard. J'im^ne toutefois qu'il leur en aurait coûté gros.

Au sommet d'une termitière, au bout du plus long bambou qu'on pût trouver, on hissa le pavillon tricolore.

Et dans cette île perdue d'Archinard, à plus de deux cents lieues de tout être européen, en dépit du vieil .Amadou, et du chef de Say, et de leurs menées, et des coalitions hostiles, et du mortel hivernage, et des nostalgies déprimantes, nous sommes restés, nous avons vécu cinq mois, nous nous sommes fait respecter, nous, nos laptots, le nom français, sous la garde du pavillon.

Le tata construit, il fallait un peu songer à notre confort.

puisque nous n'avions rien de mieux à faire. Bluzet, qui fut déjà l'architecte du fort, entreprit la construction des cases. Nous eûmes chacun notre palais, mais combien simple! Une meule de foin creuse, de quatre mètres de diamètre, soutenue par un piquet central. Des perches entrelacées constituaient la carcasse de la toiture ; un réseau de cordes formait filet sur la paille. Une petite fenêtre était ménagée, un trou, un « hublot », pour aérer sans donner prise à la pluie; puis, une porte basse, orientée à contre des tornades.

Enfin, pour se garer des balles possibles, on édifia, à l'intérieur des cases, une murette de terre, haute de cinquante centimètres (c'était à peu près là qu'affleuraient nos abdomens pendant la nuit), et chacun s'ingénia à donner l'aspect le plus confortable à sa meule creuse. Il faut être juste et reconnaître que deux cases surtout brillaient par leur désordre : la mienne et celle de Baudrv. C'était, chez ce dernier, un capharnaûm de montres, d'instruments, de médicaments, d'échantillons, d'objets d'échange et... de crapauds.

Chez le Père Hacquart, décoration très sobre : des images de piété clouées au piquet central et, sur la murette, j'allais dire dans un coin, un... cornet à pistons, qui fit plus tard la joie du chef de Boussa, mais dont jamais, je Tavoue à regret, nous n'entendîmes un son. Chez Bluzet, la note artistique dominait. Il y avait des tentures de velours à dixhuit sous, un peu fripé, et des draperies indigènes. Dans la case de Taburet, pharmacie en même temps, une odeur épouvantable d'iodoforme, ou plutôt de tous les désinfectants connus, et, précieusement gardé sur une caisse-table-commode-étagère , dans une boîte en fer-blanc veuve de palmers, un souvenir longtemps contemplé et qui ne le quittait jamais, le portrait de la fiancée qu'il devait épouser au retour.

Le jeune Fili Kanté, garçon de Bluzet, cuisinier en pied de la mission, qui joignait à ses nombreuses qualités dômes-

ques celle de forgeron et un peu celle de pitre, coiffa chaune de nos cases d'un chapeau pointu.

Apiès quelques tornades, elles le portaient sur l'oreille.

Les habitations des hommes étaient à peu près analoues : il y en avait deux, une par bordée, plus spacieuses, aturetlement, et rectangulaires. Puis on fit un grand ma-

asin étanche, où toutes nos richesses furent transportées, .a paillette avant de VAuèe, piquée en terre, servit telle uelle de refuge aux interprètes, marabouts, garçons et utres irréguliers; on recouvrit le tout, dans la limite du ossible, de toiles de tentes, de bâches.

Et nous voilà à l'abri — vous voyeï comment! — des itempéries de l'hivernage et des balles des Toucouleurs.

Il n'était du reste que temps. Déjà nous avions reçu, sans ite, quelques tornades. Nous possédions bien des tentes, lais le mieux était encore, en entendant la bourrasque pré-

liminaire, à la vue de la fantasia des feuilles sèches sur la rive gauche, de vêtir, au galop, son complet de cuir ou son caoutchouc, et d'aller recevoir Touragan dehors, en lui présentant les épaules, tout en raidissant les haubans de sa tente. C'était le seul moyen de ne pas la recevoir sur le dos — la tente, mais pas la pluie.

Tout cela fut le travail d'un mois, d'un mois de dur labeur, sans relâche pour aucun. Le matin, une bordée allait à la paille ou au bois; l'autre gardait le camp et faisait monter le tata. Un grand soulagement pour tous fut de voir la fin de ces travaux, mais il n'allait pas sans une certaine appréhension d'ennui, comme en témoignent ces fragments de notes de voyage :

« i6 mai, — Le tata est terminé, ce matin : les cases, une salle pour manger, un gourbi de palabres pour nos serviteurs, une cuisine, et un four qui ne servira guère. H n'y a plus de gros œuvre à exécuter pour le poste. Suzanne seule reste sans gîte. Dieu! que nous allons nous ennuyer! »

Certes oui, nous en avons eu, des jours d'ennui! Mais qui n'en a pas, même à bord, même en garnison? Heureusement encore avions-nous, pour rompre la monotonie des heures, tout un petit monde en miniature qui s'était constitué autour de nous, des hôtes assidus, des courtisans, des marchands attitrés, des traîtres, et nous aurions pu, sur un signe, avoir... le reste.

Passons aux présentations :

Deux hommes surtout jouèrent un rôle prépondérant dans notre existence à Fort-Archinard : ce furent Ousman et le PouUo.

Ousman était cet homme de Say, ce Koyrabero, qui nous était venu attendre avant Sansan-Haoussa, sans doute pour

lionner, et qui descendit jusqu'à Say sur le Davousl. Etre gaire, sans intelligence et sans dignité, il garda, pendant t notre séjour, un rôle ignoble et louche d'entremetteur, ighaï mâtiné de Peul, il avait la duplicité du Peul, tout conservant la bêtise du Songhaï. Physiquement assez

lu diable, aux traits fins, d'un noir de corbeau, mais déjà

:, tuberculeux et lépreux, ce qui ne l'empêchait point de

18 donner la main trois fois au moins par jour.

[| venait souvent avec un marabout plus phtisique encore

î lui, nommé Ali.

Le Poullo, le Poullo Sîdibé, était un tout autre homme.

es grand, très maigre, assez clair de teint, il portait, un

peu sur Toreille, une chéchia superbement sale. Ses bras levaient, agitaient, en des gestes de sémaphore, un grand boubou en loques. Toujours l'air mystérieux et sibyllin, il vous entraînait à part dans un coin, sur un tertre ou une termitière, loin des oreilles indiscrètes, et vous contait, avec le plus grand sérieux , les fausses nouvelles les plus invraisemblables, comme nous en aurons tout à rheure des spécimens. Kt il faut signaler encore son sourire dégagé quand on lui faisait amicalement remarquer ses tentatives d'exploitation : « Tant que tu seras là, me disait-il en riant, je n'irai plus à mon champ, je ne soigne plus mon troupeau. C'est toi ma vache à lait, c'est toi mon grand lougan. »

Celui-ci ne cachait pas son jeu. On pouvait du moins espérer le tenir par l'intérêt.

Ces deux hommes, Ousman, le PouUo, avaient des qualités communes : l'âpreté au cadeau et l'imperturbable sérieux dans le mensonge. Mais, tandis que le Poullo opérait avec l'allure d'un grand seigneur, un sourire entendu d'homme supérieur, le chic que peut avoir un Peul qui s'est frotté aux Touaregs, Ousman ne laissait percer que ses mauvais instincts, sa veulerie, son avarice.

Tous deux avaient le monopole des nouvelles, presque toujours fausses, ai-je dit, qu'on nous apportait du marché de Say. Ils en prirent un autre, également très lucratif. C'était l'introduction, la présentation d'envoyés plus ou moins authentiques, plus ou moins intéressants, des chefs de village ou de canton des environs. Au début, le Poullo — Khalifa était son nom — opérait seul, et c'était pour nous la première distraction matinale d'aller, montés sur la termitière amont, interroger l'horizon. On distinguait — la chose manquait rarement — un point rouge qui s'avançait de notre côté.

u Vers huit heures, loin sur la lisière du bois, côté Say, on aperçoit la maigre silhouette du Poullo Sidibé, son fez sordide en équilibre instable. Il a derrière lui un monsieur à

SÉJOUR A SAV. 29t

bou blanc propre. Beau page, mon beau page, quelle velle apportez?

Avec cet étonnant personnage, toutes les suppositions t possibles. Je m'attends à le voir, un beau matin, nous oncer, avec son geste très protocolaire d'introducteur

mbassadeurs : n Amadou Cheikou! » a l'Emir-el-Mounin! » à moins que ce ne soit le Grand Turc, ou i/ie een.' » (Notes de route, i6 mai.)

l'était bien, mais dès qu'Ousman comprit les bénéfices à !r du métier de nouvelliste, il établit la concurrence. Les ■oyés, généralement recrutés au marché du vendredi, à r, vinrent alors deux par deux, chacun avec son cornac.

aga SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

Après la concurrence , suivit , logiquement , le syndicat. J'imagine toutefois que, dans cette association, si Ousman tira quelquefois les marrons du feu, ce fut le plus souvent Khalifa qui les mangea.

Il fallait s'étendre plus particulièrement sur ces deux individus : leur rôle fut prépondérant. Mais avec eux grattaient, plus ou moins importants dans notre ciel, des personnages secondaires.

__, D'abord le chef effectif du

! village d'en face, un Kourteje

nommé Mamadou , comme une bonne moitié de ses coreligionnaires. Assez clair de teint, intelligent et canaille, homme à vendre pour toutes les trsiàr sons. Il y a dans la langue peule un mot spécial pour signifier : II Donner un petit radeau pour en recevoir un Uis gros. ■ j"ignore si le mot existe, , mais à coup sûr le Koyrabew [jratique la chose, et le Mamadou d'en face y manquait moins que tout autre. Un jour cependant vint où ses espérances de cadeau furent déçues. II fut, en cette occasion, tout à fait incorrect. On dut le mettre brutalement à 1* porte, et, depuis ce moment, il fila doux. Les laptols, dans leur franc-parler, l'avaient surnommé Mamadou-Charogne, et il avait bien dû leur jouer quelque tour de sa façon pour mériter cette épithète.

Parmi nos hôtes habituels était aussi un tout petit enfant, le fils du fameux Abd-el-Kader de Tombouctou, hôte d« Sociétés de géographie, membre correspondant de celles Paris, le grand « fumiste » qu'on fit en France ministre

.vec la nu:

1 songha'i

jlénîpotentiaire malgré lui , et qui servit de guide à mon uni Caron dans son beau voyage. Abd-el-Kader, chassé de Tombouctou, vagabonda par toute la Boude. Il continue encore sans doute, sous prétexte de pèlerinage à la Mecque, vivant, en bon marabout, de l'exploitation du Koyrabero, prenant des femmes, les laissant, et semant un peu partout

des enfants sur sa route. On

dit qu'il est chez Samory.

On appelait son fils l'Ara-

bou. Il était très fier de sa

naissance et considérait son

papa comme un saint. Tout

petit pour son âge. avec une

grosse tête d'hydrocéphale,

il était très sensible, d'une

grande intelligence et de sentiments fort délicats. Dès notre arrivée à Say, il était venu

bravement sur nos chalands,

et, bien qu'il tremblât de tous

ses membres, nous avait expliqué sa situation. Nous lui fîmes fête, en lui donnant du Sucre. Les gamins de Say le Considéraient un peu comme un blanc, comme un toubabou. Et, chose curieuse, quand il y avait des tiraillements avec es femmes du marché, à cause du bruit qu'elles faisaient, des :hants séditieux qu'elles dansaient, chansons d'.'Mibouri ou l'Amadou, c'était lui qu'elles députaient pour tout concilier. a Fils d'ambassadeur, ambassadeur moi-même! n Cet enfant nous était sincèrement attaché. De par son ère, plus ou moins Touatien, il se jugeait blanc comme ous, et, de tous nos hôtes, c'est vraisemblablement le seul ui fût tout à fait désintéressé, — au sucre près.

Du reste, dans toute cette population de Koyraberos, les plus séduisants sont les enfants, garçons ou filles. Le noir, jusqu'à douze ou quinze ans, s'il n'est pas complètement dégénéré, a l'esprit alerte et l'œil gai. Mais, dès qu'il devient adulte, les appétits, chez l'homme, la maternité sans cesse répétée, chez la femme, les abêtissent rapidement. Le fatalisme de sa religion donne en outre au musulman noir l'œil terne du bœuf qui attend sans savoir quoi. Il semble qu'en isolant des enfants, choisis avec soin, sans tares, en leur donnant une éducation raisonnée, en les soustrayant aux mauvaises influences extérieures, on arriverait, de génération en génération, à améliorer la race, à former des sujets industrieux, travailleurs et progressant.

Peut-être aussi cet arrêt subit, ce retour en arrière de l'intelligence chez les nègres adolescents, provient-il de la manière qu'ont adoptée les femmes de ces pays pour porter leurs petits. Elles les ont, comme on sait, tout le long du jour à cheval sur le dos, tenus par un pagne noué au-dessus des seins. Elles s'en occupent à peine , même lorsqu'ils crient. C'est toujours avec leur enfant qu'elles vont au fleuve, battent le linge, font la cuisine, et même, et surtout, pilent le couscous. La tête du petit, qui sort seule du pagne, est ébranlée, re jetée rudement en arrière à chaque coup de pilon. Il est possible que l'effet de cette sarabande, subie par un tout jeune cerveau, se retrouve plus tard, quand l'enfant est arrivé à sa croissance, qu'il concourt à l'abrutissement de la race.

En tout cas, cette manière de comprimer la poitrine avec le pagne déforme physiquement, et avec une effrayante rapidité , les femmes même très jeunes. Personne n'ignore qu'on a vu des négresses donner le sein à leur enfant pardessus leur épaule ou sous l'aisselle.

A l'heure qu'il est, — à moins que nous n'ayons fait le

pas décisif sur Say, par l'occupation effective, — Amadou Cheikou est le maître incontesté du pays, dès qu'y cesse l'influence touareg de Madidou, c'est-à-dire depuis Zinder. Doungaest le premier gîte d'étape un peu durable de l'exode des Toucouleurs. Les circonstances ont admirablement servi leur chef. Chassé du Ségou, du Nioro, du Macina, par nos armes, en punition de ses innombrables trahisons et de ses crimes, il se réfugia à Douentza, puis à Dori. Mais ayant voulu, saintement, en bon marabout, empoisonner le chef du pays pour prendre sa place, on l'expulsa de la ville, et il dut recommencer à fuir. Beaucoup de ses fidèles le quittèrent pour revenir en vaincus au Macina. Fugitif de village en village, il passait ses journées sur le seuil d'une case, essayant en vain de retenir les transfuges.

Les jours furent durs à la horde toucouleur. Plus moyen de vivre en marabouts exploiteurs. Les Peuls du Torodi refusèrent la route. Ibrahim Galadio, dont l'influence était prépondérante dans tout le pays, ne lui était guère favorable. Les Toucouleurs s'emparèrent alors de Larba, dans le Songhaï indépendant ; mais les Logomaten, Touaregs de Bokar Ouandieïdiou, leur infligèrent une sanglante défaite, reprenant Larba et faisant trois cents prisonniers.

Le cercle se reformait, hostile, sur Amadou, qui sentait, bien avant qu'ils y fussent, les tirailleurs français sur ses derrières (l'expérience l'avait rendu sage), quand se présenta un sauveur.

C'était le chef de Say. Il s'en fut trouver Ibrahim Galadio et l'Amirou du Torodi, les convainquit, les rallia à la bonne cause de la vraie religion, et, en même temps qu'il signait un traité avec nous, livrait passage à Amadou, contre lequel il feignait de désirer notre assistance.

Amadou passa le fleuve et reçut l'hospitalité des gens du Djerma, qui lui donnèrent Dounga comme résidence.

Profitant de querelles de famille, d'hôte bientôt il devint

maître et s^empara du gros village de Karma. C'est seulement quand ils furent captifs que les Djermankobès s'aperçurent qu'ils n'avaient réchauffé qu'un serpent.

A présent, Amadou est grand marabout, de par son père El-Hadj-Omar. Il est grand chef militaire, de par les cinq cents fusils de ses Toucouleurs. Il commande ou donne le mot d'ordre de Zinder à Kibtachi. Des circonstances malheureuses, le sang versé par des chrétiens, ont groupé autour de lui tout le pays musulman. Il peut disposer de dix à vingt mille archers, ou hommes armés de lances.

Son but, ou plutôt celui d'Alibouri, le véritable homme d'action de son entourage , semble être de donner la main d'un côté à Samory, de l'autre au sultan du Sokoto, de qui il est encore coupé par le Kebbi, le Maouri, le Gober. Il a d'ailleurs chez Samory un frère, chef de colonne, qui s'y est enfui après notre succès de Nioro. Il parviendra à se» fins, si nous n'y mettons bon ordre. Sa confédération est unie par les pratiques musulmanes, tandis que ses adversaires indigènes, beaucoup plus braves, beaucoup plus résistants individuellement, sont sans lien entre eux.

Ce serait la jonction des trois grands chasseurs d'esclaves de l'Afrique occidentale, Samory, Amadou, Emir-el-Moumenin du Sokoto. On peut s'attendre alors à la dépopulation complète des pays du Niger, au-dessus de Say. Amadou a déjà commencé en aval : les rives y sont désertes, les villages ruinés, et il pousse des fleurs et des gousses soyeuses sur les berges, où les femmes, avant l'arrivée des Toucouleurs, venaient puiser l'eau et laver leurs pagnes.

Espérons toutefois que la récente occupation de Fandou, et la politique de protectorat effectif sur les populations fétichistes, produiront un résultat salutaire (i).

(i) L'occupation de Say est maintenant un fait accompli. Amadou s est enfui vers le nord-est. Mais nous devons plus que jamais rester en défian<^^ contre ses troupes aidées par l'émir de Sokoto. Nous devons surtout nous

ul homme en situation de tenir tète à Amadou était Galadio. Galadio est un étranger dans le pays. Son vint, chassé du Macina par les Peuls d'Amadou- I {Amadou le grand), le fondateur de l'éphémère dyi'Hamdallahi. Galadio a des fusils, Galadio a un , il est aussi fort que les Toucouleurs, et on ne sau-

iliquer son ralliement, sa subordination à Amadou I, que par le prestige qui s'attache encore au nom idj-Omar. Et cependant, l'ancien sultan de Ségou su de tous, un musulman sans foi ni loi, couvert de traître à son père, maudit par lui, cruel à ses femmes, u de ses frères, avare pour ses sofas, et, par-dessus ndateur d'une hérésie !

1 garde contre une action offensive de Samory. Une partie de la glaise ne parle-t-elle pas d'armer et de pousser contre nous ce

Le Torodi marche tout à fait avec les Toucouleurs. Avec eux aussi gravitent les gens de Say, mais ceux-ci sont peu à craindre, en tant que guerriers. Say n'est qu^une pépinière de marabouts médiocres et intolérants. On y défend les tamtams, les jeux, les danses publiques. Il n'a guère qu'une importance historique.

Avec Amadou également sont les Gaberos, vassaux révoltés des Aouelliminden. Ils furent volontairement, librement, ses soldats de la première heure, puis un jour qu'ils battaient leur tabala(i), un envoyé de Dounga parcourut les villages en crevant les tambours, ce qui, en pays nègres, est la suprême insulte à un peuple. Avec lui, un héraut d'armes allait criant : « Désormais, dans le pays, il n'y aura d'autre tabala que celui d'Amadou Cheikou, fils d'El-Hadj- Omar. »

Et, à l'évocation de ce nom prestigieux, les Gaberos baissèrent la tête. Bientôt après, ils payèrent l'impôt.

Les Sidibés se joignirent à eux. Gaberos et Sidibés sont des tribus peules.

D'autres tribus, les Sillabés, par exemple, sont, comme les Ouagobés de Zinder, des Sarracolais du Sénégal, émigrés là à la suite de querelles intestines avec les Diaouara de Nioro. Les Kourteyes, eux, seraient des Peuls du Macina, joints à des Rimaïbés (2), à des Bozos, émigrés du Fitouka, au temps des Ardos du Macina, sous les derniers Askias.

C'est ce qui explique sans doute leurs qualités, leur valeur nationale, qu'on ne trouve guère chez les Peuls purs, mais souvent chez les hommes de cette race, mélangés au sang noir.

Les Ouagobés, les Kourteyes, les Sillabés ont marche avec Amadou, c'est certain, pendant notre séjour, mais

(i) Tambour de guerre.

(2) Captifs de case.

mollement. Peut-être, s'ils avaient su notre présence dans le pays définitive, s'ils n'avaient pas craint les représailles après notre départ, auraient-ils pris — mollement également — fait et cause pour nous. C'est sur ces éléments, qui ne sont ni franchement songhaïs, ni franchement peuls, que devra faire fond l'occupation future.

Toutes ces tribus sont musulmanes. En outre, dans l'état politique du pays de Say, il faut tenir grand compte du Gourma, des gens de Fandou et de ceux du Mossi. Ceux-ci sont païens. Malheureusement, l'islamisme gagne chaque jour dans ces régions sur le fétichisme. Certes, les païens ne valent pas cher. Ils sont cruels, défiants, ivrognes, crédules en leurs sorciers ; mais ils valent encore mieux que les musulmans : si le fétichiste est perfectible, le musulman ne l'est point.

La politique qui s'impose dans la région de Say est d'opposer , à la coalition maraboutique groupée autour d'Amadou , les gens du Gourma fétichiste , ceux du Dendi , du Kebbi, musulmans des plus tièdes. Ce sera la barrière à l'intrusion du fanatisme et de l'intolérance.

Etant donnés ces éléments et le cadre où ils opéraient, voyons un peu comment, à Fort-Archinard, nous occupions la journée.

Le matin, vers cinq heures et demie, celui de nous cinq qui a le quart commande : « Branle-bas! » comme à bord. Il est rare qu'il s'attarde. Avec le branle-bas vient la fin de la veille, et, quand on détient le quart depuis des heures, on s'empresse d'aller dormir encore un peu, fît-il jour, le seul sommeil réparateur, par ces nuits étouffantes, étant celui du matin.

Puis les laptots s'étirent paresseusement. Digui, le premier levé, les sort de leurs couvertures, les bouscule, chavire les moustiquaires, en criant, parodie du bord : « Entends-tu,

les laptots, debout, debout, debout au quart! debout! » Ils aiment beaucoup se rappeler qu'ils sont marins, et ils en sont fiers.

Puis levé, étiré, réveillé, chacun, se tournant vers le soleil levant, commence son salam.

La plupart de nos noirs sont musulmans. Certains qui n'étaient au Sénégal que fervents très tièdes deviennent zélés, à mesure qu'ils s'éloignent de leur patrie. Chez beaucoup, c'est une manière de snobisme. Chez d'autres, c'est un sentiment religieux instinctif, une sorte de frayeur superstitieuse, la religion naturelle de la crainte. Et cependant il serait injuste de les accuser d'avoir peur. Ce sont personnellement, pour la plupart, des gens courageux à l'excès, nous en avons eu maintes fois la preuve.

A remarquer, à ce sujet, un fait assez curieux : les périodes de zèle outré, les salams à n'en plus finir, avec des airs penchés et des poses confites, coïncident souvent avec des phases de malhonnêteté, de mensonge, de trahison. Un de nos garçons — très fidèle jusque-là — a commencé à faire salam le jour même où il se mettait à « chaparder » des perles; un homme en qui j'avais toute confiance portait ostensiblement, depuis quelques jours, des chapelets au cou et aux bras : cela me donna l'éveil. Certes il avait raison de demander pardon à Dieu, de marmotter toute la journée : « A s ta far ou Haye, astajar oïdlaye! Pardon! pardon ! » car il s'était mis en même temps à dévaliser consciencieusement la boutique du marché, dont, circonstance aggravante, il était chargé.

Il y avait toutefois, parmi nos hommes, des musulmans de bonne foi : Samba Ahmady, le quartier-maître, qui se cachait pour faire sa prière, mais qui se montra foncièrement probe; Digui, surtout, mais c'était un croyant, un philosophe, plutôt qu'un mahométan aveugle. Il savait remercier

Allah sans ostentation, quand les difficultés étaient passées, et, tout en disant leur fait aux mauvais marabouts, parlait parfois d'une façon touchante parce que naïve, mais élevée, du rôle de la Providence.

Et c'est bien rare, surtout chez un noir illettré.

Quant à Ahmady Mody, encore un très honnête celui-là, il avait là-dessus une théorie :

a Pourquoi ne fais-tu pas salam comme les autres, Ahmady Mody?

— Commandant, je suis trop petit. Je ferai quand je serai marié! »

Puis on se mettait au travail; toujours il y avait quelque chose à faire : réparations aux bateaux , annexes au tata, déballage ou remballage des marchandises, corvées extérieures pour aller au bois ou à la paille, recensement, exercice ou tir. On entendait le charpentier Abdoulaye raboter

consciencieusement ses planches à avirons en chantant. Et sa chanson n'a pas varié d'un iota pendant toute la durée du séjour. C'était sur un rythme très monotone , toujours le même mot : « Sam - ba ' la - o - bé ' é ~ â - ê - é - c - é - c [\). » Je crois qu'il n'en a jamais su davantage, et, bien que ce fût un chant séditieux, sans qu'il y pensât, c'était si drôle qu'il n'y avait pas moyen de lui en vouloir.

Abdoulayc, grand diable de Ouolof, admirablement découplé, n'avait qu'une ambition, pendant notre séjour à Fort- Archinard, aller « casser la gueule » à son compatriote .\libouri, originaire du même village que lui. De ce que Alibouri est l'âme damnée d'Amadou, le champion de la guerre à outrance contre les Français, Abdoulaye lui en veut à mort: « Alibouri, c'est mauvais Ouolof! »

Lorscjue le camp était nettoyé, arrivaient les marchands, hommes et femmes, car nous avions un marché à Fort-Archinard. Au début de l'occupation, étant donnée l'hostilité déclarée d'Amadou Satourou, une de nos craintes avait été qu'il n'essa\ ât d'avoir raison de nous par la famine. Il est vrai qu'il y avait un village en face, et nous aurions eu, à tout prendre, la ressource d'aller réquisitionner à main armée jusqu'à Say même. Mais ces moyens me répugnaient. Ils auraient occasionné des accrocs trop sensibles à la ligne de conduite, toute pacifique, qu'enjoignaient mes instructions et que je désirais tenir. Certes, dès le début, les gens de Say montrèrent plutôt de la mauvaise volonté à nous vendre. Ils risquaient fort, il est vrai, d'être pillés sur la route, — ce qui se produisit, du reste, — et le chef de Say, s'il les laissait venir, ne les encourageait guère; ceux qui venaient, en tout cas, affichaient les prétentions les plus extravagantes. On

(i) Samba Laobé est un des héros de la résistance contre nous au Cayor. Tué en combat sinijuîlcr par le sous-lieutenant de spahis Chauvey, tt\

lous demandait trente-cinq, quarante coudées d'étoffe (vingt ■nètres) pour de maigres moulons. Mais enfin, nous avions Jes provisions pour nous et nos hommes, et c'était le prin- :ipal.

Dès le matin, on voyait les marchands s'accroupir en face Ju poste, sur la rive opposée, attendant que le petit chaland,

ivec quelques hommes, vînt les chercher. C'étaient quelques vendeurs, maïs surtout des femmes. 11 semblait qu'à 3ay, avant leur départ, on leur fit passer un examen de aideur; je n'ai jamais vu ailleurs guenons aussi affreuses jue les premières marchandes qui nous vinrent de Say. On se fait, au bout de peu de temps, à la beauté des femmes noires; on arrive à trouver à leurs traits autant de charmes peut-être qu'à ceux des femmes d'autre couleur; on les apprécie même, en tant que noires, en raison du type. Mais il est une chose qu'on ne peut enlever aux négresses, c'est

que, comme les Anglaises, quand elles sont laides, elles le sont i'i faire peur.

Kltes installaient leur petit commerce sur un terre-plein, k l'amont de l'île. Le marchand « bougnoul (i) « a une manière trts parliculicre de procéder. On ne marchande pas avec lui, ou bien c'est seulement par gestes. Le dioula (2), accroupi, étale ses marchandises devant son échoppe. Passe

l'acheteur, qui propose ses caurîs ou sa toile : si le prix corxvient, le marché esl conclu, sinon le dioula remue la tête. fait signe que non, et le chaland passe, ou bien, s'accroupissant à son tour, attend. De temps en temps, il laisse tomber un prix ou ajoute quelques cauris au tas qu'il avait offert d'abord. Rien d'analogue au bruit de nos foires, au verbiage de nos marchés. C'est toujours à qui lassera l'autre, mais sans l'accabler de paroles.

Xe prix que fait un noir n'est jamais, jamais, celui auquel "^^eut vendre. On doit, en moyenne, obtenir un rabais de itié, quelquefois de beaucoup plus.

^otre première occupation au marché fut (nous ne savions a.s quelle attitude prendraient, dans l'avenir, les Koyraeros, et il fallait tout de suite profiter de leur bonne vo- >nté relative), notre première occupation fut de nous contituer un stock de grain et un troupeau.

En peu de temps, — la chose était normale, étant donnés 10s prix d'achat, — nous eûmes devant nous trois mois de p'ain, riz ou mil, et des moutons. Après cela, on pouvait i^oîr venir, et, songeant alors à l'économie, imposer nos prix. La monnaie courante était la toile blanche, et j'imagine fort lu*il se produisit à Say une opération commerciale qui semblerait déceler une certaine intelligence chez quelques-uns les notables. On accapara nos marchandises : la toile, le uivre, les perles.

Voici ce qui se passa :

Comme nous donnions seulement une ou deux coudées de

ile en payement d'objets de peu de valeur, il était impos-

ble de l'utiliser directement. Ces petits morceaux étaient

vendus à des spéculateurs. Ils les achetaient à vil prix aux

sogneux qui venaient à Fort- Archinard ; cette toile ne fut

nais remise sur le marché de Say, tout au moins jusqu'à

tre départ. Elle dut alors atteindre des prix considérables.

Votre mercuriale eut des hauts et des bas. Après Suley-

1, qui causait trop, d'autres en furent charges. Nous

imes pas, parmi nos laptots, un seul bon dioula. Baudry

en désespoir de cause, obligé de s'y mettre lui-même.

» les matins, il allait aux provisions, achetait le grain,

loutons, le lait, le beurre. Peut-être est-il le seul à

ir point fait danser l'anse du panier.

3o6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

On en était venu à connaître toutes les horribles guenons qui nous fournissaient. On causait avec elles par gestes d'abord, puis chacun en la langue qu'il étudiait. Le Père Hacquart avait auprès d'elles un grand succès, parlant l'arabe des pseudo-marabouts et baragouinant le songhav aux Koyra-

berosetaux Koyraberottes. Beaucoup de moricaudes avaient trouvé un truc lucratif : au lieu de vendre, elles donnaient. On venait porter en cadeaux au Père, au commandant, ïh^ autres officiers, quelques calebasses de miel, d'arachides, de lait, des œufs, des poulets. C'était toujours le mêmepnncipe : donner un peu pour recevoir beaucoup en retour. El " est bien difficile de refuser, quand on vous offre aimablement. Nous montâmes ainsi un superbe poulailler. Les poule*

vivaient dans les abatis de l'enceinte. Mais leur vie ne fut pas toujours rose à Fort-Archinard : elles étaient trop familières, les pauvres bêtes, et cela leur coûta cher. Moi d'un côté, Bluzet de l'autre (cet âge est sans pitié), nous installâmes un tir à la silhouette sur ces malheureuses. Avec un arc minuscule, des bouts de bambou armés d'une épingle, nous blessions impitoyablement celles qui venaient boire à l'eau commune, ou qui, à l'heure de la sieste, allaient jusqu'à troubler notre repos, cherchant un peu de fraîcheur dans les cases.

Ce fut même le sujet d'une expérience assez concluante : Ousman ayant apporté — clandestinement — des flèches empoisonnées, on enfonça la pointe de l'une d'elles dans la cuisse d'une poule déjà blessée par Bluzet. L'effet fut foudroyant : le surlendemain, elle était guérie de sa première blessure, elle se remettait à courir comme devant.

Il ne faudrait cependant pas conclure trop rigoureusement de cette expérience et faire fi des flèches empoisonnées. Il en est de mortelles. L'enduit qu'elles portent est formé de cire et de kouna, extrait d'une strophantée assez commune. C^est un poison très violent, mais il semble perdre rapidement son efficacité. Le meilleur réactif est de brûler immédiatement la blessure, ou bien de l'entourer d'injections souscutanées de chlorure d'or. Le plus simple est encore de mettre un peu de poudre dans la plaie et de l'allumer. Mais c*est là remède de Spartiate.

Notre marché était la grande distraction de la matinée. C'est là qu'on put recueillir des types, là qu'on put faire une petite étude sur les marques des tribus. A Say et dans les environs, la population est très mélangée : Songhaïs, Peuls, Haoussas, Djermankobés, Macinankés, Mossis, Gourounsi, Kourteyes, etc. Toutes ces populations ont des cicatrices différentes sur les joues, comme dans beaucoup de peuplades africaines.

3o8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

C'était aussi là qu'on apprenait certaines nouvelles, quelquefois les plus sûres. Du reste, on reconnut bientôt l'état des populations et leur degré d'hostilité, rien qu'à la façon dont les marchands se présentaient. Étaient-ils nombreux, c'est que tout allait bien, c'est que des bruits d'expédition française circulaient réellement et que Amadou Satourou fai-

sait semblant de venir à résipiscence. Devenaient-ils rares, alors des colonnes hostiles se réunissaient, on ne savait pourquoi, mais vraisemblablement pour nous attaquer; ou bien une nouvelle entrave venait d'être apportée à notre commerce. Une fois, entre autres, Amadou Satourou voulut nous prendre par la famine : les moutons ne nous arrivèrent point comme d'habitude. Sur la menace d'aller en chercher à Say, faite à Ousman pour qu'il la répétât, nous eûmes dès le lendemain ce qu'il nous fallait ; jamais nous ne mangeâmes si bonne viande, à si bon compte.

L'heure du marché était aussi celle où Taburet donnait ses consultations aux indigènes. La malpropreté, la nonchalance, le manque de soins, la misère surtout, font de terribles ravages chez toute cette population. Il y aurait ample moisson à observation pour un médecin qui voudrait étudier sur le vif quantités de maladies devenues rares dans les pays civilisés. On aurait formé, des visiteurs matineux qui venaient trouver Taburet, une effrayante Cour des Miracles : des tuberculeux et des syphilitiques arrivés sans traitement aucun aux derniers accidents ; des aveugles , des goitreux , des hydrocéphales, des éléphantiasiques , des lépreux surtout; peu de maladies nerveuses, semble-t-il. Mais le traitement était difficile à suivre, la plupart du temps impossible. Ils arrivaient quelquefois, les malheureux, les éclopés, de très loin, au médecin blanc, avec l'espérance d'en obtenir la gu^ rison immédiate, alors qu'ils étaient incurables. Comment leur recommander la propreté, alors qu'une de leurs médications consiste à traiter les plaies, et même les ophtalmies, par des applications de limon et de bouse de vache? Comment leur prescrire les reconstituants? la viande saignante? Ils sont trop pauvres. Les vins généreux? Aurions-nous pu leur en procurer, ils l'auraient jeté avec horreur, parce que musulmans. La quinine? Son amertume leur aurait donné le soupçon d'un empoisonnement. Ils venaient là comme au miracle. Quelques badigeonnages à l'iode, des lavages, des pansements antiseptiques, une solution d'iodure de potassium, voilà tout ce qu'on pouvait leur prescrire, quelquefois sans résultat.

On consultait Taburet à tout propos.

Une jolie Peule de Saga, au teint clair, aux attaches fines, a manqué à la réserve que les mœurs de sa tribu imposent, paraît-il, aux jeunes filles, et sa grossesse est déjà très apparente. Elle vient timidement demander « médicaments ».

Et comme on lui dit que son cas est incurable, que notre religion nous défend de supprimer une existence, elle arrive le lendemain avec sa mère. Celle-ci conte que dans son village on les tuerait toutes les deux à coups de pierres, si elles rentraient ainsi, ou bien, par mesure de clémence, on les laisserait aux fers jusqu'à mourir. La jeune fille était jolie; beaucoup de ceux du village Tont demandée en mariage; elle les a repoussés. Aussi, tous veulent se venger et appliqueront, sans y rien adoucir, les « justes lois » musulmanes dans toute leur rigueur. Elle n'a plus ni père, ni frère, ni défenseur. Le séducteur s'est retiré : la coutume n'autorise pas la recherche de la paternité.

Ce sont les gens de Say qui , par dérision , ont dit à la mère de mener sa fille aux Chrétiens, qu'elle n'était plus bonne qu'à ça. Si nous ne pouvons la guérir, elles n'ont plus qu'à s'exiler ensemble dans quelque village fétichiste du Gourma, où elles vivront inconnues et misérables.

Et toutes deux, la mère, les larmes aux yeux, la fille, prostrée, implorent : « Safarikoy, safarikoy! Docteur, docteur! » Je me demande quel serait, dans ces pays fanatiques, le devoir de conscience d'un médecin disposant du nécessaire, ce qui n'était pas le cas.

C'est tout de même navrant , ce drame de famille. Je m'attarde longuement à essayer de les consoler. Mais la vieille tient à son médicament : elle m'offre en échange tout ce que dans sa pauvre cervelle de vieillard elle pense devoir me plaire, sa fille elle-même qui restera avec nous, qui s'attachera à nos pas, qui nous suivra où nous irons.

Je charge Digui de les pousser dehors le plus doucement possible, avec une grosse charité qui leur permettra de gagner quelque village de païens pitoyables.

Et elles s'en vont, la mère pleurant sur ses loques, la petite, les pieds gonflés, louchant sur son ventre.

A ce sujet, Suleyman, l'interprète, qui en sait parfois de bien drôles, me contait :

« De tous temps, les prophètes, les marabouts, les chefs noirs fondateurs de dynastie religieuse, se sont élevés avec dureté contre la dissolution des mœurs chez les jeunes filles. Ce n'est, du reste, que façade : la plupart des marabouts sont des avorteurs.

« Chez Amadou, on pillait l'homme et la femme fautifs; chez Abdoul Boubakar, on saccageait tout le village, excellent procédé pour se procurer chevaux, captifs... et le reste. Dans d'autres pays, encore maintenant, on met aux fers la coupable, mais la coupable seulement. Si le séducteur se déclare, il peut, en payant une forte amende au chef de village, éviter le châtiment. Quant à la pauvre misérable fille, le plus souvent elle meurt aux fers.

— Ce sont mœurs de musulmans, et Dieu sait pourtant ce que sont chez eux les femmes! —

« Samory avait coutume de tuer les deux coupables.

a Tiéba, son ennemi et son voisin, professait sur le sexe faible en général , et sur ses mœurs , une aimable philosophie. Quand Samory fut vaincu par Tiéba, les plus précieux auxiliaires de ce dernier furent des nomades, des Dioulas, des gens étrangers au pays. Ils étaient passés par Sikasso, y avaient connu des femmes aux mœurs faciles, s'y étaient ruinés pour elles, y avaient élu domicile par la force des choses. Or, aux pays noirs, les voyageurs, ceux qui ont beaucoup vu, sont généralement braves et de bon conseil.

(c A Samory qui coupait des têtes, conformément au Coran, Sarankéni, sa femme, préférée encore aujourd'hui, fit toucher du doigt, sous le coup de l'échec, la cause de sa défaite : grâce aux femmes faciles, retenant les étrangers, Tiéba avait triomphé. Samory se rendit à de si bonnes raisons. Depuis

3ia SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

lors , me dit Suleyman , — et ici la note me paraît outrée, — si un homme de Samory trouve en défaut une femme ou une fille de sa maison, il est de bon ton de donner quelque boubou au camarade , ou de bonnes paroles, ou des rafraîchissements. La règle est générale dans tous les États du Fama.

Il Sarankéni, la grande favorite, la donneuse de conseils, en est seule exceptée. »

C'était peut-être le contraire qu'elle cherchait, étant jeune alors.

Pendant l'heure du marché, nous allions aussi faire un tour au jardin , au potager. Un officier de la garnison de Tombouctou avait bien voulu nous donner, avant le départ, quelques paquets de graines usuelles. On fit, sous la haute direction du docteur, défricher un carré de terre, on la fuma, on y sema.

Ce n'est rien d'avoir semé, encore faut-il récolter. Malgré

les attentions délicates d'Atchino, le Dahoméen, notre jardinier d'occasion, qui, tous les matins, arrosait religieusement les graines; malgré nos visites renouvelées poliment matin et soir, il n'en sortit pas grand'chose. Peut-être les moutons et les chèvres, gourmands, en eurent-ils la primeur, malgré la haie d'épines qu'on dressa tout autour.

Nous n'eûmes guère, et encore fut-ce tout à la fin du séjour, que des tomates, très largement, quelques concombres, de petits radis roses, deux malheureuses carottes et trois têtes de salade. Je vous laisse à penser la joie qui éclata chez tous, quand Taburet nous fit triomphalement servir trois radis par tête !

Et cependant, merci au jardin et au jardinier! Si nous eûmes peu de légumes , du moins eûmes-nous l'espérance d'en avoir, le plaisir de voir pousser quelques herbes sauvages, qu'on prophétisait choux, laitue, betteraves, et de dire avec joie : « Quand nous aurons de ceci... Quand nous aurons de cela... » L'espérance du superflu concourt au bonheur quand on a l'indispensable à côté.

Et puisque nous en sommes sur ce sujet, fastidieux, mais vital, des comestibles, voyons un peu la façon dont nous avons matériellement vécu pendant notre long séjour à Fort- Archinard.

Bien que venant de loin, il faut être strictement véridique. Eh bien, j'ai presque honte de l'avouer, nous n'en avons jamais été réduits à manger nos chiens. Et la raison n'en fut pas l'absence complète de ces amis de l'homme dans notre personnel. Loin de là. Nous eûmes successivement trois chiens, sans compter les chats, tous trois indifféremment appelés Meyer. C'étaient des chiens du pays, jaunes, efflanqués, un peu sauvages. Tous eurent une triste fin. Ils se perdirent, je ne sais où. Mais, encore une fois, nous ne les mangeâmes point, je le jure par Mahomet!

A défaut de chiens, nous pûmes toutefois nous nourrir. Jamais les moutons ni le riz ne firent défaut. Ce n'était pas brillant comme viande : il nous fallait garder toujours tout un troupeau dans notre île; les pâturages étaient rares sur nos deux cents mètres, pour nos trente ou quarante bêtes. Au bout de quelques jours de cette nourriture, ou de ce jeûne, nos moutons s^anémiaient, et leur viande devenait verdâtre. On la mangeait toutefois, dans la demi-obscurité. Puis, le riz était toujours bon. Celui de ce pays est petit, légèrement rougeâtre, gonfle moins à la cuisson que le riz blanc de Cochinchine ou du Pégou, mais il est préférable, ayant un goût plus prononcé. Taburet jura au début ses granJs dieux qu'il préférait mourir de faim à manger du riz, et ne put bientôt plus s'en passer. Fili Kanté, déjà nommé, devint un cuisinier hors pair ; et certes il eut à cela du mérite, car personne de nous n'était en état de lui donner des conseils; seul, prétendait-on, le commandant ; mais après avoir mis l'eau à la bouche de ses compagnons en leur annonçant que, dès l'arrivée à Say, il prendrait la direction de la popote, il ne s'en occupa jamais.

Si, cependant; c'est lui qui présidait à l'exécution des méchouis (i). Et les méchouis de Fort-Archinard étaient réputés fameux... dans l'île!

Riz et mouton , c'était là le fond de la nourriture. Fili Kanté, tous les matins, venait trouver le chef de gamelle, et, comme une trouvaille, lui disait : « Mon lieutenant, je vais faire ce matin du mouton au riz. — Et quoi encore? — Une omelette. — Et quoi encore? — Du nougat et du fromage. ))

Oui, vous avez bien lu, du nougat. Rien de Montélimar, toutefois : « Prenez du miel, faites-le bouillir; ajoutez-y des arachides grillées et décortiquées; versez le tout sur une

(i) Mouton rôti tout entier à la broche, à la mode arabe.

surface froide, le dessus d'une caisse en bois sale, si vous n-avez rien de meilleur et que vous vouliez imiter Fili, et laissez refroidir. >»

Vous aurez là un dessert qui en vaut bien un autre... surtout quand d'autres font défaut.

Vous avez encore bien lu, du fromage. La plupart du temps, nous eûmes du lait à volonté. On en faisait, du jour au lendemain, un fromage supérieur, tout à fait délicat, assurions-nous. C'était le dessert du matin, et le nougat celui du soir.

Quelquefois, nous péchions. Le Niger, à Fort-Archinard, n'est pas excessivement poissonneux. Pourtant, avec un pétard de fulmicoton , nous fîmes quelquefois des pêches abondantes qui suffisaient à la ration. Les poissons sont les mêmes que dans le Sénégal. Ceux dits « capitaine » et (c ntébé » sont de chair très fine et atteignent parfois de très fortes dimensions. Nous avons péché à Gourao, sur le Debo, un u capitaine » de trente-six kilos. Il fallait deux hommes pour le porter, et, suspendu à une perche, il traînait à terre. Mais ce furent pièces très rares à Fort-Archinard.

11 y a encore le mâchoiran, poisson de vase, à gueule aplatie ; mais défiez- vous. Si vous mangez par mégarde, à la pleine lune, la graisse de la queue de mâchoiran, et Dieu Sait s'il en a, si vous buvez du lait frais par là-dessus, si Vous couchez ensuite toute la nuit à l'air, sur une couverture blanche, et qu'au matin vous buviez une écuelle d'eau... Vous attraperez la lèpre. Je ne crois pas que les lépreux de Say aient pris tant de précautions.

Il est une chose enfin qui nous rendit les plus grands services. Je veux parler des conserves Prevet en tablettes comprimées. Nous leur devons un témoignage de reconnaissance : julienne, carottes, choux de Bruxelles, poires et pommes, sont surtout à recommander aux voyageurs. C'est léger, peu encombrant, bien divisé. S'en servir, c'est s'en

3'6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS, trouver bien. — Rica de la réclame. — Mais encore faut-il savoir les préparer, et ne pas procéder comme Baudry , nous faisant, un beau jour, servir des épinards Prevet tels quels, sans aucun apprêt, rappelant vaguement le foin bouilli. Si jamais vous voyagez avec lui, ne le nommez pas chef de gamelle.

Dans la matinée, on travaillait à la carte, et bien nous en prit, car nous n'aurions jamais pu finir à Paris, dans le temps limité qui nous a été attribué. On fit en double, pour paiw à toute éventualité de perte d'un chaland, la carte, grosso modo, de Tombouctou à Say. Puis venait l'heure de l'apéritif, qui nous réunissait tous : vingt centigrammes de quiDioe dissous dans deux centilitres d'alcool. C'est, à la vérité, peu aimable au goût. Abdoulaye lui-même aurait, je crois, renâclé devant le tafia servi de cette façon; mais pour ouvrir l'appétit, pour aider à passer l'éternel mouton et l'éternel ri/i

Teau, surtout pour atténuer en simples mouvements fébriles les accès de fièvre qu'on devrait avoir, le procédé est excellent.

C'est, et nous ne devons pas nous lasser de le répéter, c'est à la quinine préventive, quotidiennement, régulièrement administrée par ordre, que la mission doit d'être revenue, malgré les fatigues surmontées, au complet, en bon appétit et en bonne santé.

Je lui dois aussi, revanche bénigne de tant d'accès de fièvre écartés, bénéfice de la santé que nous montrons au retour sur nos figures, un formidable accès... de rire.

C'était en janvier dernier. De retour en l'rance, je venais d'exposer, en séance publique, les résultats de la mission, et nous descendions, assez entourés, mes compagnons et moi, le grand escalier de la Sorbonne. Deux messieurs, rutilants de santé, coloniaux de France, géograplies puisqu'ils étaient là, passèrent près de nous, échangeant leurs impressions, a Peuh! disait l'un d'eux avec une moue, ils n'ont même pas une sale tête ! »

Le déjeuner fini, chacun allait faire un peu de sieste, se reposer pendant la grande chaleur. C'est incontestablement une bien mauvaise habitude que la sieste , si agréable , semble-t-il, dans les pays tropicaux. Beaucoup de lourdeurs, de fatigues d'estomac, lui sont dues. Il est bien préférable de ne la faire qu'occasionnellement, pour réparer des dépenses de force exceptionnelles. Toutefois, il est bon de s'étendre une petite heure après le repas, en lisant, en écrivant, sans dormir. Pour terminer ce conseil, que suivront,

Je n'en doute pas, tous ceux qui voyageront au Soudan, permettez-moi d'en ajouter un autre : « Faites ce que je dis, et ^on point ce que j'ai fait. »

Tous les laptots ne dormaient pas, pendant ces heures de

3i8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

repos. Beaucoup les occupaient à causer entre eux, à discuter les nouvelles du jour, ou encore à se faire mutuellement recelé élémentaire. Le nègre, même adulte, a souvent très bonne volonté pour s'instruire. Son ambition se borne généralement à pouvoir écrire une lettre à ses amis, à sa famille. Il aime, du reste, beaucoup à correspondre. J'ai connu des boys, au Soudan, qui dépensaient le plus clair de leur solde en dépêches télégraphiques. J'en sais d'autres, et celui de Baudry était du nombre, dont le meilleur du temps se passait à faire des lettres, pendant notre séjour à Say, lettres qui n'arrivaient pas, et pour cause. Elles étaient toutes à peu près calquées sur ce thème :

« Mon cher monsieur Fili Kanté. Je t'écris pour te dire que la mission hydrographique du Niger est arrivée à Fort- Archinard, et que tout le monde se porte bien, grâce à Dieu. Quand tu m'écriras, tu me donneras des nouvelles de mon père, de ma mère et de mes amis de Diamou(son village). Je serais bien content que tu m'envoies douze tamba sembé (couvertures), quatre chevaux, dix moutons..., etc.

« Je te salue, mon cher monsieur Fili Kanté.

« Signé : MOUSSA-DIAK H I TÉ, ^jrft?« du L' Baudn'-''

Ne dirait-on pas la lettre, émaillée à l'envi de fautes panachées, du soldat Dumanet à ses parents? Rien n'y manque, pas même l'essai de « taper » le correspondant.

A côté de ceux qui écrivaient à leur famille ou à leurs amis, il y avait les enragés de calculs. Samba Demba, le palefrenier de Suzanne, bornait ses ambitions à savoir déchiffrer un « matricule ». Pendant toute la sieste, et souvent même aux heures de travail, on l'entendait lire les nombres les plus fantastiques, pour lui du moins, car ceux des noirs qui ne sont pas du pays où le cauris est monnaie courante ne perçoivent pas très bien les nombres au delà de mille, tt Samba Demba lisait les « matricules » de neuf chiffres et au

delà que lui écrivait, complaisamment, le Père Hacquart, pendant que le doux et honnête Ahmady-Mody, le sondeur de VAuèe, s'escrimait, mais en vain, à apprendre, en suivant sur un carton la tête en bas, b-a, ba, b-é, bé, ou deux fois deux (ont quatre, deux fois trois font six. Le marabout Tierno Abdoulaye, lui, faisait des vers arabes et les chantait. Alors, une voix s'élevait, dominant tout : c'était Taburet, dont la case était proche, et qui ronchonnait de ne pouvoir dormir.

Tous ces braves gens, avides d'apprendre, avaient un côté quelque peu enfantin. Mais il est certain qu'on arriverait très vite à les faire « lire, écrire et un peu calculer », comme on dit aux écoles élémentaires de bord : lire, sans trop comprendre; écrire, sans bien savoir quoi; calculer, sans application, je le reconnais, quoique cependant !.., En tout cas, cela les soustrairait à l'influence néfaste du marabout.

i chaleur devenue plus supportable,

Le soleil tombé , venait l'heure du bain. A la pointe nord de notre île, se formaient, au fur et k mesure de la descente des eaux, de petits bassins ; entre des rochers , sur fond de sable, l'eau se déversait en cascades, en douche naturelle.

Quelques-uns d'entre nous étaient enragés pour ce genre de sport. Sur ce sujet aussi, les avis sont partagés en Afrique. La douche journalière est-elle hygiénique? Certes, le bain,

dans Teau à moitié tiédie par les ardeurs du soleil est sain, rafraîchit, et une méticuleuse propreté facilite la transpiration. Mais peut-être, à la longue, tous les jours, est-ce débilitant, et on a vu souvent des accès de fièvre consécutifs à des bains froids trop prolongés. Là encore, il y a deux écoles, mais quelle est la bonne? Faites-en ce que vous voudrez.

A Fort-Archinard , on avait dans Teau le voisinage de poissons, très familiers, qui, à la fin des journées chaudes, cherchaient l'eau tombant des cascades, plus fraîche et aérée. Ils venaient vous heurter le dos ou les épaules, et cette impression inattendue était d'autant plus désagréable qu'on avait encore la compagnie — plus éloignée , il est vrai : ceux-là se tenaient généralement à distance respectueuse, — la compagnie des caïmans.

Dieu ! en avons-nous vu descendre au fil de l'eau, ou faire les lézards — les grands lézards, — au soleil, sur les cailloux à demi émergés, de ces horribles bêtes grises! Quelques-uns avaient élu domicile, tout près de nous, le long de l'île, précisément aux points où généralement nous péchions au fulmicoton; mais leur voisinage n'empêchait pas nos laptots d'aller au fleuve, ni nous non plus, du reste.

Enfin, avec le coucher du soleil venait le dîner. Oh! les beaux couchants admirés pendant cet hivernage! Toutes les teintes de l'arc-en-ciel s'irisaient sur nos créneaux, tandis que dans l'est, au-dessus de la rive sombre boisée, montaient les cirrus rouges précurseurs, puis l'arc effrayant de la tornade. Et, souvent, le soleil n'était pas encore caché, que flambaient déjà, ininterrompus, les éclairs, et le tonnerre roulait sans trêve, comme une artillerie au fort de la bataille. Les suppositions, et les questions, et la conversation de circonstance, allaient leur train autour de la table. Qu'allait nous apporter la tornade? Les cases tiendraient-elles encore cette fois-ci? Feraient-elles beaucoup d'eau? « Fili, dépêche-toi,

SÉJOUR A SAY. 3ai

>rte le nougat avant la pluJe ! » disait Biuzet. Et les cha- .s, étaient-ils amarrés, bien tenus? Le factionnaire avaitpèlerine ? etc. e Père Hacquart devint, à cette école, un météorologiste

arquable. Il ne se trompait guère plus d'une fois sur K, dans ses prédictions pour le temps.

.'arc terrible monte, monte, est bientôt presque au zénith, rlère lui, dans l'est, c'est une grande lueur mouillée, me un incendie lointain, derrière un verre dépoli, comme itrine illuminée d'un magasin du boulevard, vue à trala pluie.

irs tout le monde se disperse, pour regagner sa case

3i2 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

allumer sa bougie, pendant que tombe la rafale, dans un tourbillonnement de feuilles arrachées. Les arbres craquent, les toitures plient, la pluie fait grêlons, et dans le grand sabbat de l'ouragan on entend vaguement, quand le tonnerre s'interrompt, l'appel des factionnaires, sous le déluge : Bon quart devant ! Bon quart derrière !

Puis, quand s'est un peu apaisé le coup de fouet initial, on va constater les dégâts, le Père Hacquart sort une dernière fois pour examiner le temps, on entend tel d'entre nous qui se fâche : la pluie est entrée sous son toit, comme un voleur; ou bien l'eau ruisselle par le seuil. Et l'on rit un peu de sa mésaventure, car tout le monde est logé à la même marque.

C'est en général à cela que se bornèrent les dégâts; les constructions tinrent bon. Une fois seulement, nous eûmes à déplorer un malheur, pas trop épouvantable, il est vrai, et à en craindre un plus sérieux.

Un ménage de cigognes, noires et blanches, s'était familièrement niché dans le grand tamarinier qui formait l'angle est aval du tata. C'était pour nous grigris de bonheur, talisman certain de la bienveillance d'Allah pendant la durée de notre séjour. Les cigognes sont des oiseaux bien particuliers. On leur prête des actes d'intelligence étonnants qui tendraient à les faire croire assujettis à certaines règles sociales. Ce nous fut une distraction, le soir, et non des moindres, de suivre les détails de leur vie de famille, leur installation, leurs amours, leurs conversations crépusculaires, lorsque, posés sur la même branche, tournés vers nous comme s'ils nous regardaient, ils balançaient posément leurs têtes trop lourdes, comme des vieux en face d'inventions étonnantes, comme des savants discutant sentencieusement de choses abstraites.

Malgré leur air docte et rassis, ce couple, — ce devait être

lUt jeune ménage sans l'expérience des choses de la vie, !cha par l'instinct : le nid, de brindilles sèches, fut entré sur une grosse branche morte, et, dans une tornade violente, tout cassa, branche et nid s'abattirent sur le

n à tir rapide amont, renversant Ibrahim Boubakar, le annaire, qui en fut heureusement quitte pour la peur... uelques contusions à la jambe. Mais trois jeunes cigoux nés de l'union, précipités à terre, furent ramassés s après la tornade : on les empailla, and désespoir chez nos hommes. Le charme qui nous lit bonheur allait être rompu. Mais ces bonnes bêtes de ;nes, bien que privées de leurs petits, eurent à cœur

sans doute de nous servir de talisman jusqu'à la fin. Elles continuèrent à tournoyer autour de notre tamarinier et à se causer, tristement, le soir. Ce ne fut que quelques jours avant notre départ qu'elles émigrèrent vers le Nord.

Aussi, grâce à elles, eûmes-nous la veine jusqu'au bout.

Sous le coup de fouet de la tornade, la température s'était soudainement rafraîchie. Il faut voir les courbes thermométriques pour se faire une idée de cette soudaineté. En cinq minutes , l'enregistreur sautait parfois de quarante-cinq à trente degrés. Il semblait aussi, à cette détente calorique, en correspondre une autre, électrique et nerveuse. Alors enfin on pouvait dormir un peu, si les moustiques ne se mettaient pas trop de la partie. Oh! cette musique, ce bourdonnement, sans trêve ni merci, plus agaçant que les piqûres, et contre lequel la moustiquaire est sans effet.

A la musique des moustiques se joignait dans les cases le plain-chant des crapauds. Ils venaient, très familiers, se nicher partout, au frais, dans les livres, sous les cantines, dans l'eau des canaris, et leur voix grave, bien timbrée, infatigable, faisait écho aux chœurs lointains de leurs frères sauvages, jasant dans les herbes du fleuve. Bien que cane soit pas géographiquement la place, permettez-moi de vous citer ce sonnet, continuation des élucubrations intertropicales de la mission :

Page 1