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Un passage de son rapport au gouvernement australien est significatif là-dessus, “Les vaisseaux de ligne (battleships), dit-il, devraient “être fournis et maintenus par le Royaume-Uni, parce que jusqu’à pré- “sent ils ne peuvent être construits que là, et que les officiers et les “marins de la Marine Royale ont l'expérience nécessaire pour les ma- “noeuvrer, Pour la même raison, six des croiseurs cutrassés (battle- ‘’cruisers) ... devraient être scumis à la même règle.” Ainsi, des seize dreadnoughts et super-dreadnoughts qu’il recommande comme noyau principal de la flotte d'Extrème-Orient, il suggère que Quatorze soient fournis par l'Angleterre et deux seulement par les colonies. Voici qui apparaît d’abord comme fort généreux. Mais n'oubliez pas: 1° que cette flotte d’Extrême-Orient aurait non seulement Pour objet de protéger l'Australie, la Nouvelle-Zélande et leurs nouvelles conquêtes, mais encore l'Inde, la Birmanie, Ceylan, les Straits Settlements et les multitudes de colonies que l’Angleterre possède à son seul profit en Océanie et au sud-est de PAsie ; 2° que, pour les fins de &uerre, lord Jellicoe pose en principe que toute la flotte et chacune de ses unités, qu’elles soient fournies par l'Angleterre ou Par les colonies, seront sous la direc-
rauté britannique (toujours la formule de M. Fielding : une [lotte australienne (ou canadienne) en temps de paix, impériale en temps de guerre) ; 3° que les dépenses générales de cette flotte seront réparties entre l’Angleterre et les colonies dans les proportions indiquées précédement : Angleterre, 75%, Austra lie, 20%, Nouvelle-Zélande, 5% :
subordonnée à Ja solidarité des charges et à l'unité du commandement impérial ; 5° qu’en cas de guerre, les vaisseaux de moindre dimension, croiseurs rapides, torpilleurs, destroyers, sous-marins, construits et entretenus principalement par les colonies, seront aussi les plus exposes aux coups et aux aléas de la guerre.
Tout cela, pesé et examiné à la lurrière des renseignements d’avantguerre et des leçons de la guerre, laisse dans l'esprit l’invincibie impression qu’en insistant sur la nécessité de consacrer un tiers du budget de la défense du Pacifique à l’entretien de “capital ships”, construits exclusivement en Angleterre, lord Jellicoe a songé aux intérêts des grandes Compagnies anglaises de construction maritime, tout autant, pour le moins, qu’à la protection des intérêts australiens ou néo-zélandais. Cette préoccupation est d’autant plus naturelle que l'arrêt des constructions
rects qu’ils tiraient des armements des ennemis de PEmpire, et que la rupture des conventions relatives à l’exploitation des brevets Krupp leur Permet de garder tout entiers les bénéfices de leurs Propres entreprises, qu’ils étaient autr-fois forcés de partager avec leurs compères, les “bar.
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Devant les appétits voraces qui se sont manifestés tout le long de la guerre et ceux plus avides encore qui se sont affichés autour de !a table du Congrès de Versailles, il paraîtra moins outré de conclure que l’un des objectifs — je ne dis pas le principal — de la politique dont lord Jellicoe jette les fondements, c’est bien d'alimenter la plus importante des industries anglaises et l'une des plus profitables.
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“Nation de boutiquiers”, disait Napoléon. Oui; mais ayons Ja loyauté de l'avouer : nation de grands boutiquiers, qui ont eu l'audace et la force de trouver dans leurs opérations de boutique le secret de leur grandeur impériale et qui ont su réduire, non seulement leurs esclaves blancs, noirs ou jaunes, mais la plupart des peuples de la terre à leur servir de clients ou de commis.
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Double jeu de l’Angleterre
En montant dans l’ordre des motifs, il paraît clair que le gouvernement britannique veut à la fois maintenir et même accroître sa puissance maritime tout en ayant l'air de la restreindre.
Que le premier lord de l’Amirauté puisse annoncer, l'an prochain, use réduction du budget naval du Royeume-Uni, la mise en chantier d'un moindre nombre de vaisseaux de guerre construits aux frais de l'Angleterre, le scrapping de plusieurs unités : cela permettra aux hommes d'Etat britanniques de faire parade aux yeux du monde de leurs intentions pacifiques et d’apaiser la révolte croissante du peuple anglais contre le militarisme.
Que, d’autre part, le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l’'Afrique-Sud, l'Inde, créent chacun un mécanisme de guerre navale, relativement peu considérable en soi, mais dont l’ensemble représentera le double ou le triple des réductions opérées par l’Anglcierre dans sa flotte et son budget naval ; que, par une entente discrèt£, chacun de ces pays d'empire se lie aux principes de la solidarité impériale et de l'unité le commandement exercé par ” \ugleterre : du coup, l'Empire britannique accroît notablement sa puissance navale: et cette puissance reste, en cas de besoin, au service et sous la direction de l'Angleterre,
C'est l’exacte répétition de la comédie de 1913, alors que Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté, proposait théâtralement à l’Allemagne une “trêve” d'un an dans la construction des vaisseaux de guerre,
t qu’il choulait en sous-mains les Canadiens, les Australiens et les Néo- Zélandais afin de leur faire construire et mettre à la disposition de l’'Amirauté anglaise, en cas de guerre, plus de vaisseaux que l'Angleterre n'en aurait construits, sans “trêve” !
Cette reprise, sur une échelle agrandie. et selon un plan mieux élaboré, des projets d’avant-guerre, explique à merveille pourquoi le ministère Borden, dont tous les membres avaient dénoncé la Loi navale de 1910, ne l’a jamais fait abroger. Les projets de 1910, agrandis à la me-
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sure des conquêtes faites par l'Angleterre durant la grande guerre, — conquêtes qui dépassent en étendue eelles de tous les autres alliés réunis — Contenaient en germe toute l'organisation que lord Jellicoe nous “avise” d'adopter. La formule de M. Fielding — flottes nationales (ou coloniales) en temps de paix, impériales en temps de guerre — correspond en tous points à la solution “suggérée"” aux Dominions australasiens par lord Jellicoe. Elle se retrouvera, qu'on en soit sûr, dans “avis” donné au gouvernement canadien. Du reste, elle répond merveilleusement aux besoins, à la situation et aux app<tits de l'Angleterre, Elle lui permet, tout en allégeant son propre fadreau et en déguisant à l'étranger ses desseins de conquête, de mettre à profit la jobarderie coloniale pour accroître sans cesse sa puissance navale et dominer le commerce maritime du monde.
“O Angleterre !” écrivait Louis Veuillot ; “le plus vilain des peuples, si tu n'étais le plus hardi des forbans !” Il n'était pas bête, ce Veuillot. Notez qu'il écrivait cela aux jours de l'Entente cordiale de 1850 à 1860. Il y avait encore, en ce temps-là, des Français qui croyaient que la France a autre chose à faire qu'à servir de marchepied à la puissance anglo-saxonne. Nous osons en penser autant du Canada.
La force d’une idée maitresse —- « Ceci a tué cela. »
Le secret de la politique anglaise, c'est la ténacité dans la poursuite de l’objet désiré. Cette inlassable persévérance est d'autant plus efficace que les agents humains et leurs procédés de surface sont plus nombreux et plus variés et voilent davantage l'objectif de fond,
Cette combinaison de l'unité impériale et de la coopération, libre en apparence, des divers pays d’empire, cette création de flottes nationales en temps de paix mais impériales en temps de guerre, voici trente ans, au moins, que les chefs politiques et militaires de l'Angleterre en préparent la réalisation. Dans un ouvrage dont la copieuse et fidèle documentation fait le principal mérite, j'ai marqué les jalons de cette avance jamais interrompue vers la concentration des forces et des ressources de l’empire au bénéfice de la Puissance militaire et commerciale de l’Angleterre 1,
Qu'il me suffise de citer ici un bref passage du discours de lord Selborne, alors ministre impérial de la Marine, à la Conférence de 1902. “Je veux, disait-il, s’il m'est permis de me servir de cette expression, “accroître l’esprit maritime de l’Empire... Je veux voir toutes les “parties de l'Empire contribuer individuellement à la flotte.” Mais il avait pris soin de préfacer ce voeu et ces “je veux” des paroles suivantes : “Si une distribution locale des forces de mer est possible et même
1 Que devons-nous à l'Angleterre ? — Montréal, 1915. Cet ouvrage est épuisé. Il n’en reste que quelques exemplaires réservée aux biblothèques de recherches ét d'étude.
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“recommandable en temps de paix, il doit exister, en temps de guerre, “dans tout l'Empire, une autorité unique qui exerce le pouvoir absolu “et la seule responsabilité de commander les vaisseaux et de les concen- “trer sur les points d'où ils peuvent porter les coups les plus efficaces “aux forces de l'ennemi 2.
N'est-ce pas, huit ans d'avance, la formule de M. Fielding, et, dixsept ans avant la tournée de lord Jellicoe, la base même de son rapport au gouvernement australien? Que l'amiral-missionnaire “avise” nos ministres dans le même sens, nul n’en saurait douter,
Mais voici qui démontre davantage la force et la persévérance de l’action anglaise, En 1902, les ministres canadiens, dont M, Fielding, repoussèrent énergiquement les propositions de lord Selborne. En 1907, la résistance des Canadiens fut peut-être plus catégorique encore ; :t la plupart des délégués des autres colonies suivirent leur exemple. Mais à la conférence de 1909, les chefs de l'empire eurent enfin la satisfaction de faire “reconnaître par fous les gouvernements coloniaux” — y compris les Canadiens, — “qu'en temps de guerre les forces navales locales devront être soumises à l'autorité générale de l'Amirauté” ; c'était l’exacte proposition repoussée par nos délégués er 1902 et en
Notez bien : dans cet intervalle de sept années, il y avait eu, en Angleterre comme au Canada, des élections générales. A Londres, le ministère avait été renversé, la politique intérieure bouleversée ; trois ou quatre personnages divers s'étaient succédé au ministère de la Marine — mais la politique impériale n'avait pas changé, Au Canada, même parti, même cabinet, mêmes hommes ; mais les principes avaient chancelé, les résistances s'étaient effritées.
La débandade fut la même dans toutes les colonies. La victoire impériale fut générale et complète.
Ceci qui est constant avait tué cela qui est vacillant. Ceci qui est ferme avait écrasé cela qui est mou. Ceci qui dure avait usé cela qui flotte au vent. Ceci qui est la ruse unie à da force avait égaré cela qui est la jocrisserie aveuglée par la vanité. Ceci qui est la puissance corruptrice de l'or avait acheté cela qui est la vénalité assoiffée d’honneurs et de péculat. En un mot, ceci qui est la volonté impériale avait dominé cela qui est la servilité coloniale.
Sans doute l'opération n’a pas eu un égal succès sur tous les points. Au Canada, les deux formes de contribution navale, différentes en apparence mais tendant à même but, échouèrent l’une après l’autre, Du reste, le principe est .esté dans nos lois. Par contre, l’organisation et la concentration des forces de terre, laissées jusque là au second plan mais préparées dans les mêmes conférences impériales par les mêmes
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