CHAPITRE III
DE TOMBOUCïOU A TOSAYE.
Nous ne faisons, le 22 janvier, qu'une ItIs courte étape . nous mouillons vers midi à Geïgelia, petit village pittores- ^ement juché sur une dune rougeâtre, un peu au-dessous u confluent amont de ce bras du fleuve permettant, comme ■ l'ai dit, d'accéder à Day et à Kabara.
Il est décidé quon passera l'après-midi à s'installer. Jus- "'ici, en effet, nous avons remis de jour en jour la tâcbe accommoder nos angles sortants aux angles rentrants de •Js coquilles. Maintenant nos trois petits bâtiments sont '^it notre monde, les forteresses flottantes qui doivent descndre avec nous jusqu'à la mer, /ne/: Allah! (s'il plaît à ^ieu) comme disent les musulmans. 11 faut nous y tasser de lolre mieux.
Dans le Davoust^ j'occupe la cabine de l'avant. A droite, mon lit en planches; pour matelas, des couvertures de cadeau que Ton extraira une à une quand besoin sera, sauf à les remplacer par celles placées, en ballots, dans notre cale.
A gauche, une vaste table; ses pieds sont des piles de caisses. Un peu partout, des livres, des instruments, une malle en fer-blanc contenant nos objets de cadeau les plus précieux : cafetans , burnous en velours , turbans brodés d'or.
Sur les nattes de paille qui tapissent les parois, j*ai cloué en arc-en-ciel des photographies d'une cantatrice célèbre, achetées rue de Rivoli, en un jour d'enthousiasme musical. Le hasard me les a fait retrouver au fond d'une malle, où elles se sont glissées par mégarde au moment de mon départ de France. Ces portraits, comme on le verra, ont eu leur action politique aux bords du Niger. Leur faisant face, la gravure, réglementaire à bord, du président de la République, ou plutôt du sultan des Français, ainsi que je dirai là-bas. N'oublions pas le phonographe, précieusement serré dans sa caisse, ses piles, des tubes de Geissler, de petites lampes électriques, une couronne de féerie qui s'illumine en pressant sur un commutateur, tous objets qui, jusqu'ici, n'avaient figuré que dans le bagage des voyageurs de Jules Verne.
La chambre de l'arrière est le retira du P. Hacquart, et de plus... l'arsenal. Son lit est fait, pacifiquement, de caisses de biscuit et de riz, avec le matelas obligatoire de couvertures; mais aux parois, au plafond, partout, j'ai accroché des fusils de cadeau, des revolvers, et même des Kropatcheks de rechange; un nombre respectable de caisses de cartouches achève de donnera ce réduit un aspect de salle d'armes. Sur le pont, tout autour du canon-revolver qui se dresse sur un pivot en tôle, d'autres caisses, pleines de cartouches, servent de sièges pour les rameurs.
DE TOMBOUCTOLT A TOSAYE. gi
Quant à l'intérieur de la cale, chef-d'œuvre deringéniosité d'arrimage de Baudry, je défie au plus habile d'y faire entrer encore une aiguille.
Sur l'Allée, la paillote avant abrite Baudry et Bluzet, peu à leur aise à deux dans un si petit espace; celle de l'arrière est réservée à Taburet et à ses caisses de médicaments.
Notre petit chaland le Le Daiitec, pourvu lui aussi d'une
paillote, servira de débarras. C'est, pour le moment, et en attendant qu'on l'utilise comme infirmerie, usage que je souhaite lui voir remplir le moins souvent possible, le campement de bohémiens où logent l'interprète Suleyman et le traducteur arabe Tierno Abdoulaye Dem.
Qu'on me permette maintenant de présenter plus amplement nos auxiliaires noirs :
Ce sont d'abord nos vinçt laptots, réduits à dix-neuf par le départ de Matar Samba, et leurchef Digui, dont j'ai parlé.
Celui-là, nous le verrons, nous le jugerons à l'œuvre; point n^est besoin à l'avance d'en dire tout le bien qu'il mérite.
Suleyman Goundiamou et Tierno sont les lettrés de la bande. Suleyman parle à peu près le français, bien qu'il dise la noce pour un os, cherchicane pour certificat, et traduise régulièrement keffir (infidèle) par chrétien. Quant à Tierno, c'est un futé, un rusé, de la fidélité duquel j'ai douté quelquefois ; mais j'ai dû me soumettre à l'évidence, et je lui rends justice : en toutes circonstances il a pris notre parti contre ses coreligionnaires, ses compatriotes et même ses parents. Paresseux, d'ailleurs, comme un loir, pour tout ce qui n'est pas écrire de l'arabe; mais n'est-il pas là pour ça? En définitive, un bon petit garçon que nous aurions pu difficilement remplacer par meilleur que lui parmi ceux de sa race.
Notre charpentier Abdoulaye est un grand Ouolof, fort comme un hercule, intelligent, chez lequel la paresse arrive par accès, mais par accès sérieux.
« Abdoulave ! voilà ton poil dans la main qui repousse! » C'était ainsi que nous le rappelions à l'ordre. Si cette objurgation n'était pas immédiatement comprise, elle était suivie d'une punition, voire d'un solide coup de poing; Abdoulaye le savait et se remettait à l'ouvrage , il abattait alors le travail de quatre.
Abdoulaye n'est pas marabout, certes. Il a même pour les spiritueux un culte qu'il n'a pas eu souvent l'occasion de pratiquer en cours de route , le malheureux ; mais il s'est rattrapé en arrivant au Dahomey. De dix jours, nous ne l'avons plus revu, il n'a pas dessoûle.
Mes premiers rapports avec Abdoulaye avaient eu précisément pour cause son amour de la dive bouteille. Lorsque, au mois de mai 1894, j'avais pris le commandement de la flottille, Abdoulaye, ayant trouvé la porte du magasin ouverte, s'était laissé aller à son penchant, et je l'avais ren-
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. 93
contré ivre mort à côté d'un nombre respectable de bouteilles vides. Le réveil fut moins agréable, et Abdoulaye s'est toujours souvenu de la danse qu'il reçut à cette occasion.
Voilà le personnel, je dirai officiel, de la mission. En outre, chacun de nous a son domestique. J'ai Mamé, un Saracolais intelligent, parlant le songhai, langue des noirs riverains du Niger, depuis Djenné jusqu'en dessous de Say. C'est un garçon extrêmement fidèle et dévoué. Sa caractéristique est une lenteur dans les mouvements qui lui donne vaguement la démarche d'un caméléon. Heureux défaut, ou plutôt précieuse qualité, qu'apprécieront tous ceux qui ont été forcés de se faire servir par des noirs du Soudan : grâce à elle, Mamé n'a jamais rien cassé chez moi.
Le domestique de Baudry se nomme Moussa; il est fils du chef de Diamou, village des bords du Sénégal. C'est le philosophe, l'homme instruit, de notre maison militaire. Il lit et écrit assez correctement le français , mais ses études le détournent quelque peu du service de son maître. Si Baudry a pu, autant qu'il l'a voulu, exercer ses talents pédagogiques sur un élève plein de bonne volonté, en revanche ses chaussures ont été rarement cirées — je veux dire graissées — durant le cours du voyage.
Le hasard a donné à Bluzet, pour garçon, précisément le fils du forgeron du père de Moussa. Fily, c'est son nom, est donc, de par sa descendance, l'homme de confiance, le dévoué de Moussa, qui en profite sans vergogne pour lui faire faire une partie de sa besogne.
A condition de le tenir ferme, Fily est un bon domestique et un cuisinier de premier ordre (pour le pays, s'entend); ses nougats aux arachides ont été souvent fort appréciés sur notre table.
Enfin, le Père Hacquart et Taburet ont à leur service deux garçons répondant l'un et l'autre au nom de Mamadou,
et que, pour les distinguer, on appelle Mamadou père et Mamadou docteur.
Ajoutons un chien jaune qui a nom, je ne sais pourquoi, Meyer, et la ménagerie sera complète.
Nous avons bien aussi possédé deux chats, dont Tun, en dépit de la réputation de sa race, était un nageur remarquable ; mais ces petits animaux , qui se comportaient d'ailleurs fort peu congrûment à bord, disparurent au bout de quelques jours.
Malgré ses dénégations, j'ai toujours soupçonné Bluzet, ennemi juré de la gent féline, et dont le lit avait eu plus particulièrement à souffrir de leurs façons inconvenantes, dé les avoir aidés à déserter nos demeures flottantes.
J'ai oublié le vieil Abdoul Dori, mais celui-là, il est vrai, ne fit pas long séjour à bord. J'ai déjà dit que je le soupçonne de s'être engagé parmi nous dans de mauvaises intentions. Il me fit lui avancer à notre passage au Massina une assez forte somme ; il disait la devoir à un de ses compatriotes et vouloir la rembourser avant de s'engager dans une aventure si périlleuse. Lorsque le rusé coquin en fut venu à ses fins, il changea de façons. A Segou, d'après lui, le voyage devait être relativement facile. Sa dette payée, il essaya de terrifier mes laptots, en leur racontant les fables les plus fantastiques sur la cruauté des Touaregs, et des histoires décourageantes sur les rapides que la suite nous démontra malheureusement en partie vraies.
Il s'aperçut bientôt qu'il perdait son temps. Mes hommes vinrent, d'eux-mêmes, me prévenir qu* Abdoul cherchait à les décourager. On pense si je lui fis comprendre que c'était un jeu à ne pas tenter. Voyant le peu de réussite de sa manœuvre, et nullement désireux de continuer la route avec nous, il contrefit le malade, se prétendant atteint de dysenterie. Le docteur n'eut pas de peine à reconnaître son mensonge, et je lui déclarai que, malade ou bien portant, il
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. 95
devait me suivre. La ruse ayant échoué, il essaya de se procurer un mal de ventre réel, et se mit à coucher sans vêtement par les nuits les plus fraîches. A ce jeu, s'il ne se procura pas la dysenterie de ses rêves, du moins attrapa-t-il une pneumonie double qui se déclara le jour même de notre départ. Il resta encore deux jours avec nous, puis, sérieusement malade, se mit à délirer. Je me décidai, pris de pitié, à le renvoyer à Tombouctou par une pirogue louée au village de Bourrem. J'ignore ce qu'il est devenu, mais j'engage ceux qui pourraient le rencontrer à l'avenir et seraient séduits par • ses manières mielleuses et sa faconde, à s'en défier. En ce qui nous concerne, je considère comme un bonheur que la peur ait été pour lui plus grande que le désir de mal faire. Le personnage eût pu être extrêmement dangereux, surtout à Say, son pays d'origine, où il se serait rendu complice de nos ennemis.
La première, sinon la plus importante besogne de notre mission, consistait à dresser le plus exactement possible la carte du fleuve que nous étions appelés à parcourir. Dans ce but, j'avais fait construire des viseurs de grandeur exactement mesurée, qui devaient nous servir, portés par chaque chaland, à établir une triangulation mobile sur le fleuve; deux chalands auraient suivi les rives, l'autre le chenal profond.
Nous essayâmes ce système durant la journée du 23, la première où nous naviguions en pays à peu près inconnu. Il fut rapidement jugé impraticable. Le soir, nous avions fait moins de sept kilomètres. A ce compte, en y comprenant les arrêts forcés, nous aurions mis des années à parvenir à l'embouchure.
Nous nous arrêtâmes au procédé suivant : le Davoust suivrait la rive gauche, \ Aube la rive droite, en levant les sinuosités des berges; les deux chalands se relevant fré-
quemment en azimut et en distance. En même temps, Baudry, sur le Le Dantec, zigzaguerait à la recherche du chenal, en sondant constamment.
Les inexactitudes, déjà atténuées en prenant la moyenne des tracés des deux grandes embarcations, le seraient encore au moyen de positions astronomiques déterminées le plus souvent possible.
C'est le procédé constamment suivi jusqu'à Ansongo, c'està-dire dans toute la partie navigable du cours du Niger. Sans atteindre à la précision d'un levé régulier, il me paraît suffisant pour les premiers bâtiments qui navigueront après nous : ils auront l'indication du chenal dans sa position par rapport aux berges, la configuration de celles-ci, les distances d'un point à un autre, l'emplacement des villages et des accidents du sol.
En aval d'Ansongo, dans la région des rapides, nous avons dû, Baudry et moi, abandonner le travail hydrographique, pour nous occuper exclusivement de la conduite de nos embarcations. C'est donc Bluzet qui seul a dressé la carte. Celle-ci n'est d'ailleurs plus guère à cette hauteur qu'un objet de pure curiosité, car jamais, pratiquement, il ne saurait s'établir une navigation, surtout une navigation à vapeur, dans des passages aussi difficiles. Sa seule raison d'être est précisément de démontrer que la navigation ne peut exister, et de fixer, par conséquent, les esprits sur le choix à faire entre les diverses voies d'accès au Soudan occidental qui ont été proposées.
Après avoir passé devant les villages d'iloa, Bourrem, Bori, dont les habitants viennent, en pirogue, au-devant de nous et nous apportent des cadeaux : des chèvres, des moutons, des œufs et des poules, nous arrivons le 25, vers une heure, devant Kagha. Au moment où nous atteignons l'embouchure du marigot qui y conduit, — car le village
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. 97
n*est pas sur le fleuve même, mais un peu dans l'intérieur, — nous sommes rejoints en pirogue par un grand diable à la figure intelligente, aux cheveux crépus, auréolant sa tête d'une tignasse plus pittoresque que propre. C'est un Kounta. II connaît les Français, a été dans les villages de Médine et de Nioro dans notre Soudan, et parle même un peu le soninké, langue maternelle de la plupart de nos laptots.
Il nous guide, mais, malgré tous ses efforts, nous ne pouvons, l'eau manquant, atteindre le village même de Kagha; nous sommes forcés de camper au pied d'une petite dune couverte de palmiers nains, à environ dix-huit cents mètres des premières cases.
Une députation des Kountas du village ne tarde pas à nous joindre. Sidi Hamet est arrivé, il y a deux jours, avec ma lettre pour Alouatta ; mais ce dernier n'était pas au village, on ne sait même pas exactement où il se trouve en ce moment, ni si ma missive l'a atteint.
Il y a une quinzaine de jours, en effet, un razzi de Kel Gossi, tribu touareg dont les terrains de parcours sont à peu près au centre de la boucle du Niger, a enlevé une centaine de bœufs au chef des Kountas du Sud; Alouatta s'est mis en route pour rejoindre les voleurs et leur persuader, au nom d'Allah et de Mahomet, de restituer le bien mal acquis .
Si extraordinaire que paraisse ce trait de mœurs, il est courant aux pays touaregs. Une tribu vole à un voisin tout ou partie de ses troupeaux : si ce dernier n'est pas en force pour récupérer, les armes à la main, ce qui lui a été enlevé, il essayera de la conciliation, et rentrera généralement, non pas dans la totalité, mais dans une partie de ses biens. C'est toujours ainsi que cela se passe lorsque le volé est un marabout, et, fait à noter, ces pillages n'impliquent pas l'état de guerre : ces mêmes Kel Gossi seraient très bien venus, le
lendemain, demander à Alouatta d'implorer pour eux la protection du ciel et lui acheter des talismans.
Quoi qu'il en soit, cette situation fâcheuse me fait craindre de ne pas voir Alouatta. Faute de pouvoir m'entretenir avec lui, je cause avec ses parents, dont je cherche à me faire des amis, et je leur sers la fable de ma parenté avec Bartli- Abdoul Kerim.
Il se produit alors un vrai changement à vue; leur attitude, jusque-là réservée, devient des plus cordiales. Pour continuer mon effet, je fais fonctionner le phonographe. Le Kounta à tête de Maure chante dans son pavillon une poésie arabe, qui n'est autre que le chant de guerre d'Hamet Beckay, l'ami de mon oncle, et il faut voir la stupeur de tous lorsque l'instrument répète le chant. Nous sommes, dès lors, les meilleurs amis du monde. Tous m'expriment le regret de ne pas me voir palabrer avec leur chef. « Ne voulant pas te tromper, me disent-ils, nous ne te promettons pas la visite d' Alouatta, mais, si tu veux l'attendre, tu verras son frère Abiddin, qui est en ce moment à Arhlal, à une vingtaine de kilomètres. On va l'envoyer chercher immédiatement, w
La proposition me plaît trop pour ne pas y accéder, et les messagers partent.
Avec nos amis les Kountas, est venu un petit groupe de Touaregs KclTemoulaï, résidant un peu en aval, versGanto, et évidemment envoyé aux informations.
Ce sont de grands et solides gaillards, élancés et nerveux. Bien que la tribu n'ait pas de campement sur le bord même du fleuve, je leur annonce que j'irai les voir en remontant le marigot qui mène à Ganto. Je tiens en effet à m'assurer de leurs intentions. Les Kel Temoulaï étaient une des deux tribus qui se partageaient la domination des environs de Tonibouctou ; Kabara et la partie sud de la plaine qui entoure la ville leur appartenaient. Nous les en avons chassés, et ils
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. 99
se sont repliés vers l'est, se groupant autour d'un chef plus que centenaire , Madounia , qui résidait déjà dans les alentours de Ganto.
Le lendemain 26, nous recevions un courrier de France; le commandant de Tombouctou avait pu nous le faire parvenir par pirogue. Nous devions en avoir un autre, quinze jours après, à Rhergo; puis, pendant dix mois, ce fut la privation complète de toutes nouvelles du pays.
Dans l'après-midi, arrive Abiddin. Assez grand, maigre, l'air peu aimable et point communicatif, j'a\ oue que son premier aspect n'est pas synipatiiique. 11 ne parait guère, de son côté, désireux d'entrer plus avant dans nos bonnes grâces, et c'est d'un ton assez sec qu'il répond à mes protestations d'amitié. Nous causons pendant une heure environ, sans qu'il fasse montre de meilleurs sentiments à notre égard, et je commence à désespérer d'en tirer quelque chose.
Le soir, je me renseigne sur sa situation, sur le rôle qu'il joue dans le pays. Il est l'aîné d'Alouatta, mais, dès son plus jeune âge, il a montré des dispositions si belliqueuses, si contraires à la douceur que doit posséder, en théorie du moins, un marabout, que son père a désigné Alouatta comme son successeur, évinçant Abiddin, et lui refusant, pour la reporter sur le cadet de ses enfants , la baraka, la bénédiction paternelle. L'épisode ne rappelle-t-il pas c^lui d'Ksau et
de Jacob? v
Abiddin ne s'est, d'ailleurs, pas montré autrement mécontent de voir son frère élevé à sa place à la dignité de chef religieux des Kountas. Il s'est réservé dans la tribu la direction des expéditions de guerre.
Et dans ces dernières, il paraît qu'il excelle. Les Kel Antassar, cette tribu qui a été notre dernier ennemi dans les environs de Tombouctou , savent quelque chose de sa valeur. A la tète d'un petit nombre d'hommes, il est. à cent
reprises, tombé sur leurs campements; et je m'explique alors la cause réelle de la froideur que m'a témoignée Abiddin : il aurait voulu, lorsque, après une inaction coupable de plus d'un an, nous nous sommes décidés à agir, être appelé à prendre sa part de la fêté. Il eût trouvé là une bonne occasion de se venger de son vieil ennemi N'Gouna, le chef des Kel Antassar. De notre côté, il est malheureux qu'on ait ignoré à Tombouctou l'existence et le caractère d'un tel homme. Ne fût-ce que comme guides, lui et ses Kountas nous auraient été des auxiliaires précieux.
Nous combinons un plan diplomatique pour capter la confiance d' Abiddin. Lorsqu'il revient nous voir, le lendemain matin , je l'entreprends sur mon parent Abdoul Kerim ; j'éveille son esprit en lui montrant le phonographe. 11 paraît se départir quelque peu de son humeur de vieux loup; alors je passe la parole au Père Hacquart, qui, en arabe, le semonce, vertement même, sur son manque de politesse et daménité : notre homme est à nous; il reconnaît ses torts, et finalement nous promet son aide et des recommandations pour ses connaissances. Le soir, en effet, il revient nous voir avec des lettres, une pour Salla ould Kara, l'autre pour un certain cherif du nom de Hameit, que nous devons rencontrer au delà d'Al Oualidjo; la dernière, la plus importante, pour Madidou, chef des Touaregs Aouelliminden.
Cette missive pour Madidou me cause une grande joie. Je connais approximativement, en effet, les populations auxquelles nous allons avoir affaire en redescendant le fleuve. Ce sont, d'abord, les Igouadaren, divisés en deux fractions ennemies sous la conduite de deux chefs, frères d'ailleurs, Sakhaoui et Sakhib. Plus loin, nous trouverons des Kel Es Souk, marabouts de race touareg, une petite tribu, celle des Tademeket Kel Bourroum, chef Younès, pour qui Abiddin nous donne aussi une lettre; ensuite, c'est-à-dire au delà de Tosaye , et jusqu'à un point que je ne puis encore déter-
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. loi
miner, mais qui doit être assez éloigné, nous rentrons dans les territoires de la grande confédération des Aouelliminden.
Sur le chef de ces derniers, Abiddin, qui a passé, il y a un an, un mois auprès de lui, ne tarit pas d'éloges, tandis qu'il se montre plein de mépris pour les petites tribus pillardes que nous devons rencontrer d'abord.
a C'est un lion, me dit-il, les autres sont des chacals! »
Madidou , afïirme-t-il , fait la guerre, et, naturellement, dans ce cas, le butin qu'il ramasse est de bonne prise, mais il aurait honte de piller, comme les Kel Temoulaï ou les Igouadaren, les gens paisibles, les noirs cultivateurs, les marchands sans défense. « Il n'y a rien au-dessus de Madidou, si ce n'est Dieu. » A travers les exagérations orientales d'Abiddin, reconnaissance du ventre, peut-être, pour l'hospitalité du chef des Aouelliminden , je distingue pourtant que Madidou doit être quelqu'un. Ecrivant au lieutenant-gouverneur du Soudan, par le retour de la pirogue qui avait apporté notre courrier, je lui disais : « Je suis maintenant à peu près convaincu que, si Madidou le veut bien, nous passerons sans encombre; mais s'il s'y oppose, nous n'arriverons que très difficilement à descendre le fleuve. » Euphémisme, je puis le déclarer, car je pensais : Si Madidou ne veut pas nous laisser passer, nous tâcherons de le faire quand même, mais nous y laisserons très certainement nos os.
On comprend si le passage chez les Aouelliminden était l'objet de nos entretiens. Ayant tout lieu de nous louer du premier résultat obtenu avec Abiddin , nous cherchâmes mieux. Le soir, je l'entreprends de nouveau : maintenant il est tout à fait notre ami et ne quitte guère le bord que pour manger. Je lui rappelle la grandeur de sa race, Sidi Moktar et ses frères médiateurs entre les peuples de la région. Je lui fais voir que c'est à l'explosion du fanatisme, contre lequel son grand-oncle a lutté, qu'est due la diminution de
l'influence des Kountas. Nous aussi, nous avons combattu les propagateurs de ces doctrines déclarées fausses et contraires à la vraie morale de l'Islam par Hamet Beckay, et nous avons chassé les Toucouleurs comme voulait le faire ce dernier.
Si nous blancs , disposant de la force , nous concluions une alliance solide avec les Kountas, qui mettraient à notre service leur influence religieuse, cette antique puissance renaîtrait; ils seraient nos honnêtes courtiers, travailleraient à la pacification du pays, qui leur devrait les bienfaits delà tranquillité et leur resterait reconnaissant.
D'autre part, s'ils nous ménageaient une alliance avec les Aouelliminden, dont nous ne convoitons en aucune façon les territoires, les petites tribus pillardes, Igouadaren, Kel Temoulaï, seraient réduites à cesser leurs déprédations, puisque tous les marchands du fleuve seraient ou nos protégés ou ceux de nos nouveaux amis. Prises entre les Aouelliminden et nous, elles ne pourraient, sans risque de destruction ou tout au moins de graves représailles, commettre d'insultes envers les uns j)as plus qu'envers les autres.
Abiddin paraît séduit; la conception a frappé son intelligence relativement très ouverte. Et, je l'ajoute tout de suite, ma persuasion est que ce projet, esquissé au chef kounta, donne la solution du problème de la pacification, de la mise en valeur de la réo;ion de Tombouctou.
Nous arriverions ainsi très rapidement à écarter des populations, nos protégées, tout danger de déprédation de la part des Touarei{s, nous favoriserions la création de centres et de courants commerciaux, et nous pourrions alléger notre budget colonial, déjà si chargé, de la dépense considérable d'une partie de l'entretien des troupes cantonnées à Tombouctou.
« Evidemment, nous dit Abiddin, si vous pouviez vous entendre avec Madidou, être amis, il n'en saurait résulter que du bien, beaucoup de bien pour nous tous. Il faudrait
DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. 103
quelqu'un qui puisse être l'intermédiaire entre vous, mais qui? — Iloua (toi) », dit le Père Hacquart, entrant dans la conversation. Abiddin fait un bond; évidemment il n'a pas prévu la proposition. Le Père le presse de son éloquence persuasive, et il finit par accepter.
Il vient passer toute la journée du lendemain avec nous et demande les soins du docteur, car il est fort souffrant de rhumatismes et d'une cystite. Je conviens avec lui que nous irons à Rhergo, que nous attendrons là de ses nouvelles; quand il nous fera avertir de nous remettre en marche, c'est que lui-même nous aura dépassés et sera en route pour aller chez Madidou.
Le 29, désespérant de voir arriver Alouatta, toujours en pourparlers avec les Kel Gossi, nous nous décidons à quitter Kagha ; mais à peine débouqués du marigot, une brise violente nous prend debout , nous empêchant absolument d'avancer, et nous devons aller chercher un refuge dans le bourgou de la rive gauche. Ce n'est qu'à deux heures que nous pouvons enfin faire route et aller mouiller à Milali. Nous étions endormis lorsque nos factionnaires préviennent le blanc de quart qu'une pirogue s'avance en criant. C'est un messager d' Alouatta; il a enfin reçu notre courrier et arrivera le lendemain à Kagha, où il nous prie, si nous le pouvons, de retourner.
Trop heureux de l'incident, nous revenons, le lendemain , sur nos pas, et Alouatta vient, vers quatre heures du soir, nous voir avec sa suite. C'est un grand jeune homme à l'air doux et timide, très foncé de peau, fort intelligent. 11 passe pour avoir le don de miracle et de prophétie. On prétend même qu'il a prédit sa mort à Tidiani , l'ancien chef du Massina, un an avant l'événement.
Tout ayant été réglé avec Abiddin, Alouatta n'a plus qu'à confirmer, ce qu'il fait volontiers. On fait fonctionner devant
lui le phonographe, la bicyclette; une lunette astronomique cause son admiration en lui montrant à distance les gens de Kagha qu'il peut reconnaître. Nous passons avec Alouatta la journée du 31 janvier. Puis, et pour de bon cette fois-ci, en route.
Une forte hrise d'est des plus contrariantes réduit beau-
coup notre marche, et ce n'est que le 3 février que nous arrivons à Ganto. où nous devons voir les Kel Temoulaï.
A notre approche, les noirs du village (les Touar^s ont leurs campements sur la rive opposée et un peu dans l'intérieur) se mettent à balayer soigneusement la berge sur laquellenous descendrons tantôt. Hienlôt notre tente s'élève, abritant nos pliants, et les Kel Temoulaï arrivent.
Ce .«ont R'alif, frire de R'abbas, chef de la tribu, et les deux fils de ce dernier, avec une petite suite.