Ibid., V
le jugement un être qui n'est pas impliqué dans ce jugement, qui n'y est pas copule, qui est un objet, une chose à quoi l'existence est attribuée comme une qualité à une substance? Gassendi avait énoncé avec la plus grande netteté cette question, que Kant devait reprendre avec tant d'éclat : L'existence n'est pas dans une chose comme une perfection. « Si une chose manque d'existence, on ne dit pas tant qu'elle est imparfaite, ou qu'elle est privée de quelque perfection, que l'on dit qu'elle est nulle ou qu'elle n'est point du tout1. » Mais, étant donnée la façon dont il abordait le problème, Descartes ne pouvait tenir compte de l'objection ; et, en dépit de l'apparence sophistique qu'il lui reconnaissait, l'argument ontologique lui a paru capable de porter le poids de sa philosophie. C'est en Dieu que s'opère le passage éternel du possible au réel; ou plutôt, il est cela même : l'essence à qui appartient l'existence. Aussi le problème de la réalité est-il un problème d'ordre théologique. La toute-puissance divine, seule, crée les essences des choses et leur donne l'existence; nous ne sommes pas capables de comprendre absolument et de nous justifier à nous-mêmes par une déduction a priori l'ordre et la raison de l'univers; la pensée humaine ne doit pas empiéter sur le libre arbitre de Dieu. Mais, en contemplant les perfections infinies de Dieu, l'homme recevra la lumière qui éclaire les principes de la science, et il en saisira la véritable portée. Fort de la véracité divine, il sortira du doute et du rêve où. l'athée reste enfermé; il affirmera légitimement que « l'objet de la géométrie spéculative 2 » est la réalité créée par Dieu, et que la science est vraie pour l'univers.
S'il semble difficile de contester que le souvenir de la théologie traditionnelle ait inspiré, dans une mesure plus grande que Descartes ne le croyait, les solutions auxquelles il s'est arrêté (et il eût été d'ailleurs bien étonnant qu'il en fût autrement), au moins Descartes a-t-il posé le problème de la modalité d'une façon originale et avec un souci remarquable de l'ordre des difficultés; au moins en a-t-il parcouru méthodiquement les différents stades : possibilité, réalité, nécessité. Seulement, la diversité des influences auxquelles obéit Descartes, le contraste qui en dérive entre le point de départ de la doctrine, la nécessité du mécanisme, forme de la science, raison de comprendre l'univers, et le point d'arrivée, le libre arbitre de Dieu, forme de la création, raison d'être de