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CHAPITRE IX

Au-dessous de Fort-Arcliinard , k fleuve se divise en un ;rand nombre de bras; les iles (ju'il forme sont désertes linsi que les rives, couvertes d'arbres élevés : ghos, baobabs, :ailccdrats, ]jalmiers et rôniers.

Bien que les eaux soient près de leur maximum de haueur, de nombreux écueils à peine recouverts et des rapides, «u dangereux pour nous, il est vrai, — nous en avons vu ['autres, — rendraient la navigation impossible à un vapeur.

Le 16 septembre, nous dépassons, vers sept heures du latin, sur la rive gauche, un petit campement composé .'une case et de greniers à mil. C'est, je crois, le débaradt-re de Kibtachi, car le soir, à cinq lieures trente, nous vons fait soixante-dix kilomètres depuis le départ, par conéquent dépassé ce village sans le voir. Je regrette de ne pas voir visité les mines de pierres à bracelets et à bagues,

38o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

probablement de cornaline, qu'on m'a signalées ; mais, d'autre part, je ne suis pas absolument fâché, au moment d'entrer dans le Dendi, de perdre le contact avec des populations contre lesquelles il est en guerre.

Encore, le 17, nous trouvons un fleuve à peu près semblable, toujours serpentant, au point que j'entends un de mes laptots s'écrier que nous devons avoir perdu la route, que nous ne sommes plus sur le Niger. Toujours une quantité d'îles à la végétation dense et élevée. Des vues pittoresques s'offrent à nous : ce sont de gros blocs de grès roux stratifié, formant autant de collines de dix à cent mètres d'élévation. A chaque méandre, c'est un aspect nouveau et toujours curieux des rives. On voudrait descendre à terre, chercher l'ombre et le repos sous l'épais dôme de la végétation qui forme par endroits comme des charmilles naturelles. Il y a un revers à cette médaille, l'innombrable quantité d'insectes avides de notre sang. La nuit, ce sont des moustiques par hordes formidables. Nos pauvres laptots vainement s'enveloppent de tout ce qu'ils peuvent trouver, au risque d'étouffer. Quant à nous, si, lorsque nous dormons, nos moustiquaires nous défendent à peu près, durant nos quarts nous sommes saignés à blanc. Le jour, les moustiques nous laissent tranquilles, mais alors ce sont des mouches, ressemblant de forme à des taons , qui viennent , à travers rétofïe de nos vêtements blancs, enfoncer dans notre chair un dard gros comme une aiguille. J'ai déjà eu autrefois a souffrir, sur le Tankisso, de ces vilains diptères propres aux rivières bordées de tjhos.

Depuis le départ, chaque jour nous avons eu apparence de tornade, sans pourtant qu'elle éclate. Le 18, à cinq heures du matin, nous essuyons la queue d'un de ces météores et, une assez forte brise persistant jusqu'à onze heures, nous ne pouvons partir qu'à ce moment. L'aspect du pays change.

ier, avec ses ilôts de roches, ses berges boisées, il me rap- Uit le Niger vers Bamako. Aujourd'hui, le fleuve se traîne resseusement dans une plaine basse couverte de bouquets rôniers, qui ressemble au Massina, entre Mopti et le îbo. Quelques roches toujours, pour ne pas en perdre labitude, et vers trois heures de l'après-midi nous sommes vant l'emplacement du village de Goumba, détruit l'année

écédente par les Toucouleurs. Nous apercevons une rogue de pêcheurs; on les hèle, et sans crainte ils s'apochent de nous. Ce sont des habitants de Kompa, venus squ'ici prendre du poisson, et les premiers êtres humains le nous voyons depuis Say. Non seulement nous avons ipassé Kibtachi, mais encore Bikini sans les voir. lifTet de guerre continuelle entretenue par l'esclavagisme, les habints des villages restent peureusement chez eux, cultivent peine quelques arpents de terre, sans oser même s'avenrer sur le fleuve, sans que les richesses naturelles de son

lit d'inondation , chaque année fécondé d'une couche d'humus nouvelle, servent à autre chose qu'à entretenir la végétation sauvage des baobabs et des ghos.

Nous sommes rapidement les meilleurs amis du monde avec les gens de Kompa. On y sait notre séjour à Say et on nous attend avec impatience. On n'ignore pas, en effet, que c'est nous qui avons chassé les Foutankés du Soudan occidental, et on espère bien que nous viendrons en faire autant dans le Dendi. « Vois ! me dit l'un des pêcheurs, il y a un an, c'était couvert de villages; maintenant il n'y a plus rien d'ici Kompa : ce sont les Foutanis qui ont tout détruit! »

La pirogue ira à Kompa pour prévenir de notre arrivée. Un de ses rameurs restera avec nous pour servir de guide. 11 répond au nom, terriblement évocateur pour nous, de Labezenga. Tandis que nous faisons route, il me donne des détails intéressants sur le frère du Serki Kebbi. Ce personnage intéressant se trouve dans le Dendi; il était à Kompa ces jours derniers. Il s'est disputé avec son frère et est venu fixer sa résidence sur les bords du Niger; mais, bien que les relations particulières soient tendues entre les deux parents, ils ne sont pas en guerre et même marcheraient ensemble le cas échéant.

A cinq heures et demie, nous apercevons quelques cases de Peuls : c'est le village abandonné de Bombodji. Ses habitants ayant fait cause commune avec Amadou et les gens de Say, sont allés les rejoindre. Le bois de leurs cases nous servira à faire cuire notre dîner, et je signale le mouillage. Nous nous dirigeons vers l'embouchure d'un petit marigot où il est facile d'accoster. Tout à coup : « Digui! qu'est-ce que c'est? Nous sommes au milieu des écueils î » De fait, devant, derrière, à côté de nous, l'eau est ridée de centaines de ces marques formant moustaches que je ne connais que trop. Il y a un fort courant qui nous entraîne, sûrement nous allons toucher et nous crever; comment même

cela n'est-il pas encore arrivé? Digui devient pâle comme un noir pâlit, sa peau prend une nuance terreuse; évidemment, lui aussi est épouvanté. Tout à coup il pousse un gigantesque éclat de rire : » Poissons! commandant, poissons! » Ce sont tout simplemeht d'énormes poissons, sorte de brochets du Niger, de taille colossale, qui attendent

linsi, nageant sur place contre le courant, qu'une proie passe à leur portée. Et il y en a des centaines.

Nous essayons de nous venger de notre peur en cher- :hant à pêcher, au moyen d'une cartouche de fulniicoton, 10s écueils vivants de tout à l'heure; mais il y a trop de fond neuf à dix mètres), et nous en sommes pour notre peine et Mur notre explosif.

Le 19, à dix heures, nous pénétrons dans un petit bras l'inondation qui nous mène près du villc^e de Koinpa, et,

à une heure, nous recevons la visite des envoyés du chef de village ; ils nous souhaitent la bienvenue et nous amènent trois moutons. Enlin ! ce ne sont plus les figures cauteleuses et fausses des gens de Say ou des Peuls. Grands diables à figures sauvages , ils portent le turban orné de grisgris ou un bonnet de forme particulière communément employé jusqu'à Boussa et rappelant la coiffure des eunuques du Bourgeois gentilhomme. Je ne leur cèle en rien que nous avons été assez fraîchement reçus à Say , et leur dis que leurs ennemis, les Foutanis, sont aussi les nôtres. Cela rompt la glace. J'annonce ma visite au chef pour l'après-midi.

Je vais avec Bluzet le voir vers quatre heures. Nous traversons un terrain inondé, où nous prenons plus d'un bain de pieds dans les fondrières.

Le village où nous arrivons est entouré d'un mur et d'un petit fossé, défense que nous rencontrerons autour de tous les villages jusqu'au P)Ourgou. A Kompa, mur et fossé sont vieux et mal entretenus. Deux rôniers servent de pontlevis. A l'intérieur de l'enceinte, des cases en terre, recouvertes de chapeaux pointus en paille, rappellent les habitations des Malinkcs de Kita. Nous trouvons le chef dans une grande case à trois entrées, vestibule de sa maison.

C'est un petit vieux à demi aveugle, parlant lentement, à l'air à la fois bienveillant et rusé. Il tisse, tout en parlant, des bandes de natte en paille , comme d'ailleurs tous les gens, familiers ou notables, qui l'entourent. C'est l'occupation constante des hommes du Dendi , et on les voit s'y livrer même en marchant, ce qui rappelle un peu les vieilles femmes de nos pays tricotant des bas. Je remémore les dangers que les Foutanis font courir à son village, à son pays; je lui dis que le Dendi, comme aussi le Kebbi et le Djerma» devraient s'entendre, unir leurs efforts contre l'envahisseur, passer même de la défensive à l'offensive. Je lui demande des guides pour aller auprès du chef du Dendi, auquel je veux

répéter ces choses et en dire d'autres encore, et je l'engage à ce que le plus grand nombre possible de ses gens assiste au palabre. Je désire, en outre, voir le frère du Serki Kebbi.

Tout cela m'est promis, et nous nous apprêtons à repartir. lorsque la pluie nous surprend. J'ai fait préparer les cadeaux

destinés au chef et à ses gens, et on nous les apporte ; nous nous réfugions, pour éviter l'averse, dans les appartements particuliers du chef, mais ils ne tardent pas à être envahis : c'est à qui s'est empressé d'aller chercher quelque chose pour nous; c'est à qui s'efforce de nous faire plaisir r un poulet, des œufs, quelques kolas, chacun y va de son petit présent, et l'on voit que c'est de bon cœur.

De notre côté, lious distribuons nos marchandises. Mais le vieux chef prélève une dîme. Il est des plus amusants à voir faire. Comme ses yeux !e servent mal dans la demi-

obscurité de la case, tous cherchent à emporter leur morceau sans payer de redevance ; mais lui s'est mis devant la porte, et chacun est palpé comme à la douane belge. Puis il procède par persuasion, fait des grimaces, et finit par convaincre, en apparence du moins, son interlocuteur de lâcher partie de sa richesse. Il lui rend alors ce qu'il a dédaigné, mais en en exaltant la valeur et la qualité , poussant des cris , faisant des hochements de tête admiratifs devant la beauté de l'étoffe ou des perles restées au malheureux, tandis qu'il cache tout doucement derrière lui ce qu'il a réussi à enlever.

Nous avons à bord un chien et un chat qui, après de longues guerres, ont fini par être les meilleurs amis du monde. Mais lorsque le chat a happé un morceau de viande, il faut voir son ami s'approcher et le lui enlever. Il pose d'abord la patte dessus, le chat de se fâcher et d'allonger les griffes; l'autre prend un air plaintif, pousse de petits gémissements amicaux , avance peu à peu le nez tout en surveillant les mouvements de son compagnon, et lorsqu'il l'a suffisamment hypnotisé par ses mines, d'un seul coup, lieup! il enlève le morceau convoité et se sauve avec : tout à fait le chef de Kompa.

La pluie ayant cessé, nous regagnons le bord, suivis d'une nombreuse troupe de nos nouveaux amis. Le neveu du chef de Tenda, qu'on me dit être en même temps celui de tout le Dendi, nous accompagne, et, en outre, le chef des captifs du chef de Kompa. Il porte un fusil; c'est le seul du village, et il en est très fier; mais le chien n'existant plus depuis longtemps, il faut mettre le feu à la charge avec une mèche. 11 me montre en passant l'endroit où les Toucouleurs, aidés d'Ibrahim Galadjo, ont attaqué Kompa. Il me fait voir aussi un grand bouclier en peau de bœuf, derrière lequel les assiégés avaient cherché à se mettre à l'abri, et qui est percé par les balles des Toucouleurs. Malgré la supériorité de leur

rmement, les Foutanis ont été repoussés avec de grosses ertes, fait tout à l'éloge du courage des habitants du Dendi. 'est dans cette race, peu civilisée, c'est certain, mais non ncore infectée de l'intolérance et du fanatisme musulman, ne nous devons, à mon avis, chercher un appui, pour arrier à pacifier la vallée du Niger en en chassant les Toucouurs, comme on l'a fait au Soudan avec les Bambaras.

Le 20, nous allons à Gorouberi, où réside le frère du Serki ^ebbi. Nous mouillons, assez loin du village, à l'entrée 'un marigot trop étroit pour laisser passer nos embarcaons, et il vient nous rendre visite.

C'est un grand jeune homme, fort et robuste, dont la Ture ne serait pas désagréable, sans l'horrible coutume des aoussanis du Kebbi de se sillonner la face, des tempes au enton, d'un grand nombre de lignes, cicatrices de coupures ites au couteau dès l'enfance.

Je l'entreprends immédiatement sur les intentions de son ère, et je recommence à prêcher la croisade que je ne cesîrai pas contre les Toucouleurs et le Sokoto. La réponse le plaît tout particulièrement. Son frère, me dit-il, a été doux et soupçonneux à son égard, craignant de sa part une mbition qu'il n'a pas. Il a dû le quitter, et il est venu s'étalir à Gorouberi. Mais ils ne sont nullement ennemis; même, i le Serki le rappelait demain près de lui, il se mettrait en Dute pour le rejoindre. Ce qu'il peut me promettre, c'est u*il fera répéter mes paroles à son frère.

Nous causons ensuite du passage de Monteil, dont on se appelle les tribulations à Argoungou avant de réussir à asser un traité avec le Kebbi. On se souvient très bien de li, et le Serki actuel ne serait autre que cet enfant qu'il a uéri d'une horrible blessure, et dont on lui avait ensuite aussement annoncé la mort. On lui a encore donné au îournou une autre nouvelle inexacte : Argoungou n'a pas été

pris, il a repoussé ses ennemis en leur faisant subir d'énormes pertes. Namantougou Marné, ce frère d^brahim dont Monteil parle, lors de son passage à Ouro Galadjo, a été tué dans le combat. Mon interlocuteur me certifie encore une fois que le Kebbi se considère comme notre allié, et qu'il serait heureux de revoir des compatriotes de celui qui a laissé chez eux un si bon souvenir.

Il me confirme aussi, et les assistants l'approuvent, que le Dendi, le Djerma et le Maouri sont tributaires du Kebbi.

Arrêtons-nous sur ce fait gros d'importance, appuyant nos revendications contre la gloutonnerie anglaise. Nous avons commis , personne ne le discute plus , une grosse sottise en acceptant la convention de 1890. Au-dessus de leur dernière factorerie du bas Niger, les Anglais n'avaient pas plus de prétentions à émettre que nous sur le protectorat d'indigènes peuplant un Hinterland problématique. Quoi qu'il en soit, la chose est faite : une fois de plus, notre nullité géographique , notre indifférence des choses africaines, a permis à nos rivaux de nous berner par des affirmations qu'un peu moins d'ignorance aurait permis de réfuter.

Sir Edward M aile t a bien parlé des chutes de Bourroum; il aurait suffi d'ouvrir Barth pour lui répondre que ces chutes n'existaient pas. La lecture du voyageur allemand aurait pu enseigner aussi qu'au moment de son passage , un descendant des anciens chefs du pays se maintenait indépendunt dans Argoungou, et le récit de son périlleux voyage de Sokoto aux bords du Niger aurait montré combien précaire était l'influence exercée par l'émir de Sokoto sur les pays traversés par lui. Jusqu'en 1890, époque du traité francoanglais, cette autorité n'a fait que décroître. Kebbi, Maouri, Djerma, Dendi, auraient depuis longtemps eu raison de leurs oppresseurs s'ils avaient su s'entendre toujours. Quoi quil

en soit, ils ont du moins reconquis l'indépendance, et nous sommes, à l'heure actuelle, le seul peuple européen ayant des conventions avec eux. Le traité signé par Monteil avec le Kebbi suffirait même à la rigueur.

Ce n'est donc plus de Say, comme le prétendent les Anglais, qu'il faut faire partir la limite de nos influences. La ligne de démarcation, d'après l'esprit comme d'après la lettre du traité de 1890, doit nous laisser les quatre provinces que je viens de nommer. Allons-nous encore une fois abandonner nos droits acquis au prix de tant de peines et de fatigues? Mieux encore, allons-nous laisser le Sokoto, fort des armes que lui fourniront les Anglais, réduire en captivité, en esclavage, après avoir promené partout le fer et le feu, des populations denses, paisibles, courageuses, capables de prospérer sous notre autorité plus paternelle et moins mercantile que celle de nos rivaux?

En pleine tribune anglaise, lord Salisbury a jeté moqueusement qu'on n'avait laissé au coq gaulois que du sable à gratter. Allons-nous du moins le réclamer, ce sable, et s'il s'y trouve un petit coin de terre fertile que la diplomatie ci^alors ait oublié d'abandonner, celle d'aujourd'hui en ferat-elle libéralement cadeau à nos voisins? Soucieuse de relever l'insulte, maintiendra- t-elle au contraire nos droits contre cîes allégations mensongères? Dira-t-elle : Vous nous avez trompés par des affirmations fausses, nous avons été assez sots pour avoir confiance en votre bonne foi sans au préalable nous en assurer, nous voulons bien porter la peine de notre naïveté; mais la leçon est bonne, nous vous défendons de recommencer.

Je me souviens d'un dicton arabe bien approprié à la circonstance : « Si mon ennemi me trompe une fois, dit l'Arabe, que Dieu le maudisse; s'il me trompe deux fois, qu'il nous maudisse tous deux; mais s'il me trompe trois, qu'il ne maudisse que moi. »

Après avoir causé quelques heures avec les notables de Gorouberi, distribué des cadeaux et remis un pavillon, nous allâmes passer la nuit devant Karimama ou Karma. Ce village, très fort et très peuplé, est en lutte avec le reste du Dendi. C'est lui qui, en appelant les Toucouleurs, a causé, par sa trahison, tous les malheurs qui ont désolé, un an durant, les rives du Niger dans le Dendî. Le (rère du cliel

de Tenda me proposa de le bombarder. N'était le caractère pacifique que je ne voulais à aucun prix faire perdre à la mission, j'aurais volontiers accédé à sa demande. Je me bornai à n'avoir aucun rapport avec ces renégats, et nous passâmes la nuit en face, sur la rive gauche.

Une tornade retarda, le lendemain, notre arrivée au petit village débarcadère de Tenda. A dix heures nous mouillons au pied d'une roche recouverte d'une opulente végétation qui , surplombant au-dessus des bateaux , nous recouvre

comme d'une voûte de verdure. C'est un des points les plus pittoresques de tout le cours du Niger : des arbres superbes sont garnis d'une foule d'oiseaux; de larges dalles à terre semblent disposées à souhait pour camper. En un instant la rive, où nos laptots sont débarqués, s'anime d'une joyeuse agitation. Les feux des cuisines envoient en l'air leur mince filet de fumée. Ici nos noirs lavent leur linge sur les roches. Là s'installe un marché où oignons, patates, kous (grosses racines comestibles), moutons, poulets, œufs sont apportés par les femmes. Notre guide et le neveu du chef de Tenda se rendent au grand village situé dans l'intérieur, et vers deux heures ils reviennent avec le fils du chef. Ce dernier nous fait dire qu'il est bien vieux pour traverser les chemins mauvais qui le séparent de la rive du fleuve; son fils le remplacera, à moins que nous ne voulions nous-mêmes venir le voir. Qu'à cela ne tienne! et nous partons avec Taburel, Suleyman, Tierno et Mamé.

Il est certain que la route n'est pas facile. Elle traverse d'abord une plaine d'inondation où nous marchons , dans l'eau jusqu'au genou, pendant près de deux kilomètres. Il fait en outre horriblement chaud; et si la partie inférieure de notre corps est baignée par l'eau du marais, le haut ne l'est pas moins par la sueur. Avec un soupir de soulagement, nous arrivons aux premières pentes, où le chemin devient meilleur, sauf une montée caillouteuse peu commode. II y en a comme cela sept kilomètres. Taburet, qui tricote des jambes à côté de moi, est rouge comme une cerise. Est-ce cette coloration qui plaît? je ne sais, mais notre docteur fait une passion dans le cœur d'une des reines de Tenda, venue voir nos bateaux, et qui chemine avec nous. C'est un indéniable coup de foudre. Elle ne quitte pas Taburet des yeux, lui offre des fleurs... et des arachides, écarte les cailloux qui pourraient le gêner, enfin une idylle. Je crois Taburet trop essoufflé pour faiblir; cependant, pour réconforter sa vertu.

je le mets en garde contre les eunuques noirs, qui voudraient peut être le coudre dans une peau de bœuf et le précipiter dans le Bosphore de l'endroit. Et c'est en riant de tout notre cœur, pour oublier le soleil qui nous cuit, et nos chaussettes recroquevillées par l'eau dans nos souliers qui nous font horriblement mal aux pieds, que nous arrivons à Tenda.

On m'avait donné ce village comme la capitale du Dendi; nous éprouvons néanmoins une forte surprise : il est entouré d'un mur en terre, ou tata, de deux mètres cinquante de haut, et à son pied règne un fossé, profond de trois mètres, sur quatre à cinq de large. Je n'avais encore vu, dans aucun village du Soudan, d'ouvrage de fortification ayant demandé pareil déplacement de terre. Le tout est très bien entretenu; la crête de la muraille est garnie de fortes épines faisant chevaux de frise. Cela serait très difficile à enlever sans artillerie. Je suis tout particulièrement enchanté de voir de pareilles défenses : si les Toucouleurs viennent jusqu'ici, eux qui n'ont pu prendre Kompa, ils auront fort à faire.

La population tout entière sort au-devant de nous. Nous passons dans des rues assez larges, et qui seraient presque propres, si la tornade du matin n'y avait causé une horrible boue. Crottés comme des barbets revenant de la chasse au marais, nous sommes introduits dans une immense salle ronde, garnie au fond d'un banc de terre, qui est la salle d'audience du chef. Sur le trône royal, que représente la banquette, un de ces horribles tapis de bazar, où un tigre a l'aspect farouche bondit dans un encadrement d'un rouge cruel, vient mettre une note civilisée, quoique plutôt comique, dans l'ensemble.

Paraît le chef; c'est un vieillard très âgé, mais encore vert. En guise de sceptre, il tient une canne recouverte en cuivre, et porte, à l'index de la main droite, une bague dont le chaton est un disque d'argent de quinze centimètres de dia-

lètre, cachant toute sa main, 11 s'assied gravement sur le igre, et aussitôt, notre reine de la route, qui est, paraît-il, i propre fille du chef de Tenda, prend place à ses côtés, 'où elle ne cesse de bombarder ïaburet d'œillades langoueuses. J'étale les cadeaux que j'ai apportés, je fais foncionner une petite boîte à musique. La. curiosité que causent ;s sons de cet instrument l'emporte sur le respect , les

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;ardes, qui maintiennent la foule à la porte, sont repoussés nalgré les coups de fouet, vigoureusement appliqués, dont Is cinglent libéralement les épaules de la plus belle, mais .ussi de la plus curieuse moitié de l'assistance, i! se produit m tel brouhaha que j'ai beau hurler comme un sourd pour aconter au chef nos petites affaires, c'est en vain. Autant 3uer de la flûte à côté du marteau-pilon du Creusot en leine action.

Le chef, jugeant le palabre impossible, m'engage d'un este à le suivre, et nous nous réfugions pour causer dans

la cour entourée de murs, sorte d'écurie où est attaché son cheval. II ferme la porte derrière lui. Mais bah! en un clin d'oeil, les murailles sont escaladées, et la même fièvre, le même charivari recommencent.

Alors il m'emmène dans une espèce de magasin percé d'une étroite porte où une seule personne peut passer» et encore presque en rampant. Nous nous y faufilons comme les Esquimaux sous leur hutte de neige. Cette fois nous éviterons l'envahissement.

L'envahissement, oui, mais pas l'asphyxie. Instantanément, il se forme à la porte de notre refuge une telle agglomération de femmes, un tel bouchon de chair humaine, que nous nous sentons devenir violets : il faut nous fraver un passage presque à coups de poing pour aller respirer Tair, et extraire le pauvre chef, déjà dans un état vaguement comateux. Il me déclare qu'il lui semble impossible de causer tranquillement ici; le lendemain, si je veux bien retarder mon départ, il viendra lui-même à bord.

On nous a, pendant ce temps, amené deux chevaux, et nous nous remettons en route. Malheureusement, les selles arabes sont quelque peu dures; de plus, la mienne est pourvue d'étriers suffisants pour les pieds nus des indigènes , mais notoirement trop petits pour mes souliers. C'est dans une posture assez incommode que nous retournons à bord. Et même, dans le marais, le cheval de Taburet ghsse dans un trou, et le docteur prend un bain, cette fois complet.

Il nous reste encore comme armes de cadeau vingt fusils et six pistolets. Poursuivant mon idée : tâcher de faire du Dendi un tout compact pour l'opposer aux Toucouleurs, j'ai résolu de donner en bloc ces armes. Reste à savoir à qui je vais les confier. J'entreprends notre guide, le chef des captifs de Kompa, et, avec des prodiges de diplomatie, je finis par me rendre compte de l'état politique exact du Dendi : en

somme, il a deux capitales, c'est-à-dire deux villages, qui, par le nombre de leurs habitants et par tradition, commandent aux autres ; ce sont : Tenda, que je viens de voir, et Madecali, situé sur la rive droite en aval.

Quel est le plus puissant, quel est celui auquel le nom de capitale peut le mieux s'appliquer, c'est peut-être Madecali. Mais je me décide à opter pour Tenda, qui s'est trouvé exposé aux déprédations des Toucouleurs, tandis que Madecali, situé plus en aval, n'en a pas directement souffert, et lutte d'ailleurs pour sa part contre le Bourgou. C'est donc Tenda qui aura les armes. Kn outre, nous passons la soirée à démonter des boîtes à mitraille de canon-revolver qui nous fournissent, par leur démolition, à la fois de la poudre et des balles pour nos amis.

Fidèle à sa promesse , le chef vient nous rendre visite le lendemain. Au son des tambours de o^uerre, formés de calebasses sur lesquelles des peaux sont tendues, il descend les dalles rocheuses qui surplombent notre campement. II a pour suite une trentaine de cavaliers et cent fantassins environ. L'équipement des premiers témoigne d'un certain luxe barbare qui n'est pas déplaisant. La selle du fils du chef, recouverte de peaux de panthère, est réellement curieuse et jolie.

J'ai fait tendre de fortes cordes, distribuer des factionnaires ; grâce à ces précautions , nous arrivons à pouvoir causer sans être étouffés.

Mon palabre est le même qu'à Kompa et Gorouberi : entente entre toutes les populations qui ont à craindre les Toucouleurs, et passage de la défensive à l'offensive. Je termine en remettant au chef vingt fusils, six pistolets, de la poudre, des balles, des pierres à feu; mais je pose une condition à mon cadeau : ces armes ne doivent jamais être séparées, on doit en armer les vingt-six guerriers réputés

les plus braves du Dendi et les envoyer défendre tout village menacé. Tout cela m'est promis, le chef et les notables déclarent accepter mes conditions. Je ne sais s'ils tiendront parole, mais, du moins, j'aurai fait le possible.

Un envoyé du Djermakoy nous rend aussi visite. Il vient acheter à Tenda un cheval, pour le donner en cadeau au Serki Kebbi, de la part de son maître; car, en Afrique, lorsqu'on vient demander quelque chose, il ne faut jamais se présenter les mains vides. Il doit réclamer le secours du chef d'Argoungou pour aider le Djerma, et en particulier Dentchendou, contre les Toucouleurs. Je lui remets un burnous blanc et noir pour le Serki, avec mission de lui dire d'accéder à la demande du Djermakoy, au nom des bonnes relations jadis entretenues avec Monteil et dans son propre intérêt. Il doit bien comprendre que si les Toucouleurs avaient raison du Djerma, ils s'attaqueraient évidemment ensuite au Kebbi.

Baudry m'entreprend pour que je le laisse à Tenda. Il veut à toute force prêcher dans le Dendi une croisade contre les Toucouleurs. Nous sommes exaspérés contre cette infâme race de pillards et de marchands de chair humaine qui, après avoir dévasté notre Soudan, apportent parmi des populations peut-être un peu brutes, mais saines et bonnes au fond, le cortège habituel de la prétendue guerre sainte, la désolation, la famine, l'esclavage et la mort.

Je ressens moi-même les sentiments qui agitent Baudry; si j'avais été certain qu'on me permît, dès mon arrivée à la côte, de revenir avec des forces suffisantes pour soutenir efficacement nos amis du Dendi, j'aurais peut-être accédé à son désir.

Malheureusement, je sais trop que dans cet ordre d'idées on ne peut compter sur rien, et je m'empresse de me refuser aux sollicitations de mon brave compagnon.

Si nos instructions, pourtant, ne nous avaient pas imposé le séjour à Say, si l'on n'avait pas prétendu, de France, nous dicter un programme, si nous étions venus hiverner dans le Dendi, je puis dire en complète certitude que la situation aurait changé du tout au tout. Il est trop tard maintenant, et les regrets ne servent à rien. Puisse au moins l'exemple servir de leçon pour les voyageurs à venir !

A deux heures nous quittons le mouillage de Tenda pour aller jeter l'ancre devant un petit village peul situé dans une île, un peu en amont de Gagno. Nous avons l'espoir d'avoir du lait , dont nous sommes privés depuis quelques jours. Les Peuls se sauvent d'abord dans la brousse, puis reviennent peureusement; quelques cadeaux les rassurent, trop même , car ils deviennent horriblement mendiants. Notre espoir de lait se trouve d'ailleurs dé(;u ; une petite calebasse de lait aigre est tout ce qu'on dit pouvoir nous vendre.

' La nuit, nous sommes assaillis par une violente tornade du sud-est accompagnée d'une forte pluie. La berge nous abrite à peine, et une forte houle nous fait rouler d'une façon incommode, dangereuse même, car les coques des chalands heurtent contre le rivage. Depuis le départ de Say, le temps a été en général couvert, et nous avons trouvé l'hivernage d'autant moins avancé , que nous nous rapprochions de l'équateur. Désormais, jusqu'à la côte, nous n'aurons guère de jour sans pluie, et l'on conçoit l'état de fatigue, de maladie même, de nos hommes, trempés toutes les nuits malgré les bâches que nous tendions, d'un rouf à l'autre, pour essayer de les abriter.

Le lendemain, à onze heures du matin, nous arrivions devant Madecali, seconde capitale du Dendi. Un petit marigot y conduit. Mais, au bout d'une cinquantaine de mètres,

nous sommes arrêtés par le manque de fond. Nos guides vont au village et reviennent peu après, annonçant le chef, Soulé. Arrive d'abord en pirogue un de ses émissaires, puis Soulé lui-même. Palabre ordinaire, mais qui ne me paraît pas réussir comme jusqu'ici au Dendi; l'attitude générale reste assez froide. Ils sont une centaine de guerriers avec Soulé, tous armés jusqu'aux dents, preuve qu'ils ont peu de confiance en la pureté de nos intentions. A vrai dire, il n'y a pas trop à s'étonner de la fraîcheur de l'accueil. Prenant le taureau par les cornes, j'ai moi-même raconté comment et pour quelle raison j'avais donné tout ce qui me restait d'armes à feu au chef de Tenda. Soulé veut bien nous affirmer qu'en agissant ainsi j'ai acquis des droits à la reconnaissance du Dendi tout entier; mais au fond, et cela se comprend, il en ressent quelque jalousie. Nous n'avons pas, d'ailleurs, pour nous rapprocher, la haine des Toucouleurs. Madecali, je lai dit, n'a eu, ni directement, ni indirectement, à souffrir de leurs attaques, et c'est avec le Bourgou qu'il se trouve en hostilité. Enfin, reste le souvenir de l'affaire de Tombouttou, qui date d'un an. Voici comment on me l'a racontée :

Le Dendi avait vu d'un œil très mécontent la mission Baud-Decœur aller à Say, entrant ainsi en relation avec ses ennemis. Lorsque nos compatriotes prirent le chemin du retour en suivant le fleuve, l'avis fut ouvert qu'il fallait les attaquer. La prudence des vieillards sut contenir Tefïervescence des têtes plus vives, mais à Tombouttou le chef venait de mourir, et les jeunes gens, privés du salutaire contrepoids de l'opinion de leurs aînés, décidèrent l'attaque qui. d'ailleurs, tourna à leur désavantage.

Quoique Madecali soit innocent de cette échauffourée, ses habitants craignent quelque vengeance ou quelque demande de réparation. La première question de Soulé avait été pour savoir si j'étais « le même que celui qui était venu Tannée précédente ».

On m'a, sur ma demande, promis un guide, mais je ne le vois pas arriver, et la conversation tourne de plus en plus à la glace. J'ai commencé une distribution de cadeaux, Soulé a déjà reçu un burnous de velours, un boubou rouge, un sabre, plus deux pièces de guinée à distribuer entre ses notables; j'arrête mes largesses, déclarant que les autres cadeaux à donner sont à fond de cale, qu'il nous faut être tranquilles pour les retirer, et qu'on ne peut le faire au milieu de la foule qui se presse autour de nous. On les remettra à un homme du chef, qu'il aura l'obligeance de m'envoyer en même temps que le guide promis.

Tableau! Soulé, qui a pu apprécier nos marchandises par l'échantillon qu'il en a déjà reçu, n'est pas satisfait. Il réplique qu'il ne saurait avoir confiance en personne. Je riposte que c'est mon dernier mot.

Pour rompre les chiens, il me demande si, comme on lui a dit que je l'avais fait à Kompa, à (lorouberi. à Tenda, je ne ferai pas tonner nos fusils et nos canons en son honneur, afin que ses femmes l'entendent du village. Ou'à cela ne tienne! et je décharge les dix coups d'un 86 : le vieux n'en revient pas ; cinq ou six coups encore de canon-revolver : du coup, sa figure indique clairement qu'il aimerait mieux être ailleurs ; je l'achève en lui montrant l'effet du revolver. C'en est trop pour son courage : il désigne un individu pour nous servir de guide et exit rapide.

Nous sommes en même temps débarrassés de son nombreux entourage, sauf cinq ou six hommes qui, ne trouvant pas place dans les pirogues, attendent un prochain voyage.

Chose promise, chose due : j'ai le guide, Soulé aura les cadeaux. Dans sa hâte, il a oublié de m'en reparler. Je charge le premier messager, l'avant-coureur de Sa Majesté, de lui remettre un beau présent. Dans le las se trouve une petite boîte à musique dont l'effet est énorme. J'en exhibe alors une grande, le petit orgue, le phonographe : l'audition

de ce dernier ne manque pas son effet, et nous voilà du dernier bien avec les demeurants.

Notre guide n'est pas de Madecali. C'est un Kourteye qui est venu s'établir auprès de Soulé il y a quinze ans. ïl me raconte que, quand ses compatriotes sont venus de l'Ouest, ils ont voulu d'abord rester près de Boussa; mais les indigènes, déjà possesseurs du sol, les en ont empêchés, et c'est alors qu'ils sont remontés au-dessus de Say, où ils ont pu enfin trouver refuge.

Il y a un an, Madecali était en guerre avec Ilo, grand village, gros marché, que nous allons trouver en aval, et avec Gomba. La paix est maintenant faite, et je pourrai, me dit-il, facilement trouver à Ilo des guides jusqu'à Boussa, dont le chef est un ami de Soulé. D'ailleurs, il s'occupera de me procurer ces pilotes. Autant de mots, autant de mensonges; mais, pour le moment, nous les prenions comme paroles d'Evangile, et la perspective de ne plus avoir dans chaque village à renouveler l'éternel palabre du guide nous semblait particulièrement souriante.

Beaucoup de vanteries sur les gens de Madecali, qui ne craignent pas les Foutanis , ne craignent personne, si ce n'est Alim Sar. Je fais répéter; c'est bien de l'ancien amenokal des Aouelliminden qu'il veut parler; je note, à l'appui de mon opinion sur l'importance de cette confédération, que le nom de son ancien chef (on ignore qu'il est mort et que Madidou l'a remplacé) ait pu venir si loin comme synonyme de force et de puissance.

Toute la nuit nous entendons résonner dans le village un tam-tam, célébrant sans doute notre générosité, et, de bon matin, nous partons pour Ilo, ou plutôt Girris, car Ilo n'est pas sur le bord du fleuve, et Girris est son port.

Nous y arrivons à dix heures. Comme nous nous égarons

s les multiples chenaux d'un marigot qui y accède, une igue nous remet fort à propos dans le bon chemin, et nous jillons à côté du village.

'rès de nous sont de nombreuses embarcations , plus ndes et mieux construites que celles que nous avons vues qu'alors. La population tout entière accourt sur la rive et is fait le meilleur accueil. Le « percepteur » qui recueille

irris les douanes pour le compte du chef d'ilo monte à i et nous salue au nom de son maître. Je demande pour ■oir un guide, afin de partir dès le lendemain. Le chef s fait prier de l'attendre, il veut nous rendre visite. is recevons aussi deux reines. Les cheveux complèteit rasés, la figure rendue affreuse par une multitude de trices, ornements des femmes du pays, ce sont deux i vilaines petites créatures. Mais elles nous apportent kous et des papayes.

'eux visiteurs intéressants sont Hadji Hamet et son ;, Le premier a servi de guide à Baud; ce dernier n'eut

qu'à se louer de sa fidélité jusqu'au jour où, apprenant qu'on allait rejoindre le commandant Decœur, et compromis peutêtre dans l'affaire de Tombouctou, Hadji Hamet s'éclipsa sans prévenir.

Hadji Hamet et le Père Hacquart se trouvent en pays de connaissance ; ils ont , en effet , séjourné à Tunis précisément à la même époque.

C'est une existence véritablement curieuse que celle de ces Hadjis ou prétendus tels, Arabes souvent mauvais teint, qui arrivent à parcourir en Afrique d'immenses espaces, vendant des amulettes, s'insinuant auprès des chefs, ne quittant un village que lorsque quelque mauvaise action par trop criante les a signalés à la vindicte publique.

Ils réussissent toujours, par la seule supériorité de leur intelligence et par la crainte superstitieuse qu'ils inspirent, à se créer une situation, même, surtout, dirais-je, dans les pays fétichistes. Il faut s'en défier, quels que puissent être. au premier abord, les sentiments de sympathie qu'ils arrivent à inspirer au voyageur européen. Celui-ci, en effet, a plaisir à échanger avec eux des idées d'un ordre plus élevé que celles dont il peut s'entretenir avec les noirs. Ayant beaucoup vu, ce sont aussi de précieux donneurs de renseignements, mais ce sont surtout d'habiles coquins, prêts à trahir qui leur accorde confiance. Malgré toutes ses protestations d'amitié, je suis convaincu qu'Hadji Hamet ne (ut pas pour peu dans le revirement qui, les jours suivants, se produisit en notre défaveur à Ilo et que je vais conter tantôt.

Enfin, nous fîmes aussi la connaissance d'un certain Issa, qui guida le D' Grunner et une mission allemande, l'année précédente, jusqu'à Gando.

Issa est un fort digne et honnête homme, jeune encore,

à la physionomie intelligente et ouverte. Au coucher du soleil , je visite en sa compagnie le village , composé en général de huttes aux parois de terre battue, au toit de chaume. La demeure d'Issa tranche par ses dimensions et son style presque européen. Elle a un toit à pignon, et c'est le premier que je vois ainsi construit ; dedans , quatre fort belles chambres. Dans celle qui sert de vestibule, Issa me montre une table pliante et une cantine marquée 5, cadeaux de la mission allemande.

Les renseignements qu'il me fournit sans se faire prier sur les actes de celle-ci sont d'une haute importance. D'après lui, en effet, le D"" Grunner est allé à Gando demander seulement à Témir de diriger sur le Togoland les caravanes de marchands partant des pays qu'il commande. On voit qu'il y a loin de cette mission purement commerciale au prétendu protectorat établi sur le Gando.

Les habitants de Girris sont de manières douces et polies. Ni hommes, ni femmes, ni enfants, ne manifestent cette terreur irraisonnée des blancs, si pénible parfois à l'Euro* péen dans les pays où il est presque ignoré.

Dès le lever du jour, le lendemain, des enfants, armés des petites bêches du pays, viennent désherber et nettoyer uii grand espace , à côté de notre mouillage. C^est là que lé chef doit venir nous voir. De mon côté, je fais endosser à nos laptots leur tenue n* i, dresser la grande tente et planter à côté le pavillon.

A huit heures, un charivari assourdissant annonce l'arrivée du chef. Le cortège ne tarde pas à paraître. En tête s'avancent quelques enfants armés d'arcs et de flèches, puis quantité de tambourins que des cavaHers font résonner sous es coups d'une petite baguette recourbée.

Ensuite vient Sa Majesté elle-même, entourée des horribles femelles dont j'ai déjà tracé la silhouette, et qui sont

ses épouses. A ses côtés est son premier ministre, si 'fose m'exprimer ainsi, son ghaladima, suivant le terme haoussa, dont l'occupation principale au palabre sera de lui masser les pieds.

Derrière, de solides gaillards soufflent, de tous leurs poumons, dans de vastes trompes assez semblables à celles qui, chez nous, du haut des mails, assourdissent les passants. Ces trompettes, qu'on dirait renouvelées du siège de Jéricho, causent le vacarme que nous entendons depuis près d'une demi-heure.

Pour compléter l'orchestre, quantité d'instruments hétéroclites, dont la description demanderait un chapitre, et qui constituent, je crois, toutes les combinaisons possibles de ce qui, par battement, claquement, pincement, ou de toute autre façon, peut produire un bruit, un son ou un cri.

Le chef est vêtu d'un boubou d'étoffe lamée d'argent d'assez bonne qualité , cadeau des Allemands , me dit-on. Son pantalon est composé d'une quantité de bandes de velours de toutes couleurs ; il porte les bottes rouges que je lui ai envoyées la veille ; autour d'un fez assez crasseux s'enroule un turban de soie corail. Enfin une ceinture tricolore que l'on aperçoit, passée en baudrier, par l'entrebâillement du boubou, dessine le grand cordon d'un ordre ou l'écharpe d'un député sur la peau noire de la poitrine royale .

Comme il est laid, petit, rabougri, il rappelle un singe qu'un montreur exhiberait dans un cirque, à l'intelligence près.

Cinquante cavaliers, beaux chevaux, belles selles, forment l'escorte. Tout ce monde met plus ou moins adroitement pied à terre. Le chef s'installe, en guise de trône, sur le pliant du P. Hacquart. Son ghaladima s'accroupit à ses pieds d'un côté , Hadji Hamet de l'autre. Nous prenons place en face sur des sièges, et les salutations commencent.

Par le double intermédiaire du Père et de Hadji Hamet, nous échangeons des compliments au musc et à la rose. Nous n'avons plus, en effet, et cela depuis Tenda, d'interprète pouvant nous servir. On parle maintenant soit le bourgou, soit le haoussa, et le peul de Suleyman comme le songhai de Mamé sont rarement compris. Je glisse une de-

maride au sujet du guide ; on me répond qu'il sera là le soir même. Devant la magnificence que déploie le chef d'Ilo, je crois de-voir remplacer les cadeaux que j'avais d'abord destinés à lui et à son entourage par d'autres plus importants. Je voudrais bien, en effet, avoir un guide pour me conduire jusqu'à Boussa; le fleuve est presque à son maximum de crue, il n'y a plus de temps à perdre si nous voulons franchir les rapides dans les meilleures conditions; enfin, on m'a dit que le chef d'Ilo et celui de lioussa étaient parents, et j'espère que les pilotes que me donnera le premier me

4o6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

serviront à en obtenir plus facilement d'autres du second.

Tandis que j'insiste dans ce sens, tapage épouvantable : sur un signe du chef, les douze trompes se sont rapprochéeii de lui et, avec énergie, déversent, presque à le toucher, des flots de bruit dans son tympan. Cela, paraît-il, pour écarter les mauvais esprits. Toujours est-il que Tange du jugement dernier, s'il passait par là, ne s'entendrait pas lui-même. Adieu la discussion.

Mais le vieux chimpanzé, par l'intermédiaire d'Hadji Hamet, fait dire qu'il a soif. Un verre d'eau sucrée, abondamment sucrée pourtant, n'obtient de lui qu'une grimace désapprobative. C'est autre chose qu'il désire. Hadji Hamet déploie toutes les ressources de son éloquence pour indiquer au P. Hacquart de quoi a soif notre hôte. Le Père ne comprend pas d'abord; soudain, il se frappe le front, a II veut du Champagne. » Pas possible! Mais si, pourtant, c'est bien du vin pétillant qui fait boum! qui mousse; c'est bien cela qu'il demande.

Et nous avons bu du Champagne sous le ii" degré de latitude, avec un potentat nègre ressemblant à un singe habillé. Fort heureusement pour notre renom, nous avions emporté, médicament et non boisson, deux caisses du vin qu'on fait à Reims. Personne d'entre nous n'ayant eu de bilieuse hématurique , elles étaient à peu près intactes ; le voyage tendant vers sa fin, nous nous décidons à emprunter à la pharmacie de quoi ne point paraître au-dessous du prédécesseur, Français ou étranger, qui a donné à Sa Majesté d'IIo le goût de la bouteille qui fait boum!

L'arrivée de nos flacons est le signal d'une soûlerie générale. De toutes parts, s'amènent des jarres énormes de bière de mil, où chacun plonge de petites calebasses servant de gobelets, En une demi-heure, le chef, ses fidèles, hommes, femmes, jusqu'aux enfants, sont complètement ivres.

Inutile de dire que les aff^aires sérieuses sont renvoyées à

plus tard. Au moment du départ, c'est avec peine qu'on parvient à caler le chef sur son coursier. Sa suite est peutêtre encore plus loin de l'équilibre que lui. Enfin , cahincaha, au milieu des chutes des courtisans et des ruades des chevaux, nos visiteurs se décident à s'en aller, mais plus silencieusement que le matin , les instrumentistes n'étant plus capables de tirer un son de leurs trompes.

Nous attendons tout l'après-midi sans voir arriver le guide. Enfin, vers cinq heures et demie, paraît un envoyé du chef. Voilà cinq ans, nous dit-il, que ce dernier a négligé d'offrir le moindre présent à son parent de Boussa. Il serait incorrect de lui demander le service de nous faire piloter sur son territoire, sans appuyer la demande d'un présent qu'il n'a pas le moyen d'offrir; en conséquence, le chef d'Ilo l'envoie , lui, pour nous guider, mais jusqu'à Gomba seulement.

Est-ce que je serais joué par cette vieille canaille? Ou bien veut-on nous faire chanter et continuer l'exploitation, de village en village, jusqu'à Boussa, où elle ne connaîtra plus de bornes, au grand détriment non seulement de nos marchandises, qui s'épuiseraient bien vite à ce jeu, mais encore et surtout de notre temps, qui est autrement pré-^ cieux? Une baisse des eaux, et je sais qu'elles sont très soudaines dans ces parages, pourrait nous immobiliser au-dessus de Boussa.

Je renvoie vertement le messager, le chargeant de dire à son maître que je veux tout ou rien : l'accomplissement de ses promesses du matin aura lieu, ou je me passerai de lui et partirai tout seul dès le point du jour, « avec l'aide de Dieu, qui nous a conduits jusqu'ici et ne nous abandonnera pas en route ».

Beaucoup des assistants ont l'air de m'approuver, Issa,. le guide kourteye de Madecali, le percepteur lui-même.

4o8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

Puis, comme une bonne moitié du pays est ivre, comme je ne sais au juste d'où proviennent ces atermoiements, cette mauvaise volonté évidente, pour éviter toutes chances de rixe pendant la nuit, je fais pousser les chalands d'une centaine de mètres dans l'herbe, ainsi qu'aux beaux jours des pays touaregs. Je recommande une garde sévère , et chacun se dispose à passer la nuit.

Cette manœuvre très innocente, et que j'avais pourtant exécutée à petit bruit, a pour effet de répandre la terreur dans les cerveaux alcooliques des habitants.

Un premier messager vient me dire que le percepteur luimême nous servira de guide jusqu'à Boussa. Puis, vers minuit, je suis réveillé par un grand tapage. De terre on hèle. Qui est-ce? C'est le chef qui, pris d'une peur terrible, est retourné tout exprès d'ilo. Sans doute, lorsque les vapeurs du Champagne se sont dissipées, on lui a dit mon mécontentement, et, tout tremblant, sans le moindre apparat cette fois, craignant que notre manœuvre ne soit un signe de déclaration de guerre, il est revenu. Il demande quelqu'un à qui parler. J'envoie Mamé. Le chef me prie, me supplie, de demeurer encore la journée du lendemain. Il pourra ainsi rassembler un cadeau pour son parent de Boussa, il m'en sera profondément, éternellement reconnaissant.

Par-dessus le marché et pour compléter la scène, voilà la pluie qui se met de la partie. J'ai beau dire que c'est entendu, convenu, expliquer que je me suis écarté de la rive par crainte de la brise qui pourrait nous cogner contre le bord, et que nous le faisons d'ailleurs presque toutes les nuits, j'ai toutes les peines du monde à rassurer le chef et son entourage. C'est une vraie scène d'échappés de Charenton; c'est un médecin aliéniste qu'il faudrait envoyer, et non un officier de marine, comme ambassadeur à Ilo : il aurait à traiter sûrement les cas alcooliques les plus curieux. Moi, cela m'intéresse moins, car j'ai le quart de deux heures à

cinq, et voudrais bien aller me coucher, d'autant que la pluie est fine et froide, et transperce jusqu'aux os.

Donc, le lendemain à la première heure, nous aurons le guide promis. Vont-ils s'exécuter?

Eh bien, non, il est dit que nous n'aurons pas de guide. Au matin arrive un piroguier qui , prétend-il , doit nous accompagner. Je reprends espoir. Mais il attend un compagnon, lequel ne vient pas. Il s'éclipse lui-même. Et à cinq heures, pour la dixième et dernière fois, je réclame l'exécution des promesses. Notre Kourteye va à terre, puis revient : « Ecoute, je suis fatigué de parler à ces menteurs, à ces ivrognes. Je te déclare que je n'y puis plus rien et te demande à m'en retourner. » Je l'y autorise. Je fais sortir du bord les gens de Girris qui n'ont pas l'air de s'inquiéter et continuent leur fructueux commerce de comestibles. Pousse au large ! cette fois-ci , c'est pour de bon ; je ne regrette qu'une chose, avoir cédé la veille. Au matin, nous faisons route sans guide. Quelle peut être la cause de cette façon d'agir à notre égard? A-t-on voulu nous faire prolonger un séjour rendu profitable par nos cadeaux et nos achats? Estce à l'influence des musulmans , et en particulier à celle de Hadji Hamet, qui semble aussi avoir joué un rôle louche avec la mission Decœur, que nous devons ce revirement dans des dispositions d'abord bienveillantes?

J'ai su, plus tard, qu'un de mes prédécesseurs avait eu avec les gens d'Ilo une altercation; il s'agissait d'un bœuf promis d'abord et qui , finalement , arrivait aussi peu que notre guide. Peut-être n'a-t-il pas déployé toute la patience désirable , pour préparer un bon accueil à ses successeurs éventuels.

Nous faisons donc route sans pilote et dépassons un certain nombre de villages dont j'ignore les noms. Les rives

sont plates, herbeuses, inondées, avec quelques bouquets d'arbres et de rôniers. Le fleuve présente des bancs assez enchevêtrés. Le soir, nous jetons l'ancre sur la rive gauche, en face du village peul de Raha, qui dépend de Gomba.

Pendant que nous dînons, une pirogue accoste, portant un vieux Peul qui répond au nom d'Amadou et nous offre cinq poules en cadeau. Nous le circonvenons adroitement. H dit connaître bien le fleuve jusqu'à Boussa et même jusqu'à Igga où il est allé. Je lui propose de nous servir de guide et de nous présenter au chef de Boussa, très ami avec lui, d'après ses dires. A ma grande joie, il accepte.

La journée entière du 28 , nous marchons de toute la vitesse de nos avirons, aidés d'un joli courant, dans un fleuve sans difficultés de navigation.

Vers neuf heures, nous dépassons Gomba, peuplée de Peuls et capitale du pays. Notre guide Amadou a évidemment pensé que nous nous arrêterions pour voir son chef, car il manifeste un certain étonnement de nous voir filer à force de rames. J'oppose à ses allusions discrètes un air innocent, et mon interprète une incompréhension soudaine de la langue peule. Il finit par en prendre son parti,

11 faut marcher vite. En réfléchissant aux causes de notre échec à Ilo, j'ai été amené à penser que les manœuvres des Anglais pourraient n'y être pas étrangères, ou du moins, car ils n'ont là aucune influence politique, les manœuvres de gens venant de chez eux, et assez intelligents pour comprendre et prendre leurs intérêts. Il y avait en effet, dans la suite du chef, un indigène de Bidda qui me demanda d'abord à nous accompagner pour rejoindre son pays natal, puis qui disparut. En tout état de cause, la nouvelle de notre arrivée à Say étant, me dit Amadou, ignorée à Gomba et à plus forte raison à Boussa, nous pouvons, en allant rapidement, déjouer les plans des malfaisants. En route donc, à toute vitesse.

Nous dépassons ainsi l'embouchure du Ngoulbi-Sokoto, à l'aspect bien peu majestueux; il est cependant, nous dit-on, navigable aux hautes eaux pour les pirogues jusque près de la ville qui lui donne son nom. Le soir, nous avons abattu nos cinquante-deux kilomètres; c'est la plus forte étape

qu'ait faite la mission jusqu'ici. Nous mouillons un peu au delà de Lanfakou.

Nous recevons là la visite de deux pirogues de pêcheurs ou Sorkoi. dont les petits villages séparés accompagnent généralement les centres peuls importants. La coiffure des jeunes gens consiste en une crête de cheveux sur la ligne médiane du crâne, le reste étant rasé; cette mode ne laisse pas que d'avoir de l'allure.

Amadou me dit que la mission Grunner a été attaquée à

son retour de Gando, au village de Gesero. Ce village était en hostilité avec Gando; les habitants ont voulu saisir les guides de l'expédition allemande, d'où coups de fusil. Le village a été brûlé par Grunner.

A dix heures , nous essuyons une tornade. Nous avons rattrapé l'hivernage, le pot au noir; toutes les nuits nous recevons de la pluie ou avons des orages.

Le 2g, toujours marche forcée; nous dépassons de beaux villages entourés de tatas. Koundji paraît grand et fort.

Vers onze heures, nous passons devant trois écueils qui appartiennent probablement à un barrage maintenant couvert d'eau et marquent le recommencement du fleuve rocheux et difficile. A quatre heures, nous mouillons devant Tchakatchi, dans une île, au pied d'un groupe de magnifiques baobabs. A la tête de l'île est un barrage de cailloux; la rive est parsemée de ces grosses roches polies de granit que nous connaissons si bien. Nous revoilà dans les rapides, en face de nos vieux ennemis d'Ayorou et de Kendadji. Tout le village vient nous voir; le chef lui-même s'engage à nous piloter, et j'accepte, car il me semble que notre vieil Amadou a quelque peu exagéré ses connaissances hydrographiques. Les hommes portent pour tout vêtement un petit tablier postérieur ea cuir; quelques-uns pourtant se drapent dans des pagnes bleus de Haoussa. Les femmes ont le visage couturé de cicatrices, comme celles du Kebbi, et portent dans les lobes des oreilles, en guise d'ornement, de petits bâtons blancs d'un centimètre de diamètre sur vingt de longueur.

A sept heures, le lendemain, nous partons, précédés par le chef de Tchakatchi, qui manœuvre, avec une pagaye curieusement sculptée et contournée, une minuscule pirogue. C'est bien ce que la nature des rives faisait attendre la veille : le fleuve archipel, semé de rochers et de rapides. Heureusement cela ne dure pas, et un bief du fleuve, à peu

près calme, nous conduit devant la capitale du Yaouri , Giloua, où se distingue une très grande case, celle du chef de village .

Je suis désespéré de voyager ainsi comme une malle, sans prendre contact avec les habitants. Mais quoi! depuis Say nous n'avons plus de pouvoirs pour traiter, nos interprètes ne nous servent pas à grand'chose, et nous avons devant nous deux gros obstacles : Boussa et les Anglais.

Ce serait à Giloua, d'après les derniers renseignements recueillis, et non à Boussa, que serait mort Mungo-Park. Là, donc, nous dépassons le terme du chemin qu'il a tracé, il y a cent ans, et je me rappelle la phrase de Davoust : « Mungo-Park est demeuré immortel rien que pour avoir tenté ce que nous essayons maintenant d'accomplir. »

J'avoue en toute humilité que, depuis notre retour en France, j'ai dû en rabattre.

A droite et à gauche du fleuve sont deux montagnes remarquables par leurs formes et leurs dimensions relatives. Je m'informe de leurs noms : elles n'en ont pas de particulier. Pour rendre hommage aux camarades morts à la peine, je les baptise : mont Davoust, mont de Lagarde, encore un officier de marine mort, lui, avant d'atteindre le Niger.

J'espère que les augures géographiques de France voudront bien juger que tel était mon droit. Ne voyons-nous pas les Anglais donner à tous les pics de la chaîne qui borde le fleuve en dessous de Boussa, les noms de leurs grands hommes? Le mont Davoust fera aussi bien dans nos atlas que le mont Wellington.

Nous prenons à droite, entre les villages d'Ikoum et de Roupia, et, après un petit rapide, nous mouillons devant un gros arbre sous lequel se tient le marché, important, me

dit-on, de Roupia. Le chef de Tchakatchi nous a annoncé que nous rencontrerions là son frère qui nous piloterait, mais il est parti depuis le matin. On recommence à nous lanterner. Des gensd'Igga, reconnaissables aux boubous blancs brodés de vert que leur vend la Royal Niger Company, se mêlent à la conversation, et pas pour prendre notre parti. En route ! nous passerons, nous passerons seuls s'il le faut, sans pilote, sans aide, mais nous ne serons pas joués.

Roupia est en partie peuplé de Kambaris, peuple dont parle longuement Richard Lander, et dont les femmes sont absolument nues quand elles sont jeunes. La tête rasée, sauf une étroite bande de cheveux sur le sommet du crâne, elles ont en outre la singulière habitude de se teindre les jambes jusqu'au-dessus du genou avec du rocou, de sorte qu'en les voyant d'un peu loin, on pourrait croire qu'elles ont des bas rouges pour tout costume.

C'est la première fois que je vois au Soudan cette absence de tout vêtement , d'autant plus caractéristique que les étoffes sont en abondance et à bon marché à Roupia

A Télonnement que je manifeste, une des beautés du lieu me répond avec une naïveté non dépourvue de logique :

({ Pourquoi s'habiller? Sommes-nous si mal faites qu'il faille nous cacher? Quand nous serons vieilles comme nos mères, à la bonne heure; nous remplacerons les avantages physiques par des vêtements bien agencés; jusque-là, non. »

Il y a bien des femmes sur la terre qui n'en pourraient pas dire autant.

Un peu égayé par les réflexions de ma jeune interlocutrice , je n'en demeure pas moins furieux contre cette hostilité sourde, cette mauvaise volonté évidente qui retarde et rend plus dangereuse notre marche. J'y vois, à tort ou à raison, la main des Anglais ou de leurs émissaires. Heureusement le fleuve est facile jusqu'à Djidjima, très pittores-

quement situé dans une île, devant lequel nous mouillons à quatre heures.

Le soir nous allons au village, j'ai demandé un guide pour le lendemain sans grand espoir de réussite; j'essaye de me concilier les esprits par une abondante distribution de petits cadeaux. On nous fait assister à un tam-tam; trois danseurs se déhanchent , portant des jambières où sont pendus de

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