‹ La mission HourstChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

INCOHÉKK NCES ET FAUSSES NOUVELLES.

Revenons maintenant à notre arrivée à Say. Quoique les journées y fussent ordinairement monotones, elles apportaient quelquefois leur petit stock d'événements ou de nouvelles, dont notre ennui grossissait l'importance. Il serait fastidieux, tant pour le lecteur que pour moi, de reprendre, jour par jour, le journal de notre hivernage. Dans ces notes, écrites sous des impressions souvent changeantes, percent tantôt la mauvaise humeur, tantôt une joie exubérante, tantôt la misanthropie née de l'inaction; des pa^es voisines se contredisent, comme se contredisaient nos renseigneurs indigènes. 11 en est ainsi de l'ouvrage de Barth, où le même individu est présenté, à quelques jours d'intervalle, sous des aspects tout différents, et parfois contraires.

Ces pages in extenso pourraient tout au plus servir à une psychologie du mensonge chez le musulman et chez le nègre. En les abrégeant) nous montrerons les alternatives par lesquelles nous avons passé.

Qu'on m'excuse si cette lecture est incohérente, comme étaient incohérentes les nouvelles qui nous parvenaient, comme l'était surtout notre vie dans Fort-Archinard, sans cesse ballottée d'espoir en inquiétude.

Vendredi 10 avril, — Les événements se succèdent. Nos abatis sont terminés, solides, et à l'épreuve d'une attaque. (C'était le lendemain de notre arrivée, nous n'avions pas chômé !)

On a mis aujourd'hui \ Auhe au sec, et cela n'a pas été tout seul. Gradés, interprètes, domestiques, un peu les blancs, se sont joints aux laptots pour haler sur les palans. Dans cette opération, qui consistait à le retourner sur le flanc, le pauvre Aube aurait bien pu tomber en morceaux, car il est complètement délié. Mais il a tenu bon, encore une fois. Vous verrez qu'il ne nous lâchera pas avant la fin.

Nous avons d'aujourd'hui une nouvelle recrue. Avec Suleyman Foutanké, cela fait deux. Voici comment elle nous est arrivée : Pendant la sieste, on entend un homme nous crier, de l'autre bord : « Agony ! Agony ! » en agitant un linge blanc. On l'envoie chercher par le Le Dantec, « Agony! Agony! » nous répète-t-il, tout essoufflé et très joyeux. Impossible de le comprendre, mais il nous montre avec insistance son bonnet, qu'on voit très bien être de toile européenne. Que signifie donc cet « Agony » ?

Tédian Diarra, une grande brute de Bambara, qui a fait, comme conducteur et ordonnance du général Dodds, la campagne du Dahomey, finit par comprendre et nous explique. Cet homme est un porteur de la mission Decœur; à Say, il

fut atteint d'un épanchement de synovie, et confié au chef de village, pour être remis au premier Français qui passerait par là. Le pauvre diable, — Atchino est son nom, ou du moins celui sous lequel nous l'avons connu, — est d'Agony, sur rOuémé, et c'est ce qu'il essaye de nous faire comprendre. Il a bien cru ne revoir jamais son village, ses bananiers, ses palmiers à huile, et dès qu'il a su notre arrivée à Say, il est venu se réfugier chez nous. Plus tard, j'indemnisai son hôte des soins qu'il avait eus pour lui. Puis d'Atchino, on fit un jardinier. C'était, du reste, un brave garçon, très courageux au travail, une bonne recrue.

Lundi ij. — Terminé les réparations de VAube. Il fait, malgré cela, de l'eau comme une écumoire. Mais « ça se tassera ». Voilà le grand mot lâché, celui avec lequel on dore les plusamères pilules, en exploration, et dans la vie. Inutile de partir en expédition, si vous n'êtes pas résolu à la philosophie du tassement, s'appliquant à tous les inconvénients de l'existence. Faut-il tenir vingt-cinq sur le pont d'un bateau grand comme la main? Qu'importe! embarquez toujours, ça se tassera. Faut-il prendre des vivres, des objets d'échange? Vous n'avez plus de place à bord, vos cales sont pleines, vos ponts encombrés. Prenez quand même, case tassera. Vous trouvez-vous en pays hostile? De tous côtés vous parviennent des bruits de guerre, de colonnes; des milliers et des milliers d'indigènes se réunissent pour vous attaquer. N'ayez crainte, ils ne seront pas si nombreux, ça se tassera. Vous êtes en face de rapides à passer, si nombreux qu'on ne les compte plus devant. Allez-vous reculer, lâcher pied? Non, marchez de l'avant. Quand vous les aurez franchis un à un, ça se tassera, le centième n'ayant pas de raisons d'être plus difficile que le premier, — à moins que vous n'y laissiez votre vie et vos bateaux. Alors, c'est le tassement définitif.

Au camp se présentent un diavandou et sa sœur. Les diavandous, pasteurs, confidents, se retrouvent partout où sont les Peuls. Je ne sais quel commerce, légitime ou non, tient la sœur. Lui, vient nous offrir ses services. U exerce tous les métiers de diavandou, nous vendra du lait ou espionnera pour notre compte. C'est un petit homme, chétif

et malade. On lui fait boire de l'eau claire additionnée de quinine, en lui donnant ce breuvage amer comme un composé de tous les talismans infernaux. Les sorcières de Macbeth, à notre dire, n'auraient pu élaborer philtre plus épouvantable .

Notre diavandou jura sur le Coran, sans restriction mentale, de nous être fidèle; nos sortilèges et ce grisgris devaient lui donner la mort s'il trahissait. Puis on l'envoya voir ce qui se passait chez Amadou. Je ne sais ce qu'il est devenu. Peut-être, s'il nous a vendus, la quinine l'aura-

t-elle tué par auto-suggestion; peut-être a-t-il été simplement supprimé par nos ennemis ; peut-être est-il mort de sa belle mort : on ne le revit jamais au camp, sa sœur non plus.

C'est vers cette même époque qu'apparaît à Fort-Archinard le PouUo Khalifa. Il est envoyé, dit-il, par Ibrahim Galadio, Tami de Monteil. Il nous demande ce que nous voulons. C'est plutôt lui qui veut quelque chose. On lui donne une belle chéchia rouge pour remplacer la sienne, grasse et dégoûtante. Par la suite, nous l'avons gratifié de bien d'autres cadeaux, mais, chose bizarre, il porta toujours, pour venir chez nous, ses vêtements les plus sordides.

Jeudi 2j, — Le soir, alerte assez brusque. Une grande clameur s'élève de Talibia : aboiements de chiens; hulule^ ments de femmes ; torches promenées dans la nuit. Puis 1 -^We

tumulte s'éloigne. Sont -ce les Toucouleurs qui seraier -jf

venus pour nous surprendre et qui s'en vont bruyammecz — it en nous trouvant sur nos gardes? On hèle Mahmadou Ch-;^. rogne; pas de réponse. Marné tire en l'air un coup de fu'ssi/ de chasse; rien ne bronche. Le calme s'est fait, mais h nuit, pour nous, se passe à veiller, d'autant mieux qu*xi/î homme en boubou blanc a essayé, le matin même, de démoraliser nos laptos et d'effrayer les marchands. Il criait de /a rive gauche qu'Amadou avait lâché sur nous les Sidibès, en leur permettant de nous faire la guerre, en leur promettant la bénédiction d'Allah ! Cette coïncidence nous met sur nos gardes. *

Le lendemain, le Mahmadou nous donne l'explication de ce tapage nocturne : il n'était pas question d'une attaque, mais bien... d'une noce. Chez les Koyraberos, nous affirmet-il, on ne consomme le mariage qu'après avoir ravi de force sa femme. Il faut accomplir le rite de l'enlèvement, rite bruyant s'il en est. Quand le jeune homme vient payer la

dot de sa fiancée, il est de bon ton pour les parents de faire la moue : la dot, allègue nt-it s, est insuffisante, le mil trop cher, ils ne peuvent donner de festin d'épousailles digne de leur fille, ils doivent la garder encore jusqu'après le travail

des champs, etc., etc.

Le jeune homme alors s'en retourne, la tête basse, ras-

semble dans son village ses parents, ses camarades, ceux qui crient le plus haut, ceux qui courent le mieux, et, avec leur aide, vient enlever de vive force l'élue de son cœur, au milieu des cris, des bravos, des rires, des mal é die lions jouée s, et de la joie exubérante de tous, parents compris. On accompagne, on poursuit les ravisseurs en tumulte, jusqu'aux dernières cases du village. Et la cérémonie se continue par des festins de Camache, comme tous les marines... en pays noir.

Bientôt après commencèrent nos relations avec Galadio.

Pendant tout l'hivernage, cet homme fut notre espérance. Nous avons compté sur lui, jusqu'aux derniers moments, comme sur notre meilleur ami. De fait, il était plus raisonnable que les autres. Mais, ne l'oublions pas, la sagesse, chez le musulman, chez le Peul surtout, a pour corollaire une profonde duplicité. Les Peuls n'ont pas de mot unique pour dire « conseiller » , mais ils disent a donner un mauvais conseil », « trahir par le conseil ». C'est l'idée simple, l'idée première qui leur vient à l'esprit; et quand, par extraordinaire, on tient absolument à traduire « conseiller pour le bon motif », il faut tourner toute une phrase ou employer uiïQ forme dérivée. Cela peint tout le caractère des Peuls. Galadio était sur ce point resté Peul, quoique Bambara, Coulibaly par sa mère; toujours il nous trompa, toujours il nous abusa par de belles paroles. Mais il faut lui rendre justice : en homme sage , il se montra soucieux avant tout d'éviter la guerre ouverte. Prévoyait-il le fâcheux résultat qu'elle aurait pour sa puissance ? Craignait-il cette calamité pour le pays où il vit, pour les sujets qu'il administre? Toujours est-il qu'il sut ménager la chèvre et le chou, Amadou et nous. Pendant notre séjour, il nous amena à croire que, le cas échéant, il aurait tout au moins gardé à notre égard une stricte neutralité. Il gagna à cela de superbes cadeaux. Il fut traité presque à l'égal de Madidou, eut, comme lui, une selle de velours vert brodée d'or. Ses envoyés, munis d'un laissez-passer, se virent reçus avec honneur, car ce fut à la fin, seulement tout à la fin, qu'on découvrit le pot aux roses. Il conclut même avec moi, de son plein gré, sur sa demande, un traité très précis, l'engageant formellement, signé de son nom , en double texte , arabe et français, et manifesta le plus grand désir d'entrer en relation avec Bandiagara.

jo avril, — Khalifa est décidément un homme extraor-

dinaire. Cette nuit, dans l'ombre et le mystère, avec des signaux de reconnaissance convenus, la lune couchée, il devait nous amener en pirogue le propre frère du chef de Say. On guette toute la nuit le signal, la bougie qui doit être allumée sur le fleuve : rien ne luit. Est-ce que tout simplement le Poullo aurait eu envie d'une boîte d'allumettes et d'une bougie? C'est bien possible, car l'une de ses grandes distractions, quand il est dans nos cases, — il devient très familier, — est de faire craquer des allumettes les unes après les autres. H n'est pas le seul, du reste. Baudry a également cette fâcheuse manie : heureusement, notre provision est suflfisante, même pour ces petits jeux, bien pardonnables au Soudan.

Le lendemain, Khalifa et le frère du chef de Say nous arrivent enfin. Encore plus d'ombre et de mystère. On a éloigné jusqu'à l'Arabou, qui voulait coucher au camp, et qui pleurait toutes ses larmes, le pauvre petit, en croyant que les blancs « ses frères » le chassaient. Précautions bien inutiles : le frère d'Amadou Satourou est plus poli que son chef de village, mais il ne semble pas beaucoup plus sincère. Sa démarche est toute personnelle, dit-il. Son plus grand désir est de s'entremettre; mais ce qu'il souhaite surtout, c'est un boubou et un Coran. Comme sa fraternité est fort douteuse, on remet le cadeau à une autre fois, au jour où il aura fait ses preuves d'amitié, en nous procurant un courrier pour Bandiagara. Il s'en va, promettant de s'employer.

Des « grands frères », des « petits frères », on nous en prodigue à foison. Mais, comme les Peuls et presque tous les Soudanais n'ont dans leur langue ni masculin ni féminin, c'est, quand ils veulent parler français, une salade originale de tous les degrés de parenté, sans distinction de sexe. Abdoullaye nous disait très bien : 0 Mon grand-père, qui était la femme du roi du Cayor » , et il n'est pas rare de

voir un tirailleur vous amener c pour gagner cadeau » , a pour gagner dimanche », une jeune fille, qui n^est sans doute liée à lui que par des liens éphémères : c Capitaine, voilà mon petit frère ! Il vient dire bonjour capitaine. » A remarquer que toutes ces sœurs de tirailleurs sont généralement jolies et peu farouches. Les malins savent bien ce qu'ils font !

Sur notre journal de bord, à noter, en passant, dans le même ordre d'idées :

/" mai, — Le petit-fils de Galadio, qui nous rend visite, en a trouvé une bien bonne. Il est venu, dit-il, saluer son j

grand'père. Vous l'avez deviné, son grand-père, c'est moi, le grand frère de son vrai grand-père. On s'y perd, mais lui x

ne perd point la tète, et demande un cadeau.

Dimanche j mat. — Avant-hier, nous avons eu des nou- -^ ^ velles curieuses par un gamin d'une quinzaine d'années. II j j nous était mystérieusement dépêché par le marabout kourteye que nous avons vu à notre passage à Say. Il se trame des choses horribles. Amadou, se souvenant des sortilèges de son père, qui fut un grand magicien dans Hamdallahi, fait contre nous un talisman infaillible. Sur du papier écolier, provenant évidemment de nos cadeaux , il a écrit le-

maléfices les plus effrayants ; il a conjuré sept fois Alla /^

d'exterminer les Kéfirs, et, ayant lavé le papier dans l'eau, a fait boire cette tisane à une chèvre, qu'on viend: nous vendre. Nous sommes prévenus.

L'épouvantable grisgris s'est présenté, en effet, au camp; hier, sous la forme d'un bouc noir. La pauvre bête n'a, cependant, pas l'air d'être si chargée de venin. Elle est assez replète, bien en chair; ce serait un excellent méchoui.

Toutefois, nos hommes redoutent le grisgris d'Amadou. Tous ont la peur de ces choses ; souvent l'imagination du

noir lui joue de mauvais tours; chez le musulman, c'est quelquefois la foi qui perd. Alors, prenant un air très entendu , nous offrons généreusement deux coudées , soit trente-six centimes, du bouc chaîné de sortilèges, et comme le marchand, quoique ahuri, semble à peu près décidé à nous

le laisser à ce prix dérisoire, nous lui expliquons emphatiquement que nos grisgris à nous, les grisgris toubabous, nous ont appris la noirceur des desseins d'Amadou, que toutes ses machinations sont percées à jour, et nous les faisons reconduire, lui et son bouc, de l'autre côté, manu militari. J'allais dire à coups de pied dans le... dos.

Le marabout kourteye qui nous a avertis est, du reste, de

nos amis, si toutefois ce qu'on en raconte n'est pas simplement une invite à y aller, pour lui, de notre petit cadeau. Tous les soirs, la tornade fait rage autour de Say. En amont, en aval, sur Djerma, sur Gourma, crèvent en pluie des arcs chargés d'eau. Le ciel est illuminé aux quatre points cardinaux. Mais rien de tout cela ne tombe sur Say. Et pas de pluie, pas de récolte. Le bruit a été habilement répandu dans le village que nous avons, par nos prières, appelé sur lui la malédiction d'Allah ! L'autre jour, Amadou Satourou a publiquement, dans la mosquée, récité la Fatiha pour obtenir la pluie. Dans l'assemblée des notables, nous dit-on, s'est levé le marabout kourteye, clamant que Say était puni pour avoir, dans la personne de son chef, mal reçu l'hôte que Dieu lui envoyait, pour avoir trahi sa parole et méconnu ses serments.

Nous voilà, comme notre oncle Barth dans le Saravamo, dispensateurs d'orages. Lui, passait pour un saint marabout. On lui faisait dire la Fatiha pour provoquer le déluge du ciel. Nous, Kéfirs, on nous suppliera bientôt de lever notre interdit.

7 mai. — Tierno, après bien des conciliabules, a trouvé un courrier. C'est un marchand d'ivoire du Hombori. 11 se chargera de nos lettres pour Bandiagara, le poste français d'avant-garde au Macina. Précisément , Aguibou , roi du Macina, notre protégé, a envoyé un percepteur dans le Hombori, sur la route. Notre homme marchera pour 200 francs : 100, payables à Bandiagara; 100 au retour. Aussi, depuis quelques jours, sommes-nous tout en remue-ménage. Cartes, rapports, lettres, nous n'avons pas de temps à perdre. Ce courrier, qui ne semble pas très rassuré, demande à envoyer, pendant son absence, sa famille chez Galadio, ({^^ est notre ami, et la défendra. Accordé.

11 revint un mois après. Il n'avait pu, disait-il, atteindre

Bandiagara. Des Habés révoltés l'avaient pillé près du village de Dé. Il s'était, à grand'peine, échappé à la faveur d'une tornade, laissant son paquet de lettres aux mains de nos ennemis. Comme il dramatisait fort son évasion, j'imagine qu'en perquisitionnant sérieusement chez Amadou Satourou, on retrouverait notre envoi tout entier, peut-être rongé des termites.

J'eus un doute, cependant. Ma certitude qu'il me trompait n'était pas absolue, et c'est à ce doute, que je n'ai plus, qu'il doit d'avoir encore sa tête sur ses épaules.

Je ne l'ai jamais revu.

/ j mai, — Grrrande nouvelle : On nous annonce — c'est Ousman — des blancs du côté de Dori. On ne sait au juste combien ils sont.

Autre grande nouvelle, celle-ci est du Poullo, — avec ces deux hommes , une nouvelle à sensation n'arrive jamais seule : — des chalands de blancs descendent le fleuve , ils sont à Ansongo. On parle de trois bateaux en fer. Ils viennent comme nous avec la paix, rien que pour la paix.

16 mai. — Qui nous amène le Poullo, ce matin? Quel est cet homme à l'apparence de Touareg : grisgris sur la tête, lances, javelots à la main, tout de guinée bleue habillé?

C'est un Peul, le frère de lait de Madidou, des nouvelles plein les poches. Il a quitté depuis vingt jours son « grand frère » pour venir à Say vendre quatre bœufs, contre de la toile du pays. Un des bœufs est mort, un autre lui a été Volé. Quelle bonne occasion pour demander un boubou de Consolation !

Madidou ne savait point notre présence à Say. Sans cela, ^I aurait envoyé déjà des ambassadeurs, il serait peut-être Venu lui-même, lui ou Djamarata, car ils ont descendu le ^euve jusqu'à Ayorou, pour châtier Yoba de je ne sais quel banque de respect.

Notre Peul a entendu parler du voyage de quatre blancs venant faire du commerce. Madidou aurait envoyé deux forgerons pour leur ouvrir la route, et il aurait expédié aussi des ambassadeurs à Tombouctou, pour donner suite à notre traité avec lui. Il ne sait ce qu'il en est advenu, et s*en retourne avec des bibelots plein sa poche, — et Dieu sait si elle est profonde, — plus un cadeau pour Madidou.

Cette nouvelle des chalands prend corps les jours suivants. Je trouve, dans la suite des notes :

ly mai. — Un homme d'Ayorou, venu à Say pour des histoires de captifs, nous a conté qu'il y aurait à Ansongo, avec la paix, rien que pour la paix, trois cents tirailleurs et sept ou huit blancs. La progression continue. Nos compatriotes, selon son récit, sont bloqués par le manque d'eau, et descendront dès qu'ils pourront.

Mardi iç mai. — Ce seraient cinq cents tirailleurs et huit blancs, qui attendraient la crue à Ansongo. Décidément, ce bruit prend des proportions inquiétantes. Ces chalands qui descendent m'ont tout l'air d'un bateau qu'on nous monte.

Si, cependant, il y avait quelque chose sous roche! Si de Tombouctou on venait sur Say , pour assurer le ravitaillement et fonder un poste définitif! Ce serait de bonne politique, mais étant données les dispositions des indigènes, 2 est probable que nous ne le saurions, de façon sûre, qu'en apercevant le pavillon français au tournant du fleuve, à moins que Madidou ne nous en fasse officiellement prévenir.

Mais, si l'on a envoyé quelqu'un derrière nous, pourra-t-il passer? Il est bien téméraire de tenter à nouveau ce que nous avons fait dans les rapides, nous marins, aidés de marins indigènes et d'un patron comme Digui, ayant l'habitude des laptots et sachant les conduire.

' mai. — Le fleuve baisse toujours. Il s'est formé à ant de notre île une petite plage de sable, où on a pu ;r le Davousi, pour lui faire la réparation qu'exige son uage de Labezanga. Aidé d'Abdoulaye, je m'en chaîne, : n'est pas une petite affaire. Heureusement, nous avons plaque d'aluminium de rechange ; c'est la seule, du reste, a façonne aux formes du bateau, on la boulonne, on la

, letout en quelques jours, et, jusqu'à la montée des eaux, e Davoust restera échoué, à sec, sur sa langue de sable. ïtte plage est propice à la baignade des laptots, propice i pour les marchandes du marché, qui y lavent leurs les. Les roufs du Z?rt!.'0«j^ sont un rendez-vous commode, . chair est faible. Il ne faut jurer de rîen, mais peut-être nônier de la mission et son capitaine d'armes, Baudry, gé de la police intérieure, feront-ils bien de ne pas aller les jours, aux heures de sieste, voir oii en sont les rations du chaland.

On peut quelquefois, sur ces choses, fermer les yeux, , tout en maintenant, en théorie, la règle formelle. La plupart^ des querelles entre noirs ont pour début des histoires de^ femmes. Si des hommes, ou des tribus, en viennent auxs* mains, cherchez la femme. Si des tirailleurs désertent, cher — ■ chez la femme. La moindre liberté laissée à notre per — sonnel dans les villages aurait pu amener des rixes , desr : coups de lance, des coups de feu consécutifs; à Fort-Archi-i nard, la chose n'était pas à craindre; on pouvait donc use: :^ de moins de rigueur, tout en surveillant suffisamment pou-K:. arrêter à temps.

i8 mai. — Pas de tornades sur Fort-Archinard, mais pleut tout autour. On dirait que nous avons un grisgris fétiche, un bout de la corde à tourner le vent.

Trois hommes de Galadio sont venus demander de sa le traité dont j'ai parlé. On le leur remet, en double ex] dition; l'une doit être retournée, signée d'Ibrahim, si le texte lui convient. Ce traité spécifie pacte d'amitié ealrre les Français et lui; aide et protection mutuelle» dans ioxxte l'étendue du territoire soumis à son influence comme à. k nôtre, pour les gens paisibles, voyageurs ou commerçants, nationaux ou protégés des contractants. En toute circonstance, et par tous les moyens possibles, Galadio et les Français se prêteront assistance. Les deux parties useront de toute leur influence pour rendre sûre la route entre Ouro Galadio et le Macina. Enfin, Ibrahim s'engage à ne prendre d'arrangement avec aucun Européen, avant d'avoir préalablement consulté le résident français de Bandiagara.

Plus tard, un double de cette convention nous revint, signé d'une belle écriture arabe, ferme et correcte, après avoir été lu et discuté en assemblée générale des notables. Ce traité

n'était pas obtenu par l'appât des cadeaux, car dès cette é|X)que nous commencions à faire des économies, en vue des dépenses possibles du retour, et nous avions prévenu Ibrahim qu'il n'eût point à compter sur de grandes libéralités.

Cet acte était net, compréhensible pour tous, très formel, le plus complet, croyons-nous, qu'il soit possible de passer dans ces pays. Nous étions dès lors en droit de compter sur Tabsolue bonne foi du contractant, de le considérer comme notre ami, comme notre allié. Vous verrez bientôt ce qu'il valait, et vous en conclurez ce que valent les traités avec les chefs noirs, et surtout ceux qu'on leur laisse, sans leur dire seulement ce qui s'y trouve.

Autre grande nouvelle : il s'est levé un Messie. C'est un

nommé Bokar Ahmidou Collado. 11 opère dans notre Ouest,

entre Say et Bandiagara, au Liptako. Il a réuni beaucoup de

rnonde. 11 a reçu l'investiture du Sokoto et un drapeau pour

nous faire la guerre. Amadou Cheikou, à qui il s'est adressé

pour avoir du renfort, lui a donné sa bénédiction froidement,

en lui disant : « Crois-moi, le temps viendra, mais n'est pas

encore venu, de chasser les blancs du Soudan, du pays de

nos pères. Il y a une contrée dans l'Est, bornée par un grand

niarigot (le Tchad?), et ils doivent d'abord aller jusque-là.

Quant à moi, je connais trop bien les Français pour m'y

frotter. »

Bokar Ahmidou Collado est alors allé trouver Niougui,

chef des Touaregs C h eïbatan, et lui a demandé des hommes :

tf Mais, lui a répondu Niougui, Madidou me ferait la guerre,

si je t'aidais contre ses amis les Français. — Tu n'as pas la

foi, a dit le Messie. Je vais te faire croire. » Et il lui a donné

un breuvage consacré. Alors Niougui a, dit-on, vu dans

l'air, dans les nuages, des armées de combattants, des fusils,

des sabres, des cavaliers, qui suivaient le Messie, et le

Croissant qui triomphait. Mais on dit qu'il hésite encore ; la crainte salutaire de Madidou.

Bokar Ahmidou Coilado est d'un village du Farimaké, près de Tioko. Un des hommes de Galadio, qui vient de Ouagniaka (Macina), l'a connu tout jeune. « PauvTe fou, ce CoUado, nous dit-il, qui n'a même pas été à la Mecque, et veut se gonfler en Messie ! » Moralité : Nul n'est prophète en son pays.

Pendant toute cette fin de mai, il semble se passer quelque chose de particulier : de tous côtés les nouvelles affluent, diffuses, mais ayant quelquefois une certaine vraisemblance. Ce sont les chalands d'Ansongo qui augmentent encore de nombre. C'est la défection annoncée de Koly Mody, chef toucouleur, à la veille d'abandonner Amadou. C'est Diafara, un homme du Kounari, fidèle à Aguibou, qui serait dans notre Ouest, tantôt à lever l'impôt du Hombori, tantôt à construire un poste à Dori, tantôt à guider une très forte colonne de Français et d'auxiliaires, dans le Mossi. Les gens de Boussouma auraient été chassés, battus, se seraient réfugiés à Ouagadougou. Cette dernière histoire surtout nous paraît possible. Le Soudan français avait à relever l'injure faite l'année précédente à nos troupes par le naba des nabas. On a dû y retourner. Mais que croire de toutes ces nouvelles qui se contredisent, se multiplient, croissent comme champignons, enflent comme bulles de savon, et crèvent aussi vite qu'elles s'étaient formées?

20 mai. — Une nouvelle figure apparaît, originale tout au moins. Comme chacun, cet arrivant apporte sa petite chronique : il nous entretient de la colonne française qui opérerait au Mossi. Nous commençons à ne plus attacher grande importance à tous ces cancans. Le nouvel arrivant est païen, chrétien, traduit Sulyman; il se dit notre coreli-

gionnaîre, car il a des coutumes qui n'appartiennent qu'aux chrétiens; comme nous, affirme-t-il , il boit du dolo, s'en soûle, et en est très fier. Il est donc tout à fait de notre famille, et c'est pour cela qu'il est venu voir son a grand frère » le commandant.

11 se dit sorcier, semble un peu fou, et bafouille tout à fait. Pendant qu'on l'interroge, toute son attention se porte sur une peau de bouc, dont il tire, dès qu'il nous a lassés par ses distractions ses incohérences , u petite fiole , pleine d'huile de piment des pots minuscules tout un attirail d€ magie. Puis , aprè; l'avoir étalé ;i terre il commence des gris gris pour mettre ; l'abri des balles case oii il exorcise. Sur le sable du sol, il tire la bonne aventure. Ayant égalisé une petite surface avec la main, très adroitement il dessine du doigt quatre lignes parallèles de points formant des parallélogrammes, les combine deux par deux, trois par trois, quatre par quatre, récite des évocations, efface, puis recommence, sur un autre thème, des figures analogues. Tantôt les lignes sont verticales, formées d'un ou deux points horizontalement, tantôt elles affectent d'autres formes.

Avec un grand sérieux, comme s'il officiait, il tire d'un petit sachet un papier vieilli, écrit en arabe par quelque marabout, et marmotte des mots — en récitant, car il ne sait point lire. — Alors, réfléchissant, sérieux comme le sphinx de Siloé, il prononce : « Vous n'avez eu jusqu'ici que des ennemis. Personne, dans le pays, n'est votre ami. Défiezvous des marabouts. Défiez-vous surtout d'un marabout,

Un jeune homme est malade ici. (C'est Bluzet, qui se couche presque au même moment, avec un accès de fièvre.) Mais ce sera peu de chose. Il vous faut sacrifier un poulet blanc, le faire griller, le donner aux pauvres, pour vous concilier l'influence du prophète Moïse, Nabi Mossa. Il est préférable de faire la charité à des enfants. Alors tous les grisgris des noirs, des marabouts, du diable, ne prévaudront point contre vous, blancs. Mais défiez- vous-en, toutefois, à cause de vos hommes. Si on coupe toutes les racines d'un arbre, il tombe. De même, si on vous prive de vos noirs, ce sera fini de vous. Je viens vous offrir pour eux un grisgris souverain contre les paroles ensorcelantes, contre les cortés(i] et autres maléfices. Je puis vous donner aussi un corté, tel qu'en en jetant une parcelle à la figure d'un homme, il meurt.»

Nous n'acceptons naturellement pas les offres de corté et de contre-corté du Dioula, mais, pour lui donner une idée de nos maléfices à nous, je lui tends, comme au fils du chef des Kel Temoulaye, une pièce de cent sous dans une calebasse d'eau électrisée. Cela n'a, du reste, jamais manqué son effet. Puis je le charge d'aller au Mossi voir un peu ce qui s'y passe. C'est un vieux toqué, mais, au dire des voyageurs, les sorciers ont plus d'influence sur les Mossi et leurs nabas que quiconque de bon sens. Il partira, la Tabaski passée, et reviendra, inch Allah, avec des envoyés de Bilinga ou de Ouagadougou.

BiUnga est à onze jours de marche de Say; huit jours après son départ, le vieux revint, prétendant être allé jusque-là. Il n'avait jamais quitté Say et rapportait des nouvelles stupides. Digui le prit par les deux épaules, et, doucement, le poussa dehors.

(i) Le corté est le plus terrible des maléfices; il consiste, dit-on, en une poudre que l'on conserve dans un ergot de coq et qui tue à distance. Les noirs croient qu'en le jetant, il produit son effet à des centaines de kilomètres. La vérité est que les sorciers ont la recette d*un poison très subtil, amenant des désordres graves chez l'individu qui en reçoit sur le corps.

INCOHÉRENXES ET FAUSSES NOUVELLES, 35s 30 mai. — A mesure qu'approche la fête de la Tabaski, les nouvelles, les visites affluent. Le Poullo, Ousman, les ambassadeurs secondaires rivalisent d'ingéniosité. C'est qu'il faut avoir des boubous neufs pour la fête, quelque argent, du cuivre, pour acheter des kolas et bien traiter ses amis, des pagnes brillants pour les femmes : « Que dirait-on ,

commandant, dans les villages, si, moi, que tout le monde sait être l'ami des Français, je n'y faisais pas bonne figure?»

Il y a même de ces visites qui semblent indiquer autre chose que l'appât du boubou, peut-être un peu la crainte de la colonne qui, d'après les dires, opérerait au Mossi. Ousman nous amène le chef du marché. C'est un Ouagobé, Sarracolais par conséquent, intelligent, et à l'air ouvert. Le prétexte de sa venue est de nous offrir une captive à vendre, et il sait bien que nous ne faisons pas achat de semblable

marchandise. Elle vient de chez Samory, où les prix so très bas, vu la pléthore de captifs et la disette de grains. 1 jeune fille, en bonne santé, garnie de toutes ses dents, c vendue le prix modique de 10,000 cauris, soit 10 francs, deux moutons, ou un béré (sac de mil). A Say , les prix seraie d'après lui bien autrement élevés. L'esclave premier choi une jeune fille vierge, vaudrait 200,000 cauris, soit 2< francs; le deuxième choix, 150,000 (jeune homme en bon santé), et en descendant ainsi jusqu'à 100,000 pour le ci quième. Ce sont là les prix du captif commercial, mais, pr tiquement, certains sont vendus 20 à 25,000 cauris.

Le chef du marché nous apporte des kolas, du miel, < riz, du lait. Il se lamente des temps durs que traverse Sa} a Toutes les routes sont coupées, au nord par les Touareg à l'ouest par les Mossi païens, au sud par le Dendi, à Te par le Kebbi, le Maouri. A peine quelques rares caravane escortées, peuvent-elles passer jusqu'à Sansan Haoussa p Sorgoé. Toute une flottille de pirogues, descendue à Yaoïz l'année précédente, y est restée, de peur des Dendikobè Les piroguiers ont fondé un village, et tout cela semk perdu pour Say. Du reste, les choses ne semblent pas alJ dans l'Est selon les souhaits des vrais croyants. Rabbad^i côté, le Serki- Kebbi de l'autre, battent en brèche l'empi/ du Sokoto et son émir. »

Et comme Ousman, revenant à la charge, nous par/e encore de la colonne du Mossi : « Tu comprends, lui dis-je, le naba de Ouagadougou a fait, l'an dernier, aux Français qui venaient le voir , le même accueil que nous a fait à Say Amadou Satourou. Alors le chef des blancs a dit qu'on irait casser son village : ce sera votre tour l'an prochain, j'espère. »

Et ils s'en sont retournés, plongés dans leurs réflexions

Décidément, c'est le moment des visites. Le jeudi 21 mai

nous voyons arriver, sur notre marché, un jeune homme en boubou bleu, garni de roucnnerie à dessins bleus et rouges. Nous connaissons de longtemps cette tête et ce costume. En effet, quand il nous a décliné ses nom et qualités, nous tombons presque dans ses bras.

Au moins celui-ci est authentique : c'est le fils du chef de Fafa qui nous a si bien guidés dans les rapides, le fils du vieux Peul qui voulait mettre son corps entre Djamarata et nous, pour nous protéger. C'est Djamarata qui l'envoie, et il n'y a pas pour nous à en douter. 11 vient savoir comment se porte le commandant, en quel état sont les bateaux, | depuis qu'ils ont passé sur les cailloux. Djamarata proteste de son amitié. Au début de notre passage , il est vrai , les

Touaregs se sont tenus sur leurs gardes. Depuis qu'ils sont convaincus de nos désirs de paix, et qu*ils ont constaté que nous ne lésions personne, les Aouelliminden marchent tout à fait avec nous; leur confiance est absolue.

Notre ami s'en retourne, sa peau de bouc chargée de présents. Pour une fois, en voilà un qui avait mérité salaire, ayant bien fait vingt jours de marche pour nous venir complimenter de la part de son maître.

24 mai. Pentecôte. — Il semble que la colonne du Mossi fasse des progrès, du moins on pourrait le croire, à voir les dispositions des indigènes à notre égard s'améliorer. Les mensonges, les nouvelles improbables ne cessent cependant pas.

C'était hier la Tabaski, fête du Mouton, qui n'est pas, semble-t-il, d'origine musulmane. Le village de Talibia a tenu à « faire camarade » au camp. Quelques pouilleux ont dansé tam-tam. D'autres sont venus chercher la charité. On donnait à chaque pauvre du sel, du couscous, une coudée de toile, et j'ai distribué quelque argent au personnel indigène.

Aussi se sont abattus sur le camp marchands de kola, vendeurs de grisgris, hétaïres. Du nombre de ces dernières •était Fanta, une Toucouleur qui se dît native de Tombouctou. Elle vient voir si son frère n*est pas parmi nous, je jurerais qu'elle cherche toute autre chose qu'un frère. A la longue, elle devint un agent politique funeste contre nous. Après l'avoir avertie à plusieurs reprises, il fallut la chasser du camp; peut-être, sous l'influence dissolvante de cette femme, aurions-nous eu des tentatives de désertion.

Il est de première importance de surveiller les rapports des hommes et des femmes, même en pays ami. Les chefs noirs savent admirablement tirer parti de l'attrait qu'exerce sur le tirailleur, le laptot, l'interprète, une compatriote un peu jolie, comme celle-là, et de mœurs faciles. Fanta, venue

en transfuge, fut au premier chef un agent corrupteur. Il est même très probable qu'elle essaya d'empoisonner un homme qu'elle avait, sans résultat, poussé à la trahison.

La Tabaski se passa très tranquillement. De notre côté, nous nous régalâmes d'un méchoui amoureusement préparé.

Je fis aux Koyraberos de Talibia, venus nous voir, une petite démonstration de la force pénétrante de nos fusils 86 sur des souches d'arbre : « Bissimilaye! Bissimilaye! » disait le vieux Suleyman Foutanké, qui n'en pouvait croire ses yeux !

Juin. — Il continue à ne pas pleuvoir sur Say. Bien sûr, nous avons dû jeter un sort à ce pays. Cela est d'autant plus évident que les sauterelles se mettent de la partie. Nous avons eu raison de nous placer sous l'invocation de

36o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS. *

Moïse : comme lui, j'ai fait descendre sur la ville, pour la punir, des nuages de criquets. Grande tristesse de la population. Sécheresse et sauterelles : la récolte est compromise. Mais à quelque chose malheur est bon; les Koyraberos se précipitent, armés de bâtons, au plus épais du nuage, frappant de-ci , battant de-là , pendant que les petits enfants ramassent, dans leurs boubous relevés, les insectes abattus, dont ils assaisonneront, paraît-il, un merveilleux couscous.

Nos Sénégalais rient de les voir faire. Eux sont bien trop civilisés pour manger pareille pitance, c Les Koyraberos, me dit Digui, c'est des sauvages! » Et il faut entendre le ton de pitié dont est jetée cette injure.

Le chef de Kibtachi, gros village haoussa d*aval, nous envoie des cadeaux, des promesses,; une invitation polie à nous arrêter chez lui, au passage, en descendant. « Pour--^ quoi n'êtes- vous pas venus jusqu'à Kibtachi, au lieu d^ rester chez ce Satourou, qui ne vous veut que du mal? r Cadeaux. Puis, c'est Galadio qui renvoie le traité, signé sa main, avec des présents, des kolas symboliques d'amiti de pleines calebasses de miel — émollient, — et des sacs crirrie

farine de baobab, dont l'effet médicinal est tout contraii e.

Les chefs des Sidibés, des Kourteyes, des Sillabés, no --ms envoient émissaires sur émissaires pour affirmer leur amit î é. Un autre, celui des Peuls du Torodi, demande un traité a.xji mêmes conditions que son ami Galadio. « Galadio et Ivzi, nous écrit-il, sont ensemble — heureuse métaphore, admirable trouvaille littéraire — comme deux dents d'un même peigne. »

Ah ! oui, ils étaient bien du même peigne, tous ces gens-là!

Et nous ne soupçonnions pas encore combien il était sale.

Puis, d'après les nouvelles, le parti des Toucouleurs devient le camp d'Agramant : les Gaberos en ont assez d'Ama dou. Ils me font demander de m'entremettre auprès de M*

didou, qu'ils savent mon ami, pour qu'il les laisse reiitrer dans leur pays.

Ce sont, d'autre part, querelles entre Toucouleurs'|et Sidibés. Amadou a mis aux fers un marabout Hadji des Sidibés. Ceux-ci, en représailles, ont saisi trois Toucouleurs à Youli,

en face de Dounga, et des deux côtés du fleuve, on se regarde en chiens de faïence, en chiens tout noirs.

Les Sidibés, par l'organe du PouUo Khalifa et du fils, plus ou moins authentique, de leur chef qu'il nous amène, se disent disposés à nous demander asile. Si, dans trois jours. Amadou n'a pas rendu le Hadji , les femmes et les troupeaux sidibés seront placés sous la protection de nos canons.

Serait-ce l'étincelle qui mettra le feu aux poudres? Alors, hourra! pour notre protectorat devenu effectif; nous aurions un beau rôle à remplir, celui d'intervenir, en faveur d'une coalition d'autochtones, contre les Toucouleurs parasites, ennemis séculaires de notre influence en Afrique.

Allons! tout marche à souhait. Et c'est heureux, car le fleuve baisse, baisse, baisse. Notre île s'est transformée : un large isthme — sable et cailloux — l'unit à la rive droite. Des centaines d'hommes bien déterminés, ou poussés par derrière, y entreraient de nuit comme dans une foire.

Rassurés autant que nous pouvons l'être par Tétat politique du pays, par toutes ces démarches d'amitié, nous attendons le 14 juillet et nous comptons le passer le plus joyeusement possible, quand s'infiltre, discrètement, doucement, une nouvelle, d'abord évasive, qui, se précisant peu à peu, prend corps, devient une certitude.

Pour une fois, la nouvelle était vraie, et c'était juste le contraire de ce que les politesses indigènes avaient voulu nous faire croire. Tout le pays, Toucouleurs, gens de Say, Sidibés, Gaberos, ceux de Kibtachi comme ceux du Torodi, marchaient contre nous, et venaient nous attaquer.

Naturellement, ilne se trouva personne pour nous prévenir.

C'est Ousman qui, avec son flair habituel, nous donna l'éveil, bien malgré lui, le pauvre homme. En voulant faire l'ange, il fit la bête, comme souvent.

Un beau jour, à brûle-pourpoint, il nous dit de ne pas nous inquiéter, de dormir sur les deux oreilles, nous assurant qu'Amadou Satourou et Amadou Cheikou ne nous veulent que du bien.

— Pourquoi nous racontes-tu cela, Ousman? Je parie que tu as quelque bonne raison ; attention à ce que tu vas dire. Tu mens, bien sûr. Amadou nous cherche noise!

— Bissimiiaye ! oh! non, Amadou ne pense guère à vous, il n'est occupé que de sa colonne contre le Djermakoy.

On ne nous avait encore jamais parlé de cette expédition, et le fait me sembla étrange.

— Ousman, tu mens. Qu'est-ce que cette colonne contre le Djermaylco?

Alors, en se coupant, en blanchissant, comme tout nègre en mauvaise posture, il nous explique longuement que les gens de Say, les Toucouleurs, tous les indigènes, se sont réunis; qu'ils vont marcher sur Dentchcndou, gros village du Djerma, centre de résistance aux Foutankés; mais que, avant de partir, tous viendront se faire bénir à Say, par Satourou, qui dira la Fatiha pour la plus grande gloire du Prophète sur la tombe de son ancêtre, Mohammed Djebbo, fondateur de la ville.

J'avais compris; le plan, pour nous surprendre, n'était

pas mal combiné : — Bien ! Ousman, lui dis- je, tu avertiras le Modibo que si la colonne toucouleur campe dans son village^ ou à côté, dans son village où il n*a pas voulu nous recevoir, c'est la guerre avec nous. — Oh! réplique Ousman, toute la colonne ne viendra pas; les chefs seulement, avec Ahmidou Ahmadou, le chef de guerre.

Puis, devant de nouvelles menaces de nous fâcher, il affirme bientôt qu'il s'est trompé, que Satourou ira lui-même, sur la rive Djerma, bénir la troupe.

Nous voici donc avertis : une grosse colonne est rassemblée. Alors, en questionnant savamment, de divers côtés, nous obtenons confirmation de ce bruit , et le Poullo luimême se déboutonne, nous dit de nous défier.

La palme des trahisons revint en cette circonstance à un Peul du Macina, que nous appelions Ahmadou Moumi; mais ce fut nous qui en eûmes le bénéfice. Né dans ce village de Moumi, près de Mopti, sur le Niger, il avait eu tous les siens tués par les Toucouleurs au moment de la conquête d'El-Hadj-Omar. Lui-même avait été fait captif, traîné derrière les chevaux jusqu'à Say, dépouillé, ruiné, vendu. H avait, à juste titre, conservé la haine tenace du Toucouleur; mais racheté, libéré par le chef de Say, il était devenu son confident, son ami. « Alors, nous expliquait-il, mieux que tout autre je puis savoir ce qui arrive, mieux que tout autre je puis trahir Satourou. »

Et il le trahit dans les grands prix, nous révélant tout ce que préparaient contre nous nos ennemis : Amadou, aidé du chef de Say, réunissait tout le monde d'alentour; on parlait vaguement, pour allécher les tièdes, d'aller faire des captifs chez les Djermas de la rive gauche ou chez les Gourmasde la rive droite. On se rassemblerait à Say, pour la bénédiction; puis, au moment décisif, le Modibo, dans une petite comédie d'inspiration surnaturelle, s'écrierait : a Ecoutez ce

que dit le Prophète : Les Gourmas, les Djermas, laissezles. C'est contre les infidèles, les Keffirs de Talibia, qu'il faut marcher. C'est leur destruction qui plaira à Dieu! a Et alors, tout le monde, entraîné, s'exaltant l'un l'autre, courra, fanatique, à l'assaut de notre petite tle.

Les chefs seuls connaissent l'intrigue, nous dit Ahmadou Moumi, et lui personnellement est bien placé pour pénétrer le fond de la pensée des chefs, 11 va, comme cela, le bon traître , de Say à Dounga , de Dounga à Fort-Archinard, espionnant, trahissant, pour le compte de l'un, pour le compte de l'autre. Avec nous, assuret-il, il ne cherche qu'à se venger des Toucouleurs.

Fort bien ! Avec une activité fiévreuse, on doubla les abatis, que les tornades avaient kkmmk du marché.

un peu affaissés, on construisit de nouvelles redoutes à meurtrières autour du camp, pour en battre les angles morts. Au 14 juillet, nous étions dans toute l'ardeur de la mise en défense, et certes, ce jour-là, nous ne pensions guère à la revue de Longchamps, ni aux bals populaires sur les places publiques. Comme dans tous les moments difficiles, nos noirs se serraient, mieux disciplinés, plus zélés, tout à fait dans la main des officiers, si bien que, lorsque nous aperçâmes, au-dessus de Say, les fumées du camp des coalisés, nous étions prêts.

Prêts tout au moins à faire payer cher leur audace aux attaquants, car il ne fallait pas compter sortir sains et saufs de cette affaire, trop inégale. Avec Amadou marchaient cinq cents (usils, et les Toucouleurs sont braves, surtout lorsque

fanatisés. Un certain nombre de captifs de Touaregs étaient venus de Sorgoe leur donner la main avec Alibouri, le héros du Cayor, le brave de Youri, et ce sont, dans les combats de nuit, les plus redoutables adversaires. Combien étaientils, avec cela, de gens armés d'arcs ou de lances? 11 est bien difficile de le savoir : jamais les noirs ne se dénombrent, quand ils partent en guerre ; cela porte malheur. Mais, certainement, Amadou pouvait à cette époque grouper autour de lui dix à quinze mille combattants.

Et nous allions nous trouver trente-quatre, marmitons compris, à tenir tête à cette tourbe.

Le plus grave, c'est qu'un bon tiers de nos cartouches s'était avarié, sous la double influence de la chaleur extrême et de l'humidité. Avarie d'autant plus dangereuse qu'elle pouvait, en déterminant un enrayage en plein tir, immobiliser l'arme jusqu'à la fin de l'attaque.

Nous jouions de malheur !

Plusieurs nuits durant, nous dormîmes mal. On voyait au nord de grandes lueurs mouvantes, des torches promenées dans la forêt. De Talibia à Say, on faisait à l'aide de feux de paille, allumés et éteints trois par trois, des signaux, de nous incompris...

Le 17 juillet, l'attaque est décidée, paraît-il; nous en sommes prévenus par notre espion; nous serons assaillis par la rive droite, dans la nuit sans lune. Le camp toucouleur est formé à Tillé, en amont de Say. Au salam de trois heures, Amadou Satourou fanatisera le peuple. Nous pouvons nous attendre vers dix heures à la première alerte. Ahmadou Moumi nous donne la chose comme très probable, sinon comme certaine, et pas une femme n'est venue au marché ce matin. Ousman, du reste, nie énergiquement ; la chose est donc sûre, et nous doublons nos factionnaires dans l'attente d'une nuit qui sera peut-être la dernière.

;OHÉRENCES ET FAUSSES NOUVELLES. 367 :ndit, on attendit : rien narriva. On ne perçut, cette mme les autres, que les cris des singes hurleurs, . du rapide d'aval qui chuchotait discrètement. îsta calme le lendemain encore, puis, doucement, s qu'on voyait le jour, les lueurs nocturnes, ces- ;s marchandes, qui avaient déserté le marché de linard , en reprirent , et tout rentra dans )mme devant. Alors, nés, la colonne s'était

ses guerriers, recu- ■nier moment, étaient

petits paquets, (aire i dans le Djerma, al-

suffi pour cela de par-

et que l'on nous sût arler ferme, en l'oc-

c'était un peu jouer in. Nous aurions eu

peine à nous défendre. Comment dès lors songer r? Comment mettre à exécution mes menaces de ■ à la première alerte?

itourou, au dernier moment, avait quand même eu

sa ville. La colonne, campée près de Say, n'y

ainsi que je l'avais exigé, La bénédiction du venit donnée qu'aux chefs. Leur secret était éventé : nous avaient vus renforcer nos défenses; c'était 1 allait marcher contre nous. Cette perspective, et ; qu'on savait devoir s'ensuivre , avaient suffi à .en des enthousiasmes pas encore fanatisés, à ren des arrivées escomptées comme certaines. Puis itait mise de la partie. Les quotidiennes tornades^

enfin venues, achevèrent la démoralisation de la foule. L'objectif — nous — étant manqué, puisque nous étions sur nos gardes, les uns partirent à droite, d'autres à gauche, capturer des esclaves.

Nous l'avions échappé belle, mais définitivement, car, de ce jour, en même temps que la lune croissait, le fleuve se mit à monter, pour de bon cette fois, creusant, chaque jour plus profond, le fossé qui nous isolait de la terre ferme et de nos ennemis.

Nous étions en sûreté, non sans avoir, durant une longue semaine, envisagé de près la triste perspective de finir là, sur cette île; et plus d'une fois, veillant, l'oreille aux écoutes, nous nous sommes demandé si, le cas échéant, nous serions vengés mieux et plus vite que Flatters.

Et alors nous comprîmes tout : les fausses nouvelles de colonnes françaises marchant, opérant dans les environs, n'avaient qu'un but, nous faire abandonner notre tata, où nous étions en sécurité relative, que les Toucouleurs devaient considérer comme imprenable. On pensait ainsi nous faire aller à la rencontre des camarades, et, dans la brousse, on aurait eu beau jeu contre nous.

Puis, quand nos ennemis virent comment nous recevions leurs informations , ils imaginèrent autre chose : endormir notre veille et notre défiance par de belles paroles d'amitié, des demandes de traité, des protestations de tous genres, et, une fois notre confiance revenue, nous tomber tous ensemble dessus à l'improviste. C'était ingénieux, du reste; mais ils avaient compté sans la bêtise d'Ousman.

Qu'advint-il de la colonne des Toucouleurs ?

N'ayant pas osé marcher contre nous, par crainte de nos canons, elle pensa à Dentchendou, gros village de la rive gauche. Les chefs hésitèrent longtemps, laissant à ceux de

Dentchendou le temps d'être prévenus, de se mettre en état de défense, de faire sortir de la ville les bouches inutiles.

Quand elle se mît en route, il était déjà trop tard pour elle, D"un autre côté, m le poison des flèches de Dentchendou est très dangereux », nous dît un jour Ousman, qui continuait à venir, malgré les rebuffades qu'il essuyait.

Tous ces guerriers du pays aiment bien se battre et faire des captifs, à la plus grande gloire du Prophète, mais sans qu'il leur en cuise trop. Les Toucouleurs fidèles à Amadou seraient-ils devenus couards comme eux, à leur contact? Cette histoire nous donne à penser que nous sommes loin à présent des temps héroïques, de ceux des Foutankés sénégalais, chargeant contre un train en marche, pour reprendre les femmes d'Amadou faîtes captives, et s'arrêtant tout à coup pour se prosterner, sous la pluie des balles de nos tirailleurs, en un salam propitiatoire (combat de Kalé).

N 'osant venir attaquer ni Fort- Archinard, ni Dentchendou j la colonne erra sous la pluie, de village en village. On Izi recevait, la craignant. Elle opéra quelques prises, perdit di^ monde, et tout ce grand feu s'en fut en fumée, sans qu'or < sût trop comment.

L'échec des Toucouleurs permit à quelques chefs de vill de nous manifester leurs sympathies, vraies ou fausses, ce nombre fut Hamma Tansa, chef des Sillabés, figure originale parmi les autres. C'est une manière d'Epicure, b vivant et charitable. Il tient table ouverte, a toujours, réui^^5 dans sa case autour de lui, de nombreux hôtes. Puis, quaiXid on vient lui annoncer que le couscous est cuit, il se lève, agite son boubou blanc comme des ailes d'oiseau et s'écrie ; « Et maintenant, allons nous battre! »

C'est, du reste, un lettré; les missives qu'il nous envoyait, écrites sur des planchettes de bois, étaient polies, conformes à la règle arabe et quelquefois en vers. Il devait nous rendre visite, y tenait même beaucoup, disait-il, mais ne mit jamais sa promesse à exécution : peur d'Amadou, manque de temps, sait-on jamais?

Nous vîmes aussi arriver un beau jour notre vieil ami Hugo, de la part du chef des Kourteyes, à présent tout à fait guéri, grâce à Taburet, de sa conjonctivite. « Quand les eaux sont basses, nous faisait-il dire, nous craignons les Toucouleurs ; mais attends que le fleuve monte : alors les Kourteyes sont les rois du Niger. Personne ne saurait les atteindre, et nous pourrons nous donner la main. »

Mais le plus zélé, le plus affiché de nos amis, était Galadio. Ce fut, presque jusqu'au départ, un va-et-vient continuel de son village au camp. De chez lui accouraient des griots, des marchands, des marabouts. Ils disaient : « Je suis de chez Galadio », et on les accueillait, par politique, à bras

Mis, leur achetant de préférence aux autres, leur don- .des cadeaux, de bonnes paroles, et tous nous chantaient auanges de leur maître. Le fait est qu'il se montrait très ible. Mal lui en prit de l'être trop.

ir mon désir, il nous envoya, pour compléter notre voilaire touareg, la forgeronne de Bokar Ouandieïdiou ,

j'ai parlé. Elle était accompagnée d'un marabout, orou, Peul de Ouagnaka (Macina), très fin, très distin-

très séduisant, et d'un grand vieillard à barbe blanche, 1 du Konnari (Macina) et qu'on appelait Modibo Konna. odibo Konna parlait le bozo, langage des pêcheurs du ;r, aux environs de Mopti, et cela permit à Baudry de rocurer un vocabulaire élémentaire de celte langue. ïs trois personnages furent pendant plusieurs jours nos s choyés. Vraiment captivé par leurs façons d'agir et

délicatesse, à laquelle les gens de ce pays ne nous

avaient guère habitués, je revins tout à fait des préventions qui me restaient contre Galadio, leur maître. Aussi lui fis-je demander, puisqu'il était trop vieux pour me venir visiter, et que nous étions amis comme les deux doigts de la main, comme deux dents d'un même peigne, quand je pourrais me rendre auprès de lui. Ce n'était que l'affaire de trois jours, et je tenais à affirmer devant le pays, avant de m'en aller, que Galadio était notre homme, que, si nous partions, nous laissions dans le pays un auxiliaire tout dévoué, compromis avec nous. 11 nous serait plus tard précieux pour l'organisation de la contrée, et il pourrait la commander comme protégé indigène.

Les envoyés revinrent quelques jours après, annonçant l'arrivée de chevaux pour faire le voyage, proclamant tout le plaisir qu'aurait leur maître de ma visite.

En attendant, nous nous remîmes avec ardeur aux vocabulaires. La chose allait bien, du reste, et en quelques jours nous eûmes fini. Tayorou en profita pour me conter, entre temps, cette jolie histoire du temps de la réforme peule au Sokoto :

Quand le grand réformateur Othmane Fodio, qui fut du reste un bandit de marque et un chasseur d'esclaves, prêchait la réforme, c'est-à-dire la révolte contre leur chef, aux Peuls du Haoussa, il était suivi d'un grand nombre de disciples, comme tous les prophètes.

Un soir, dans un palabre, alors qu'il parlait, expliquant la vérité, ses yeux tombèrent tout à coup sur un vieillard, à l'air vénérable, qui sanglotait.

« Voyez, s'écria alors Othmane Fodio, voyez ce vieillard qui pleure. Suivez son exemple, celui-là a été touché par Allah ! »

Alors le bonhomme, toujours en larmes, répondit d'une voix entrecoupée : Non, Modibo, non! tu as mal lu en mon âme. Mais en t^écoutant parler si véhémentement, en

yant s'agiter sous ton menton ta longue barbe grise, j'ai nsé à mon pauvre vieux bouc que j'ai laissé dans ma case ur te suivre, toi, et voilà qui explique mes sanglots. » Et iC remit à pleurer.

Cette anecdote, qui perd à être écrite, peint assez bien le ■actère des Peuls nomades : fanatisme et intérêt mêlés.

Nous étions donc tout à fait conquis par les manières de yorou et de Modibo Konna, quand un beau soir, Suleyn. l'interprète, vint me trouver, après la leçon de touareg, me dit de but en blanc : « Commandant, tous ces gens-là

se fichent de nous. » Et voici ce qu'il me raconta : « Tierno Abdoulaye, le traducteur d'arabe, qui est un malin, s'est aperçu que le vieux Modibo Konna est un bavard, qu'il ne peut pas garder un secret , et il a voulu en avoir le cœur net, au sujet de Galadio et des autres. « Comment, lui a-t-il dit, vous, de bons musulm* ,is, des modibos, de vrais croyants, vous prenez parti contre Amadou, contre le fils d'El Hadj Omar; et votre chef, Galadio, marche avec les Français? Moi, Tierno Abdoulaye, je suis avec eux, parce que je ne puis pas faire autrement. Mais mon cœur est avec les Toucouleurs, mes compatriotes. S'il y avait un combat, je serais le premier à déserter. Les vrais musulmans ne sauraient être avec les Keffirs !

« — A la bonne heure, aurait répondu Modibo Konna. Au moins, je trouve quelqu'un à qui parler. Crois-tu donc que nous ayons jamais été de bonne foi l'allié du commandant? Galadio est le meilleur ami d'Amadou; c'est lui qui la aidé à passer sur la rive gauche. Nous ne sommes ici, Tayorou et moi , que pour espionner , pour empêcher les Français de faire le mal, d'attaquer Dounga ou Say. Dès que vous êtes arrivés, Ibrahim a compris que le mieux était de vous montrer bon visage. Il a même reproché à Amadou Satourou de vous avoir refusé l'hospitalité, parce qu'à Say même on aurait pu bien mieux vous surveiller. A cette attitude, nous avons gagné des cadeaux; c'est autant de pris sur les Keffirs, et les autres n'ont rien eu. Moi-même, Modibo Konna, j'ai été rappelé de Dounga, où j'étais chargé des affaires d'Ibrahim, pour venir ici, et, en partant d'ici, je retournerai à Dounga, pour rapporter ce que j'ai vu. Crois-tu donc qu'un marabout comme Ibrahim trahirait la vraie religion? ))

Ainsi donc, la mèche était éventée. Galadio, du reste, se méfiait du vieux bavard, et Tayorou, le diplomate habile, ne l'avait accompagné que pour l'empêcher de dire des bê-

tises. Pendant quatre mois on s'était moqué de nous, avec un grand art, il faut le reconnaître. Cette duplicité avait eu, du reste, un heureux résultat : nous laisser croire que nous avions tout au moins un ami dans la contrée, un ami fidèle, sur lequel nous pouvions compter. Cela faisait plaisir à nos hommes et contribuait au surplus à entretenir notre moral. On aime mieux ne pas se sentir tout à fait seul, même quand c'est illusion.

Mais il aurait pu se prc^duire un autre épilogue. Ibrahim envoyait les chevaux ; je partais avec quelques hommes et le Père Hacquart ; on nous supprimait en route. Peut-être a-t-il craint des représailles immédiates, peut-être ne voulait-il pas, lui, pousser la mauvaise foi jusqu'à un assassinat qui l'eût définitivement compromis pour l'avenir, peut-être même est-ce un homme relativement droit, incapable d'un crime contre son hôte.

Ce fut la dernière séance de comédie que nous eûmes à Fort-Archinard. Il nous fallait dès lors soncrer aux affaires sérieuses, au départ, fixé au 15 septembre et que nous avions depuis longtemps annoncé. Nos provisions de grains étaient achetées, nos chalands en état. Nos renseignements nous donnaient à croire que le fleuve était praticable. On travailla activement au rempaquetage des étoffes , des bibelots.

Taburet bouillait d'impatience; il se demandait déjà quel paquebot nous pourrions bien prendre au Dahomey, par quel train il arriverait auConquet. Les autres, sans en avoir l'air, étaient aussi pressés , d'autant plus qu'un vent de fièvre passait sur l'île. Nos noirs, qui n'étaient pas soumis à la quinine préventive, l'avaient plus que nous. Baudry, occupé aux réparations de chalands, au rempaquetage, au marché,, était assez fatigué. Il était temps de s'en aller.

376 SUR LE NIGER ET AU PAYS Dta *^

Le 15 septembre, l'embarquement, larrimage étaient terminés. Digui, la veille, était allé reconnaître la route. Rentr»très tard, il avait l'air soucieux. « C*est très mauvais, mai on passera quand même. » Les laptots, bien que harassé ne se tenaient pas de joie; le vieux Suleyman Foutanké très inquiet, craignant sans doute d'être rendu à Amadou ou laissé là comme inutile, s'escrimait à apprendre la m nœuvre de l'aviron. Mais le plus heureux encore était A chino, le Dahoméen, qui, toute la, journée, nous avait cuei des tomates pour la route, et qui rêvait à ses bananiers.

Dès le matin, Abdoulaye entailla un gros arbre, et su»:- j^ souche aplanie, on grava au ciseau : M. H. D. N. 1896, pio^fs fortement clouée, on y fixa une planche portant le nom ^Ju poste : FORT-AkCHiNAKD. Cela, pour ceux qui nous suivront.

Dans l'angle ouest aval du tata, on creusa un grand trou profond, on y enfouit les ferrailles inutiles, les clous, les outils encombrants, qui pourront servir à d'autres, et la terre fut nivelée par-dessus.

C'est le seul cimetière que nous ayons laissé à Fort-.Archinard, et nous pouvons considérer cette chance comme une bénédiction du ciel.

Nous ne voulions pas que les indigènes, après tous leurs mauvais procédés, profitassent de nos dépouilles : des tables, des portes, de tout ce qui pouvait brûler, on fit, au milieu du poste, un grand bûcher. Nous, les laptots, tous, nous y apportâmes avec ardeur notre part, et à ce bûcher, aux cases, aux paillottes, aux abatis, avec des torches de paille, on mit le feu tout à la fois. On entendait crépiter le bois vert, détoner, par instants, des bottes de poudre ou des paquets de cartouches oubliés.

Alors, comme des diables noirs, les laptots, aux battements répétés des tam-tams, dansèrent autour du feu les

danses de leur pays, tandis que le vieux Suleyman restait pensif, et que nous regardions, non sans un serrement de cœur, se consumer ce qui fut Fort-Archinard, l'tlot perdu du pays nègre, où nous avions, cîhq mois durant, espéré, vécu, palpité de joie et de déception!

Le cœur s'attache à ces pays-là, où l'on a connu les émotions vraies, et la tristesse et les privations. Il en est d'eui comme des femmes, souvent on n'aime bien que celles qui nous ont fait beaucoup souffrir.

Fort-Arcliinard brûla magniRquement. Quand la fumée, devenue trop épaisse, nous prit à la gorge, on embarqua dans les cbalands, qui poussèrent au large; nous nous retournâmes une dernière fois, comme la femme de Loth, pour contempler l'incendie...

Et en route, gaiement, pour de nouveaux rapides.

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