‹ La modalité du jugementChapitre 19 sur 92 · Epict. Diss., II · texte numérisé non relu

Epict. Diss., II

4. Ueber tien K-jpte-jwv des Megarikers Diodorus. Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences de Berlin, année 1882. p. 151-159.

ceptions générales de l'antiquité que les Stoïciens ne savaient même pas sur laquelle des deux ils devaient faire porter l'effort de leur réfutation, embarrassés qu'ils étaient eux-mêmes par l'obligation où ils s'étaient mis d'affirmer à la fois et le déterminisme universel, condition d'intelligibilité du monde, et le libre arbitre humain, condition de l'activité morale. Aussi la conclusion en a-t-elle une portée décisive : parallèle aux paradoxes de l'espace de Zenon d'Élée, le paradoxe du temps de Diodore, le roi des sophismes, comme l'a appelé l'antiquité, est une revanche de la dialectique éléatique et platonicienne contre la philosophie réaliste' d'Aristote; il met en lumière l'incompatibilité de la nécessité syllogistique, qui est pour les anciens la forme rigoureuse de la science, avec la conception toute qualitative qu'ils se faisaient de la réalité concrète.

Pour résoudre les contradictions qui faisaient triompher le scep ticisme antique, et leur opposer un système cohérent, il fallut que le progrès scientifique permît à l'esprit de transformer à la fois et la notion de vérité logique et la notion de réalité concrète. Dès que la science moderne apparaît, celui-là même qui a eu la gloire de la constituer définitivement pose en termes originaux et féconds le problème de la modalité. A la logique du syllogisme, Descartes substitue la logique de la mathématique. Les idées claires et distinctes sont à la base de la science ; or, ces idées s'unissent en quelque sorte d'elles-mêmes et forment de « longues chaînes de raisons »; les conclusions ne peuvent pas ne pas avoir une vérité intrinsèque. Reste à. savoir si cette vérité intrinsèque est en même temps la vérité des choses; il suffira, semble-t-il, pour cela de comparer les résultats obtenus par la synthèse intelligible de la science avec les données fournies par l'analyse immédiate du réel : le « dénombrement parfait » des objets à expliquer garantit que l'explication est totale et adéquate. Sans doute; mais ce procédé d'énumération et d'induction suppose une condition : c'est qu'il y ait identité de nature entre le réel auquel s'appliqueraient les conséquences, et l'intelligible qui crée les principes. Or, précisément, cette condition n'est pas remplie : tout au contraire, il apparaît à Descartes qu'il y a hétérogénéité entre l'étendue intelligible, qui est le lieu des relations mathématiques, et la multipli-

cité changeante jusqu'à l'incohérence, que présente l'intuition sensible. Cette hétérogénéité contre laquelle la science de l'antiquité était venue se heurter et se briser, Descartes en fait le point de départ de sa réflexion, et la question essentielle est pour lui celle-ci, qui est la question de la modalité sous sa forme la plus profonde : quel est le véritable jugement de réalité? est-ce le sensible, ou est-ce l'intelligible, qu'il est légitime d'affirmer comme étant l'être même?

La tendance naturelle de l'homme est de poser le monde sensible comme unique et immédiate réalité; mais ce jugement spontané ne larde pas à se contredire lui-même : les illusions des sens et les imaginations du rêve le convainquent d'erreur. Le jugement intelligible, lui, ne peut être au moins accusé de contradiction ; il est formé d'idées claires et distinctes, et par suite il enferme en lui une vérité intrinsèque. Mais cette vérité inhérente aux idées est- elle la vérité des choses? tout ce que je pense n'est pas réel par cela même que je pense, « ma pensée n'imprime aucune nécessité aux choses l » ; car je ne suis pas tout-puissant, je n'ai point conscience d'avoir créé le monde; d'autre part, je ne suis pas infaillible, j'ai expérimenté en moi et chez les autres qu'on pouvait se tromper alors qu'il ne s'agissait que de pur raisonnement, et qu'en mathématiques par exemple on commettait souvent des paralogismes. La conception n'est donc pas une condition suffisante de réalité; le pouvoir de conférer l'être, qui est proprement le jugement, échappe à l'entendement; il est d'un autre ordre, il appartient à la volonté. Or, dans les spéculations mathématiques, l'entendement seul agit, il conçoit des idées ou des rapports entre les idées; mais devant ces pures idées la volonté ne se sent pas contrainte à l'affirmation de l'être; elle demeure indifférente à leur réalité formelle. Sans doule ces rapports sont vrais, et cette vérité n'est pas le néant, elle est quelque chose; mais ce quelque chose peut n'être qu'en moi et n'avoir pas de valeur pour l'univers hors de moi; il tient ainsi le milieu entre le néant et l'être, il est le possible. Le jugement scientifique en tant que tel aurait pour modalité la possibilité.

Or, comment passer du possible au réel? Faut-il pour cela rejeter et les imaginations du vulgaire et les déductions de la science? ou bien ne trouvera-t-on pas dans ces déductions purement idéales, et même dans ces imaginations souvent illusoires, de quoi enchaîner la volonté à l'affirmation de l'être? C'est ici que

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