QUART DE NUIT
Sur mon sigui, la pipe aux dents. V^idé, l'esprit
Qu'à sa corne accrocha, ridicule trophée,
La lune, rognure d'ongle de quelle fée.
— Et je tourne avec vous, pendant ce quart de nuit,
Orion, vieille garde, et jamais relevée,
Et vous, û croix du Sud, mystique espoir qui luit.
Et toi, vieux char septentrional que conduit Quel archange, vers quelle fôte triomphée!
Et Vénus, toute nue, à l'horizon pâli,
Courtisane baignée au lait astral jailli
Jadis, fardeau trop lourd, de mamelles trop vieilles...
— Vers quoi montent, dans le sommeil des frais matins, Des hymnes de crapauds lubriques et lointains, Et la voix des laptots chantant Tappel des veilles.
Et les journées s'écoulaient, uniformément pareilles, d'une monotonie à donner la fièvre. Au début, le travail d'installation apporta quelque variété, mais cela dura peu.
L'hivernage, au Soudan, ne serait peut-être pas une saison plus mauvaise que les autres, à condition de s'y livrer à une certaine activité, démarcher, de faire de la route, de changer d'air. Mais il devient vraiment mortel, quand on est obligé de piétiner sur place, de croupir toujours dans les mêmes miasmes, d'aspirer nuit et jour les mêmes microbes.
C'est fatalement ce qui nous arrivait : les populations étaient hostiles, et nous étions peu nombreux. Même pour une courte excursion, il eût fallu partager nos fusils et les laptots : la moitié pour marcher, la moitié pour la garde du camp. Avec les indisponibles, chaque bordée n'eût suffi à fournir ni un service d'éclaireurs, en route, ni un roulement de sentinelles, à Fort-Archinard. Lorsqu'on devait aller au bois , même en vue du fort , la protection du camp restait aux éclopés, aux marmitons, aux interprètes, et je n'étais pas toujours rassuré, même sur leur compte, quand je voyais partir le matin ces corvées.
La seule route sûre que nous ayons, le fleuve, était bloquée, par en haut comme par en bas; rapide en amont, rapide en aval. Les plus petites pirogues elles-mêmes ne passaient pas.
On a parlé d'hivernage dans les glaces. Cela doit être
évidemment très dur. Mais celui que nous passâmes à Say fut vraiment pénible. J'affirme, sans comparer, qu'il nous a fallu une forte dose d'énergie et de vitalité pour nous en tirer tous les cinq.
La température se mit bientôt de la partie. Elle progressa presque régulièrement, jusqu'en juin, et à partir de là se maintint ferme. Le thermomètre enregistreur, installé sous une petite toiture en bois, atteignait, quotidiennement, de fantastiques maxima. Un mois durant, le maximum a varié entre quarante et cinquante degrés centigrades, Kt cette température se maintenait, de plus en plus lourde et
fatigante, jusqu'au coucher du soleil, pour rester, la nuit, un peu au-dessus de trente degrés; notez que c'était une chaleur d'hivernage, un air à peu près saturé d'humidité!
J'ai vu autrefois — dans des livres de voyages — des pays où, pour ne pas succomber à la chaleur, on vivait dans des trous en terre, pendant que des nègres vous versaient sur la tête des calebasses d'eau plus ou moins fraîche. Nous n'en avons jamais été là. Mais je croîs, toutefois, que Say peut concourir, au moins pour juin et juillet, parmi les points les plus chauds du globe.
Dans cette étuve, l'appétit tomba.
Alors s'ouvrit une ère d'ennui farouche.
En face de cette effrayante perspective : vivre sur ce bout de terre, dans cette serre chaude, en pays hostile, avec la certitude de n'en pas bouger, cinq mois durant, cinq mois pendant lesquels il nous faudrait supporter patiemment les tornades du ciel, dans des cases perméables, et les menées d'Amadou, toute gaieté, toute énergie, s'évanouirent. On se mit à supputer les jours restants jusqu'à la délivrance, comme des potaches, comme des prisonniers. Les journées, rarement intéressantes, n'apportaient même pas avec elles matière à conversations quotidiennes. On parlait alors plus souvent de France, et cela exaspérait l'ennui. Taburet, doué d'une prodigieuse mémoire des dates, reprenait un à un, en remontant le cours de sa vie , les anniversaires du quantième.
Mais, chose plus grave, avec l'ennui arrivèrent les accès de fièvre, heureusement bénins, grâce à la quinine préventive, mais anémiants à la longue, et, marchant de conserve avec la fièvre, la soudanite^ espèce de fièvre morale, maladie tout à fait spéciale à la terre d'Afrique.
La soudanite se traduit chez chacun par une excentricité différente. C'est l'action du soleil sur un tempérament
anémié, sur une case affaiblie du cerveau. Quelquefois, à quatre heures du matin, au très petit jour, on entendait, dans l'intérieur du poste, des détonations répétées. Emoiî c'était l'un de nous qui s'amusait à casser à coups de revolver des bouteilles jetées à l'eau : soudanite. D'autres fois, on entrait dans une case. Le propriétaire de ce palais, sans souci de la chaleur, s'y était hermétiquement enfermé, bouchant toutes les ouvertures, tous les interstices par où pouvait filtrer un rayon de lumière. La case entière était tendue dégainée, d'étoffes bleues, sous prétexte... que la lumière rouge ou blanche donnait la fièvre : soudanite^ etc.
Et les exemples seraient nombreux à citer, pendant notre séjour à Fort-Archinard.
Chez chacun, cependant, cette maladie a un effet constant: elle donne l'esprit de contradiction absolue, provoque Tintolérance intégrale.
Il faut être juste, et le reconnaître, nous en étions tous atteints à des degrés divers. Cela peut paraître supportable, dans un poste ordinaire, avec des occupations qui vous éloignent souvent les uns des autres; mais dans cette île, dans cette cage, en contact, en frottements continuels, heurtant nos angles sans les user, anémiés, inaclifs, presque oisifs, il ne fallut pas longtemps à nos caractères pour s'aigrir.
Les conversations de table tournèrent à la discussion. Toute discussion était motif à contradictions, souvent orageuses. Chacun de nous, tenant quand même pour son idée, se donnait, comme il sied, toujours raison, même lorsqu'il venait de défendre d'extravagants paradoxes. Parfois, quand un orage de discussion avait éclaté , on restait des heures entières à table, à s'entre-regarder, sans mot dire, et chacun se demandait, à part soi, comment cela tournerait bientôt. J'avais beau jouer sur ma flûte, dans la nuit ou aux heures de sieste, — souda nite encore — tous les motifs de Y Or du Rhifij ou de Tristan et Yseult, même cette musique n'adou-
cissait pas les caractères. La pression était trop forte, tout allait se gâter...
Quand nous tomba du ciel l'idée d'un dérivatif.
Et je vous laisse à penser si chacun s'y précipita comme dans les bras d'un sauveur.
C'était le travail.
Alors tout rentra dans l'ordre.
La chose était simple. On se mit, à qui mieux mieux, à dresser les vocabulaires des idiomes — plus ou moins barbares — qu'on parle sur les bords du Niger.
Il n'y avait qu'à choisir.
L'Afrique est certes le continent où il reste le plus de traces de la confusion biblique des langues : sur la côte, la multiplicité en est presque infinie.
Entre Abo, par exemple, au sommet du delta du Niger, et la mer, on trouve sur les bords du fleuve, m'a dit un employé de la Compagnie du Niger, sept dialectes qui n'existent que là seulement, et qui n'ont entre eux aucune parenté, du moins apparente. 11 semble qu'un nombre considérable de migrations, l'une refoulant l'autre, sont venues mourir à la côte, comme des vagues à la plage; et de ces populations, peut-être importantes, sont restés seulement des îlots distincts, isolés dans la forêt tropicale, gardant leurs mœurs, leurs dialectes, leurs sacrifices.
Plus loin dans l'intérieur, les dernières migrations venues se sont superposées, enchevêtrées, plutôt que refoulées. Aussi trouve-t-on, à côté les uns des autres, des dialectes de caractères absolument différents : touareg, peul, songhaï, bambara, bozo, mossi, etc., répandus sur de très grands espaces.
Chacun se mit donc à la tâche. Avec le Père Hacquart je m'attelai au touareg. Le Poullo Khalifa se révéla un professeur médiocre , mais plein de bonne volonté , jamais à
court pour donner la signification d'un mot, quelquefois approximative, du reste. J'ai parlé de la langue touareg dans un chapitre précédent. Après Khalifa vint un autre Peul, encore un Mahamadou, baragouinant plus ou moins, lui aussi, la langue du désert, puis une forgeronne de Bokar Ouandieïdiou , attachée au service d'Ibrahim Galadio et qu'il nous prêta. Ce fut de tous nos professeurs de langues le plus intéressant. Elle avait une voix effrayante, était laide comme les sept péchés capitaux d'un nègre, ne s'en doutait pas, et faisait des grâces. Ces trois personnages et quelques autres permirent d'établir un vocabulaire touareg sérieux et comparé.
Le Père Hacquart s'attacha, en outre, à l'étude du songhaï.
Le songhaï est parlé dans toute la partie du fleuve entre Say et Tombouctou, et beaucoup plus loin dans l'Est et dans l'Ouest, puisqu'on le trouve encore à Djenné et à Aghades. Du côté de Say on appelle cette langue djermanké. Les professeurs de songhaï étaient un peu tout le monde. C'est un idiome simple, qui se parle du nez, mais qui sera bien utile à connaître, et que les Pères Blancs, de Tombouctou, étudient tout particulièrement.
Le Tierno Abdoulaye Dem, un certain nombre de laptots, le vieux Suleyman, ce transfuge d'Ahmadou, qui, las datant marcher à la suite de son maître, nous était venu rejoindre pour retourner avec nous dans son Fouta, se rassemblaient tous les jours dans la case de Baudry, transformée en Académie peule.
Les choses les plus inattendues jaillissaient de ces séances. Le peul est une très jolie langue, déjà étudiée par le général Faidherbe et par M. de Giraudon, mais sur laquelle on est loin d'avoir tout dit. Elle semble difficile à rattacher à quelque autre. C'est la langue absolument nécessaire pour commercer, pour voyager, de Saint-Louis au Tchad. On a ima-
giné bien des théories sur la migration des Peuls, et il a dû s^y mêler bien des sottises. Baudry, qui s'était donné corps et âme à cette étude, découvrit dans cette langue des règles grammaticales extraordinaires, des formes — des formes! — à faire reculer d'épouvante M. Brid'oison lui-même. On ne pouvait plus dire trois mots à table sans que, à cette manière de parler, il déclarât qu'on pouvait adopter une forme peule. Il est certain que l'exemple suivant donne en un seul mot un sens assez compliqué. Mais il est également certain, de l'aveu de Baudry comme de celui de Tierno Abdoulaye , qu'il est généralement peu employé.
Nannantoundiritde , faire semblant d'aller se demander, mutuellement et réciproquement, des nouvelles l'un de l'autre.
Tierno Abdoulaye, Toucouleur du Sénégal, avait la prétention de savoir à peu près parler le peul, sa langue maternelle. Mais, des que Baudry lui en eut expliqué les règles de formation des mots, qu'il avait cru démêler, Tierno vit bien qu'il n'était qu'un ignare et se mit à parler le peul gram-ma-ti-ca-le-ment, si bien que beaucoup de ses camarades hésitaient à le comprendre. Ils y perdaient la tête, mais Baudry fut bien content d'avoir fait un prosélyte.
Les gens du Macina ou de la Boucle parlent très doucement, sans, du reste, trop généraliser les formes, en s'écoutant dire, comme s'ils connaissaient la beauté de leur langage : il permet d'exprimer un nombre, presque infini de nuances, et, s'il n'a guère de littérature, en dehors de quelques chansons très difficiles à obtenir des griots, il fourmille en dictons.
En voici quelques-uns; comme tous les proverbes, ils perdent leur sel à la traduction.
« Quand on ne peut pas teter sa mère, on tette sa grand'mère. »
a Qui a mangé sa hache et sa pelle ne crache pas sur les pistaches grillées. »
« Un bâton peut pourrir dans Teau, sans pour cela devenir caïman. »
« Il y a peau de mouton et peau de vache, mais c'est toujours de la peau. »
Bluzet, lui, avait déniché, par l'intermédiaire d'Ousman, un cordonnier, un « garanké », originaire du Mossi. C'était un brave et digne homme, comme m'ont semblé généralement ses compatriotes. Les Mossis, du moins ceux que nous avons vus, sont des brutes faciles à effrayer, comme tous les êtres d'instinct, mais très honnêtes. Bluzet eut, au début, bien de la peine à obtenir de ce brave Mossi quelques notions sur la langue, puis, quand il eut pris confiance, cela marcha tout seul. Il ne dédaignait même pas le monologue, comme il appert de la petite histoire suivante, qu'il raconta un jour, en mossi, dans la case de Bluzet :
« Sur la route de Say, une femme qui allait porter du lait au marché s'était assise et endormie au pied d'un arbre.
« Survinrent trois jeunes gens. Dès qu'il vit la marchande, l'un d'entre eux dit aux autres :
(( Suivez-moi et imitez-moi dans ce que je ferai. »
« Ils s'approchèrent, en faisant un détour par la brousse : « Hou ! hou ! » cria le jeune homme quand il fut à côté de la donneuse. — Et les autres crièrent comme lui : « Hou ! hou ! »
« La femme, effrayée, s'enfuit, laissant la calebasse de lait par terre.
« Alors le plus âgé des jeunes gens dit : a Ce lait est à « moi, parce que je suis l'aîné. — Non, il est à moi, dit le « second, parce que j'ai eu l'idée de faire : Hou! hou! — « Non, certes, répliqua le troisième, c'est moi qui le boirai, « car j'ai une lance, et vous n'avez que des bâtons. »
« Vint à passer un marabout. « Prenons-le pour juge. » Et ils lui soumirent leur cas.
u — Je ne vois rien dans le Coran sur votre affaire, dit le n «iaint homme; pourtant, montrez-moi ce lait, » Il le prit, le regarda, le but. ■ Ce lait est vraiment bon, ajouta-t-il; n mais, sur votre affaire, décidément, je ne vols rien dans le il Coran, n
Avec deux autres vocabulaires, moins complets, le gourma et le bozo, nous arrivâmes à un total de plus de dix mille mots nouveaux avec d'intéressantes remarques grammaticales.
Et ce travail très absorbant, sinon très intelligent, qui fort heureusement dégénéra pour chacun de nous en monomanie, contribua plus que tout autre à nous faire passer les derniers mois de noire séjour à Fort-Arcliinard — ■ sans en mourir.