Médit., V
triomphe la méthode rigoureuse de l'analyse cartésienne ; que la perception extérieure ou la science ne soient pas des affirmations du réel, au moins ont-elles cette réalité d'être des affirmations. Il est donc vrai de dire que le passage du possible à l'être se fait à l'intérieur du jugement, à la condition seulement de modifier le point d'application du jugement, de lui demander, non plus de justifier l'existence de son objet, mais de manifester celle du sujet qui juge: « Encore qu'il puisse arriver que les choses que j'imagine ne soient pas vraies, néanmoins cette puissance d'imaginer ne laisse pas d'être réellement en moi et fait partie de ma pensée '. » Et ce qui est vrai de la puissance d'imaginer est vrai, d'une façon générale, de la puissance de penser, dont l'imagination n'est que le plus bas degré. La volonté se sentira enchaînée à l'entendement quand elle n'aura plus à affirmer d'autre existence que l'existence de l'entendement même. En tant qu'il fallait poser l'idée comme réalité « objective », c'est-à-dire comme représentation de quelque chose, la volonté restait indifférente, la présence de l'idée ne suffisait pas à attester l'existence de la chose; mais, en tant que l'idée existe à titre d'idée, en tant qu'elle est une « réalité formelle », l'indifférence même de la volonté est une affirmation de la pensée. La négation ou le doute sont encore des réalités psychiques; le possible devient l'être.
Si le progrès de réflexion qui aboutit au Je pense, donc je suis est exactement décrit, une question aurait dû se poser : est-ce que la réalité ainsi affirmée est de même ordre que la réalité à laquelle prétendait ou la perception extérieure ou la science géométrique? Celles-ci, en effet, cherchaient à enfermer dans leurs jugements l'existence d'objets qui étaient conçus comme existant au dehors et indépendamment du jugement même, en un mot comme objets proprement dits. Or le jugement qui affirme l'existence de la pensée, n'affirme-t-il pas cette existence, non plus comme objet, mais comme forme du jugement? ne serait-ce pas alors une faculté, une puissance intérieure, et non un être donné, une substance? Ce problème, dont la philosophie critique devait montrer toute l'importance, presque un siècle et demi après le Discours de la Méthode, Descartes ne l'a pas aperçu, faute peut-être d'avoir analysé avec assez de rigueur encore les conditions du jugement. L'être dont il a cru pouvoir affirmer l'existence, ce n'est point l'être du jugement, celui qui est impliqué dans la copule et qui lui donne son sens, c'est un être qui correspond à une idée et qui