‹ La mission HourstChapitre 8 sur 22 · I.e palabre est difficile; faute de quelqu'un sachant le · texte numérisé non relu

I.e palabre est difficile; faute de quelqu'un sachant le

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tamachek ou langue des Touaregs , il nous faut causer en songhai. avec mon domestique Manié comme interprète. C'est la première fois que nous voyons des Touaregs chez eux, et l'intérêt est puissant pour chacun de nous. Ils ont d'ailleurs des types admirables, et j'ai rarement ailleurs ren-

contré la pureté de traits des Kel Temoulaï, du moins dans ce qu'on voit de leur figure, dont le bas reste obstinément C3ché par le voile ou tagelmoitst. Tous sont habillés de pan- '^'ons tombant jusqu'au cou-de-pied, et de manteaux ou "îubous en étoffe bleu foncé. Les principaux ont, sur la poi- '■■'ne, une poche en flanelle rouge. De la main droite ils ''^nnent une lance en fer de deux mètres de long; au bras

io6 SUR I.H NIGER ET Al." PAYS DES TOUAREGS.

gauche, un poignard est retenu par un bracelet qui le maintient toujours à portée de la jnain, sans pour cela causer aucune gène. Knfin quelques-uns ont au côté, pendu par un cordon, un sabre droit dont la poignée en forme de croix rappelle les épées du moyen âge.

I,e palabre se termine assez amicalement, et bientôt dau-

tres Touaregs passent en pirogue le marigot et viennent grossir !a bande de nos visiteurs. Nous faisons connaissance avec un des traits les plus caractéristiques et aussi les plus insupportables de leur raci : la mendicité continuelle. Je sais bien que ces pauvres gens n'ont rien que le produit de leurs troupeaux ou des champs que les noirs cultivent en leur payant une redevance. Noire arrivée avec de belles étoffes, des verroteries merveilleuses, des bibelots de toute sorte, est par conséquent une aubaine dont il faut profiter. Mais vrai, ils exagcrent, et le mot ikjal (donne-moi) devient un

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rtfrain que nous ne cesserons plus d'entendre durant des mois. Je dois le dire, d'ailleurs, jamais aucun Touareg ne m'a fait une demande en l'accompagnant d'une menace. J'ai donné souvent, j'ai donné beaucoup, et j'estime que le vrai moyen pour un voyageur de se concilier, à lui et à ceux qui le suivront, les sympathies des populations qu'il traverse,

est d'être très généreux quand c'est possible, mais de ne jamais donner que ce qu'il veut et à qui il veut.

Il m'est arrivé souvent de céder à l'imporlunité qui restait respectueuse et courtoise; je ne l'aurais jamais fait devant une demande qui eût donné à mon présent les apparences d'un tribut.

Parmi nos nouveaux amis se trouve le fils de Madounia, ce chef centenaire dont j'ai parlé. Il n'a guère qu'une douzaine d'années. Cela prouve en faveur de la forte constitution des Touaregs, ou bien corrobore tout simplement la

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réponse de ce médecin célèbre à un questionneur : « A cinquante ans on a des enfants quelquefois , à soixante jamais, à quatre-vingts toujours. »

Notre petit ami a une bien jolie figure, mais un très mauvais caractère. J'excite son irascibilité en mettant dans une calebasse d'eau une pièce de cinq francs que je le défie de saisir. Il me regarde d'un air narquois et avance la main; mais, au moment où il touche le liquide, il pousse un hurlement et tombe à la renverse en se tenant le bras. Sournoisement, j'ai plongé dans l'eau le fil d'une bobine de Ruhmkorff cachée dans ma chambre. Il est furieux et, comme tout le monde se moque de lui, pleure de rage. Je le console par un cadeau, et nous nous séparons tout à fait bons amis.

Le lendemain, avant le départ, d'autres Touaregs encore viennent nous voir et, il faut bien le dire, mendier un petit cadeau. Deux d'entre eux, avec une confiance qui nous est sensible, prouvant combien ils sont rassurés sur nos intentions, nous accompagnent même, faisant route avec nous sur le Davoust jusqu'à midi. L'un est le fils de R'abbas, l'autre de son frère R'alif. Le premier n'a qu'une dizaine d'années et ne porte pas encore le voile. Ils offrent tous deux le type de cette beauté particulière de la race Kel Temoulaï, que j'ai déjà signalée.

Le 6, toujours fort gênés par le vent, nous atteignons Rhergo. Autrefois très grand village, plus ancien, dit-on, que Tombouctou, son importance a fondu au profit de sa voisine. Dans ces derniers temps seulement, alors qu'une politique coupable laissait sans protection les environs de notre poste, Rhergo a failli absorber à son profit le commerce de Tombouctou. Un razzi de Hoggars, ces Touaregs du Sud Algérien qui ont tué Flatters, est venu couper court à cette velléité d'accroissement en ruinant presque entièrement la ville. Je fus étonné d'entendre, si loin de leurs terrains de

parcours habituel, parler des Hoggars; le fait est vrai cependant, nous devions en avoir bientôt la preuve.

Nous prenons nos dispositions pour passer quelques jours à Rhergo, afin de donner à Abiddin le temps de nous faire parvenir de ses nouvelles.

Le lendemain, la population se décide à entrer en relation avec nous. Une députation nous vient trouver dès le matin. Nous la voyons cheminer le long du sentier qui mène au village, distant d'un kilomètre et demi environ. Un peu avant d'atteindre notre campement , elle s'arrête , et tous ses membres se livrent à un salam solennel. Protestations d'amitié, offres de services, expressions ([<. dévouement. Finalement on me remet en grande pompe un papier : c'est un traité de protectorat conclu avec Tombouctou.

Une douce manie, qui serait bien inoffensive, si elle n'avait le tort de fausser les idées des Français de France peu au courant du fond des questions coloniales , est celle des traités.

Passe encore pour les pays objets de litige, de contestations, entre d'autres puissances européennes et nous. Là, les traités peuvent avoir une importance , toute factice d'ailleurs. Dans le partage de l'Afrique , les chancelleries européennes ont, en effet, commencé par imaginer une sorte de règle du jeu, consistant à donner une valeur fictive à de soi-disant pactes conclus avec les chefs indigènes. Nous avons accepté cette règle, et il serait aussi difficile maintenant de revenir là-dessus que de faire admettre qu'au piquet l'as n'est pas plus fort que le roi. Nous sommes donc bien forcés, pour faire comme tout le monde, de nous présenter devant le tapis vert des conférences internationales avec des atouts, et de passer des traités avec des gens, souvent quelconques, que nous baptisons volontiers princes ou rois. Nos traités valent ceux des .\nglais, ceux des Anglais

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.-aient ceux des Allemands, des Espagnols ou des Italiens, ;t le tout, si on se plaçait sur le terrain de !a vérité et de la x>nne foi, vaudrait zéro en cliiffre; j'aurai l'occasion par la iuite de le démontrer.

Mais lorsque ce besoin n'existe pas, qu'est-ce que cela lous fait de posséder, en double ou triple expédition, des

actes diplomatiques en tant d'articles, auxquels une des parties contractantes au moins n'a compris goutte?

C'est ainsi que je vis avec stupeur, sur le traité de lîhergo, que le village devait nous payer un tribut annuel, Dr, si quelqu'un commande à Rhergo, c'est Sakhaoui, chef les Igouadaren, et non pas nous, — je parle du moins au ■noment de mon passage, — et le fait de ce tribut promis, amais exigé, jamais réclamé, n'a certainement pas été de lature à accroître dans ces parages l'idée de notre supériorité.

Les gens de Rhergo, cauteleux et en dessous, nous piai-

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sent peu. Ils se disent tliérifs, descendants de Mahomet par consét|uent; mais je les croirais fort en peine de prouver leur filiation, Co n'est, en tout cas. ni la finesse de leur; traits ni la blancheur de leur peau qui permettraient de leur attribuer une origine arabe.

Dans la soirée, Sidi Ilaniet nous revient, de retour de

chez les Igouadaren. 11 a été a.ssez bien reçu par eux, mais, lorsqu'il a annoncé notre venue prochaine, ils ont pri> peur et, nous croyant une expédition nombreuse, voulaient quitter les bords du Heuve et se réfugier dans l'intérieur.

Les femmes leur ont fait honte, leur reprochant de manquer l'occasion d'avoir des cadeaux; elles ont déclaré, pour couper court à toute discussion, que Ihonime assez poltron pour se sauver devant un danger imaginaire ne trouverait pas place, le soir, dans le lit conjugal.

I,a perspecti\ e île voir leurs éj)c>u,ses imiter la grève altrî—

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buée par Aristophane aux femmes de Mycène, a eu raison des velléités de départ des maris, et Sidi Hamet m'annonce que tout est arrangé, que nous serons bien accueillis. Il a vu, chez les Igouadaren, Mohamed ould Mbîrikat, ce cousin de mon ami Bechir pour lequel j'ai une lettre; il nous rapporte un fusil pris à la colonne Bonnier et qui était en pos-

*ssion du chef des Kel Antassar de l'Est. A l'annonce de

ootre arrivée, celui-ci est venu le donner à Mohamed, dé- •^larant ne pas vouloir garder par devers lui un objet aussi ^*ïïipromettant.

E)e fait, si nous avions pu immédiatement nous rendre ™ez Sakhaoui, nous aurions sans doute reçu assez bon ^Cueil. Malheureusement, nous avions promis à Abiddin <i attendre à Rhergo, et, pendant ce temps, nos ennemis,

*s marabouts en particulier, avaient beau jeu pour travailler

«>titre nous.

Le 8, Taburet et le Père Hacquart vont au village. Ils y découvrent un marchand de Tombouctou auquel un Igouadaren nommé Ibnou, parent de Sakhaoui et mis là probablement pour nous espionner, a volé ses marchandises. Le marchand a voulu se plaindre à nous, mais le chef de Rhergo l'a menacé, s'il le faisait, de lui couper le cou après notre départ.

Le chef étant, me dit-on, impotent, je fais venir son fils et lui adresse une verte semonce. J'envoie aussi chercher Ibnou, qui se présente et proteste de son repentir. Je fais semblant d'y croire, et il revient, un moment après, traînant deux chèvres, qu'il m'offre. Je les accepte, avec le vif espoir qu'il les aura volées aux chérifs du village, qui, décidément, me plaisent de moins en moins. Puis, à mon tour, je lui fais quelques cadeaux, notamment un vêtement pour sa femme.

Le lendemain, nous recevons la visite d'Alif, frère de Sakhaoui, qui nous offre un beau taureau. On Tabat d*ime balle de Lebel, ce qui n'a pas l'air d'effrayer peu le Touareg. Puis, le 9, c'est de nouveau Ibnou avec une chèvre, à vendre cette fois. Mais le principal but de sa visite est de demander une rallonge pour le vêtement de sa femme. Il nous explique que celle-ci est grosse comme le périmètre de notre tente, de sorte qu'avec l'étoffe de notre cadeau, il ne peut habiller qu'un seul côté de son épouse. Ce doit donc être, au point de vue touareg, une superbe femme, car la beauté se mesure au poids chez ce peuple. On arrive à la corpulence rêvée par un gavage de lait caillé, analogue à celui des oies que l'on engraisse en mues.

Notre horizon politique s'assombrit; notre séjour prolongé à Rhergo, où nous ne recevons toujours pas de lettres d'Abiddin, doit sembler très étrange aux Touaregs, qui n'en saisissent sans doute pas la raison. Nous avons, en outre, reçu un courrier en pirogue de Tombouctou, et, bien que

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lyant fait repartir immédiatement, je suis sûr qu'il a été 1. Je me mets à la place de Sakhaoui, et, connaissant le ractère ombrageux des Touaregs, je suis persuadé que, >ur lui, nous sommes l'avant-garde d'une expédition plus >mbreuse qui va venir de Tombouctou et dont il se défie. arrivée du courrier doit l'avoir affermi dans sa conviction.

évidemment, il faudrait partir tout de suite, si même il en it temps encore, pour réussir à établir des relations vrailent cordiales avec les Igouadaren. Seulement, entre deux uts d'importance inégale, je pense plus sage de faire un lioix. Or, pour nous, les Igouadaren sont peu de chose, — "ont-ils pas, d'ailleurs, eux aussi, un traité de protectorat vec Tombouctou? — tandis que, comme je l'ai dit, les Aouelminden sont tout, et je ne veux qu'à la dernière limite perdre avantage que peut me donner un voyage d'Abiddin chez

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Le lo au soir, ça se gâte tout à fait. Sidi Hamet, qui est allé au village, en revient avec une lettre remise par un Touareg à un captif de chérif. Drôle d'administration des postes! Cette lettre est absolument incompréhensible, eu égard aux nouvelles que nous avait apportées Sidi Hamet. Sakhaoui m'engage à retourner à Tombouctou, où se trouve, dit-il, tout ce que je puis espérer rencontrer plus loin, et qu'il se charge d'ailleurs de me faire parvenir. Il veillera cependant sur nous si nous voulons continuer. Mais sa lettre devient presque menaçante vers la fin : a Prends garde, ditil, prends surtout bien garde de ne faire de mal à aucun des miens. »

Le lendemain, Sidi Hamet part avec une lettre, et il revient le 12 dans la nuit. Il n'est pas seul; avec lui est un grand Igouadaren, aux gestes amples, à l'air entendu, qui répond au nom de R'alli.

La lettre de Sakhaoui aurait été, me dit celui-ci, écrite par un marabout Kel es Souk, Sakhaoui ne sachant pas écrire, comme d'ailleurs tous les Touaregs , et la pensée du chef aurait été absolument dénaturée. Sakhaoui est dans les meillures dispositions, il nous attend avec impatience, etc., etc.

Je ne crois qu'à moitié tout ce que me dit notre ami R'alli. Il ajoute d'ailleurs que des marabouts, un en particulier qui était à Kabara avant notre arrivée, cherchent à faire de l'agitation contre nous.

Mais, comme depuis huit jours nous attendons sans succès des nouvelles d'Abiddin, je ne pense pas, dès lors, qu'il nous en envoie, et je me décide à aller chez Sakhaoui, chef des Igouadaren .

Le 14, nous mouillons sur une petite langue de terre qui sépare du fleuve un lagon formant un port admirable. Derrière les dunes, que nous voyons du mouillage, est, nous dit-on, le campement de Sakhaoui.

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Sur le soir, une pirogue nous accoste, portant un petit Arabe au corps rabougri, aux grands cheveux en broussailles, à Toeil vif et intelligent : c'est le principal serviteur de Mohamed ould Mbirikat. 11 se nomme Tahar et est l'élève du grand Beckay, l'ami de Barth.

Il nous apporte une mauvaise nouvelle : Mohamed est malade, il a la fièvre. Mais, ajoute-t-il, selon toutes probabilités, il viendra vous rejoindre demain.

Le lendemain au matin, nous tournons la presqu'île pour pénétrer dans le petit lac qui se nomme Zarhoï. Nous jetons Tancre en face de notre ancien mouillage. En route, Mohamed, fidèle à sa promesse, nous a rattrapés.

Vers dix heures, la plage, qui jusque-là est restée déserte, s'anime : ce sont les envoyés de Sakhaoui, son frère d'abord, sale, déguenillé plus qu'aucun Touareg que j'aie vu jusqu'ici, et le chef des Kel Oulli, une tribu de la petite confédération qui prend le nom d'Igouadaren.

La conversation s'engage : Sakhaoui est malade , puis il n'est pas nécessaire qu'il vienne, puisque ses envoyés autorisés apportent sa parole.

En somme, la réception n'est pas précisément celle que Sidi Hamet, puis R'alli, nous avaient laissé espérer. Pourtant Mohamed confirme les dires de notre envoyé : il y a quelques jours, Sakhaoui l'a fait appeler pour lui demander conseil, et sur son avis formellement exprimé qu'il ne courait aucun danger, il a dit vouloir nous recevoir en personne.

Evidemment , depuis , les marabouts , Kel es Souk ou autres, ont accompli leur œuvre, nous dépeignant comme des traîtres et peut-être comme des gens armés d'un pouvoir magique fatal ; ils ont mis tout en œuvre, selon leur habitude , pour nous empêcher d'entrer avec les Touaregs en des relations de confiance : ce serait la perte de leur influence.

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L'abstentîon de Sakhaoui me peine énormément. Non que je tienne à voir le personnage. Il ne m'appartient pas d'ailleurs de lui rien proposer, il relève directement de Tombouctou; mais je crains, et à juste titre, que, ne venant pas nous voir, lui premier, les autres chefs touaregs imitent son abstention. C'est effectivement ce qui est arrivé.

Mohamed se rend au camp pour essayer de décider Sakhaoui, mais sans succès. En revanche, nos amis du matin et quelques autres viennent nous mendier des cadeaux ; je les leur fais bien volontiers : c'est ma dernière cartouche pour voir le chef.

D'autres ennuis nous assaillent. C'est d'abord Y Aube qui fait énormément d'eau. Nous débarquons tout le contenu des cales, et nous cherchons à boucher avec du mastic les fissures d'où elle s'écoule, mais nous y parvenons assez mal. Durant tout le voyage, nous serons poursuivis par cette inquiétude de perdre un de nos bateaux, incapable de continuer.

Puis, un de mes laptots, Samba-Soumaré, a une pneumonie grave, et Taburet craint pour son existence. Il délire, heureusement d'une façon assez tranquille, mais il faut veiller sur lui, par crainte qu'il ne devienne plus furieux et ne fasse quelque sottise.

Le i6, nous séjournons encore. Notre ami R'alli vient à bord ; avec de grands gestes et son éloquence cocasse, il proteste que Sakhaoui viendra. Il est très tiraillé, nombre de gens le détournent de nous rendre visite, mais lui, R'alli, se charge de le décider. Il y a peut-être du vrai dans ce qu'il dit, et, quoique peu convaincu de son influence sur le chef des Igouadaren, je lui donne un beau cadeau. Il faut savoir ne pas compter et faire largement la part de la « réclame ».

Le soir, l'afïluence des visiteurs augmente encore si possible, et nous voyons quantité de gens intéressants par les souvenirs de Barth qu'ils rappellent; le fils d'El Ouaghdou,

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qui fut l'ami fidèle du voyageur, celui de Konga, un petit Touareg qu'il avait pris en affection et qui, nonobstant les pressentiments moroses sur sa destinée dont il était affligé, a vécu de longues années. Tout le monde parle d'Abdoul Kerim, tout te monde se souvient de lui, et il m'est, une fois de plus, donné de constater, comme je pourrai si sou-

vent le faire plus tard, quelle empreinte profonde a laissée derrière lui le génial voyageur.

Tandis que nous sommes à causer, arrivent des messagers de Sakhaoui. Ils rapportent les cadeaux que j'ai faits le matin à R'alli, « C'est un vulgaire imposteur, me fait dire le chef, il est honteux de sa conduite, car il parle sans cesse, sans rime ni raison, et nous a promis en cadeau une vache, alors que chacun sait qu'il n'en possède point. »

R'alli fait demander s'il peut se présenter. Sur ma réponse

affirmative, il s'introduit et me tient un long discours. Il déclare d'abord qu'il voudrait être mort. Il désire rendre les cadeaux , sentiment bien extraordinaire pour un Touareg. L'assistance hurle contre lui avec des démonstrations hostiles, les poignards sont à demi tirés des fourreaux; je me demande un moment si tout cela n'est pas une comédie destinée à faire naître un tumulte, à la faveur duquel nous pourrions être plus facilement pillés. Mais non; sans aucune effusion de sang, les armes réintègrent leur gaine. Les autres Igouadaren en veulent à R'alli par jalousie, parce qu'il a été mieux servi qu'eux, et peut-être aussi lui font un crime des sentiments bienveillants qu'il a exprimés à notre égard. Si R'alli est un farceur, ce dont j'ai d'ailleurs toujours eu l'impression, il a été, du moins, le premier à venir vers nous, sans éprouver cette défiance stupide qui nous empêchera si longtemps de vivre en absolus bons termes avec les Touaregs. C'est ce que j'exprime à l'assemblée, et j'ajoute : a Si R'alli est un individu de peu de confiance, Sakhaoui a été au moins léger en nous l'envoyant à Rhergo comme messager. »

Je déclare, en outre, que j'entends rester libre de disposer de mon bien à ma guise, même en faveur d'un esclave ou d'un chien, et je commande à R'alli de reprendre ses présents, ce qui n'a pas l'air de lui faire un mince plaisir. Tout s'apaise.

Viennent nous visiter, en outre, Achour, frère de Sakhaoui, chef des imrads ou serfs, et le fils du chef des Kel Antassar de l'Est. Celui-ci n'a, du reste, pas suivi son parent N*Gouna dans sa lutte contre nous, aux environs de Tombouctou, mais s'est tout de même éloigné à notre approche.

J'ai perdu tout espoir de voir Sakhaoui. A-t-il eu peur de se compromettre auprès des siens? Les marabouts lui ont-ils monté la tête, fait craindre quelque chose de notre part? Le mieux est de ne pas insister et de nous rendre chez son frère

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ennemi, Sakhib, dont les campements sont en face, sur l'autre rive.

Notre passage, ainsi limité dans ses effets, ne peut, s'il ne fait pas de bien, faire du mal. Si près de Tombouctou, avec des populations qui sont, virtuellement du moins, nos protégées, je ne saurais engager motu proprio aucune action, pas plus diplomatique que militaire : cela regarde l'autorité supérieure du Soudan. Est-ce trop présumer que d'espérer avoir contribué par notre douceur, notre patience, à rendre des relations ultérieures plus faciles à établir? Nous aurons montré que nous ne sommes pas les bêtes féroces que nos ennemis se plaisent à représenter. Enfin, quelques-uns des Touaregs, si petit qu'en soit le nombre, nous seront reconnaissants des cadeaux donnés, et, comme ils ont été relativement fort beaux, j'espère qu'un renom de générosité nous précédera, et incitera les tribus que nous allons rencontrer par la suite à lier amitié avec nous.

Pour éviter de donner de nouveaux présents, nous appareillons, le 17, à la première heure. Mais la brise se lève et nous force à mouiller dans les herbes à l'entrée du lagon de Zarhoï. Un instant après, comme nous l'avions prévu, les Igouadaren arrivent à notre ancien campement, et font une mine fort déconfite en voyant la poule aux œufs d'or envolée. Mais ils ont bientôt découvert notre mouillage et viennent en face, avec de grands gestes, nous crier d'accoster. Ils voudraient recommencer la conversation profitable, mais e finita la commedia. Vers onze heures, nous pouvons nous mettre en marche le long de la rive gauche où, pendant un instant, toute une cavalcade nous suit. Parmi les cavaliers, Sidi Hamet croit reconnaître Sakhaoui luimême. Nous traversons et allons mouiller sur une langue de terre, un peu en amont du campement de Sakhib, à Kardieba. Mohamed ould Mbirikat doit venir nous v retrouver.

Il est bien évident que nous ne verrons pas plus Sakhib que Sakhaoui. Eût-il eu la plus grande envie d'abord de nous rendre visite, il serait obligé, pour conserver sa dignité, de ne pas faire autrement que son frère. Mais ses envoyés sont arrivés, porteurs de bonnes paroles, accompagnés, ou plutôt précédés de Mohamed,

Sakhib est, par droit de naissance, le vrai chef des Igouadaren. Son frère s'est déclaré son ennemi, et a entratnéavec lui une partie de la tribu, à la suite d'une affaire d'amour que Ton m'a ainsi contée : Une belle de l'endroit aurait été, encore jeune fille, la maîtresse de Sakhaoui. Avec une candeur qui est de toutes les latitudes, Sakhib, séduit par les charmes de la demoiselle, l'épousa. Instruit plus tard de son malheur avant la lettre, il l'a répudiée, et cette autre Hélène est allée contracter une nouvelle union avec Sakhaoui, l'ancien ami de son cœur. Inde ir;e.

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Le conte peut être vrai, mais c'est dans le caractère même des Igouadaren qu'il faut, à mon avis, chercher la cause de l'état d'anarchie dans lequel ils vivent, et de la ruine presque absolue des rives du Niger, de Rhergo à Tosaye.

Je parlerai plus tard du caractère des Touaregs, me réservant de les montrer à l'œuvre, avant d'essayer de les juger. J'en pense beaucoup de bien, si je les envisage sous certains côtés, tout en ne me dissimulant pas leurs défauts à d'autres points de vue. Mais, dans ce plaidoyer, concernant surtout les grandes confédérations soumises à des règles, à des lois sanctionnées par la tradition, je fais immédiatement, dans l'intérêt même de ma démonstration , exception pour les petites tribus, bien inférieures au point de vue moral, qui existent , comme une sorte d'écume , à la limite de ces grandes agglomérations.

Il y a d'abord des hordes de brigands, n'obéissant à personne, et tirant toutes leurs ressources du banditisme et du pillage. Mais il y a aussi, dans le cas particulier qui nous occupe, une tribu importante qui, peu à peu, par ambition d*indépendance et de commandement, a perdu, au contact des étrangers, la plupart des qualités du Touareg, en en conservant tous les défauts.

Les Igouadaren, — dont la tribu des loraghen, qui commande aujourd'hui à nos Azgueurs algériens, est sortie, — sont restés longtemps alliés et soumis aux Aouelliminden. Au moment même du passage de Barth, ils avaient essayé de s'en séparer et de prendre la prépondérance, en s'appuyant sur les Peuls, envahisseurs du Massina; nous voyons dans le récit de Barth que le plus grand souci de son protecteur El Beckay était précisément d'empêcher la scission, et que sa plus grande douleur fut de n'y pas réussir.

Les Aouelliminden repoussèrent les Peuls, et, dès lors, les Igouadaren, traîtres à leurs compatriotes, furent regardés

par eux comme des ennemis bons à razzier à l'occasion. J'avoue ne pouvoir en tenir rigueur aux Aouelliminden.

Lorsque, une seconde fois, El Hadj Omar et ses Toucouleurs essayèrent de faire prévaloir par les armes la suprématie d'un islamisme intolérant et barbare, El Beckay, nous l'avons vu, se dressa encore devant lui au nom de doctrines plus humaines. Les Aouelliminden, comme aussi les Iregenaten de la rive droite du Niger, furent ses auxiliaires. Le grand homme put mourir, l'élan était brisé. Une dernière vague de cette tempête qui s'était levée de l'Ouest, vint déferler au pied de Tombouctou : une armée de Toucouleurs y parvint; mais, près de Goundam, elle fut détruite et massacrée. Encore une fois, les Touaregs étaient sauvés. Toute la politique du prudent successeur d'El Hadj, Tidiani, ne put faire avancer d'un pas l'envahissement; il dut, et encore fallut-il qu'il y employât toutes les ressources de son génie souple et astucieux, consacrer tous ses efforts à maintenir en servitude le territoire conquis. 11 nous appartenait d'en chasser son cousin et successeur Amadou.

Mais, dans ces luttes qui durèrent plus de trente ans, nous voyons encore les Igouadaren, toutes les fois que cela leur a été possible, s'allier à l'étranger contre leurs compatriotes.

De la tribu, l'anarchie est descendue aux chefs; des chefs, aux simples guerriers. Si, dans les grandes confédérations, il existe une coutume, une tradition qui peut modérer le pouvoir de la force brutale, rien de semblable chez les Igouadaren. Sakhaoui et Sakhib se sont disputés, ont bataillé. Chaque guerrier a suivi celui des deux frères qu'il préférait, mais, par cela même, l'autorité du chef a été réduite à néant. S'il avait voulu l'imposer pour empêcher pillages et exactions, il aurait été abandonné au profit de son rival. Les villages de noirs sont passés alternativement d'une main à l'autre, à la suite des fortunes diverses de la guerre, les marchands ont été dépouillés de leurs biens sans pouvoir en

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appeler à aucune protection. Le résultat le plus clair a été la ruine du pays.

Notre arrivée à Tombouctou a été très heureuse pour les Igouadaren. Ne pouvant plus compter sur l'appui des Toucouleurs aux prises avec nous, ils eussent été facilement réduits par les Aouelliminden, et, sans doute, leurs tribus seraient devenues, sans notre présence, des imrads ou serfs, comme il est arrivé à tant d'autres.

Bien conseillé par Mohamed , Sakhaoui a envoyé des messagers à Tombouctou. 11 a signé ou soi-disant, car aucun Touareg ne sait lire ni écrire l'arabe, tous les traités que l'on a voulu , et cela avec d'autant plus de facilité qu'il ignorait le premier mot de leur texte. Tandis qu'il professait pour nous les bons sentiments dont il venait de nous donner la preuve, il se couvrait de notre protection morale contre ses puissants voisins de l'Est. Ayant ainsi, et très habilement en somme, tiré parti de nous, lui et ses gens ont pu tout à leur aise continuer leurs méfaits. Sakhib, en guerre avec son frère, a su tout de même s'entendre avec lui pour cette fructueuse campagne diplomatique.

Aussi les IcTouadaren devaient-ils redouter surtout de nous voir contracter amitié avec les Aouelliminden, car alors leur plan devenait vain. S'ils n'osèrent empêcher de force notre marche, ils nous représentèrent du moins sous les plus noires couleurs à leurs voisins immédiats ; nous leur devons le mauvais accueil que nous reçûmes àTosaye, des Tademeket Kel Bourroum, leurs parents, et les difficultés de nos premières relations avec les Aouelliminden.

On m'a dépeint Sakhib comme plus juste et moins pillard que son frère, avec lequel il s'est empressé de conclure une trêve momentanée à l'annonce de notre approche. Les Igouadaren Aoussa de Sakhaoui ne songent d'ailleurs guère, en ce moment, à la lutte. On a annoncé la venue d'un razzi

d'Aouelliminden, et nous voyons les bœufs, les moutons, les femmes, se presser sur la rive, en face de nous, et chercher à gagner un abri dans les tles du fieuve. Je ne crois pas beaucoup à l'exactitude de la nouvelle. Si elle est vraie, c'est une complication dont nous nous passerions bien volontiers.

Toute la journée du 19, nous recevons la visite de tous les frères, fils, cousins, oncles, neveux grands et petits, du chef. Cela (ait, à un moment donné, un déploiement de forces assez imposant et un tableau des plus pittoresques. J'ai entouré notre camp d'une corde, barrière morale contre la curiosité de nos visiteurs, et empêchant aussi nos laptots de ^ trop mêler à eux, au risque d'une dispute.

Baudry enfourche Suzanne et, au grand ahurissement d** Touaregs, pédale sur le terrain plat qui nous sépare d'une petite ligne de dunes. Le cheval de fer est bientôt célèbre

DE TOMBOUCTOL- A TOSAVE. la?

; campement, et on vient en foule le contempler. i nos visiteurs ont véritablement grand air sous le lubou touareg, orné de la poche rouge sur la poitrine. poses, naturellement pittoresques, les feraient volonirendre pour de nobles seigneurs iiers et hautains, :, appuyés sur leur lance, ils regardent aulour deux.

rs yeux grands et noirs abrités par le voile. Mais la distribution des cadeaux, le vernis s'effrite, le seigneur disparaît, et il ne reste plus qu'un sauvage pace, très avide, jusqu'au moment où, sa vaste poche ï, il reprend son air dédaigneux.

îomme, bien excusables. Que l'on s'imagine un nabab rant nos campagnes, et distribuant autour de lui diaet pierres précieuses. Nos compatriotes, je gage, ne it pas plus dignes d'aspect que les Touaregs. Or, ! le peu de valeur de nos cadeaux, pipes, petits cou-

teaux, bracelets et bagues en celluloïd, étoffes blanches et de couleur, chacun d'eux représentait là-bas autant qu'un bijou chez nous.

Mais si la foule est nombreuse, Sakhib y brille par son absence. Les femmes non plus ne se montrent guère, preuve qu'on n'est pas entièrement persuadé de nos bonnes intentions. Quelques-unes viennent pourtant, entre autres une ' forgeronne qui se dit malade et réclame les soins du docteur. Taburet cherche vainement à déterminer ce dont elle souffre; je crois d'ailleurs que la maladie n'est qu'un prétexte, et, autant qu'on en juge par le langage des gestes, cette jeune personne accepterait volontiers de l'un de nous une hospitalité nocturne, écossaise, mais bien rétribuée.

Nous repoussons, avec une pudeur toute britannique, l'occasion, pourtant rare, d'une fusion des races, et, la nuit tombant, nos amis, qui se sont comportés de façon plus discrète que les gens de Sakhaoui, se décident à se retirer.

Mohamed ould Mbirikat reste seul avec nous sur la plage, et, jusqu'à une heure avancée, nous causons ensemble. Ce brave homme s'est relativement très bien conduit, et, si nous n'avons pas réussi à voir Sakhib et Sakhaoui, ce n'est pas faute qu'il ait employé toute son éloquence en notre faveur. D'ailleurs, ses intérêts sont intimement liés à ceux des Igouadaren, chez lesquels il vit sans défense, achetant du grain pour le revendre à Tombouctou ; il y avait donc dans l'aide qu'il nous portait une limite à ne pas dépasser sans se compromettre. Je lui fais un cadeau de valeur, et, de son côté, il me donne une provision de riz qu'il possède au village de Goungi, situé dans l'île Aoutel Makkoren, o^ nous serons demain.

Après une nuit tranquille, nous faisons route. Mais l'éte^' nelle, l'énervante brise, nous force à mouiller, et noi^^ sommes rejoints par une pirogue, dans laquelle est aux let'S

DE TOMBOUCTOU A TOSAYE. laç

ropre frère de Sakhib, fou depuis cinq ans. Il est tranle tant qu'on le met ainsi dans l'impossibilité de nuire, s, dès qu'on le lâche, il devient furieux, frappe et blesse t le monde. Taburet prescrit un traitement quelconque, l'absence de douches et de camisoles de force. Nous désons le village d'Agata, où réside le chérif Hameit, pour

uel nous avons une lettre d'Abiddin, et où nous aperceis au sec une cinquantaine de pirogues. Le soir, nous x)stons près d'un petit village, dans une tle. Le chef a le is cassé d'un coup de sabre, œuvre d'un Igouadaren de khib, à qui il refusait de laisser prendre son riz. Décident ceux de la rive droite valent ceux de la rive gauche ; que l'on comprend difficilement, ce sont les noirs, les nghais, qui, plus nombreux que leurs oppresseurs, aussi :n armés, se laissent ainsi maltraiter sans se défendre. tte lâcheté m'ôte les sentiments de sympathie que je

pourrais avoir pour eux, étant donnée leur situation misérable.

Nous repartons de très bonne heure, mais notre gfuide se trouble, et ne reconnaît plus la route qui doit nous conduire à Goungi. Une pirogue nous remet dans le droit chemin; il faut remonter jusqu'au-dessus d'Agata, et prendre un autre bras que nous avions laissé à gauche. Nous arrivons non sans peine au village, passant sur des digues de retenue, derrière lesquelles sont des rizières maintenant inondées. Goungi, petit, misérable, est peuplé de captifs des chérifs d'Agata. On nous remet le riz de Mohamed, mais il est encore recouvert de sa balle, et il nous faut le faire décortiquer; cela nous prendra toute la journée du lendemain.

Un Kel es Souk, à l'air très affaire, vient me demander pendant la nuit, se disant porteur des plus graves nouvelles. Tout le Sahara est allié contre les Français et marche sur Tombouctou, Aouelliminden, Hoggars, Maschdoufs, etc. Madidou lui-même est avec sa colonne à Bamba. Le conte est réellement trop gros, il ne passe pas. Sans perdre mon sang-froid, je remercie, par l'intermédiaire du Père Hacquart, mon ren seigneur, qui parle bien arabe, et je le prie d'aller porter mes meilleures salutations à Madidou. Le vieux coquin, entrant plus directement dans la question qui l'amène, essaye de m'extorquer un vêtement, sans succès d'ailleurs, et je le mets à la porte.

Dès que nous nous arrêtons, c'est une pluie de visites, presque aussi ennuyeuse que celle , au sens propre du mot. qui tombe depuis la veille. Le 22 au matin, arrivent d'abord des messagers de Sakhaoui. Ils viennent, en son nom, me demander conseil. Le commandant de Tombouctou lui a envoyé une lettre annonçant la venue prochaine du colonel de

Trentinian, gouverneur du Soudan. Il lui fait dire de se rendre à Tombouctou, et Sakhaoui est très effrayé. Je rassure de mon mieux l'envoyé, mais je suis bien persuadé que Sakhaoui ne bougera pas. Pour nous, ce message fera évidemment le plus déplorable effet, et je lis sur mon journal que, ce jour-là, j'ai dû me mettre fort en colère contre la politique du Soudan. « Nous sommes réellement des gens bien extraordinaires, y vois-je; nous nous imaginons que les Touaregs vont venir d'eux-mêmes se jeter dans nos bras, sans employer, pour les y amener, ni moyens persuasifs ni action coercitive. Mais, bon Dieu! si ces braves gens pouvaient nous envoyer au diable, d'où leurs marabouts prétendent que nous venons, ils le feraient volontiers. Et je ne saurais leur en tenir rigueur : je vois bien ce qu'ils ont à perdre à notre présence, mais pas trop ce qu'ils ont à gagner. Etant donnée l'apathie avec laquelle on traite les questions commerciales , je ne prévois pas encore le jour où ils pourront remplacer, soit par des droits de passage, soit par la fourniture des moyens de transport , les impôts qu'ils lèvent maintenant par la force. »

J'ai pu m'en convaincre depuis : parler des questions coloniales en France, c'est prêcher dans le désert. Aussi m'exciterais-je moins le cas échéant. Je n'en demeure pas moins persuadé que j'écrivais, alors comme maintenant, l'exacte, la stricte vérité.

C'est ensuite le tour de R'alli. Depuis longtemps on ne le voyait plus, celui-là. De l'instant où nous nous sommes conduits à son égard comme nous l'avons fait à Zarhoï, il est devenu, il le jure trois fois par Allah, notre fidèle, notre dévoué, notre soldat. Il n'a pas voulu nous laisser partir sans aller, devant nous, préparer les voies. Il a donc précédé nos chalands et a trouvé, sur la rive droite, des chérifs, des imbéciles, des gens qui ne nous connaissent pas comme

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il nous connaît, qui battaient le iabala (tambour de guerre). Ou plutôt il n'en a trouvé qu'un; mais comme les sons de l'instrument auraient pu en faire venir d'autres, il l'a d'abord confisqué. Puis, lui, R'alli, ayant demandé pourquoi tout ce bruit, l'autre lui a répondu qu'il craignait que les blancs ne vinssent lui prendre ses biens, bœufs, moutons, etc.

« Alors, ajoute-t-il d'un air aimable, pour bien lui montrer qu'il n'avait rien à craindre, je lui ai tout enlevé. » — Je tne mets à hurler r « En voilà une façon de nous faire des amis! — Pour le lui restituer après votre passage n, ajoutet-il avec un sourire. Si l'histoire est vraie, et je n'en mettrais pas ma main au feu, je puis déclarer, sans l'avoir vérifié, que le malheureux chérif ne retrouvera pas tout au complet. ■ Seulement, ajoute R'alli, de même que tu habilles tes hommes, tu dois me vêtir, moi, ton soldat, a Je lui fais remarquer que je lui ai déjà donné de quoi faire des com-

plets à toute une famille, a Oui, mais maintenant mon boubou et mon pantalon sont sales. — Lave-les donc, animal! — Fi! voudrais-tu que ton soldat s'abaisse à de pareils soins, lorsqu'il a un chef tel que toi ? »

Chérif Hameit, àqui j'ai envoyé la veille la.lettre d'Abiddin, nous répond très impoliment, déclarant que la religion lui défend d'avoir rien de commun avec des infidèles.

Je me console de ce nouvel insuccès en causant avec le j)etit Kounta Tahar, le compagnon de Mohamed, venu à Goungi voir si on nous remettait le riz de son patron.

Il me raconte la mort, en iSgo, près de Saredina, d'Abiddin, fils de Hamet Beckay, dont il a été un des fidèles, à Gardio, près du lac Debo.

Ils étaient venus faire un pèlerinage au tombeau du grand marabout, et aussi tâcher de recruter des partisans contre les Toucouleurs du Massina, avec lesquels Abiddin continuait la guerre. Deux colonnes parties l'une de Mopti, l'autre de Djenné, les cernèrent. Ils se battirent en désespérés, mais furent accables sous le nombre. Abiddin, blessé une première fois, tombe aux mains de l'ennemi, en fut retiré par les fidèles Bambaras du Djenneri, qui toujours suivirent sa fortune. Trois balles vinrent en même temps l'achever. Alors, il s'éleva une tornade tellement forte que l'on dut cesser le combat et que les rares survivants purent 3'enfuir.

Le début du vent, extrêmement violent et sec, souleva une telle quantité de sable, que le cadavre d' Abiddin y f ^^ enseveli, et personne n'a jamais pu retrouver la place ou git son corps , comme si la nature avait voulu le mettre à l'abri des profanations et des insultes.

Les tornades jouent d'ailleurs un grand rôle dans Th*^' toire guerrière des Kountas. Hamet Beckay passait pour 1^^

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alner à son gré, et avoir fait ainsi plusieurs fois périr des es qui venaient l'attaquer. Celle de Saredina arriva trop pour sauver son fils.

■t-ce cette histoire qui a excité les cieux à s'ouvrir? mais la soirée survient une violente tornade : éclairs, ton-

, pluie diluvienne, rien n'y manque, et tout est trempé d, nous compris, naturellement.

tre riz décortiqué, mis en sac et en cale, nous allons 1er, le lendemain, devant Bamba, pour y déjeuner. :ienne ville, la kasbah des Touaregs, encore debout au s de Barth, n'existe plus, mais l'accumulation des imices de ce qui (ut le village a produit des buttes, comme nbouctou; leur nombre et leur étendue montrent qu'il sxister là une cilé importante.

L'aspect du paysage est extrêmement pittoresque ; les alentours ombragés de buissons épineux servent maintenant de cimetière aux habitants, qui ont émigré un peu en aval, sur une dune complètement entourée d'eau et formant île à l'époque de la crue. On trouve à Bamba quelques dattiers redevenus sauvages et d'un aspect très majestueux. Nous visitons l'emplacement du village, et allons mouiller devant le nouveau Bamba. Déjà, les eaux baissant, les habitants ne se trouvent pas en sûreté sur leur dune, qui n'est plus que presqu'île, et se disposent à transporter leur village sur une île du Niger, située en face. Les premiers arrivés y ont dressé même quelques cases, qui tachent de points blancs le vert du bourgou.

Nous recevons des envoyés du chef Abder Rhaman, avec une lettre : s'il ne vient pas en personne, déclare-t-il, c'est de crainte que nous ne puissions nous comprendre et qu'il en résulte du mai.

Arrive ensuite une bande de Kel Oulli, serfs des Igouaraden, avec dix, vingt, trente moutons; ils viennent, disentils, nous les donner. Sur l'instant, et le nombre des bêtes croissant sans cesse, je me demande si cette générosité inaccoutumée ne cache pas de mauvais desseins. Mais non ; ce sont là de très braves gens ; le mérite de leur munificence s'atténue bien, il est vrai, si Ton va au fond des choses. Cadeau pour cadeau, ils le savent : je ne prendrai pas leurs bêtes sans leur donner quelque chose en échange. J'ai toutes les peines du monde à faire comprendre aux Kel Oulli que nos bateaux ne sont pas des parcs à moutons , et je me borne à choisir dans le troupeau les cinq animaux les plus gras.

Les imrads ou serfs m'ont semblé partout de très bonnes gens, doux et inoffensifs quand on ne leur cherche pas querelle. Chose curieuse et absolument contraire à ce qui se

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passe pour les Touaregs algériens, ils sont beaucoup plus blancs de teint que les nobles ou Ihaggaren.

Abder Rhaman, malgré ce que dit sa lettre, se décide tout de même à nous visiter. C'est un Arma, un descendant des

anciens conquérants marocains. Sa contenance est fière; il paraît énergique et bon.

Nous avons avec lui une très amicale conversation, pendant laquelle tous les éclopés, tous les malades du village viennent demander des soins médicaux. Le docteur se multiplie au milieu d'une vraie cour des miracles.

Durant la nuit du 23 ;

24, nous

par un remue-ménage singulier. Nous prenons les précautions voulues pour être en état de parer à tout événement. Au matin, Abder Rhaman revient nous donner Texplication du mystère : un razzi de Hoggars est tombé sur les campements des Igouadaren. Sakhaoui a envoyé dix hommes en reconnaissance avec son frère. Ils ont rencontré Tennemi, supérieur en force, et ont dû battre en retraite avec deux blessés. Le frère de Sakhaoui a eu son cheval tué.

A la nouvelle de l'approche des Hoggars, portée à Bamba durant la nuit, le village a déménagé. Le bruit nocturne était causé par le passage des pirogues, transportant le pauvre mobilier des habitants et les matériaux de leurs cases sur la pointe d'Aoutel Makkoren. On n'a pas osé nous prévenir, dans la crainte de recevoir un coup de feu du factionnaire.

Je regrette profondément de ne pas avoir été à Zarhoï au moment de la nouvelle de l'arrivée des Hoggars. Nous aurions pu peut-être donner un coup de main à Sakhaoui pour les repousser, contribuer ainsi à venger le massacre de Flatters, et le danger aurait probablement jeté le chef des Igouadaren dans nos bras.

J'ai eu plus tard, du moins, la consolation d'apprendre que la colonne des Hoggars, s'étant avancée vers Tombouctou, fut surprise et en partie détruite par les spahis du capitaine Laperrine.

Une courte marche l'après-midi nous met à Eguedeche, où nous jetons l'ancre, à côté d'un petit village de captifs, situé sur la rive même du fleuve. Tout d'abord les noirs prennent la fuite, et ce sont des cases désertes que nous trouvons, lorsque nous mettons pied à terre. Pourtant, un vagissement sort de l'une d'elles; le Père Hacquart y plonge, et ressort portant sur ses bras un petit garçon d'un an environ. Il hurle, effrayé; mais bientôt les caresses du Père le rassurent, et il se met à jouer avec sa grande barbe.

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Les parents ne sont pas loin, ils ont vu le manège de derrière des bouquets de palmiers nains, où ils s'étaient cachés, et les voilà qui reviennent, rassurés, eux aussi, et suivis de leurs compatriotes, que l'exemple entraîne.

Le grand village d'Eguedeche est un peu dans l'intérieur, caché à nos yeux par une dune. Les habitants, les maîtres

des esclaves du petit village où nous sommes mouillés, sont des Kountas. On nous montre les ruines d'une case en terre qui a appartenu à Sidi el Amin, un des frères de Hamet Beckav- Le chef d'Eguedeche vient en personne avec un de ses parents, qui appartient précisément à la fraction de tribu commandée par Etaba Hamet, fils d'El Beckay. Je l'engage à retourner vers son chef nous annoncer, dire que je suis le neveu d'Abdoul Kerim, et que je désire voir Baba Hamet et son frère Baye.

Les nouvelles du razzi des Hoggars sont confirmées.

Si nous restons en assez bons termes avec les habitants de la rive gauche , nous sentons une hostilité sourde qui croît de plus en plus sur la rive droite. Durant la journée du 25, une aventure lui donne corps.

Nous avons dû nous arrêter vers huit heures. \JAube est mouillé au pied d'une dune ; le Davoust s'est mis dans l'herbe près d'un village, dont les habitants viennent nous vendre œufs et poulets contre de la verroterie. La brise est tombée, et j'ai déjà donné le signal de marcher, lorsque, d'un groupe de Touaregs posté sur la dune depuis une demiheure, examinant nos bâtiments sans s'approcher, un noir se détache et demande à nous parler.

Il porte à la main une couverture de laine rouge que j'avais envoyée de Rhergo à Mohamed ould Mbirikat, et que ce dernier nous a dit lui avoir été soustraite par Abou, frère de Sakhib, moitié par persuasion, moitié d'autorité.

Cette couverture est, me déclare l'envoyé, destinée à nous montrer qu'il vient de la part d'Abou. Il nous enjoint de nous éloigner de la rive droite, de passer sur le fleuve si nous voulons, mais sans accoster.

\J Aube est déjà en route, et nous avons bien peu de temps pour marcher durant la journée, à cause de la maudite brise qui, presque chaque jour, nous fait perdre les meilleures heures : je résiste au désir de demeurer en place pour voir ce que fera Abou. Je lui fais répondre toutefois que je me mets en route non point d'après ses ordres, mais parce que j'allais le faire de ma propre volonté. M 'étant au préalable entendu avec son frère aîné , ajoutai-je , je n*ai rien à démêler avec Abou, et ne lui reconnais aucune autorité dans le pays.

Le soir, nous essayons vainement de mouiller au village de Mareïkoïra; le bourgou nous empêche d'approcher, et nous sommes forcés de séjourner dans une petite île en face.

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Nous tâchons sans succès d'attirer les habitants; ils viennent bien, avec leurs pirogues, jusqu'à la limite des herbes, mais refusent d'accoster notre île. J'aurais voulu, cependant, obtenir des renseignements sur ce qui se trame, et aussi acheter du bois à brûler. Dans ces parages, où l'herbe empêche souvent d'atteindre la rive même, la question du bois pour la cuisine devient parfois fort gênante, et il nous faut en être très économes. Cependant, loin de manquer, ce qui serait une grande difficulté pour la navigation à vapeur, il existe en abondance; mais il faut, pour se le procurer, aller jusqu'à la première ligne de dunes, au delà des plus grandes inondations. Là, on rencontre du gommier, excellent pour la chaufïe ; le tout est de décider les indigènes à le couper et à l'apporter.

Le 26, une pirogue nous croise, montée par des gens de

Bamba; ils nous disent que les Tademeket Kel Bourroum se

sont réunis à Dongoe pour nous attaquer.

C'est l'occasion pour Sidi Hamet d'une crise de larmes; il

la termine en me demandant l'autorisation de nous quitter à

Tosaye pour regagner Tombouctou.

Depuis notre passage chez les Igouadaren, le caractère de notre guide a subi une transformation peu à son avantage. Je sais qu'il y a reçu une lettre venant de Tombouctou. Que contenait-elle? Je l'ignore. Le brave garçon est amoureux fou, et très jaloux de sa femme. Une si belle femme, nous a-t-il dit un jour, et si bien habillée ! Elle a au moins pour quatre barres de sel sur les épaules. Craint-il le sort des maris de Molière? La peur qu'il témoigne est-elle réelle? Toujours est-il qu'il est, ou feint d'être, en proie à la terreur la plus profonde. Lui qui, jusqu'à Kardieba, a toujours été gai, hardi, content de mener à bonne fin toutes les entreprises que je lui commandais d'accomplir, lui qui témoignait d'une confiance inébranlable dans la réussite de mes projets

d'entente avec les Aouelliminden, il ne parle plus maintenant que du triste sort qui l'attend ; nous serons massacrés, lui aussi, bien entendu, et il ne re verra plus sa femme, sa chère femme, qui porte pour quatre barres de sel sur le dos, etc. Au début, j'ai cherché, en le prenant par la douceur ou en le rudoyant, à remonter son moral tombé à un niveau très bas. Rien n'y a fait. Et comme j'estime qu'il est extrêmement dangereux pour nous de placer notre confiance en un pareil poltron, très capable de nous cacher la vérité, s'il croit réussir ainsi à éviter d'aller plus loin , je lui accorde, assaisonnée de quelques mots peu aimables, l'autorisation qu'il me demande. Cela le calme pour un temps, mais il recommence bientôt des jérémiades sur ses dangers au retour; pour y couper court, je lui interdis de me parler.

Il est certain pourtant qu'il y a du vrai dans ce que prétend Sidi Hamet. Les figures que nous rencontrons deviennent de plus en plus hostiles. Le 27 au matin, nous franchissons le passage rocheux de Tinalschiden, puis Dongoe, où nous devions être attaqués. Nous sommes suivis, sur les deux rives, par des cavaliers touaregs^ une trentaine d'hommes en tout. Jusqu'ici, ce n'est pas bien terrible, et d'ailleurs ils s'abstiennent de toute manifestation hostile. Le vent nous force à nous arrêter quelques instants en face de Dongoe, sur la rive gauche. Un cavalier se détache et vient héler le Davoust. J'échange avec lui des salutations, prélude obligé de tout entretien, même lorsqu'il doit tourner à l'aigre- Je lui demande des nouvelles du pays; il me répond que j'en aurai à Tosaye, cliez Sala ould Kara.

Vers deux heures, nous apercevons devant nous, au milieu du fleuve, deux puissantes masses rocheuses. Ce sont Baror et Chabor, rocs signalés par Barth ; comme des jalons, ils marquent le défilé de Tosaye. Une pirogue se détache delà

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'e gauche, elle porte un parent de Sala qui vient s'offrir ur guide. La troupe des Touaregs de la rive droite s'est gmentée; je voudrais leur parler, mais notre pilote m'en ipèche. Quelques coups d'aviron nous conduisent devant la le de Sala, Sala Koïra ou Tosaye. Nous accostons.

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