‹ La mission HourstChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le lo octobre 1895, nous quittâmes définitivement '^jes. Nos colis étaient embarqués de la veille sur trois P'a. t es-forme s du chemin de fer; le personnel prit place dans '^^ w^ons. Outre Baudry, Bluzet, et le mécanicien Sau- *r-«aU| qui devait remonter le Davoust, il était ainsi con- 't*tué : le second maître pilote Samba Amadi, dit Digui, '^rrime d'une stature colossale et d'une force herculéenne, P'''-*-s remarquable encore par son zèle, sa fidélité et son *^^esse comme marin; l'interprète Suleyman Goundiamou, ancien laptot de Caron dans son voyage à Tombouctou; le l^'aducteur d'arabe Abdoulaye Dem, petit Toucouleur futé et intelligent, plus lettré que la moyenne des marabouts noirs, et vingt laptots ou marins indigènes.

Le soir, sans incident, nous arrivons à Bafoulabé. Un bac à traille nous y {ait traverser le Bafing, une des deux rivières dont la réunion forme le fleuve Sénégal. Une voie Decauvillede 60 centimètres part de la rive droite du Bating et suit le cours de l'autre affluent, le Bakhoy, jusqu'au village de Dioubeba, où nous campons le 13 au soir.

Jusque-là, notre voyage s'était, on le voit, effectué par des moyens de transport trts civilisés. A partir de Dioubeba, les difficultés allaient commencer.

Le véhicule qui sert, dans le Soudan français, à transporter jusqu'au Niger les vivres, munitions, etc., nécessaires à nos différents postes, est la voilure Lefebvre, dont on a tant parlé à propos de l'expédition de Madagascar. C'est une caisse en tôle montée sur un essieu deux fois coudé pourvu de roues; on y attelle un mulet.

Cela réalise-t-il l'îdéal? Est-ce aussi mauvais qu'on le dit? Je ne me permettrai pas de résoudre la question. La vérité

DE KAYES A TOMBOUCTOL'. 41

est peut-être entre ces extrêmes. Si, d'une part, ces voitures ont toujours pu suivre nos colonnes au Soudan, de l'autre, me semble-t-il, leur poids mort pourrait, sans inconvénient, être diminué. L'avantage que présentent les caisses métalliques d'être étanches et, à la rigueur, de franchir comme flotteurs (sans chargement) les cours d'eau, ne me

paraît pas bien considérable. Je n'ai d'ailleurs jamais vu exécuter cette manœuvre aux voitures Lefebvre.

Quand les colis à transporter sont petits, de (ormes sensiblement géométriques, l'arrimage s'en fait assez bien. Mais tel n'était pas notre cas, et nos bagages encombrants eurent un mal énorme à tenir dans les caissons.

Le 14, arrivaient les mulets ; une partie devait être attelée aux voitures, l'autre porter sur des bâts. Le lieutenant Osterman était détaché au convoi de la mission. Toute la journée fut employée au chargement, ainsi que le lendemain.

Les pièces du Davoust ne pouvant en aucun cas être transportées par voitures, j'avais demandé soixante-dix porteurs pour les en charger; ils arrivèrent le soir. Dès lors, rien ne s'opposait plus à notre départ.

On a dépeint trop de fois la route de ravitaillement du Soudan pour que je refasse le tableau des étapes qui amènent le voyageur des bords du Sénégal à ceux du Niger. Pour nous, les difficultés ordinaires se compliquaient de la diversité de nos moyens de transport : voitures, mulets de bât, porteurs; en outre, nous trou>antêtre le premier convoi à voyager depuis l'hivernage, le chemin n'avait pas encore été complètement refait devant nous. Les premiers jours furent pénibles ; hommes et animaux étaient rendus quand on arrivait à l'étape, quelquefois après midi. Mais chacun y mit du sien, devint plus adroit, et trois jours après le départ, nos matelots noirs étaient aussi à leur affaire que les conducteurs du convoi.

Voici quelle est en général notre besogne de la journée. Vers deux heures du matin , à un coup de corne , tout le monde se lève ; les conducteurs donnent à leurs animaux la musette, quelques poignées de mil qui les soutiendront durant la route. Bluzet, que j'ai spécialement chargé des porteurs, rassemble son monde, tandis que notre cuisinier fait rapidement chauffer une tasse de café, préparée la veille- Une heure après, à la lueur des torches de paille, dans la clarté desquelles nos noirs, fantastiquement illuminés, semblent une théorie de diables venus pour faire sabbat au Centre Afrique, les porteurs se mettent en marche.

Bluzet chevauche en tête, jetant de temps à autre un coup d'œil en arrière, tandis que deux ou trois laptots courent à la queue ou sur les flancs de la petite colonne, comme des chiens de berger occupés d'un troupeau. Quelque cent mètres plus loin, le convoi de voitures s'ébranle à son tour,

: le sourd grondement de ses roues en fer; fermant la che, les mulets de bât.

n instant on chemine silencieux dans le grand calme de uit tropicale, troublé seulement par le cri de l'oiseaume ou par le bruit d'enclume du « forgeron n. un autre

;au soudanais. Mais voilà un trou au milieu du chemin : :eiition! Kini houio! (A droite !) Et, d'un conducteur à rtre, le cri : Kini boulo ! se répète, avertit de l'obstacle, vient qu'il faut appuyer à droite pour le tourner. Au op, maintenant, pour regagner la voiture de tête! Cette i, tout s'est bien passé; mais, souvent, la roue tombe dans ondrière, et, malgré les coups de collier du mulet, elle y

reste. 11 faut venir à la rescousse : conducteurs, laptots, poussent à l'épaule; cris, jurons, encouragements. Out! enfin, ça y est. En route!

Voici maintenant un marigot, un de ces petits ruisseaux à sec pendant une partie de l'année, qui sont une des caractéristiques du pays. On a bien, avant la saison pluvieuse, pratiqué des rampes d'accès ou jeté un pont de fortune, mais

sous l'action des orages torrentiels de l'hivernage, les rampes sont éboulées, le pont à demi démoli. Halte! Et il faut refaire le travail, couper du bois, de l'herbe, apporter des pierres et de la terre; soit une heure ou deux de besogne. On passe.

Devant nous, l'horizon s'illumine d'une couleur chaude : c'est le soleil qui se llve. Rapidement son disque paraît, et, en attendant qu'il nous brûle de ses rayons, son éclat, encore adouci par les brumes d'où il émerge, donne un entrain nouveau à la caravane. Un conducteur pousse un long

cri, perçant et rauque à la fois : c'est un griot qui entame une de ces mélopées dans laquelle repassent les noms des chefs et des héros d'autrefois : Soundiata, Soumangourou, Monson, Bina Ah. Au refrain, à mi-voix, ses camarades lui répondent. Puis un autre sort de son sac en peau de bouc une flûte de bambou creux, et égrenne, dès heures durant, six notes, toujours les mêmes. Devant les porteurs, notre

griot Ouali pince les cordes en boyau de son balloun, sorte de harpe primitive, composée d'une calebasse et d'un mor,ceau de bois tordu, auquel pendent des plaquettes de ferblanc qui s'entre-choquent.

Et les kilomètres se franchissent. D'heure en heure, dix minutes de repos délassent hommes et bêtes, jusqu'au moment où devant nous des toits pointus de cases en paille ou les terrasses plates de maisons en terre émergent de la verdure : c'est le village oii l'on va camper.

Les voitures sont formées en parc, les mulets dételés ou

débâtés s'alignent à la corde, tous tenus par un pied. Tout à l'heure, on va les mener boire au ruisseau voisin, puis on étalera devant eux le grain sur lequel ils se jetteront en gloutons, et la paille qu'ils mâchonneront lentement tout le reste du jour.

Un coup d'œil aux chargements ; rien de défait, rien de cassé. Bon ! Pendant ce temps, sur trois pierres, notre cui-

Bj5^ ■— »^j*îa

y?cr^-.-'â's^i;^^BJ

sinier noir a disposé sa marmite; une table pliante a été dressée, à côté de gourbis rapidement construits en herbe verte qui sent bon. Le déjeuner terminé, nous nous livrerons là aux douceurs de la sieste.

L'après-midi, on va voir les animaux, qui, reposés, dressent maintenant joyeusement les oreilles. Braves bêtes, ces mulets, ces Fali-Ba (grands ânes), comme les nomment les noirs. On les a arrachés à leur pays natal, l'Algérie; entassés dans l'entrepont d'un bâtiment, secoués par le roulis, ils ont été amenés à Kayes, et leur supplice a commencé...

Sous ce soleil de plomb auquel ils ne sont pas habitués, ils ont dû traîner leur voiture, comme un forçat son boulet. Au lieu de l'orge et de l'avoine de la patrie, ils ont maintenant le mil dur et amer; au lieu du foin parfumé, les graminées rêches du Soudan. Tant qu'ils vivront, — oh ! ce ne sera pas long, cinq ans au plus, — ils referont la route déjà faite, franchiront les mêmes marigots jusqu'au moment où, tombée entre les brancards, leur carcasse amaigrie sera poussée dans la broussC) à la plus grande joie de la hyène et du chacal, dont le rire et le glapissement troubleront, la nuit, le sommeil du voyageur.

Est-ce l'ardeur du soleil d'Afrique qui a fait éclore , au cours de la mission, des velléités poétiques chez certains de ses membres? Je ne sais, mais voici ce que l'un d'eux écrivit, en le dédiant aux mânes des Fali-Ba tombés sous le ciel du Soudan. Je prie les critiques d'être indulgents pour ces productions intertropicales.

Page 1