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CHAPITRE PREMIER jusqu'à kavbs

Henri Barth, le plus grand voyageur des temps modernes, notre illustre devancier au Niger, était prisonnier à Masseyna. On l'avait chaîné de chaînes, et, dans l'attente de la mort, encore tout entier à son œuvre, il trouvait le calme superbe d'écrire : « Le meilleur moyen de tirer les noirs de leur barbarie est de créer des centres sur les grands fleuves. L'influence civilisatrice s'étendra ensuite natureUement en suivant les cours d'eau, n

Et dans son rêve généreux, qui pouvait être le dernier, il se réconfortait en pensant que bientôt les idées de tok'rance et de progrès s'achemineraient, par les routes fluviales, par les ■ chemins qui marchent u, jusqu'au cœur du continent

noir. Peut-être alors son sang versé servirait-il la cause générale de l'humanité dont il s'était fait l'apôtre.

Plus que tous autres, peut-être, les pays du Niger se prêtent à cette conception de Barth. C'est au bord des eaux, dans les terrains fertilisés par de bienfaisantes inondations, que semble s'être concentrée la vie. C'est en suivant les fleuves, les rivières, en s'étendant sur les lacs, que doit se faire la marche en avant. Le Niger, ses affluents, ses sys tèmes lacustres, encore partiellement inconnus, donnent, même sur la carte, l'image d'un organisme complet. Comme, dans le corps humain, les vaisseaux sanguins, les nerfs portent partout la vie et transmettent la volonté, de même le grand fleuve, ramifié presque à l'infini, semble devoir charrier jusqu'aux extrêmes confins le commerce, la civilisation, les idées de tolérance et de progrès, qui sont la vie et l'âme d'un pays.

Pour utiliser ainsi cette artère géante, — et c'est un devoir que nous avons assumé, puisque ces pays ont été, à la demande de la France, dits (ïîNjlue?ice française, — il fallait ' d'abord la connaître.

C'est à cette tâche que nous nous sommes attelés, mes compagnons et moi. La Providence nous y a aidés, elle a voulu notre réussite en dépit de diflîcultés de tous ordres. Nous eûmes le grand bonheur de revenir au complet, sains et saufs. Nous en eûmes un plus rare encore : notre passage n'a pas coûté une existence humaine, même à ceux qui nous furent, sur la route, malveillants ou hostiles.

Et c'est le plus grand honneur de la mission que j'ai commandée.

La logique, du reste, autant que l'humanité, nous imposait, dans les limites extrêmes du possible, une règle de conduite pacifique. Que peuvent penser de la civilisation que

nous allons leur porter des gens, nègres ou non, auxquels on montre, comme premiers bienfaits, des coups de fusil, du sang versé, la guerre?

Que l'on ne se trompe pas, cependant, sur ma pensée. Souvent il a fallu, longtemps encore il faudra, même en se conformant aux plus élevés des sentiments dont nous nous honorons, avoir recours à la guerre pour imposer nos idées de justice. Dans l'état de barbarie des races africaines, là surtout où a pénétré la fausse civilisation islamique, le relèvement moral des classes inférieures lèse par trop les intérêts matériels des dirigeants, chefs, sorciers ou marabouts : contre eux il faut la force.

La devise qu'a choisie, — ironie? besoin de symétrie? — la Compagnie Royale du Niger : « Pax^ J^^, ^^^ »> est certes la plus belle, la plus complète, qui convienne à un peuple rêvant, dans la colonisation, à côté d'un gain vénal, d'améliorations humanitaires. Mais on ne l'appliquera pas sans peine ni luttes. La Paix? Que deviendraient les fructueuses chasses à l'esclave entreprises sous couvert de religion, dont vivent les Samory , les Amadou, le chef du. Sokoto et leurs bandes? Le Droit? Mais les populations, opprimées parce que douces, pressurées parce que productives, se refuseraient alors à subir leurs conquérants, Toucouleurs, Peuls ou autres; le captif se trouverait l'égal du maître. L'Art? la Science, le Travail qui rend libre? Qu'adviendrait-il des sorciefll, des marabouts faméliques, de leurs impostures et de leurs momeries? 11 y a eu, il ^j^ura, c'est fatal, des résistances obstinées. Il faut qu'elles'soîènt brisées, Teffort dût-il coûter du sang. Ce sang-là multipliera la moisson future.

Tout autre est le cas d'une mission d'exploration : elle n'a pas à s*imposer, mais à séduire ; elle n'a pas à conquérir, mais à reconnaître. La tâche, bornée si l'on veut, du voya-

geur, n'en sera que plus difficile. En pays neuf, l'ignorance lui rendra les indigènes hostiles, plutôt qu'un mauvais vouloir basé sur des raisons sérieuses. On le dira sorcier, diable ou malfaisant. On voudra l'entraver dans sa route, lui faire rebrousser chemin, et, en désespoir de cause, le piller, l'anéantir...

Les armes perfectionnées, la discipline, un coup de force, briseront quelquefois l'obstacle : le voyageur passera. Mais après ?

Après, c'est la route fermée devant lui. De proche en proche, les populations se soulèveront, et, comme à Stanley dans sa trouée sanglante, il lui faudra laisser sur son passage, s'il est en force, toute une traînée de cadavres !

Après, c'est aussi, c'est surtout, la route barrée derrière lui, fermée pour de longues années à toute tentative pacifique. C'est la difficulté grossie, quelquefois rendue insurmontable pour ceux qui voudraient reprendre ou compléter la tâche.

Je n'ai certes pas la prétention d'avoir laissé derrière moi des peuples tout à notre dévotion, un territoire entièrement conquis à nos idées, où la France n'ait plus qu'à installer ses commerçants et ses administrateurs. Mais je crois pouvoir dire que, là où notre passage n'a pas amélioré la situation, il ne l'a du moins pas rendue plus mauvaise, et j'en suis fier.

Remonter le Sénégal, gagner le Niger à son terminus navigable, le redescendre jusqu'à la mer, voilà résumé tout notre voyage.

L'idée n'en est pas neuve. Mon ami Félix Dubois la fait très judicieusement remonter à Colbert. Et cependant, il v a à peine un siècle, on ne savait encore où le Niger prfcnait sa source, ni quelle était son embouchure; pour sa géogra-

JUSQU'A KAYES. s

ie, on s'en tenait à Hérodote, à Ibn Batouta et à Léon ifricain.

Il faut rendre justice à ses rivaux : les Anglais les preers tentèrent de réaliser le rêve de Colbert. En 1797, écossais Mungo-Park atteignait le haut Niger par la Guinée : II n'y a donc dans ton pays ni fleuve, ni rivières, ni rien

tout, que tu veux, au risque de tes jours, voir le Dioa? B lui disait un chef du Kasso. Il s'arrêta à Silla, près

notre poste actuel de Sansanding. Renouvelant quelques nées plus tard sa tentative, il trouva, dans les environs

Boussa, croit-on, une mort sur la nature de laquelle on :st pas complètement renseigné.

Bien qu'illustre en Angleterre, Mungo-Park fut longtemps

France un inconnu, même dans les sphères coloniales, ons pour mémoire, car elle est dans toutes les bouches, lecdote suivante :

En 189..., une personne très renseignée disait à M. X..., haut mandarin colonial français : « Les pays du Niger ne manquent pas d'avenir. Voyez ce qu'en dit Mungo-Park. » Et ici, citations sur citations. « Mais, monsieur, tout cela est très intéressant. Si M. Mungo-Park est à Paris, amenezle donc au ministère. » Et comme l'autre lui expliquait la mort de Park, en 1805 : a Ah! tenez, s'écria M. X..., pensant avoir trouvé contre le Soudan un argument décisif, je parie qu'il est mort de la fièvre, votre Park î »

Peut-être, après tout, confondait-il avec le Parc Monceau, dont la salubrité avait été récemment incriminée.

C'est juste cent ans après la première tentative de Mungo- Park que nous accomplîmes notre voyage.

Et, au point de départ près, Sénégal au lieu de Gambie, c'est absolument celui qu'avait tenté le grand voyageur écossais... mais couronné de succès.

Evidemment, — et on le dira, — notre itinéraire en terres inconnues était plus borné. Depuis 1805, les Européens ont conquis la moitié de l'Afrique. Nous partions de pays français pour tomber en protectorat anglais. Puis, d'autres voyageurs avaient reconnu avant nous des sections de notre route. Park, lui, devait pousser toujours à travers des pays vierges.

Peut-être tous ces avantages — en notre faveur — étaientils précisément une difficulté de plus.

Me trouvant à Paris en octobre 1893, à la veille de retourner à l'état-major du Souftan français, je rencontrai un jour le colonel Monteil : « Allez donc, me dit-il, trouver M. Delcassé(i). 11 a quelque chose à vous dire. » Le lendemain, je me présentai au pavillon de Flore. « Vous partez pour le Soudan, me dit M. Delcassé. Qu'allez-vous y faire?

(i) Alors sous-secrétaire d'Etat au.\ colonies.

— On ne m'a pas absolument fixé. J'ai entendu parler de l'exploration hydrographique du cours du Bafing et du Bakhoy (i); vous devez sans doute le savoir mieux que moi.

— Eh bien ! je préférerais vous voir redescendre le cours du Niger, selon un projet dont Monteil m'a parlé, et que vous avez, paraît-il, soumis à mon prédécesseur. — Je le préférerais, moi aussi, d'autant mieux que je le demande depuis cinq ans! — Alors c'est entendu; remettez-moi une note et un devis de dépenses. »

Et c'est ainsi que fut décidée, en deux minutes, l'exploration du Niger.

Depuis cinq ans, en effet (Rapport de décembre 1888), j'avais fait cette proposition; mais il y en avait dix qu'un autre, qui fut mon chef vénéré, mon ami et mon maître en toutes les choses soudanaises, le lieutenant de vaisseau Davoust, avait formé ce projet. 11 était mort à la peine.

Après l'occupation de Bamakou, un homme d'une grande énergie, d'une endurance et d'une ténacité à toute épreuve, l'enseigne de vaisseau Froger, dont il faut citer le nom toutes les fois qu'on parle de la pénétration française au Soudan, avait transporté pièce à pièce, et Dieu sait au prix de quelles fatigues, une cannonière française jusqu'au Niger. Là, il l'avait assemblée, lancée, et depuis 1884 elle flottait sur le fleuve. Cette cannonière, baptisée Niger^ fut, après Froger, commandée par Davoust. Celui-ci, en acceptant ce commandement, espérait conduire son bateau jusqu'à Tombouctou. Il demandait en outre, comme la logique semblait l'imposer, à descendre jusqu'au bout du bief navigable, jusqu'à la mer si cela se pouvait. Cette autorisation lui fut refusée. On l'arrêta à Nouhou du Massina. Exténué de dysen-

(i) Deux rivières qui se réunissent à Bafoulabé pour former le Sénégal.

s SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

terie et de fièvre, il dut revenir en France, bien contre son gré, sans même avoir atteint Tombouctou.

Cet honneur était réservé à Caron, son successeur. Avec le sous-lieutenant Lefort et le docteur Jouenne, Caron atteignit Koriomé, port de la ville mystérieuse; les intrigues des Toucouleurs et des marchands du Nord lui rendirent les Touaregs hostiles. Il ne put pénétrer dans l'antique métropole saharienne. Mais il rapportait de son expédition une magnifique carte au 1/50,000* du cours du fleuve, travail sans précédent peut-être sur aucune rivière d'Afrique. Cette carte prouvait jusqu'à l'évidence que, de Koulikoro à Tombouctou, soit sur une longueur de huit cents kilomètres, le Niger est parfaitement navigable, exempt d'entraves dé route, toujours accessible à la petite batellerie, presque toujours à des vapeurs ou à des chalands à fort tirant d'eau.

Davoust revint à la charge en 1S88. C'est à cette époque qu'il me fit l'honneur de me prendre comme second. Nous devions alors, c'était décidé, redescendre le fleuve jusqu'à obstacle infranchissable.

Mais il était écrit que jamais Davoust ne verrait le succès définitif.

Que se passa-t-il? Au moment où nous allions partir, ordre nous parvint de n'en rien faire. Nous hivernâmes à Manambougou, point malsain par excellence; nous fûmes forcés de construire, en paille et torchis, les misérables cases destinées à couvrir matériel et personnel. Dans de telles conditions, la mort venait vite. Nous étions arrivés dix-huit blancs à la flottille. Moins d'un an après, nous restions cinq. Les autres étaient semés sur la route du retour, ou dans notre petit cimetière de Manambougou.

Mon pauvre Davoust, lui, était revenu mourir à Kita. L'ordre suspendant notre départ lui avait porté le coup mortel. Auparavant déjà, il ne se soutenait plus que par des prodiges d'une énergie sauvage. Il vivait uniquement

par et pour la réalisation de son projet. « A\o\v failli descendre le Niger, me disait- il en s'exaltant, a rendu Mungo- Park illustre. Nous, nous réussirons ! »

Il ne put voir renverser sans raisons tous ses plans si longtemps caressés, si péniblement amenés à la presque réalisation. C'était trop lourd à supporter pour le peu de forces qui lui restaient. Il continua toutefois à monter avec moi le MagCj canonnière pareille au Niger que nous avions transportée de France ; il put même en faire les essais ; mais au mois de décembre, il reprenait la route de la patrie, il allait y chercher des forces et essayer de convaincre ceux qui dirigent nos colonies.

Il ne put atteindre la France.

Il repose à Kita... Lorsque nous croyions tout perdu, la mission irrémédiablement compromise, nous avons été nous recueillir sur sa tombe.

C'est peut-être cela qui nous a porté bonheur.

Combien sont tombés ainsi, et des meilleurs! Sur quelle fumure de cadavres lèvera la riche moisson que l'on peut espérer du Soudan français! Ceux-là, a-t-on osé dire, s'en allaient chercher des galons et des croix — des croix faites à la hâte de deux planches clouées par un camarade inhabile, au coin d'un champ de mil, à l'ombre d'un baobab, croix éphémères, bientôt rongées par les termites, et qui, du mort vaillant, ne perpétuent même pas le souvenir.

Ces morts-là, nous ne devons pas les pleurer. Il faut les honorer et les suivre.

Donc, Davoust mort, je jurai qu'un bateau portant son nom descendrait le fleuve, puisque lui avait succombé à la tâche. Cette promesse est de 1888. C'est seulement en 1896 que j'ai pu m'en libérer. Mais j'ai tenu mon serment.

Certes, huit ou dix ans d'avance auraient bien modifié les

lo SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

résultats politiques de la mission. Aux négociations de 1890, si néfastes pour notre influence dans le bas Niger, nos plénipotentiaires auraient, par exemple, pu affirmer qu'il n'existe de rapides à Bourroum que dans l'imagination de sir Edward Mallet, ce qui avait bien son importance.

Mais, sans chercher ce que la mission aurait dû être, voyons seulement ce qu'elle fut.

Mon projet, adopté par M. Delcassé, était celui de Davoust, légèrement modifié. Au lieu d'opérer avec des canonnières à vapeur calant un mètre, je trouvais avantage à me servir de chalands à l'aviron réduits à une calaison minimum. Une lecture attentive de Barth révèle, en effet, des difficultés sérieuses de navigation, du moins quant aux passages qu'il trouva sur sa route, car Barth n'avance guère que ce que lui-même a vu. Un flotteur de quarante centimètres de tirant d'eau passe nécessairement des rapides où se seraient misérablement crevés le Ma^e et le Niger.

En outre, une canonnière à vapeur exige du combustible, c'est-à-dire du bois. Il faut aller en couper. C'est une occasion pour les malveillants de manifester leur hostilité. Puis la machine peut venir à manquer. Mieux vaut l'aviron : c'est plus lent, mais c'est plus sûr. N'avions-nous pas le courant, du reste? Rien qu'en nous y laissant aller, nous étions bien certains d'arriver au but, sinon à bon port. Le fleuve nous porterait, nous et nos chalands, avec ou dessous, comme disaient les mères Spartiates.

Enfin, la méthode était élégante. Descendre le Niger à l'aviron, à la fin du dix-neuvième siècle, était amusant, semblait plus audacieux , puisqu'on aurait pu tenter autrement la chose. Bien m'en prit, du reste; car jamais, au grand jamais, les canonnières n'auraient passé là où s'en tira mon brave D avons t, notre petit bateau.

Cette résolution arrêtée, restait à construire l'embarcation, cette inséparable compagne de voyage, (c Comme on

JUSQU'A KAYES. ii

fait son lit, on se couche », pensais-je, et j'y mis tous mes soins.

Il la fallait solide, mais légère, commode à démonter, réalisant le minimum strictement nécessaire d'habitabilité, pouvant porter huit à dix tonnes , et facilement manœuvrable.

Précisément, dans le courant de cette année 1893, la métallurgie de l'aluminium avait fait de grands progrès. Monteil avait osé employer ce métal pour la construction d'une petite embarcation destinée à l'Oubanghi. Suivre son exemple était un peu risqué. Savait-on alors ce que réaliserait l'aluminium? Somme toute, nos vies dépendaient presque exclusivement de la solidité de notre embarcation. Mais je trouvai à la légèreté du métal de grands avantages pour les transports par terre, et il fallait les prévoir. Enfin , là encore, la solution semblait élégante.

Bref, je me décidai pour l'aluminium.

Je ne m'en applaudis pas outre mesure, je l'avoue. Pas assez dur, crevant facilement sous le choc, flexible à la pression, l'aluminium m'a souvent fait regretter la tôle d'acier. Toutefois, je dois le dire en sa faveur, nous n'avons pas eu à tirer parti de sa qualité maîtresse, la légèreté. Nous n'avons jamais eu, sur la route, à le démonter, à le porter par tranches, à bras, en face d'obstacles infranchissables autrement. Tel il a été monté à Koulikoro, tel il est arrivé à Wari. C'est peut-être heureux; je ne sais si les trous de boulons, ovalisés, auraient bien supporté les démontages. En résumé, le Davoustj bateau en aluminium, a atteint l'embouchure du Niger : c'est tout ce qu'on lui demandait.

Laissez-moi vous le présenter, mon D avons t.

C'est un flotteur qui n'est pas beau. Il tient du sabot et de la caisse à savon : c'est dire que l'arrière est carré, tandis que l'avant se relève en pointe. Cette pointe du sabot sera,

soit dit en passant, fort utile pour sauter à terre sans nous mouiller les pieds.

Il a treize mètres de long, deux mètres cinquante de large, et ne cale que quarante centimètres, ce qui ne l'empêche pas de porter neuf tonnes. Deux cloisons étanches le divisent en trois compartiments. Celui du milieu forme la cale. Là s'entasseront nos richesses : vivres, munitions, ballots d'étoffe. Cette cale est recouverte de tôles d'acier qui servent de pont et, en même temps, contribuent fortement à la solidité générale.

Les compartiments extrêmes, surmontés de deux légères constructions en planches, deux roufs, servent de chambres. Ces planches seront bien minces contre les ardeurs du soleil, contre les tornades; mais il m'est impossible, on le comprend, d'alourdir le bateau outre mesure, pour une simple question de confort. Au centre se dressera un canon-revolver. Sur le pont de tôle, en abord, s'assiéront les rameurs, ou plutôt les nageurs, pour parler marin.

Trois voiles, deux triangulr.ires, une carrée, nous aideront, le vent échéant. Une voilure pareille sur un bateau de quinze mètres n'a rien de précisément réglementaire dans la marine, mais, ba!i ! au centre africain, ni camarades, ni ingénieurs, m viendront plaisanter mon innovation; elle nous est commode, et quelle bonne histoire si les Anglais télégraphiaient en Europe, à notre arrivée chez eux : « Un trois-mâts français, venant de Tombouctou, a descendu le Niger. »

Ces éléments donnés, il fallait sectionner le bateau. Le problème consistait à le diviser, pour le transport à tête d'homme, en pièces ne dépassant pas chacune vingt-cinq à trente kilos. C'est tout ce qu'on peut moralement exiger d'un noir qui n'est pas coltineur de son état.

Tout d'abord, je le coupe de l'avant à l'arrière en deux parties symétriques, dans le plan longitudinal, et ces deux

moitiés viendront se boulonner sur une plaque d'acier qui fera quille. Puis, chacune d'elles est encore subdivisée en tranches. Les joints sont faits au cuir. La plus lourde des pièces pèse trente-sept kilos : c'est l'arrière. Mais on peut se mettre à deux pour le porter.

Cette coque, à fond absolument plat, sera manœuvrée par un long gouvernail dont la roue est placée au seuil de ma chambre ; je l'aurai ainsi près de moi. Sur ma cabine sont disposés le compas de route et la tente qui doit nous abriter dans la journée, une tente de toile bariolée bis et rouge, le bord en est dentelé ; nous nous croirons sur les plages normandes. Le toit de ma chambre me servira de table de travail pour l'hydrographie.

Le Davoust était tout juste habitable, tout juste commode à manœuvrer; il portait tout juste le strict indispensable. Mais pourvu qu'il nous conduisît tout juste au but, je n'en demandais pas plus.

Je ne devais pas m'embarquer seul pour descendre le Niger. Restait donc la question du personnel.

De toutes les chances, souvent inespérées, qui ont marqué notre voyage, qui ont contribué à son succès, il en est une dont je dois peut-être remercier davantage la Providence , c'est de m'avoir donné comme compagnons de route précisément ceux qui m'ont accompagné.

A tous ceux qui savent, par expérience, ce qu'est le soleil d'Afrique, qui connaissent l'action combinée des maladies, des privations, d'une nourriture anémiante, des dangers constants et des responsabilités de toutes les heures , à ceux qui ont souffert eux-mêmes des caractères aigris, des défauts mis en évidence, de l'insociabilité tropicale, j'ai entendu dire : 0 Vous étiez partis cinq camarades, vous revenez cinq amis. Voilà certes le plus étonnant de votre affaire! »

Le premier de ces compagnons, le plus ancien en date.

qui prit sa part de la peine comme du succès, c'est l'enseigne, maintenant lieutenant de vaisseau Baudry.

Ouvrier de la première heure, Baudry, longtemps avant que ma mission fût chose décidée, m'avait demandé à m*accompagner, le cas échéant. Il se trouvait à Paris, devant comme moi partir pour le Soudan à l'état-major. Il était lui aussi piqué de la tarentule coloniale, maladie grave, dont on ne se guérit guère qu'en la promenant aux colonies. Quel** ques minutes après la décision du sous-secrétaire d'État, l'affaire était entendue, il partait avec moi.

11 a été le compagnon des bonnes et des mauvaises heures. Ensemble nous avons souffert des événements qui, deux ans durant, nous retinrent, comme sous séquestre, au Soudan français, av^nt le départ définitif. Il adoptait mes idées, les faisait siennes, et s'occupait immédiatement de leur réalisation. Il est. juste que je le nomme ici le premier, pour dire l'aide que j'ai reçue de lui, partout, toujours.

Nous trouverions le reste du personnel à Saint-LoutS| car Baudry et moi étions, d'abord, les deux seuls blançfl prévus de l'expédition. Nous devions alors nous adjoindre huit laptots sénégalais, dont un gradé, prêtés par la maiiiuK^ Je savais pouvoir engager là-bas autant de braves gèsudj fidèles, solides, dévoués jusqu'à la mort, qu'il m'eniaudiailit

Restait la grave question de l'interprète indigène. J'avaîi • mon homme en vue, mais sans savoir s'il était disponible. Je fis immédiatement demander à la colonie du Sénégal de mettre à ma disposition Mandao Ousmane. . >

J'avais connu et apprécié Mandao à la flottille du Nigen Les actes de dévouement de sa famille à la PVance ne sont plus à compter. Lettré, intelligent, très courageux sous des dehors un peu timides, très fin, et très fier, Mandao était le type le plus parfait du noir affiné. Il eût été pour nous un aide précieux et un ami. Je savais que son ambition était

d*être décoré, comme l'avait été son père, un des auxiliaires les plus appréciés du général Faidherbe. Il devait mourir au champ d'honneur, tué pendant la colonne Monteil.

Si quelque curieux vous demande : a Quelle est la pre mière préparation pour aller explorer le centre Afrique? » répondez sans hésitation : « C'est d'être acheteur de soldes sur la place de Paris. » Voici pourquoi :

La monnaie courante, au Niger, est généralement le cauri, petit coquillage provenant de la côte du Mozambique. 11 en faut de trois à cinq mille pour équivaloir à cinq francs. C'est, comme vous voyez, une monnaie encombrante, lourde comme le billon Spartiate et qui même n'est pas connue partout. Dans bien des villages, on compte exclusivement en marchandises : « Combien ce mouton? — Dix coudées (cinq mètres) de toile blanche, ou cinquante perles dorées, ou tant de miroirs, ou tant de feuilles de papier, ou tant de barres de sel. » Suivant ce dont le vendeur a besoin. On doit se prémunir en conséquence.

Outre cela, il faut des objets de cadeaux. Des articles de commerce divers et inattendus trouvent ici leur placement. La plombagine, en tubes, servira à noircir les yeux des Peules coquettes pour en rehausser l'éclat; les embrasses de rideaux se transformeront en baudriers, en cordons de sabres pour les guerriers ; des accessoires de cotillon , des peignes ^n celluloïd se planteront dans les chevelures crépues. Prenez ^ussides pipes, des tabatières, des hameçons, des aiguilles, ^^s couteaux et des ciseaux, des burnous en serviette éponge, ^^s boutons de porcelaine ou de verre, du corail, de l'ambre, ^^s foulards, des ombrelles tricolores, etc., etc.

Aux chefs puissants, il vou§ faudra offrir des selles de velours brodées, des armes, de riches vêtements, des étoffes de prix. Les goûts changent d'une race à l'autre; la mode, d'un village au suivant. Puis, nous devons rapporter, — c'est

i8 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

spécifié dans les Instructions, — des renseignements commerciaux pour les voyageurs qui nous suivraient. Alors, varions le plus possible nos échantillons.

Enfin, noirs et Touaregs sont de grands enfants. Ils se battent pour s'amuser, quand ils ont un sabre ou un fusil. Ils joueraient tout aussi bien avec un lapin mécanique, une toupie d'Allemagne ou une poupée qui dirait papa. Donc nous emporterons des jouets, des lézards qui rampent, des grenouilles qui sautent, des boîtes à musique, même un petit organina qui joue des quadrilles à chahut en avalant des mètres de papier perforé.

Et je n'ai pas tout dit.

Maintenant, mettez, en face de ce programme incohérent, deux officiers de marine revenant, l'un du Soudan, l'autre de Chine; dites-leur, en donnant l'argent : « Débrouillezvous! » et vous verrez leur tête. Mais, s'ils sont renseignés, ils iront tout droit trouver Léon Bolard, commissionnaire en marchandises, spécialiste pour explorations.

Et alors ils s'amuseront comme des fous pendant un mois. C'est ce que nous avons fait.

Je me souviendrai longtemps de ces courses chez des fournisseurs pas toujours gracieux, qu'on dérangeait quelquefois pour des vétilles. Nous arrivions certains jours à développer, sur le pavé de Paris, trente kilomètres, mesurés au podomètre.

Le plus drôle était la chasse aux soldes. Des étoffes légèrement défraîchies, des laissés pour compte, sont d'excellentes trouvailles pour l'explorateur un peu soucieux des deniers de l'Etat; mais ce qu'il faut marcher et monter de fois au quatrième étage pour réaliser cette économie ! Nous eûmes ainsi quinze cents mètres de velours à dix-neuf sous» , des couteaux représentant la tour Eiffel, d'autres avec de allusions politiques au Panama, et le reste !

Au bout d*un mois, Baudry et moi étions fourbus, Bolard seul était infatigable. Mais nous avions pour vingt-sept mille francs de marchandises.

Tout cela s'entassait dans un sous-sol du pavillon de Flore. Quel capharnaûm! On y empilait calicot sur sabres de cavalerie, Pélion sur Ossa.

Nous reçûmes là des visiteurs de marque. M. Grodet, nommé gouverneur du Soudan, vint nous y voir, fort aimable, semblant s'intéresser beaucoup à tout ce que nous faisions. Quantum mutata,..

On en était alors à l'emballage, et ce n'est pas l'opération la plus facile. L'explorateur doit être doublé d'un emballeur de premier ordre. Les colis ne doivent pas dépasser vingtcinq kilos. Il les faut tout d'abord d'une absolue étanchéité, puis maniables, de formes géométriques, faciles à arrimer. Les objets, les étoffes qui les composent doivent être rapprochés sans se nuire, sans se froisser, et le plus difficile est encore de composer des assortiments, pour n'être pas obligé d'éventrer, dès le début, tous ses ballots.

Et quelle comptabilité !

A côté de cela, des objets spéciaux devaient frapper l'imagination de l'indigène. C'étaient la bicyclette de Baudry , des tubes de Geisler, une couronne électrique; enfin, et pardessus tout, un phonographe Edison, — le cinématographe n'était pas encore inventé. Notre instrument était un des premiers qui aient paru en France. Il devait rapporter des chants indigènes, et je comptais beaucoup sur lui pour intéresser les chefs, les lettrés, et leur faire, en les amusant, oublier leurs desseins hostiles.

Comme armement, le ministère de la guerre nous prêtait dix mousquetons Lebel, modèle 1893, et dix revolvers dernier modèle , avec dix mille cartouches : c'étaient mille

ao SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

coups par homme, c'est-à-dire plus que suflSsant, pensais-je.

Enfin, la marine nous prêtait également un canon Hotchkiss à tir rapide de trente-sept millimètres, avec munitions et accessoires.

Le 25 décembre, rien ne manquait, que le Davoust encore inaclievé. Baudry partit de Bordeaux, le jour de Noël, avec la plus grande partie du matériel. Le 5 janvier, je m'em-

barquais à mon tour sur le Brésil, des Messageries times, emportant mon bateau démonté.

Dakar, accroupi au fond de sa baie, au pied des hauteurs dont l'ensemble forme le cap \'ert, a hérité, au point de vue commercial, de l'importance de Gorée. C'est un tlot de verdure qu'encadrent des rochers sombres et des sables brillants.

Ah! si Dakar était anglais, quelle ville commerciale de premier ordre , quelle citadelle imprenable , quel arsenal

bien monté nos rivaux en auraient fait depuis longtemps!

Mais Dakar est français. Sans nier ses progrès, on ne peut s'empêcher de les juger bien lents. Il serait en effet impossible de trouver sur toute la côte ouest un point mieux choisi. C'est l'analogue de Cherbourg, dans les mers d'Afrique. La rade est sûre, on y entre à toute heure; le mouillage est excellent, l'air relativement salubre ; l'eau ne manque point.

Et quelle admirable position militaire !

Lorsque, la guerre déclarée, le canal de Suez sera obstrué, la route des Indes et d'Extrême-Orient reprendra son ancien tracé , et Dakar deviendra 0 le poignard au cœur de l'Angleterre » , comme Napoléon disait de Cherbourg. Pourvue abondamment de charbon, dotée de cales et d'ateliers, Dakar, dans la prochaine guerre, pourrait être le centre de ravitaillement de toute une flotte de croiseurs rapides et de torpilleurs, pourchassant le commerce anglais. Il serait aussi le camp retranché où nos bateaux viendraient se mettre à l'abri devant des forces supérieures. Cela sera, espérons-le. En attendant, la rivalité Saint-Louis-Dakar-Rufisque n'arrange guère les affaires de l'une ni de l'autre de ces trois villes.

Dakar intéresse particulièrement les pays du Niger, et c'est pourquoi je crois devoir m'étendre un peu sur son présent et sur son avenir : là aboutira le commerce futur — que je crois considérable — du Soudan, quand Kayes sera reliée à Saint-Louis, Badoumbé à Koulikoro, par le grand railway français de l'Afrique occidentale.

Dakar avait pour moi un autre intérêt. C'était le pied remis enfin sur la terre d'Afrique, après une longue absence de deux ans. Je pensais avoir à lutter, — et alors, de front, face à face, — pour la réalisation de mes projets, seulement avec des difficultés matérielles. Et l'heure où je vis, sur le quai de la gare du chemin de fer Dakar-Saint-Louis , les ballots, les colis, les pièces du Davoust^ bien au complet,

symétriquement alignés, fut une des bonnes heures de ma vie. On a souvent dit : « Le plus difficile, dans une exploration, c'est de partir. » Je me croyais parti, et, dès lors, sûr du succès... Combien je devais en rabattre!

Grâce au concours bienveillant de tous, du gouverneur, M. de Lamothe, et du commandant de la marine, le commandant du Rocher, Baudry m'a admirablement préparé la besogne.

Mais nous n'avons pas de temps à perdre ! Un accident d'hélice a donné trois jours de retard au Brest/, et il nous faut quand même prendre le premier départ pour le haut fleuve. Dès le lendemain matin , en route pour Saint- Louis. Les pièces du Davoust^ encombrantes, à formes gauches, à peine emballées à la hâte à Paris, arrimées tant bien que mal à Bordeaux, dansent la sarabande sur les platesformes du chemin de fer qui les emportent, et cela m'effraye un peu pour mon pauvre bateau. Bah ! il en verra bien d'autres, et je n'ai pas, aujourd'hui, le cœur à m'attrister.

Deux mots sur le chemin de fer Dakar-Saint-Louis. Le pays qu'il traverse est légèrement ondulé, peu arrosé, triste <l'aspect : c'est le Cayor. La race qui l'habite a été dure à soumettre. En continuelle révolte, elle nous infligea plusieurs fois, par surprise, des désastres : à Thiès, où le poste entier fut massacré; à M'pal, où périt un escadron de spahis. Le Cayor eut des chefs, des Damels, comme Samba-Laobé et Lat Dior, derniers champions de la résistance, illustres dans les annales sénégalaises, véritables héros qu'on regrette de n'avoir pu ramener à nous.

Les gouverneurs successifs du Sénégal se heurtèrent tous à la résistance du Cayor, à l'insoumission de ses habitants. Mais ce qu'avaient en vain entrepris ceux qui s'appelaient Faidherbe, Pinet-Laprade, Brière de l'Isle, pour ne citer que les plus illustres, la voie ferrée, pacifiquement, en est venue

à bout en quelques années. Aujourd'hui, grâce au chemin de fer, le Cayor est tranquille. Ce n'est pas tout; la contrée, jadis infertile et déshéritée, est devenue, par la culture des arachides qu'enlèvent les wagons, aux mois de la traite, un pays riche et productif.

Tant il est vrai que paix et commerce marchent de front, que le meilleur moyen, le seul, de pacifier un pays, de se

concilier ses habitants, est de leur donner du bien-être en ouvrant des routes commerciales.

Bravo donc pour le chemin de fer Dakar-Saint-Louis! Bravo ! malgré les hésitations, les erreurs, peut-être, qui en marquèrent les débuts.

Dire qu'on y trouve toutes les commodités, tout le confort désirable, non certes, A la saison chaude surtout, c'est un supplice que d'y voyager, un avant-goût de l'enfer, et le conseil qu'on donne aux débutants, à Dakar, est toujours bon : o Prenez de la glace, prenez-en beaucoup. Vous en

ferez un double emploi : rafratchissez vos boissons en route; mettez-en dans un mouchoir sur votre tête, sous votre casque ! Peut-être ainsi vous en tirerez-vous sans accès de lièvre et sans étouffer. >

Ce voyage, qui semblerait devoir n'être une partie de plaisir pour personne, en est une cependant pour les noirs.

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Ils prennent le train pour s'amuser. On n'escomptait guère, au début, cet élément de recettes, surtout après qu'un des premiers trains, en déraillant, eut écrasé tout un wagon d'indigènes contre un gros baobab ; on crut alors que c'était fini pour de bon.

Bien au contraire. Dès le lendemain, les noirs revinrent en foule. Mais ils s'étaient prémunis de talismans. Les marabouts, qui font commerce de ces porte-bonheur, avaient tout simplement ajouté une nouvelle corde à leur arc : ils vendaient " grisgris contre chemin de fer ».

Voilà le noir tout entier. Qu'il ait confiance dans son grisgris, il bravera mille dangers; qu'il ait confiance dans son chef, il le suivra sans hésitation, sans défaillance , au bout du monde. Inspirez-lui donc la confiance, vous pourrez tout en tirer.

Baudry était venu à ma rencontre sur la ligne. Avec lui était un noir, soigneusement enveloppé dans un « tamba

sembé », châle indigène. Cet homme était Mandao, l'interprète que j'avais demandé. Sans hésiter, il avait voulu nous accomp^ner, et c'était une bonne carte de plus dans nos mains. Allons, tout allait bien !

Le 17 janvier au soir, à six heures, nous étions à Saint- Louis. Un officier de l'état-major du gouverneur m'attendait. M. de Lamothe me reçut de façon charmante; nous nous connaissions, du reste, depuis longtemps. Tout ce qu'il pouvait fKiur nous, il promit de le faire, et il le fit.

a6 SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

I-e Brière de l'Islc, de la Compagnie Devès et Chaiimet. devait partir le ig pour le haut fleuve. 11 était déjà en surcharge . Comment (aire ? Et le tempspressait.

Dès le matin du iS, j'engageai les laptols qui devaient nous suivre. La plu part étaient des Sarracolais. Leur tribu habite sur le Sénégal, entre Bakel et Kayes. L'éloge n'en est plus à redire. Entre plus de cent candidats, Baudry en avait déjà trié une dizaine et un second maître pilote de la station locale, tous avant fait campagne et déjà anciens au service, tous solides, bien portants, bien découplés, heureux de courir les aventures. J'eus seulement à en éliminer trois et à ratifier le choix des autres, car nous devions nous limiter à huit hommes, patron compris. Dans la suite, ces laptots furent congédiés, par ordre du gouverneur Grodet, avant le départ définitif. Inutile donc de les présenter. Seul, Boubakar-Singo, le second maître, qui devait être ^^^^^^__^ patron du Davoust, ^^^^^Cs J \ '^ Vl\ mérite une mention — ^^~ "^

spéciale. C'était un Sarracolais superbe, excellent marin; et, quand venait la tornade, il se mettait à l'eau, nu, et entonnait, sous l'averse diluvienne, toutes les prières de son répertoire.

Nos laptots engagés, on les équipa, on les habilla, et tout de suite on les mit au travail, car nous avions trouvé la solution pour le transport du matériel.

L'administration nous prêtait un clialand en fer, de 35 tonneaux; nous y arrimions tout, et le Brière de liste le prenait à la remorque.

Ce ne fut pas, du reste, sans peine que put se terminer

cet arrimage. Enfin, nous étions prêts à l'heure, tant bien que mal. Le 19 au soir, le Brière larguait ses amarres, et nous filions pour le haut fleuve, tandis que nos amis de Saint-Louis, du gouvernement, de la marine, des maisons de commerce, nous faisaient de grands gestes d'adîeu, en nous criant : « Bonne chance ! n

Quelle arche de Noé que ce chaland de 35 tonnes! Il y avait de tout là dedans, et beaucoup de n pagaille » : des Japtots, des voiles, des rois maures passagers, des ballots, des moutons et des femmes. A l'arrière, on avait construit.

avec les tôles du Davoust, un appentis pour abriter ce petit monde. Oisifs toute la journée, ils faisaient les lézards au soleil sur le plan incliné du toit. On prolita des deux ou trois jours de remorque pour recenser les ballots numérotés. Chose extraordinaire, invraisemblable, rien ne manquait. Et il fallait voir Bilali Coumba, un hercule, soulever, comme une petite modiste son carton à chapeaux, la caisse d'instruments, zinguée, qui dépassait cent dix kilos.

C'est Bilali qui me fit un jour cette réponse, marquée au coin du bon sens :

On avait distribué aux hommes des cuillers de bois, pour leur usage personnel. Naturellement, ils mangeaient, comme tout bon noir, avec leurs doigts, faisant la boule de p&tée, ■ la pétrissant avant de la porter à la bouche. Et comme je plaisantais Bilali ; « Mais, mon ami, à quoi te sert ta cuiller?* il me dit, montrant ses mains, des battoirs : a Y a bon pour travailkr, y a bon pour manger. «

.■\insi que Jeanne d'Arc son drapeau, il les voulait à l'honneur comme à la peine.

I.a traversée eut des péripéties, le clapotis défonça le chaland, il fallut même le cimenter. Enfin, nous arrivâmes le 23 à Oualaldé, point extrême à cette époque de la navîgatÛHi à vapeur sur le fleuve. Peutêtre pourrait-on remonter beaucoup plus haut, jusqu'à Kaédi, presque en toute saison ; mais il faudrait pour cela complètement abandonner les formes de carène actuelles. Nous n'en sommes pas encore là. - Le Briùrc de l'Isle redescendit.

Désormais, nous allions voler Je nos propres ailes. Péniblement, lentement, mais sans arrêt, à la perche, à la cordelle, jusqu'au soir tombé, notre 35 tonnes se traîna sur le fleuve, oiJ les bancs découvraient déjà. On passa ainsi Kaédi, Matam, Saldé.

Puis, coup sur coup, nous arrivèrent deux nouvelles atrocement tristes.

A Saldé, la mort d'Aube.

A Bakel. le massacre du colonel Bonnier et de sa colonne. On a beaucoup trop parlé, dit bien des inepties voulues, sur ces morts glorieuses. On a, autour de ces cendres de soldats tués au feu, en plein combat, suscité de honteuses polémiques. Les hyènes, du moins, elles, ne travaillent que la nuit.

Poui* moi, je perdais là, avec un chef que j'aimais, nombre de vieux amis, compagnons de feu, camarades de poste. Hâtivement nous fîmes le trajet Bakel- Kayes, pour avoir des nouvelles. Nous étions plongés dans une afion profonde, jointe à quelque inquiétude de ce qu'on nous réservait.

Le 13 février, nous arrivions à Kayes.

Je me rendis immédiatement au gouvernement avec Baudry et Mandao. Le gouverneur, M. Grodet, m'apprit qu'il était autorise, par dépêche, à surseoir à ma mission et à nous employer à sa guise. Le personnel était dispersé. Baudry était envoyé à marches forcées sur le Niger pour conduire à Tombouctou de vagues convois de ravitaillement. On disposerait ultérieurement de moi.

JUSQU'A KAVES. 31

Plus tard, on m'envoya commander la flottille du Niger!

Cette dépêche, je la veux citer ici. Naguère encore, M. Grodet se défendait d'avoir été pour quelque chose dans l'arrêt de deux ans imposé à notre mission :

a Colonies à gouverneur ^ Soudan. — Autorise surseoir mission Hourst et disposer de cet officier. »

On le voit, le gouverneur du Soudan était autorisé, — il pouvait donc le faire ou non, — à surseoir, à nous arrêter pour le temps limité qui lui semblerait convenable. La polémique serait hors de mise.

Une réflexion cependant; tandis que, pendant deux ans, nous étions immobilisés, sans grand profit pour le pays, sur les bords du Niger, en amont de Tombouctou, Decœur, Baud et d'autres marchaient du Dahomev sur Sav. Voit-on bien quels avantages immédiats, politiques et diplomatiques, la France eût alors retirés d'une jonction, en réunissant les hinterlands des deux colonies?

Il est vrai que Decœur et Baud ne partaient pas du Soudan, mais du Dahomey, où le gouverneur Ballot envoyait des explorations, au lieu de les arrêter.

Mais j'abrège. Inutile de raconter par le menu les vexations mesquines, les déboires, les tristesses sans nombre que nous endurâmes. Inutile, en remuant toutes nos amertumes passées, de décourager, peut-être, les bonnes volontés de l'avenir. Nous réussîmes cependant à nous rendre utiles. Tout en approvisionnant Tombouctou, menacé de disette, — et là encore il faudrait chercher bien haut les responsabilités, — je pus lever la carte de tout le système lacustre qui s'étend à l'ouest de la ville.

Le plus important de ces lacs, Faguibine, est une véritable mer intérieure avec ses îlots, ses promontoires et ses tempêtes. C'est une vaste cuvette (cent dix kilomètres de long, vingt de large; les fonds, à la sonde, dépassent parfois

cinquante mètres) qu'emplit le Niger, gonflé par les crues. Nous y fîmes un raid tout pacifique avec VAube, embarcation que je vous présenterai plus tard, tandis que le « terrible » Ngouna, chef des Kel Antassar hostiles, se livrait sur ses bords à de prudentes retraites. C'est là que, pour la première fois, je pris contact avec les Touaregs.

Baudry, de son côté, allait, avec un chaland, sur Tlssa- Ber, déjà reconnu par Caron, constater la navigabilité du fleuve aux eaux hautes.

D'avoir voulu nous employer, de nous avoir fait quand même servir à quelque chose, comme aussi de la bienveillante affection qu'ils nous témoignèrent, je dois respectueusement remercier mes chefs militaires, les commandants de Tombouctou, les colonels JolTre et Kbener. Ce fut une consolation à nos ennuis, et la meilleure, la plus réconfortante que puisse souhaiter un offîcicr.

Kn mai 1^95, je reçus l'ordre de rentrer en France. Baudry, fatigué, atteint heureusement plus au moral qu'au physique, m'avait précédé de deux mois. Comme je l'ai dit, nos laptots avaient été congédiés, — par mesure d'économie, disait l'ordre. — Notre matériel était dispersé. Le bateau restait à Bafoulabé, et dans quel état, grand Dieu! On aurait juré que les pièces en avaient été intentionnellement faussées à coups de marteau. Nos chronomètres — de petites montres de torpilleurs, chef-d'œuvre de précision d'un véritable artiste, M. Thomas — servaient, à Badoumbé, d'horloge au télégraphiste du poste. Nos ballots, dont je n'avais point reçu décharge, étaient envoyés à Mopti, pour la mission Destenave, qu'on avait dû faire partir. Mes amis de France, à qui j'adressais des appels désespérés, se taisaient. Baudry lui-même ne donnait pas signe de vie.

Tout semblait définitivement perdu. 11 n'avait pas été sursis à ma mission, elle était dissoute, détruite.

Pour la première fois, je l'avoue, en reprenant navré, sous rhivernage, étape par étape, la route de France, en envisageant tristement mes pauvres projets, je crus à leur effondrement définitif.

Au moins avais-je la consolation d'avoir, comme Davoust, lutté jusqu'au bout.

Le 20 juillet, à Bafoulabé, j'étais précisément en proie à une rage froide, en face des pièces faussées de mon Davoust, quand on me remit une dépêche.

Elle était du colonel de Trentinian , qui avait — enfin ! — succédé à M. Grodet dans le gouvernement du Soudan.

Elle disait :

« Le ministre des colonies reprend le projet primitif de votre mission. »

J'ai eu des minutes de joie émotionnelle et de bonheur dans ma vie. Eh bien! pas même le jour où, tenant depuis près d'un mois dans le pays de Diena révolté, j'ai vu arriver la colonne de secours; pas même, en décembre dernier, à l'heure du débarquement à Marseille, quand j'ai senti tous les obstacles franchis, les difficultés surmontées, les dangers passés, la réussite enfin complète, pas même alors, je n'ai éprouvé joie plus profonde. Je pouvais donc tenir mon serment, et aussi confondre, par l'action, par le succès, ceux, mal conseillés ou peu scrupuleux, ceux qui nous avaient mis l'entrave au pied.

Voici ce qui s'était passé :

En France, dit-on, les absents ont toujours tort. Notre histoire tendrait à le prouver. De tous ceux qui, à mon départ, avaient protesté de leur dévouement, m'avaient congrratulé par avance, voire même chaudement pressé sur leur poitrine, bien peu — j'allais dire personne — avaient pris fait et cause pour nous. Les Sociétés géographiques, scientifiques, mirifiques, poussent en France comme champi-

gnons. Petites chapelles concurrentes, elles se détestent, se mordent, pérorent, déclament, banquettent. Sans grand effort, sans risques, leurs gros bonnets — j'allais dire leurs grands actionnaires — se font réclame et notoriété sur le dos de quelques membres actifs qui vont peiner au loin.

Demandez-leur aide, secours, appui, aux moments pénibles : ils n'en ont cure. Plus tard, au retour, si vous vous êtes bien débrouillés, et si vous êtes bien gentils, vous en tirerez... du bruit.

J'ai souvent pensé à elles, en regardant, derrière les chefs nègres, marcher leurs griots. Ils vont, jouant de la flûte ou du violon, ils agitent des sonnettes, ils battent de la caisse, hurlent à tue-tête leurs flatteries. Toutes les comparaisons leur sont bonnes pour le chef : la lune, le soleil et le reste : « Tu es mon père, tu es ma mère, je suis ton captif. »

Mais viennent des revers à ce chef qu'on encensait, que la mauvaise fortune ou la défaite s'abatte sur lui, les voilà tous, les griots, qui s'en vont porter au plus heureux de l'heure flûtes et violons, sonnettes et flagorneries !

Ah ! les thuriféraires !

J'éprouve toutefois un plaisir reconnaissant à le dire, il se trouve des exceptions à cette règle.

Et je n'en veux citer qu'une. Aux heures adverses, pour nous réconforter, comme aux jours d'espérance, pour nous encourager, toujours mon cher et vénéré ami M. Gauthiot, secrétaire général de la Société de géographie commerciale, s'est trouvé là, mettant à notre disposition son influence, sa parole persuasive et sa haute autorité en matière géographique et coloniale.

Dès son arrivée à Paris, Baudry l'alla trouver, non sans une arrière-pensée : a Eh bien ! et la mission ? — Fichue, à moins que vous ne nous tiriez de là. — Je m'en occuperai. »

Ensuite, il s'en fut chez mon vieil ami Marchand, qui, à cette heure, doit faire merveille au Congo : « Et Hourst, et la descente du Niger? — Vous voyez ce qu'il en reste ! — Il y a peut-être quelque chose à tenter. »

Tous deux firent leur force. Ce fut M. Gauthiot qui enleva la dernière redoute. La question d'argent semblait grosse de difficultés, car on bouclait le budget : a Monsieur le ministre, dit-il, j'arrive les mains pleines. » C'étaient cinq mille francs votés par le Comité de l'Afrique française, pour mon voyage d'exploration.

L'effort de ces troupes fraîches fut décisif.

Le ministre des colonies était alors M. Chautemps, heureusement ; le gouverneur général de l'Afrique occidentale, M. Chaudié; le directeur de la défense aux Colonies, le colonel aujourd'hui général Archinard. C'est d'eux trois que dépendait l'ordre définitif. Je n'ai qu'un mot à en dire : ce furent, avec M. Gauthiot, les quatre parrains de la mission reconstituée; et nous leur en sommes tous, à tous, respectueusement reconnaissants.

« Je n'ai eu dans tout cela, m'écrivait Baudry, qu'une simple action de présence. »

La question d'argent, ai-je dit? Il fallait en effet partir sur des bases nouvelles. Les conditions étaient autrement défavorables que deux ans auparavant. Rien n'était changé du côté des Touaregs, mais on savait par le Soudan que Amadou Cheikou, le sultan détrôné de Ségou, se reconstituait un empire sur les bords du Niger. Puis, la mission Toutée était en route; on en était sans nouvelles, et il est souvent plus difficile de venir second que premier en pays

neuf.

Le colonel Archinard avait donc voulu renforcer sérieusement notre effectif : c'étaient d'abord trois chalands au lieu d'un seul, et cela exigeait vingt laptots, au lieu de huit.

Puis, le lieutenant Bluzet, un déjà vieux Soudanais, quoique tout jeune de grade, serait chargé de l'instruction militaire, c Prenez un médecin, dit encore le colonel, cela fera un fusil de plus! » C'est Taburet, mon ancien médecin à la flottille du Niger, que je choisis par dépêche.

Tout cela multipliait les frais. Le budget, le petit budget d'une si grosse mission fut dur à équilibrer. On y parvint. Bluzet, Baudry, sur leur solde, firent des avances. Bolard se mit encore une fois en campagne, avec son zèle ordinaire et son activité.

a Vous partez quatre, disait Marchand à Baudry, en l'accompagnant à la gare d'Orléans. Il en reviendra bien unî »

Dieu merci, nous sommes revenus au complet.

Dès la réception de la dépêche du colonel de Trentinian. sans en chercher plus long, je me mis à l'ouvrage. Il fallait rassembler à Bafoulabé tout notre matériel épars aux quatre coins du pays. 11 ^fallait mettre le Davoust en état. Pour cela, il n'était qu'un moyen possible : le monter, le pousser à l'eau; on n'aurait ainsi point de déboires pour le lançage définitif. Je fus aidé par un quartier-maître mécanicien, Sauzereau, qui m'avait déjà rendu, à la flottille, les plus grands services. C'était dur, mais on y parvint, et ce fut un beau jour, au poste de Bafoulabé, que le baptême du Davoust. C'était la première fois qu'il flottait depuis les essais du pont Royal, à Paris. Un missionnaire de Dinguira s'était dérangé tout exprès pour le bénir. Le colonel de Trentinian avait bien voulu venir de Kayes, et le Davoust faisait, ma foi, un effet joli, très joli, sur le Bakhoy. J'aimais mieux le voir là que sur la Seine, Digui, second maître pilote de la flottille, que je gardais pour patron, au lieu et place de Boubakar congédié, se montrait enchanté de son bateau.

Tout compte fait, il manquait nombre de colis à l'appel. Heureusement, le capitaine Destenaves avait emporté au

Mossi seulement quelques ballots de prix; le reste était à Ségou. Mais, des conserves, des approvisionnements, plus rien ne restait, qu'une caisse de « cognac fin bois » qui fit, à très petites doses, nos délices; il y en avait encore, un an après , à Fort-Archinard. Vous voyez si nous fûmes sobres. La bicyclette de Baudry, qu'on baptisa, je ne sais pourquoi, Suzanne, fut retrouvée, en piteux état, du reste. Mais Sauzereau était un spécialiste en la matière, et bientôt il la fit rouler sur la route de Badoumbé, au grand ébahissement des noirs.

Je n'avais plus qu'à attendre Baudry à Kayes. J'y descendis et je le vis, un beau matin, me tomber dans les bras, avec Bluzet et vingt laptots; je parle au figuré pour les laptots, bien entendu. Par économie, on ne les avait point habillés, et l'on eût dit une bande de forbans. Cela me fit bonne impression ; j'en connaissais plusieurs, qui avaient déjà servi sous moi. Ces hommes, certes, ne valaient pas les premiers, ceux que j'avais dû licencier sur l'ordre du gouverneur, mais ils se formeraient à la route.

Tout s'était bien passé, pour Baudry et Bluzet. Ils avaient même trouvé les loisirs, sur le bateau qui les montait de Saint- Louis, de rimer à deux : la collaboration commençait. Et le soir à table, où de copieuses libations — copieuses pour le pays, s'entend — étaient faites en l'honneur de la mission reconstituée, ils nous dirent ce sonnet :

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