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LE MULET A LA CORDE

Vers le mil répandu son nnaigre col se ploie, Il le renifle avec des airs de gourmet fin, Glisse en dessous un œil ami vers son voisin, Et son oreille bat le rythme de sa joie,

Ne se rappelant plus déjà le dur chemin, Et la côte cruelle, et l'homme qui rudoie, Et la terre qui brûle, et le ciel qui flamboie. Et qu'il en est ainsi pour lui jusqu'à la fln.

Puis il digère, lent comme après une orgie; Et le divin sommeil tombe sur lui parmi La brousse qui crépite aux gloires du Midi.

Et parfois, tout noyé de vague nostalgie,

Des repas d'autrefois souvenir incertain,

Son œil s'éclaire au fond d'un doux rêve lointain.

Enfin, le soleil tombe; le service de garde est réglé pour la nuit, le repas du soir nous rassemble de nouveau autour

de la petite table, une dernière causerie s'engage où les visions d'avenir, les projets pour l'expédition, se mêlent aux histoires rétrospectives (bientôt on les saura par cœur et on pourra leur donner un numéro). Puis chacun s'en va, sur son lit de camp, goûter le repos que voudront bien lui laisser les moustiques (oh! les sales bêtes!) toujours habiles à s'introduire par le moindre trou de la moustiquaire, jusqu'au matin où le coup de corne du réveil viendra sonner le recommencement d'une journée pareille à la précédente.

C'est là notre existence pendant vingt JQurs, avec, comme intermèdes, des passages de fleuves, des voitures qui versent, des essieux ou des brancards qui cassent.

A noter cependant, à Kita, le fait jusqu'alors inconnu d'une course de... bicyclettes. La nôtre, Suzanne, a rencontré une rivale, elle n'est que la seconde arrivée au Soudan, un commerçant de Kita en possède aussi une. Le match s'engage près du poste sur une piste faite à souhait, et bien que Suzanne n'ait que des caoutchoucs creux, elle bat, montée par notre mécanicien Sauzereau, l'autre bécane, cependant pourvue de pneumatiques. Pendant ce temps, le musique des Pères du Saint-Esprit, de petits négrillons dont peu dépassent la taille de leurs cuivres, nous joue les meilleurs morceaux de son répertoire, sous la direction du frère Marie Abel, qui se démène au milieu de ses exécutants, et fait penser, avec sa grande barbe, au Père éternel menant un concert d'anges passés au cirage. Vous voyez qu'on sait se distraire au Soudan.

Le 6 novembre, nous étions à Bamako. Après un jour de repos, nous partions pour Koulikoro, fin de notre traversée terrestre; nous allions redevenir marins.

La veille de notre arrivée, comme nous déjeunions à l'étape de Toulimandio, nous avions vu soudain apparaître dans la

case notre brave docteur Taburet, rouge, suant, soufflant. Comme je l'ai dit, les deux chalands Enseigne Aube et Le Dautec, de l'ancienne flottille du Niger, avaient été mis à la disposition de la mission. Taburet était, sur une dépêche de moi, venu de Djenné à Ségou, les avait pris et conduits à

Koulikoro; puis, impatient, il était remonté par le fleuve jusqu'à Toulimandio avec le Le Dantec, au-devant de nous. Les questions s'entre-croîsèrent. Taburet ne savait guère qu'une chose, c'est qu'il accompagnait la mission. Il me fallut le mettre au courant de tous les événements survenus depuis notre séparation en juin, et c'est en devisant et chevauchant càte à côte que nous avons fait la dernière étape.

Koulikoro, ou mieux Kourokoro, le vieux rocher, m'était bien connu; j'y avais séjourné avec la flottille du Niger, en 1889, pendant près d'un an. C'est un point extrêmement important, comme marquant le terminus amont de la navigation du bief central du Niger. On peut, à la rigueur, remonter un peu plus haut, comme on vient de le voir faire à Taburet, jusqu'à Toulimandio et même Manambougou, quand les eaux sont hautes ; mais, à cause du grand nombre d'écueils qui parsèment le fleuve, il vaut mieux s'en tenir à Koulikoro, qui d'ailleurs présente d'autres avantages.

Ce n'est pas sans une extrême satisfaction que je vis se dessiner la colline qui surmonte le village, colline très curieuse par sa forme abrupte, et que surmonte un plateau où autrefois nous avions construit un camp. Une légende se rapporte à Koulikoro et à cette colline, celle de Soumangourou, dans laquelle on retrouve trace de la lutte que soutinrent autrefois les Soninkés des bords du Niger contre les Malinkés venus de Kita.

Soundiata était le septième fils d'un chasseur de Kita et d'une femme originaire du Toron. Il était venu au monde chétif et contrefait, et ne pouvait comme ses frères aller à la chasse et rapporter du gibier à sa mère. Celle-ci en conçut de la honte, et se laissa entraîner jusqu'à maudire ce fils qui lui faisait si peu d'honneur. « Mieux vaut la mort que la honte », dit Soundiata. « Moun kafisa malo di toro », répète le refrain que chantent les griots. 11 s'enfuit dans les bois et y rencontra une sorcière; elle exerça sur lui l'art des charmes, et Soundiata devint le plus fort guerrier du voisinage. Il retourna chez son père, contrefaisant toujours Tinfirme , et lui demanda un bâton pour s'appuyer. Le chasseur coupa pour lui une branche d'arbre, mais Soundiata la rompit comme une paille ; ce furent successivement un arbrisseau, le tronc d'un cailcedra, puis une énorme canne de fer à la-

quelle travaillî;rent pendant un an tous les forgerons du pays, que l'on offrit au jeune homme sans plus de succès. Devant ce prodige évident, son père et ses frères lui abandonnèrent le pouvoir. Son courage, sa force, et la connaissance de la magie, legs de la sorcière, rangèrent bientôt sous les ordres de Soundiata tous les Malinkés, et Samorv,

-Malinké lui-même, prétend à l'heure actuelle qu'il est Soundiata revenu sur terre.

Soumangourou , grand guerrier et savant en sortilèges aussi, régnait sur les bords du Niger, Des arcanes terribles et mystérieux le rendaient invincible ; îl ne devait être battu que si un ennemi pouvait dérober la première poignée de nourriture qu'il portait à sa bouche. Soundiata résolut de s'emparer des terres de Soumangourou, et, connaissant la force magique qui protégeait son ennemi, il lui fit proposer en mariage sa sœur Ma, en signe d'amitié et d'alliance.

Soumangourou se prit d'amour pour Ma, l'épousa et l'ep-

mena dans son pays. Il eut bientôt en sa femme une telle confiance qu'à elle seule il confia le soin de préparer ses aliments et de les servir.

Or, un jour que le chef soninké avait bu, plus que de raison, du dolo (hydromel), Ma lui apporta sa nourriture, et après avoir posé devant lui la calebasse qui contenait le tau (bouillie de mil ou de maïs), au moment où il tenait dans sa main la première boulette qu'il s'apprêtait à porter à sa bouche, elle se coula contre lui comme pour le caresser et, d'un mouvement en apparence involontaire, la fit tomber.

(( Laisse ce morceau, ami, il est sale », dit-elle en le jetant dans un coin de la case. Grisé d'amour autant que de boisson, Soumangourou ne prit pas garde à la traîtrise. L'astucieuse Ma, après son départ, ramassa la bouchée de tau et l'envoya à son frère. Dès lors, Soundiata pouvait marcher contre son rival.

Et c'est ce qu'il fit. A Massala se rencontrèrent les deux armées; les Soninkés furent écrasés. Soumangourou suspendit ses armes à un arbre que l'on montre encore devant la porte du village, puis se réfugia sur la montagne de Koulikoro, où son rival les changea en pierre, lui, son cheval et son griot favori.

Mais, quoique pétrifié, le chef soninké conserve sa puissance magique et couvre le village de sa protection. Au pied de la colline, deux rochers sacrés reçoivent les offrandes des noirs, épis de mil, poulets, calebasses de degué (bouillie claire de farine de mil).

Soumangourou passe, ou plutôt passait, pour ne pas vouloir de voisins. Aussi, quand une première fois, en 1885, un poste fut construit sur la terrasse de la colline, le chef du village crut-il devoir prévenir l'officier qui le bâtissait que son œuvre s^écroulerait. C'est effectivement ce qui arriva ; trop hâtivement faite, la construction s'effondra à la suite

d'un violent orage. En 1889, j'avais entrepris à mon tour d'édifier, presque au même endroit, des cases en terre pour y loger le personnel de la flottille. Pressé par le temps, j'avais d'abord élevé une charpente en bois, et l'on plaçait le toit qu'elle supportait en même temps que se poursuivait la construction des murs. J'avais naturellement soutenu les coins de ma charpente par des pièces de bois posées dans l'angle. Mon maçon, s'en trouvant gêné, n'imagina rien de mieux que de les enlever. Ce que l'on prévoit arriva : la charpente fit château de cartes, entraînant le toit et les couvreurs, heureusement sans accident. Du coup, l'influence de Soumangourou était manifeste, et, malgré menaces et objurgations, il me fut impossible de trouver dans le village des indigènes voulant bien encore travailler. J'étais fort ennuyé. Par bonheur je me rappelai la manière dont un général de la première République fit liquéfier, à Naples, le sang de saint Janvier, d'abord rebelle au miracle. Je fis présent à Soumangourou d'un mouton blanc, prévenant en même temps le sorcier qui règle les rites de son culte, qu'il avait le choix entre un beau cadeau ou des coups de corde, suivant que son maître se déclarerait pour ou contre moi. En pareille occurrence, ajoutai-je, Soumangourou fera le nécessaire pour le plus grand bien de son serviteur. Le résultat fut celui que j'attendais, et l'oracle, consulté, déclara que toute permission m'était accordée de résider là où je voulais. Depuis, je passe dans les pays bambaras pour être au mieux avec Soumangourou.

La montagne de Koulikoro est un lieu de refuge pour les esclaves évadés qui , fuyant l'injustice ou la brutalité de leurs maîtres, viennent se déclarer captifs de Soumangoupoxx ; personne n'oserait les toucher tant qu'ils ne quittent pas les environs du rocher. Ils y ont bâti des cases et cultivent pour leur nourriture.

Enfin, le serment fait au rocher sacré en mangeant le degué est inviolable. Qui mentirait, qui se parjurerait, perdrait la vie. Lorsque je commandais le poste, j'ai plusieurs fois usé de cette croyance, et démêlé ainsi la vérité dans des affaires de justice trop embrouillées pour être résolues par mes simples lumières.

J'ajouterai que Soumangourou est aussi l'ennemi des voleurs. Lorsqu'un objet est volé dans le village de Koulikoro, on entend, la nuit, un griot parcourir les rues, appelant le héros, et le priant de faire mourir le coupable s'il ne rapporte pas le produit de son larcin. Généralement le volé rentre en possession de son bien. On appelle, je ne sais pourquoi, cette façon commode de remplacer le pouvoir attribué en Europe à saint Antoine de Padoue : Oucllè da, appeler la porte.

Les premiers jours de notre séjour à Koulikoro se passè^ rent à déballer et à vérifier notre matériel. Nous mîmes à terre les deux chalands en bois de l'ancienne flottille ramenés par Taburet, pour y faire les réparations indispensables. Hélas! quelle désagréable surprise! Ce n'est pas réparation qu'il fallait dire, mais presque réfection totale. Durant le dernier hivernage, le bois du bordé s'était pourri, mal tenu propre d'ailleurs, et plus de la moitié des bordages étaient à remplacer. Se mettre courageusement au travail était le seul parti à prendre. Heureusement, notre ami Osterman, qui nous avait déjà rendu tant de services durant le transport, se trouvait chargé à Koulikoro de l'atelier de construction des pirogues servant à ravitailler les postes du fleuve ; il nous aida de tout son pouvoir. Retaillei des planches, clouer, boulonner, calfater, telle fut notre occupation durant un mois. Nous parvînmes à remettre nos petits bâtiments en état , mais nous n'arrivâmes jamais à leur redonner leur étanchéité première , et , en particulier pour

ï'Aiilu; l'eau qu'il n'a cessé de faire en quantité considérable a été un sujet de constante inquiétude pendant tout le voyage.

Notre mécanicien, Sauzereau, s'était, pendant ce temps, attelé au montage du Dii7-oiisf, opération devenue quelque peu difficile : nombre de pièces avaient été faussées, soit en

cours de route, soit durant l'abandon de l'embarcation à Badoumbé. !-à aussi il fallut s'ingénier, renforcer les tranches par des pièces de bois ou des lattes en fer. Le 19 novembre, nous le lancions, mais par les joints mal serrés l'eau entrait à flots, et notre pauvre bateau ressemblait quelque peu à une passoire. Attrape à serrer les boulons! Les pieds baignant, en costume trî's primitif, nous nous armons de clefs anglaises et faisons de notre mieux. Taburet se distingue tout particulit-rement à ce travail, même il y va de si

bon cœur qu'il décapite les boulons sous ses efforts trop vaillants. 11 faut modérer l'énergie de notre brave docteur. Enfin, pas mal de coups de clef, un peu de mastic, un peu d'étoupe, et nous asséchons le bâtiment.

Nous construisons deux pailtottes sur l'Aube, nous montons les roufs en planches du Davoust , que je tends à l'intérieur.

luxe inouï, de jolies nattes jaunes du pays, dont le ton s'harmo- /nir..i.v .. =cwci

nise très agréablement avec le gris clair dont sont peintes les boiseries.

Tandis que nous travaillons ainsi, nous pouvons observer à loisir la vie du village. Nous arrivons précisément au mo-

ment d'une fête qui tous les ans

e joies et réjouissances cheï les Hambaras, sauf peut-être chez ceux à l'occasion desquels la fête se donne.

Je parle du Bouloukou ou circoncision , accomplie sur les jeunes noirs d'une douzaine d'années , en même temps qu'on pratique chez les jeunes filles du même âge l'opération barbare de l'excision. Les forgerons, les forgeronnes, qui constituent une caste spéciale chez les Bambaras, comme d'ailleurs chez presque tous les indigènes

soudanais, sont les opérateurs. Le soir, les patients sont conduits en dehors du village, dans un bois réputé sacré, où on les fait danser et crier jusqu'à obtenir par la fatigue, jointe d'ailleurs à de copieuses libations de dolo ou bière de mil, une espèce de demi-anesthésie. L'opération est alors accomplie au moyen d'un petit couteau tranchant , sur un mortier à piler le mil renversé. Les enfants doivent ne pousser ni cri ni gémissement, et affecter une indifférence que les malheureux n'éprouvent certainement pas, à en juger par l'expression de leurs visages. Les jeunes filles subissent un traitement analogue , mais alors que leurs frères sont guéris en une dizaine de jours , elles restent malades pendant plus d'un mois. Durant le temps de la convalescence, les enfants ne rentrent pas dans les cases familiales. Sous la conduite des forgerons, ils vont, dans la journée, en bandes, circuler dans le village en chantant, et il est de coutume que sur le marché ils peuvent prendre ce qui est à leur guise sans qu'on exige d'eux aucun payement. Les filles sont, tout ce temps-là, enveloppées d'un grand voile blanc, les garçons portent sur la tête un bonnet de forme spéciale , les uns et les autres ont à la main , et agitent sans cesse, un instrument fait de morceaux de calebasse enfilés sur une mince branche d'arbre, dont le cliquetis s'entend au loin.

A Koulikoro , l'année qui suit l'excision , les filles font encore une autre fête que l'on nomme Ouansofili. Au centre du village se dresse un baobab énorme, plusieurs fois centenaire, et qui passe pour donner aux femmes la fécondité. Les circoncises de l'année précédente se rendent en groupe près de l'arbre sacré, et frottent contre le tronc leur ventre, espoir des générations futures. La cérémonie se termine par une buverie, à la suite de laquelle il se passe généralement des scènes qui, plus peut-être que le baobab vénéré, assurent la perpétuité de la race bambara. Un soir que j'étais

allé "v-oir un Ouansofili, je tombai au milieu de la théorie des j ^unes filles, et, pour ne pas compromettre ma dignité de commandant du poste et de la flottille du Niger, je fus forc& «l'imiter le fils de Jacob, à cela près que, la température ne permettant pas l'emploi d'un manteau, je ne laissai

^"*''*ïie pièce de ma garde-robe entre les mains de la jeu- "^*=s^ féminine du village.

'^ loccasion du Bouloukou, Kiéka-Sanké vint nous donner "" tam-tam de sa façon. Kîéka-Sanké est un Koridjouga, ^"'^'^re une caste, aux mœurs spéciales, de danseurs, de '^ **ïteurs, je dirais volontiers, de compositeurs.

^^nké est une de mes vieilles connaissances , et si ses

6o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

momeries m'ont souvent distrait, j'ai tiré aussi grand profit de ses renseignements, alors que la rive droite était encore au pouvoir des Toucouleurs, et que j'avais des voisins à surveiller à Gouni et dans son propre village, en face de moi, sur l'autre rive du fleuve.

Sa profession lui donnait le moyen d'aller partout, de tout voir sans être soupçonné, et il lui est arrivé souvent de me prévenir en temps utile de ce que les Toucouleurs pouvaient penser ou tramer. Mais ces moments troublés sont passés, et c'est dans l'exercice de son art qu'il faut voir maintenant le Koridjouga. Son grand succès est de se déguiser en femme, et il en imite merveilleusement les manières. Tout en dansant, il agite en mesure une calebasse pleine de petits cailloux, et compose, avec une verve très caustique, des chants sur les événements du moment. Un des privilèges du Koridjouga est, en effet, de pouvoir tout dire sans que nul ait à s'en fâcher, et il ne s'en prive pas.

A mon premier séjour, Sanké prenait surtout à partie les Toucouleurs musulmans. Je me souviens qu'une fois, faisant allusion à leurs nombreux salams et à leurs génuflexions le front dans la poussière, il s'écriait : « Quel plaisir ces gens pensent-ils faire à Allah, en lui montrant trois fois par jour leurs... derrières? » Je demande pardon à mes lectrices : le bambara, dans les mots , comme le latin , brave l'honnêteté.

Cette fois-ci, Sanké, après avoir débité son petit journal comme de coutume, nous mima la prise d'un village. Coiffé d'énormes plumes , enfourchant un bâton à tête de cheval qui devait représenter son coursier, un fusil de bois à la main, il était à lui seul l'assaillant et l'assiégé. Ce n'était pas un spectacle peu intéressant que de le voir mimer » avec un art que bien des comédiens lui envieraient, Tair farouche du cavalier qui charge, la démarche cauteleuse du fantassin caché derrière un obstacle , attendant l'ennemi

DE KAYES A TOMBOUCTOU. 6i

pour l'abattre au passage, la chute du blessé, les convulsions du mourant. La fête se termina par un chant à la louange des Français en général, de nous en particulier. Sanké conseillait aux femmes, dans sa chanson, d'abandonner leurs fuseaux à filer le coton, les blancs devant leur donner argent et vêtements pour des travaux plus agréables et moins fatigants. Je gaze.

Le 12 décembre, nous embarquions le dernier colis, et, à deux heures et demie, nous nous mettions en route.

Le 17, nous mouillons devant Segou. Nous devons y prendre, dans les magasins du service administratif, la plus grande partie des trois mois de vivres de réserve que nous emportons, soît cent cinquante caisses. Devant cet amoncellement, Bluzet lève les bras au ciel de désespoir : a On ne les fera jamais rentrer dans nos cales, ou alors je nie l'axiome que le contenant doit être plus grand que le contenu. B II ignore les ressources de l'arrimage. Baudry plonge

fia SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

à fond de cale, et on ne le revoit plus de la journée. C'est le métierqu'il devait faire, en sa qualité de second, durant onze mois, déballant, remballant, cherchant au milieu de notre fouillis de caisses et de colis celle qui devait contenir l'objet désiré. J'avoue l'avoir bien souvent plaint de tout mon cœur, d'autant que la température, sous le pont d'acier qui recouvrait notre cale, n'était pas des plus faciles à endurer.

A deux heures de l'après-midi arrivait, de retour du Massina, qu'il venait de commander depuis plus d'un an, le capitaine Destenaves, ancien résident de Bandiagara.

Destenaves avait conduit une mission dans le Mossi et à Dori. Ue cette dernière ville, située sur les confins du paysdes Touaregs, il rapportait des renseignements intéressants, et ramenait en outre un vieillard, Abdoul Dori, qui se déclara prêt à nous accompagner dans notre expédition.

Abdoul était un Peul diavandou ; on nomme ainsi, chez les Peuls, une famille qui, par certains côtés, se rapproche des

griots, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. Le diavandou s'attache à la personne d'un chef, qu'il sert comme confident, courrier, homme à tout faire. Il le flagorne de son mieux et, parce procédé, en tire toujours aile ou pied. On ne peut dénier aux diavandous , à défaut de grandeur de caractère, beaucoup d'adresse et d'intelligence. Si Abdoul s'était réellement résolu à nous suivre, il nous aurait rendu les plus grands services. Mais le rusé compère, comme on le verra, avait ses projets particuliers; peut-être même était-ce un espion envoyé par les Toucouleurs pour nous épier et nous desservir.

Destenaves était d'ailleurs furieux. Si sa mission avait réussi à Dori, elle avait échoué dans le Mossi; il avait même été forcé d'y échanger des coups de fusil. Il en rejetait, non sans raison, la faute sur l'ancien gouverneur du Soudan. En effet, M. Grodet, au lieu de le laisser aller d'abord à Bobo Dioulasso, où il était certain d'un bon accueil, lui avait imposé un programme maladroit. N'ayant pu, devant les ordres ministériels, l'empêcher absolument de partir, comme il l'avait fait pour nous, il l'avait forcé à se diriger vers les pays du Mossi, certainement mal préparés à le recevoir.

Partis le 18 au matin de Segou, nous arrivions dans la journée à Sansanding, où mon brave ami Mademba nous attendait.

Tous les voyageurs qui ont passé chez Mademba et ont écrit la relation de leur voyage, ont cru devoir, et ce n'est que justice, rendre à ce digne homme un témoignage mérité de reconnaissance.

Mademba Seye est un ancien employé indigène des postes ^t télégraphes. Il s'est particulièrement distingué dans la construction de la ligne qui, longeant le Sénégal, traverse les pays toucouleurs du Fouta sénégalais. A ce moment, les ^oucouleurs étaient très montés contre nous, très arrogants, P^ce qu'aucune répression n'était tirée de leurs méfaits

quotidiens. Ils arrêtaient les chalands de Saint-Louis, molestaient les traitants, pillaient les marcliandises. Il fallut à Madeniba une rare énergie, une grande audace, un esprit très souple et très délié, pour vaincre les difficultés qui

naissaient sous ses pas.

Plus tard, il fit merveille au Soudan; sa défense dans le vill^e de Guînina est un fait de guerre des plus glorieux. 11 y tint t6te victorieusement, avec seulement la toute petite équipe qui lui servait à poser ta ligne, aux troupesde Fabou. frère de Samory. Le colonel Gallieni l'appela auprès de lui pour en faire, en quelque sorte, son interprète en chef, et il conserva cette situation jusqu'au moment où, les Toucou-

ïurs chassés de Segou et de Nioro, on organisa les pays ue nous venions de conquérir.

On fit à Mademba, avec Sansanding comme capitale, un etit empire ; il eut le commandement d'un certain nombre e sofas ou guerriers captifs d'Amadou, qui s'étaient renius , et le contrôleur des postes Mademba devint le fama Vlademba, le mot fama désignant les chefs, les rois, chez es Bambaras.

Mademba s'est fait une cour, montrant en cela un juste sentiment de la politique à suivre. Très civilisé de goûts et d'allures quand il vivait au milieu de nous, il a compris que, pour en imposer à ses nouveaux sujets, il lui fallait cependant adopter les coutumes de leurs chefs. Il s'est d'abord bâti un palais. C'est une grande enceinte rectangulaire ; la oorte en est ornée d'ornements rudimentaires en argile. ^ans un premier vestibule ou bolo, sont les gardes ou daisîguis, armés de fusils. On passe ensuite par une succèsion de cours et d'autres bolos où, le soir, mugissent les ^ceufs, bêlent les moutons royaux. Une dernière porte, S^rdée ou plutôt surveillée par une quinzaine d'enfants, et ^^ pénètre dans l'appartement particulier du fama. Pourquoi i^s enfants? C'est, dit-on, qu'on ne peut jamais être sûr de Personnes; que des enfants, s'ils aperçoivent quelque chose dinrégulier, ne savent pas retenir leur langue, et que le fama, de la sorte, en est tôt ou tard informé. Pour la même raison, je pense, et aussi peut-être dans un but esthétique, Je service particulier du fama est fait exclusivement par des femmes. Ce sont, en général, les filles des forgerons ou jriots spécialement attachés au chef; leur nom, korosiguis, iignifie « qui siège à côté ». Mademba a d'ailleurs la main leureuse dans le choix de ses servantes, et nulle part, au >oudan, je n'ai vu pareille collection de jolies filles.

Enfin, derrière les appartements royaux, tout autour d'une aste cour, sont les cases des épouses de Mademba; mais

ici commence l'au-delà du mur de la vie privée, et je vous y conduirais d'autant moins que je n'y suis jamais allé moimême.

Entouré de ses griots, de ses griotes et de ses gardes, vêtu d'un superbe burnous vert, sur lequel brille la croix de la Légion d'honneur, vaillamment gagnée, Mademba vient audevant de nous jusqu'au bord du fleuve. Cris, vociférations nous accueillent, qui sont de joie et de sympathie. Si l'on n'était pas prévenu, on pourrait les prendre pour autant de déclarations de guerre.

Nous entrons chez le fama. Là, le burnous enlevé, le chef noir disparaît et nous retrouvons le Mademba d'autrefois, instruit, intelligent, fin causeur, très au courant des choses d'Europe, l'homme que tous les Français de passage au Soudan ont connu et apprécié. Il nous fait les honneurs d'un excellent repas, très européen, et nous buvons ensemble un verre de Champagne; il ne le dédaigne pas, quoique bon musulman, car il n'a rien du sot fanatisme de la plupart de ses coreligionnaires.

J'avais, dès le départ, tenu à mes laptots ce petit di^' cours : « Mes amis, je sais qu'il vous en coûtera, mais va^^ me ferez le plaisir, passé Tombouctou, de ne point courti^^^ de trop près les femmes que vous pourrez rencontrer, c^^^ amènerait des disputes, peut-être des rixes avec les in<i*^^ gènes , et nous aurons bien assez des hostilités que no^^ trouverons sans nous en créer d'autres ; je vous avertis, ^^ reste, que vous toucherez votre solde pour la dernière foi =5 *' Sansanding. Là, en revanche, je vous payerai deux mois, ^ vous aurez trois jours pour les dépenser. Prenez-en donc p^^^*^ un an, et même plus \ fini Sansanding^ fini les femmes - '

L'expérience me l'avait appris, en effet, c'est souvent ^^ tempérament trop ardent des noirs formant l'escorte ^^

usions qu'ont été dus les insuccès. Je ne dis pas que ma isigne, renouvelée du Petit Duc, ait été toujours rigoutsement observée, qu'il n'y ait pas eu, par-ci par-là, queles accrocs en cours de route ; mais, du moins, ai-je pu ainsi vier à l'inconvénient que je signale.

Je leur avais dit de s'en donner, à mes gaillards ; ils s'en '"'lièrent, j'en réponds. Jusqu'à une heure et demie le 22, )n ne vit pas grand monde à bord. En revanche, neuf mois 'P«s notre passage à Sansandîng, la statistique, si elle -ïistait dans les Etats de Mademba, aurait, je crois, accusé nie forte proportion d'accroissement dans les natalités.

'^u moment du départ, il fallut envoyer quérir notre petit

Tierno Abdoulaye Dem : il avait oublie^ l'heure entre les bras d'une Circé couleur de houille.

Pendant ce temps, et dans un ordre d'idées plus sérieux, nous nous livrons à des amusements utiles. Ils me donnent la mesure de l'impression produite par nos instruments de séduction : le petit orgue, la bicyclette, le phonographe.

Déjà l'orgue fait merveille. Pour notre bécane Suzanne, c'est du délire. Quant au phonographe, les plus graves en poussent des cris.

Mademba a dans sa suite une ancienne griote d'Amadou, Yakaré, femme d'une quarantaine d'années, qui passe pour une des plus habiles du pays bambara.

Ses chants de guerre ou d'amour ont une saveur particulière, digne d'être goûtée même en Europe; on en jugera par cet échantillon, où elle glorifie le Douga, le Vautotufi Monson, le plus grand des famas bambaras :

Braves, héros, qui de vous peut railler le Douga?

Je te le dis, cela te porterait malheur si tu te moquais de lidi

La raillerie fut fatale à Diakourouna Toutoun.

Samaniana Baci a voulu jouer avec le Douga ;

Il a voulu plaisanter avec lui,

Mais ce jeu n'a pas plu au Vautour,

Il a pris Baniana Dankoun,

Il lui a coupé la tête qu'il a ôtée de son cou.

Dankoun avait dit que des Bambaras

Ne pouvaient abandonner des sacrifices commencés (i).

Je chante le Douga Jaribata (2),

Le Vautour à quatre ailes,

Un oiseau capable, s'il plane,

De gratter le sol des serres ;

S'il descend à terre,

Il peut creuser un puits.

On comprend l'effet produit lorsque, après que la griote

(i) Bamana Dankoun avait répondu à Monson qui le mandait : «Lorsque les sacrifices que je fais seront terminés, j'irai te trouver»» ; d'où colère du fama.

(2) Je n'ai pu savoir ce que veut dire Jaribata. — Les griots ont quelquefois dans leurs chants des mots que les Bambaras actuels ne comprennent pas eux-mêmes, et qui sont peut-être des expressions d'un langage ancien tombé en désuétude.

avait chanté, le phonographe, sans le secours de personne, reprenait son chant.

Les meilleures choses doivent avoir une fin, et, au vît désespoir de mes laptots, je donnai, le 22, le signal du départ.

Au-dessous de Sansanding, le Niger croît sensiblement

en profondeur. Ce fait explique en même temps l'importance déchue de ce village comme centre commercial et celle qui lui est réservée. Le commerce se fait, en effet, sur le fleuve, au moyen de grandes pirogues mesurant jusqu'à dix-huit mètres, portant jusqu'à vingt tonnes, et composées de morceaux de bois cousus. Des trous, percés sur leurs bords, sont reliés par des cordes en fibres, tirées des feuilles du rônier ou du dâ, sorte d'hibiscus qui donne des fils très solides. Au temps de la prospérité de Sansanding, de Djenné, de Tombouctou, lorsque les hordes sauvages des Toucouleurs

n'étaient pas encore venues apporter, au nom de l'Islam, la dévastation et la mort, ces lourdes machines, qui calent parfois jusqu'à deux mètres , s'arrêtaient à Sansanding. Vers l'amont, le transport se faisait, une bonne partie de l'année, au moyen d'embarcations plus petites. Il fallait forcément un entrepôt pour les marchandises, ce terminus était imposé par la nature; ainsi fut créée la ville de Sansanding. A mon avis, elle a pu compter, au temps de sa prospérité, trente à quarante mille habitants, réduits maintenant à trois ou quatre mille, malgré l'essor que lui redonnent des temps nloins troublés et l'intelligence de Mademba.

Lorsqu'on aura poussé le chemin de fer de Kayes jusqu'à Koulikoro, lorsque des bâtiments à vapeur sillonneront le Niger , des causes pareilles produiront , toute proportion gardée, des effets semblables. Les bateaux à vapeur ne pourront naviguer toute l'année qu'au-dessous de Sansanding, car tous les perfectionnements qu'on apportera à leur construction ne leur donneront pas un tirant d'eau inférieur à cinquante ou soixante centimètres. Au-dessus de ce point, il faudra toujours en revenir, durant une période plus ou moins longue chaque année, au transport par petits chalands tel qu'il se pratique aujourd'hui, ou bien interrompre pendant quatre mois environ le transit. Sansanding se trouvera dépôt ou point de transbordement, et l'importance commerciale de sa position se manifestera de nouveau.

J'ajouterai qu'heureusement il présente des commodités toutes particulières à beaucoup de points de vue : accostage facile, port abrité pour les embarcations contre la violence des tornades , sol sec donnant un meilleur état sanitaire qu'en d'autres endroits du Soudan, population douce, travailleuse, intelligente et énergique.

Bientôt le Niger, qui jusque-là a coulé entre des rives généralement bien déterminées, change d'aspect. Les berges

s'abaissent; derrière elles, le pays devient absolument plat, sans une ondulation, de sorte qu'aux hautes eaux une nappe liquide, d'une étendue parfois immense, le recouvre. Çà et là, sur de petites éminences, se dressent les villages, reconnaissables de loin aux rôniers qui les dominent. En même temps apparaît l'herbe sucrée que les indigènes nomment bourgou. Elle caractérisera la végétation riveraine jusqu^à Say. C'est une sorte de chiendent aquatique, ras près du sol lorsque, les eaux s'étant retirées, la terre est sèche. Mais que l'inondation arrive, le bourgou émet, avec une incroyable rapidité, des rejetons qui poussent assez vite pour toujours émerger du liquide. Les indigènes tirent des feuilles du bourgou une boisson sucrée, d'un goût assez fade pour être peu prisée par l'Européen, mais qu'ils aiment beaucoup. On pourrait, je crois, essayer d'en obtenir de l'alcool. Pour nous, hydrographes, le bourgou offrait une ressource précieuse : croissant, comme je l'ai dit, en même temps que l'eau monte, il indique avec la plus grande netteté toutes les parties terreuses du fond du fleuve qui émergent en saison sèche. Enfin, lorsqu'on est surpris par une tornade, on peut trouver un refuge contre les lames en se mettant à l'abri au milieu d'une de ces prairies flottantes.

Le I" janvier 1896 nous étions à Gourao, sur le lac Debo. Je venais d'y séjourner près de deux ans avec la flottille du Niger, composée des canonnières Niger et Mage et de chalands construits avec des bois du pays. Deux de ces chalands faisaient partie de la petite flotte de la mission.

Entre temps nous fîmes une visite au tombeau de Sidi Hamet Beckay, dans le village de Sarédina. J'aurai souvent à revenir sur ce personnage; je me bornerai, pour l'instant, à dire que, grâce à lui, Barth a pu séjourner six mois à Tombouctou et, plus tard, poursuivre en sécurité son voyage,

redescendre le cours du fleuve et regagner, par Say , Sokoto, d'où il était parti un an et demi auparavant. Grâce à lui, il put révéler dans ses détails à l'Europe la cité encore si mystérieuse de Tombouctou que, seul, le voyage du Français René Caillé avait fait connaître.

Lorsque El Hadj Omar et ses hordes fanatiques vinrent ravager le Massina, Hamet Beckay essaya d'abord, au nom de la religion mulsumane dont il représentait l'interprétation la plus élevée, si rarement comprise par ses sectateurs, d'arrêter par la persuasion le conquérant toucouleur. El Hadj ayant passé outre à ses remontrances, Beckay organisa la résistance, appela aux armes les Touaregs, ses fidèles amis, et les Peuls, ses anciens adversaires. Mais il expira à Saré* dina, sans avoir pu encore faire œuvre utile. Il fut, rapporte l'histoire, saisi en pleine santé de sombres pressentiments sur sa fin prochaine. Il fit appeler ses intimes et, dédarant que bientôt peut-être il lui faudrait faire un lointain voyage, leur remit son turban et son sabre, le premier pour son fils Abiddin, le second pour son gendre Beckay Ould Amà Lamine. Il voulait indiquer par là qu'il léguait à Abiddin le pouvoir spirituel et le temporel à Ama Lamine. Puis il commanda de le laisser prier seul pendant la sieste. Lorsque ses partisans revinrent, ils trouvèrent le grand marabout le chapelet à la main, les yeux fermés, dans une attitude d'extase. Après quelque temps, effrayés de le voir immobile, les assistants voulurent le réveiller et le touchèrent. Mais le corps inanimé roula à terre : l'esprit d' Hamet Beckay avait quitté son enveloppe charnelle. Beckay Ould Ama Lamine continua la lutte entreprise par son beau-père ; à lui et à ses fidèles revient l'honneur d'avoir assiégé et tué El Hadj Omar dans Hamdallahi. Les conquêtes sanglantes des Toucouleurs furent pour un instant arrêtées, et le Soudan occidental sauvé de tomber entre les mains des féroces Talibés d'El Hadj.

Sarédina est à environ quatre kilomètres du fleuve. Pour

y atteindre, nous dûmes traverser une plaine en partie inondée, recouverte d'herbes, dans lesquelles nichent des quantités d'oiseaux aquatiques. Parvenus au village, nous nous fîmes indiquer Tendroit où dort le marahout. C'est une petite case en terre, soutenue par des pieux de bois. L'amas de briques sèches qui formait autrefois la tombe d'Hamet Beckay est presque détruit. Sans respect de l'être pieux et

magnanime qui repose là, les habitants du village ont utilisé son tombeau pour serrer des filets et des instruments aratoires. J'ai demandé, dans un rapport au gouverneur du Soudan, que le nécessaire soit fait pour qu'Hamet Beckay ait une demeure plus digne de lui. J'espère que ma prière sera entendue : il serait convenable et politique de ne pas laisser périr le souvenir d'un homme d'autant plus estimable, que son esprit de tolérance est plus rare parmi ses coreligionnaires. Cet acte de pieux respect serait de nature à augmenter considérablement notre influence morale sur tous

74 SUR LE NIGER ET AU l'AVS DES TOUAREGS.

les musulmans de la région, et, en particulier, sur cette famille si intéressante des Kountas, à laquelle appartenait Hamet Beckay.

A Gourao, nous avions à prendre des munitions pour nos canons et nos fusils, et des armes, notamment un canonrevolver de l'ancienne flottille. Le travail causé par ces di-

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verses occupations nous força à séjourner jusqu'au 3; dans l'après-midi de cette journée, nous continuâmes notre

Le 7 nous étions à Saréféré. gros marché, point très important, situé près du confluent du Niger et du Kolikoli. bras du fleuve qui s'en est détaché un peu en dessus du lac Debo. Notre vieil Abdoul Dori, le guide que nous avions eng£^é à Segou, nous y amena un jeune homme nommé Habiboulaye. C'était un Kounta, et je vais profiter de sa

visite pour dire tout de suite quel est ce peuple dont j'aurai si souvent à parler.

Les Kountas sont de race arabe ; ils tirent leur origine du fameux conquérant de l'Afrique septentrionale, Sidi Okba, natif de l'Yemen. Après avoir soumis à la religion de Mahomet tout le nord de la péninsule africaine, jusque près de Tanger, Sidi Okba succomba assassiné près de Biskra, où son tombeau se voit encore.

Sa descendance s'est répandue en maints endroits; les Kountas ont fait souche au Touat, où. marabouts vénérés, ils ont, ils eurent surtout, une grande influence.

Dans la première moitié du siècle, la situation de Tombouctou était très difficile et très précaire. Vers 1800, en effet, un marabout peul, du nom d'Othman dan Fodio, s'était taillé un empire entre le lac Tchad et le Niger, et à son exemple, tous les Peuls répandus dans la boucle du fleuve, jusque-là soumis aux chefs indigènes, s'étaient révoltés, généralement avec succès. Au Massina, un chef, Sonninké d'origine, il est vrai, mais depuis longtemps vivant avec les Peuls, Amadou Lobbo Cissé, dressa l'étendard de la révolte au nom de l'Islam. Sa tentative, après des alternatives diverses, réussit. Lui et ses fils fondèrent plus tard, avec Hamdallahi pour capitale, un empire dont la puissance s'étendit bientôt sur les deux rives du Niger, jusqu'à Tombouctou. Arrivés là, les Peuls trouvèrent devant eux les tribus Touaregs, jalouses de conserver leur indépendance. La guerre éclata bientôt; elle dura plus d'un demi-siècle, sans que les Touaregs aient jamais été entamés. L'invasion des Toucouleurs d'El Hadj Omar réconcilia plus tard les combattants contre ce troisième larron.

Pendant ces temps de trouble, Tombouctou, placée justement à la frontière des deux nations, passait successivenient d'une main à l'autre. Pillée des deux mains, elle périclita et dépérit rapidement. .

En cette occurrence, les marchands de la ville, pour mettre leurs vies, leurs biens, leur commerce, sous une protection capable de leur assurer quelque sécurité , envoyèrent au Touat demander à un marabout kounta très respecté, Sidi Moktar, de venir s'établir dans le voisinage de la cité marchande. Ils espéraient, par la vénération dont sa piété était entourée» mettre un terme aux déprédations dont la ville était victime.

Sidi Moktar accepta et vint avec sa famille camper près de Tombouctou. 11 emmenait avec lui quelques-uns de ses parents. Les plus célèbres sont Sidi Alouatta et Sidi Hamet Beckay, ses frères, et Amadi, son neveu.

Barth nous a fait connaître leur figure et leur caractère. Celui dont nous avons le plus à nous occuper est Hamet Beckay, son protecteur.

Imbu de la lecture de l'ouvrage de Barth, et m'étant, un an durant, trouvé déjà en contact avec les Touaregs, je souhaitais vivement, persuadé que le sort de la mission en pouvait dépendre, de trouver, comme mon prédécesseur, un homme universellement connu et vénéré, pour nous couvrir de sa protection.

Les Touaregs, et on jugera par la suite si j'avais raison, me semblaient diables moins noirs qu'on n'a coutume de les dire chez nous. En revanche, j'avais cru distinguer quels traits de leur caractère pouvaient me créer de grandes difficultés. Si je ne les accusais pas de férocité instinctive, je les savais prompts à prendre ombrage, défiants, pleins d'appréhension pour ce qui est nouveau, prêts à considérer tout étranger comme un espion. Pour eux, le voyageur est souvent l'avant-coureur d'une expédition guerrière qui leur ravira leur plus grande richesse, l'indépendance.

Il me fallait des répondants, des patrons, et j'avais résolu, si faire se pouvait, de les trouver parmi les Kountas. Les

traditions de tolérance dont Hamet Beckay avait fait preuve s'étaient, pensais-je, conservées au moins chez quelques-uns de sa famille.

Je ne me le cachais pas cependant, par la force des choses, parce que d'autres marabouts étaient venus plus tard prêcher la guerre sainte et la haine de l'infidèle, les Kountas avaient sûrement dû être forcés, pour ne pas perdre leur prestige, de hurler avec les loups. Mais il était encore temps, pensais-je, de faire appel à l'exemple de l'aïeul. L'expérience a prouvé que j'avais raison.

Je mis toute mon éloquence en œuvre pour séduire le jeune Habiboulaye, et j'y réussis. J'appris par lui que les Kountas étaient maintenant divisés en plusieurs groupes. Lui et son frère Hamadi , fils de Sidi Alouatta , le frère d' Hamet Beckay, étaient restés à Tombouctou lorsque nous avions occupé cette ville, et s'étaient entièrement ralliés à nous.

Dans la boucle , au sud du fleuve, commandait Alouatta, fils d'Amadi, qui nous voyait d'un œil bienveillant. Plus loin, Baye et Baba Hamet, fils d' Hamet Beckay, pouvaient, à mon avis, devenir d'utiles auxiliaires en souvenir de leur père.

Habiboulaye ne me cachait pas, il est vrai, que d'autres Kountas nous étaient, eux, carrément hostiles; un certain Abiddin notamment, généralement domicilié au Touat, poussait les Hoggar contre nous ; il était même venu à deux reprises tout près de Tombouctou essayer de soulever les populations.

Fortifié dans mes résolutions, ayant d'ailleurs tiré tout le possible de Habiboulaye, qui n'était qu'un enfant, je résolus de m'ouvrir de mes projets à Hamadi, dès mon arrivée à Tombouctou, et de lui demander des recommandations pour ses parents.

Contrariés par un violent vent d'est, qui soulevait sur le

fleuve un clapotis ralentissant fort, mettant même parfois obstacle à notre marche, nous n'arrivâmes que le 1 1 janvier au soir à Kabara.

Tombouctou, on le sait, n'est pas sur le fleuve. Il en est distant, aux eaux les plus basses, d'une quinzaine de kilomètres ; Djitafé est alors le point le plus rapproché où peuvent aborder les pirogues. Lorsque l'eau monte, celles<i pénètrent dans un bras latéral et arrivent d'abord à Koriomé, puis à Day. La hausse continuant, une sorte de ruisseau qui a été , dit-on , creusé ou du moins approfondi à bras d'hommes, donne accès jusqu'à Kabara. Enfin, quand la crue bat son plein, des excavations situées derrière la dune de Kabara se remplissent à leur tour successivement, et l'on peut atteindre par eau Tombouctou lui-même. Le reste du temps, c'est à dos de chameaux ou d'ânes que le transport se fait entre le port, mobile suivant l'étiage, et Tombouctou.

L'ancienne « capitale de la Nigritie ou Soudan », comme on disait, il n'y a pas encore bien longtemps, dans les géographies scolaires, a perdu, depuis qu'elle est tombée entre nos mains, tout caractère mystérieux; mais les avis restent partagés sur son rôle présent et sur son avenir. Mon ami Félix Dubois en a donné la description. 11 serait oiseux, sinon outrecuidant, de la vouloir refaire. Je me bornerai à noter la raison de l'ancienne grande importance commerciale de Tombouctou, relative s'entend. Un auteur arabe dit: « Tombouctou est le point de rencontre du chameau et de la pirogue. » Cette seule condition ne suffirait pas à assurer la prospérité de la ville; nombre de points du fleuve la rem plissent aussi bien et même mieux que Tombouctou : nous l'avons vu, en effet, la pirogue et le chameau ne s'y rencontrent que quelques jours par an, quelquefois pas du tout.

A mon avis, il faut chercher ailleurs une explication, et je pense l'avoir trouvée. La voici : les chameaux ne peuvent pas impunément s'approcher des cours d'eau; sur les rives,

it jusqu'à une certaine distance, par suite du régime d'înoniation presque général qui régit le système hydrologique du •tiger moyen, poussent des herbes succulentes renfermant «aucoup d'eau, sur lesquelles le chameau se jette en glouton, nais qui ne tardent pas à faire périr le sobre animal, habillé à des aliments plus secs.

Or, précisément, par un jeu de la nature, la partie, je ne

Jirai pas aride, mais ne contenant du moins ni ruisseaux, tii mares permanentes, de l'immense espace appelé en bloc ît bien improprement Sahara, atteint Tombouclou, Dès ors, les caravanes peuvent accéder à la ville sans rien crain- Ire pour leurs animaux. Tombouctou est, pourrait-on dire, ion point un port du Niger sur le Sahara, mais bien un port [u Sahara près du Niger,

Tant que le commerce de Tombouctou se fera principalenent par les caravanes venant du Nord, la ville conservera, 'imagine, toute son importance; mais lorsque notre chemin

8o SUR LE NIGER ET AU PAYS DES TOUAREGS.

de fer du Soudan sera construit, les marchandises arriveront par le fleuve; alors cette importance diminuera, se réduira au transit du sel extrait en abondance des mines de Taoudeni, situées à vingt jours de marche dans le Nord.

Lors de notre arrivée, Kabara seulement était accessible aux embarcations. Le port était encombré de ces g^randes pirogues en planches cousues dont j'ai déjà parlé, et un échange considérable de sel et de grain s'opérait sur les quais.

Dès le lendemain, je me rends à Tombouctou. J'y suis reçu à bras ouverts par le commandant Rejou, chargé de la région .

J'ai un premier projet à faire aboutir, et je m'en occupe immédiatement : décider le Père Hacquart, supérieur de la mission des Pères blancs à Tombouctou, à nous accompagner.

Quand je dis décider, c'est inexact. Je ne doutais pas tin instant que le Père ne fût très heureux de venir avec nous. Compagnon de d'Attanoux dans son voyage chez les Touaregs du Nord, ancien commandant des Frères armés de Mgr Lavigerie, le Père Hacquart ne pouvait manquer d'être conquis par l'idée d'accomplir un pareil voyage. Mais je k savais trop homme de devoir pour hésiter un instant eati€ le projet le plus séduisant pour ses goûts et ses préférenoeSi et les intérêts de la mission qu'il dirigeait à TomboudMi depuis un an, et à laquelle ses rares qualités avaient: Ifi. donner déjà vie et activité. . j

D'autre part, au point de vue même de l'œuvre à laquidlA le Père Hacquart et ses confrères se sont consacrés, detr cendre le Niger, entrer en relation avec ses riverains,. re* venir en possession de tous les renseignements nécessaire^ pour le plan d'une évangélisation future, c'était peut-être avancer l'avenir de bien des années. Le but que poursuivrait le Père Hacquart serait semblable au nôtre : voir, étudier,

kT^ v^

LE R. P. HACO

se créer des amis, en laissant à ses chefs le soin de décider plus tard de la conduite à tenir.

Pour moi, pour la réussite de l'œuvre entreprise, le concours du Père Hacquart était capital. Familiarisé déjà avec les mœurs, les coutumes des Touaregs, il serait un conseil précieux; arabisant distingué, il pourrait, dans bien des cas, s'entretenir directement avec certains indigènes, — chose importante, — comme aussi contrôler traductions et écritures de mon interprète arabe, Tierno Abdoulaye Dem. Enfin, surtout, son intelligence, la hauteur de ses vues, la droiture et l'énergie de son caractère étaient un sûr garant que je pourrais, en toute circonstance, trouver en lui le contrôle le plus précieux, le plus efficace, de mes actes, de mes projets.

Le Père Hacquart a été pour nous, en effet, tout ce que je viens de dire. Souvent, sur ses conseils, j'ai changé mes desseins, et toujours je m'en suis bien trouvé. Qu'il me permette de lui exprimer ici toute ma reconnaissance, et de le proclamer hautement : si la Mission du Niger a passé sans un coup de fusil au milieu de tant de populations diverses, parfois mal disposées, c'est en grande partie à lui qu'en revient rhonneur.

Comme je l'espérais , le Père Hacquart accéda à mes désirs; dès lors nous étions cinq.

En revanche, notre personnel indigène diminuait. Un laptot, nommé Matar Samba, se trouvait indisposé depuis le départ de Sansanding. Dans les derniers jours son état s'aggrava; de l'avis du docteur Taburet comme de celui de son collègue de Tombouctou, cet homme, probablement tuberculeux, ne pouvait être pour nous d'aucune aide, mais, au contraire, une source d'embarras. Je me décidai à le laisser à Tombouctou, et j'eus la joie, au passage à Dakar, à notre retour, de le retrouver rétabli, sinon complètement guéri.

Aidé du Père Hacquart, je me mis tout de suite eh rapport avec Hamadi, le Kounta dont j'ai parlé; il promit de faire tout pour décider son parent Alouatta à venir nous voir au passage. Détail typique, il me répondit, comme je l'engageais à se joindre à nous : « Non ; je pourrais ainsi susciter des défiances; vous auriez peut-être à en souffrir. Je préfère écrire à Alouatta; cela le décidera bien mieux, car, de la sorte, je ne parais pas céder à une pression, mais seulement l'inviter, en bon parent, à venir prendre part à la bonne aubaine, aux cadeaux que tu apportes. »

J'essavai ensuite de trouver à Tombouctou des indigènes en relation avec les Aouelliminden, cette grande tribu touareg dont je parlerai si souvent plus tard ; mais, soit que ce fût réel, soit crainte de se compromettre, ils m'affirmèrent tous n'avoir plus avec eux aucun rapport.

En revanche, un Touatien , Bechir ould Mbirikat, établi depuis longtemps à Tombouctou, et que je connaissais déjà, me remit des lettres pour son cousin Mohammed, qui vit au milieu des Touaregs Igouadaren, et pour le chérif Salla ould Kara, chef du village de Tosaye, ancien élève d'Hamet Beckav et ami de Barth.

Bechir me donna, en outre, un conseil. Je le suivis immédiatement, sans en mesurer encore toute l'importance. Ce conseil a peut-être plus contribué que nos propres paroles et nos propres actions à la réussite de notre entreprise, a Raconte-leur, me dit Bechir, que tu es le fils d'Abdoul Kerim. ■ Abdoul Kerim est le nom arabe qu'avait pris Barth pour son voyage. Cette façon de se baptiser d'un vocable indigène peut, au premier abord, sembler quelque peu risible. Je me souviens d'avoir vu représenter au Châtelet je ne sais plus quelle pièce, où un voyageur emmenait son domestique au cœur de l'Afrique. Ce dernier, possédé de la passion des voyages et très ferré sur les faits et gestes des explorateurs,

[ui demandait comme seule grâce de changer son nom de foseph en celui de Mohammed ben Abdallah. C'est plus euphonique, disait-il; et la salle éclatait de rire.

Eh bien! c'est Joseph qui avait raison; si Barth n'avait Das fait comme lui, son nom européen ne serait pas resté ^ravé dans les cerveaux des noirs et des Touaregs ; en tout :as, ils ne l'auraient pas transmis à leurs descendants, et je n'aurais pu, comme cela m'est arrivé souvent, résoudre des situations, parfois très difficiles, par ces simples mots : « Je suis le fils (ou plutôt le neveu) d'Abdoul Kerim. »

Ce que l'on ne saurait trop admirer, c'est le caractère de Barth, si haut, si droit, si capable d'impressionner ses interlocuteurs, que le seul fait de son passage, il y a près d'un demi-siècle, alors qu'il était pauvre, en butte à mille dana;ers, sauvegardé seulement par la protection de son ami Beckay, a suffi pour ouvrir la route à son parent d'emprunt.

Combien peu de voyageurs pourraient se vanter d'en ivoir fait autant, dans des temps plus modernes surtout! Plus d'un, après un passage obtenu de vive force, a laissé lerrière lui un chemin plus difficile, plus périlleux à ses sucresseurs !

Je désirais m'attacher un agent politique connaissant )ien le pays, parlant le tamaschek ou langage des Touaregs, x>ur l'envoyer en avant-garde porter des missives aux chefs m plaider notre cause auprès d'eux.

Sur les conseils d'Hammadi, je fis choix d'un certain Sidi lamet, quelque peu allié aux Kountas, et employé à la pereption des revenus des douanes de Tombouctou, sous les rdres de l'interprète du poste, Saïd.

Je dois rendre justice à ce dernier : il ne se prêta pas de -es bonne grâce à cette combinaison, et, s'il agit sur son ibordonné, ce fut plutôt pour le détourner de nous suivre le pour l'y engager. Le commandant Rejou dut intervenir

personnellement, et lorsque plus tard, àTosaye, Sidi Hamet, affolé, me supplia de le laisser s'en retourner, je ne crois pas me tromper en disant que le manque de complaisance de Saïd à l'égard de notre mission fut pour quelque chose dans cette défaillance morale. Je le lui pardonne, d'ailleurs, de tout cœur. Sidi Hamet était son bras droit, son principal agent de renseignements ; sans lui , Saïd devait se trouver bien embarrassé, même dans ses fonctions d'interprète.

Le i6, je retournai passer une journée à Kabara, où j'avais convié les notables de Tombouctou à venir entendre les merveilles du phonographe. Ce fut une séance qui demeurera longtemps dans l'esprit des habitants. Parmi les plus attentifs, étaient les deux fils du chef des Kountasde l'Est, qui réside à Mabrouk. J'étais sûr que la rumeur de ces choses extraordinaires me précéderait.

Le commandant Rejou avait déjà prévenu de notre arrivée Sakhaoui, chef des Igouadaren Aoussa, la première tribu touareg que nous devions rencontrer en descendant le fleuve. Sur le soir, arrivèrent deux envoyés de ce dernier, avec une missive passablement incompréhensible, qui dénotait, à travers sa phraséologie amphigourique, deux choses : la première, que Sakhaoui n'avait aucun désir de nous voir; la seconde, qu'il avait grand'peur.

On fit de la morale aux messagers, on finit par les peisuader que nous n'avions à l'égard des Igouadaren aucune intention mauvaise, et ce fut nantis d'une nouvelle lettre qu'ils retournèrent vers leur chef.

Pendant ce temps, Sidi Hamet, dûment endoctriné, était parti vers Alouatta pour lui fixer un rendez-vous à Kagha, petit village de la rive droite, à une cinquantaine de kilomètres de Tombouctou. En même temps, et pour la première fois, j'énonçais ma soi-disant parenté avec Abdoul Kerim,

prenant moi-même le nom arabe d'Abd el Kader (serviteur du Tout- Puissant).

Sidi Hamet devait, sa mission remplie chez les Kountas, se rendre chei les Igouadaren de Sakhaoui et nous y attendre.

Ayant ainsi tout disposé le mieux possible, visité les ba-

teaux, réparé les petites avaries survenues en cours de route, il ne nous restait plus qu'à nous abandonner au courant du fleuve et à la volonté de Dieu.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que le mercredi 22 janvier, accompagnés par tous nos camarades de la garnison de Tombouctou, escortés d'une grande quantité d'indigènes qui appelaient, de plus ou moins bon cœur, la protection d'Allah sur la tète des voyageurs, nous quittâmes Kabara.

Tant que les chalands furent en vue du poste, nous pûmes

apercevoir les niouclioirs et les casques qui s'agitaient en signe d'adieu. Lorsque le pavillon du fort disparut à l'horizon de la plaine herbeuse, nous sentîmes un léger serrement de cœur : tout ce qui, si loin de France, représentait encore le pays, venait de s'éclipser ià-kas. Cinq blancs. vingt-huit noirs, nous étions désormais réduits à nos seules forces, à nos seules ressources. Combien de nous en reviendraient? Combien étaient destinés à dormir leur dernier sommeil sous la terre d'Afrique ?

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