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III. — Analyse logique du jugement

Si le concept dissimule, grâce au double sens d'un mot unique, La véritable activité qui le fonde, celte activité semble trouver dans le jugement son expression adéquate : le jugement est, semble-t-il, la traduction immédiate de cette perception d'un rapport, qui faisait la réalité du concept. Qu'est-ce donc que le jugement? et comment faut-il concevoir l'acte réel de l'intelligence qui le constitue? Pour l'analyse philologique, la matière du jugement est une simple association de faits de conscience. Stuart Mill a essayé de démontrer que tout le contenu pouvait s'en ramener à l'association par contiguïté. Tout récemment, M. Egger a rendu la démonstration plus aisée en recourant à l'association par ressemblance ' , qui, aussi bien, parait être impliquée dans toute association par contiguïté 2. Mais, à supposer que le contenu de l'association et celui du jugement soient identiques, il ne s'ensuit pas qu'on puisse identifier association et jugement. En effet, si les lois de contiguïté ou de ressemblance sont des lois de l'esprit, ce sont des lois de circulation : un des termes entraîne l'autre, qui le chasse à son tour; un jeu d'images successives se forme, semblable à un processus organique. Ou bien un nouveau phénomène se produit : les images sont fixées en concepts et rapportées l'une à l'autre, c'est-à-dire que l'association en est remarquée par l'esprit qui prend conscience de leur relation; or cette remarque est précisément le jugement. En d'autres termes, l'association ne suffit pas à faire connaître l'association, pas plus qu'on n'aurait l'idée du rêve si on rêvait toujours; c'est dans la veille qu'on se fait une idée du rêve, et celui qui conçoit une association, qui pose comme simultanés les termes qui dans l'association étaient successifs, celui-là juge. Tant que l'on compare l'association et le jugement, sans altérer les choses mêmes que l'on compare, cette comparaison ne peut que nous faire saisir par différence les éléments caractéristiques du jugement : les concepts qui le forment sont déterminés, et ils sont réunis par une copule. De là les distinctions que la logique commune établit entre les jugements : particuliers et universels d'une part, affirmatifs et négatifs de l'autre. Peut-être cette détermination des formes logiques du jugement

1. Jugement et ressemblance. Revue philosophique, juillet et août 1893.

2. Dumont, De la ressemblance et de la contiguïté dans l'association des idées. Revue de métaphysique et de morale, mai 1S95.

nous permettra-t-elle de saisir les fonctions essentielles qui constituent le jugement; peut-être y a-t-il là plusieurs actes distincts qui donnent lieu à quatre jugements distincts.

Examinons le premier caractère du jugement : l'extension du concept sujet y est délimitée; il y a des rapports qui ne s'affirment que d'un certain nombre d'individus désignés par le concept; d'autres s'affirment de la totalité de ces individus. Passer de la première forme à la seconde, n'est-ce pas la fonction propre à l'intelligence? Penser, a-t-on dit, c'est généraliser; le privilège de l'homme, c'est de pouvoir étendre à une classe d'individus ce qu'il a observé sur certains; de constater des faits, et d'énoncer des lois; en un mot, de s'appuyer sur l'expérience, et d'aboutir à la science. Si cette tbèse est vraie, le jugement universel, en tant qu'universel, serait l'acte fondamental de la pensée; la nature de l'activité intellectuelle serait exactement définie par la quantité logique du jugement.

La conception précédente est ordinairement acceptée par les logiciens; cependant il est facile de voir qu'elle conduirait celui qui la suivrait jusqu'au bout à des conséquences absurdes. En effet, supposât-on que la généralisation fût la fonction essentielle de l'esprit, encore faudrait-il démontrer que le jugement dit universel est la traduction fidèle de cette généralisation. Or on sait qu'il n'en est rien. Un jugement individuel par son contenu peut être universel au point de vue logique; et si, psychologiquement, comme l'a vu Kant. ces jugements singuliers doivent former une classe à part, encore faut-il maintenir qu'en bonne logique jugements généraux et jugements singuliers rentrent également dans la définition des jugements universels : jugements dont le sujet est un concept pris dans la totalité de son extension. Mais il y a plus : considérons le jugement tous les hommes sont mortels, et demandons-nous s'il y a là un acte simple de l'esprit. Est-ce que ce jugement, en tant qu'acte de l'esprit, ne suppose pas un acte antérieur, celui qui met en relation l'idée — indéterminée quant à l'extension — d'homme et l'idée de mortel? Mortel s'affirme de homme. Puis à cet acte simple s'ajoute un second acte du même genre, simple lui aussi : les hommes dont s'affirme mortel sont tous les hommes. L'universalité est un attribut du sujet, c'est-à-dire que Ions est un prédicat. Le concept tous les hommes est, comme tout concept d ailleurs, le résultat d'un jugement. Nous n'acceptons pas comme un acte simple le jugement qui impliquerait comme sa condition et comme son élément un jugement antérieur.

Soit, répondra-t-on; mais le jugement universel tous les hommes sont mortels, à supposer qu'il ne soit pas le premier acte de l'esprit, fournit la première expression complète d'une pensée rationnelle, et, à ce titre, il doit être accueilli par la logique. Homme est mortel réclame une détermination : est-ce quelque homme, est-ce tout homme qui est mortel? — Mais alors, il faut démontrer que l'expression est bien complète ainsi. Si homme ne peut pas rester indéterminé, pourquoi mortel resterait-il lui aussi indéterminé? Si l'on quantifie le sujet, pourquoi ne pas quantifier le prédicat? Sans doute, si le jugement universel était un acte simple de l'esprit, on répugnerait à y joindre un second acte; mais si c'est déjà un second acte, il n'y a pas de raison pour s'arrêter, pour ne pas y joindre un troisième, et ainsi de suite à l'infini. La réforme de Hamilton est insignifiante pour ce qui regarde la conception de la pensée elle-même; mais au point de vue de l'analyse logique, ou plutôt philologique, elle est irréprochable; elle acquiert ainsi la vérité et la valeur, nullement négligeables, que peut avoir une réduction à l'absurde de la logique aristotélicienne.

La même série de considérations que nous venons de développer pour la quantité des jugements s'applique également à la finalité des jugements. En effet, si l'on a pu dire : penser c'est généraliser, ne peut-on pas dire avec autant de raison, et plus de profondeur : penser c'est opposer? Ce qui caractérise la pensée, c'est la faculté de mettre en parallèle l'affirmation et la négation. L'être, la chose est, dans un sens toujours positif; mais la pensée se libère de l'être en donnant un sens au non-être; ce qui n'est pas est objet de pensée au même titre que ce qui est. Dès lors, ne peut-on espérer que cette double détermination, conférée à la copule qui est la marque essentielle du jugement, nous permettra enfin de saisir cet acte fondamental qui est l'objet de nos recherches?

Ici encore, admit-on que cette faculté d'antithèse fût en effet ce qui définit l'esprit, il resterait à prouver que cette faculté se réfléchit exactement dans la distinction des jugements affirmatifs et des jugements négatifs. Or, si l'affirmation et la négation étaient dans ces jugements affirmation absolue et négation absolue, si la qualité du jugement y était qualité pure, ces deux formes seraient irréductibles l'une à l'autre. Mais il n'en est pas ainsi : le jugement négatif peut, suivant l'expression d'Aristote, se convertir en affirmatif; la forme du langage décide de la forme du jugement; c'est-à-dire que l'affirmation et la négation portent

sur la traduction de la pensée, et non sur la pensée elle-même. D'ailleurs, la contradiction et l'incompatibilité qui découleraient de la qualité du jugement, ne sont pas complètement exprimées par La forme de la copule, puisque deux jugements subcontraires peuvent être vrais tous deux tout en différant de qualité. L'affirmation et la négation ne sont que deux sortes de rapports dont la différence ne touche pas à la nature de l'activité intellectuelle; si on distingue ces deux espèces de rapports, il n'y a plus de raison pour s'en tenir là et pour ne pas distinguer d'autres espèces de rapports, ainsi que propose de le faire M. Rabier ', l'égalité et l'inégalité, la similitude et la différence, de préciser encore le genre de l'égalité ou le mode de la similitude; il n'y a plus alors de copule proprement dite, mais nous aurions arbitrairement transformé en copules les prédicats dont l'idée contient un rapport, et il y en a sans doute une infinité 2.

En un mot, l'étude que nous avons faite du jugement nous amène à cette conclusion importante pour la suite de notre étude que les catégories logiques du jugement, quantité et qualité, n'ont pas de relation directe avec l'activité intellectuelle. L'acte simple du jugement ne contient pas une détermination expresse de l'extension du sujet, cette détermination ne serait obtenue que par un jugement ultérieur; d'autre part, au point de vue logique, la copule

1. Psychologie, p. 250 : « On dit, par exemple, que Pierre et Paul sont semblables ou différent*. Mais qui ne voit que les deux termes réels du jugement sont ici Pierre et Paul, et que la similitude ou la différence n'est pas un terme mais bien le rapport affirmé entre les deux termes? » L'argument nous semble ambigu. Faut-il entendre par « termes réels », termes correspondant à des choses réelles dont l'existence est indépendante du jugement et apparaît même comme sa condition et son origine? Mais la détermination d'une telle réalité constitue un problème d'ontologie, ou tout au moins de métaphysique. Pour l'analyse psychologique, la réalité des termes est une réalité mentale; c'est dans l'esprit et à l'intérieur du jugement, non en dehors et dans les objets, qu'il convient de chercher celte réalité. • Pierre et Paul se ressemblent •■ signifie qu'on a dégagé de Pierre et de Paul une image commune, une sorte de schème qu'on leur rapporte à tous deux; ce jugement exprime l'acte par lequel l'esprit généralise, et commence à déterminer l'extension d'un concept. D'ailleurs, ce n'est point là l'expression dont on se servira le plus fréquemment pour affirmer une similitude entre Pierre et Paul; on dira plutôt « Paul est semblable » ou « ressemble à Pierre », ce qui indique que le concept individuel de Paul nous a paru présenter en lui une image de Pierre, vague ou précise selon le degré de leur ressemblance : le concept Paul a été identifié avec le schème « semblable à Pierre». Et le mouvement inverse de l'esprit, qui va cette fois du concept individuel de Pierre à l'image de Paul, se traduit par le jugement réciproque: « Pierre ressemble à Paul. » Le langage, que 51. Rabier accuse de déguiser la vérité, nous semblerait ici, au contraire, un interprète assez exact, et même assez subtil, de notre activité interne.

2. Cf. Lgger, Compréhension et contiguïté. Rev. phil., octobre 1894, p. 312.

est une et identique : est. L'acte du jugement reste le même à travers la diversité de ses expressions logiques; et c'est ce qu'on pouvait prévoir immédiatement ; quand je dis : « Pierre est absent, un soldat est absent » ; ou : Pierre n'est pas présent, un soldat n'est pas présent », il serait bien difficile, en effet, de démontrer que j'ai réellement quatre pensées différentes, qu'il n'y a pas, dissimulé sous la diversité des expressions, un acte unique de l'esprit. Bien plus, cet acte ne diffère pas essentiellement de l'acle qui constitue le concept, puisque la délimitation de l'extension n'en est pas une partie essentielle, et que le rapport y est ce rapport simple, indéterminé, sans lequel nous avons vu qu'il n'y avait pas de concept. Seulement, il importe de distinguer entre deux rapports : le rapport simple, affirmé entre deux termes dont l'expression est identique : l'homme est homme, peut être réduit par la suppression de la copule à un terme unique, qui est le concept homme; le rapport simple affirmé entre termes dont les expressions sont diverses, l'homme est mortel, est incompressible; l'analyse verbale ne peut en tirer que de nouveaux jugements suivant le mécanisme des conversions aristotéliciennes.

Ce n'est pas tout; si cette conclusion est vraie, il n'y a plus aucune raison pour borner le jugement au type exclusif du jugement classique : l'homme est mortel. Dans ce jugement, en effet, le sujet est un individu ou un groupe d'individus, il est considéré suivant l'extension; le prédicat est une qualité ou un groupe de qualités, il est considéré suivant la compréhension. Mais rien n'empêche, cela est clair, qu'il n'y ait d'autres jugements dont les termes soient envisagés tous deux sous le rapport de la compréhension ou bien sous le rapport de l'extension. Par exemple, si j'exprime cette proposition que la qualité d'envieux est unie à la qualité d'ambitieux, j'exprime, en toute évidence, l'union de deux prédicats. Sans doute, il se pourra que les formes du langage déguisent la véritable nature de cette union; si je dis l'ambitieux est envieux, si j'ajoute « tous les ambitieux » ou « quelques ambitieux », j'ai l'air de formuler un jugement normal : sujet, copule et prédicat; si je dis : quiconque >jst ambitieux est envieux, j'énonce un jugement de forme hypothétique. Mais, en réalité, quand on y regarde de près, il n'y a rien de plus dans ma pensée que l'identité de deux qualités; et l'expression la plus exacte, qui après l'analyse précédente ne nous paraîtra plus insolite, en est celle-ci : ambitieux est envieux. De même, si nous considérons le jugement Arouet est Voltaire, ou Voltaire ri est pas Diderot, nous avons manifestement établi une relation entre deux concepts qui

ne sont envisagés que du point de vue de l'extension; bref, nous avons exprimé nu jugement à deux sujets. Transformer une dénomination comme Voltaire ou Diderot en simple prédicat sous prétexte de réduire le jugement à un type exclusif, ce serait, trop évidemment, sacrifier à l'unité du système la nature même des fonctions qu'il s'agit d'étudier '.

On peut aller plus loin; le jugement n'est pas nécessairement un rapport entre deux termes. // pleut ou je suis expriment, de la façon la plus claire et la plus simple, des actes réels d'affirmation. 11 faut donc admettre qu'un jugement peut ne contenir qu'un terme, soit un prédicat comme dans les propositions sans sujet dont Miklosich 2 et Sigwart3 ont énuméré les différentes formes, soit un sujet comme dans les jugements d'existence qu'à la suite de Fichte et de Herbart, Bergmann 4 et surtout Franz Brentano ■' ont si profondément distingués du jugement d'attribution. Quelle est la valeur de ces formes diverses? c'est ce que nous aurons à examiner plus tard; mais elles existent. Dès lors, pour étudier avec fruit le jugement, nous devons nous affranchir d'une conception, qui est consacrée par les traditions de la logique et les habitudes du langage, mais qui nous enfermerait dans une définition exclusive et nous porterait à méconnaître la nature du jugement. 11 suffit de la diversité des formes du jugement pour attester que l'élément caractéristique et essentiel du jugement, peut-être suffisant à le constituer, est la copule. Le jugement, d'une façon générale, est l'acte qui pose la copule. Quelle que soit la forme de la proposition, affirmative ou négative, cet acte est positif, il est un acte de l'intelligence.

1. Pour prévenir toute confusion, il n'est pas inutile de marquer le lien qui rattache cette interprétation du jugement à l'interprétation, donnée plus haut, du concept. Il est vrai que tout concept est, pris en soi, susceptible des deux fonctions de sujet et de prédicat; c'est même le rapport de ces deux fonctions, implicitement affirmé en lui, qui fait du concept une réalité psychique. Mais il n'en est pas moins vrai que, lorsque le concept est considéré, non plus isolément, mais en relation avec un autre concept, il ne doit être déterminé que par l'une seule de ces fonctions; car c'est à cette condition que le jugement correspond à l'établissement d'un rapport unique et bien délini, qu'il est l'acte simple, constitutif de la vie spirituelle. Entre ces deux thèses il pourrait y avoir contradiction si le jugement dérivait du concept et s'expliquait par lui; mais il ne saurait y en avoir si jugement et concept sont au fond des actes de même nature et en quelque sorte contemporains l'un de l'autre.

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