lbid., VI
l'univers, la marche forcément compliquée et en apparence détournée de la démonstration, tout cela devait provoquer un effort de la réflexion philosophique pour coordonner et unifier les éléments encore hétérogènes du cartésianisme. C'est manifestement cet effort vers l'unité qui donne au spinozisme sa signification profonde. L'écart que Descartes marquait entre l'intelligible et le réel ne peut subsister dans un système philosophique. Si ce qui est compris peut ne pas être réel, si ce qui est réel peut ne pas être compris, alors la raison n'est plus un instrument de certitude; et, la raison écartée, qu'est-ce qui reste à l'homme pour savoir? Dès lors, il n'est pas admissible qu'un jugement, acte réel de l'esprit, puisse, ainsi que le prétendait la thèse du doute cartésien, avoir pour objet le possible qui ne serait que possible; il ne peut même porter sur le réel, si ce réel est conçu, ainsi que le conçoit l'empirisme, comme un fait, comme une limite pour l'esprit. La copule du jugement devra manifester la réalité interne de l'esprit, elle en exprimera la loi essentielle, et par là même elle ne pourra pas être sans contradiction pour la raison autre qu'elle n'est; l'unique modalité du jugement, ce sera la nécessité. La solution que Spinoza donnera — implicitement sans doute, très nettement néanmoins — au problème de la modalité, ce sera de réduire toutes les formes de la modalité à un type unique, qui est la nécessité.
Aussi Spinoza va-t-il droit au jugement de nécessité, tel que Descartes l'avait conçu, au jugement ontologique. Le suprême intelligible, l'unité absolue, est le suprême réel, la substance infinie; tel est le jugement primitif. La copule en est nécessaire, ou, pour mieux dire, elle est source de toute nécessité, car elle est plus que l'être, elle est la production radicale de l'être, le passage de l'essence à l'existence ou, selon l'expression spinoziste, la causalité de soi. Ainsi le jugement que Descartes avait placé au sommet de ses démonstrations métaphysiques, devient, avec Spinoza, le principe de la philosophie; ou plutôt il se pose de lui-même comme le principe de toute intelligibilité et de toute réalité. 11 n'a donc pas besoin d'être déduit et d'être prouvé de la façon dont Descartes avait essayé de déduire et de prouver; il se justifie dans toute justification, il se réalise dans toute réalité. A la lumière de ce jugement fondamental, qui est Dieu même, se comprend la nature du jugement humain. Tout acte de l'âme humaine est un jugement; il n'y a pas, comme le croyait Descartes, d'idée inerte devant qui la volonté demeure indifférente; entendement et volonté ne font qu'un; toute idée enveloppe son affirmation.
s'affirme elle-même dans l'être '. Dès lors, tout jugement est catégorique; il se pose par sa forme comme une réalité psychique, et il pose son objet comme une réalité naturelle.
Comment faut-il concevoir cette double réalité? Supposons que le jugement se suffise à lui-même, qu'il soit un acte de la liberté de l'esprit, qui ne s'appuierait sur rien, que rien ne précéderait; alors son objet devrait être également conçu comme isolé dans la nature, indépendant du reste de l'univers et formant à lui-même un tout, en un mot comme contingent. Réalité ne signifierait rien de plus que possibilité; la possibilité serait une forme véritable de la modalité du jugement. Mais comment, dans ce cas, l'affirmation de l'être par l'esprit conférerait-elle quelque existence que ce soit à l'objet de cette affirmation? S'il n'y a plus pour l'esprit de raison de juger, il n'y a plus pour l'objet de raison d'être. L'affirmation est un acte vide de sens, comme la chose affirmée est vide de toute réalité : la certitude disparaît, et le monde lui-même s'évanouit. A quelle condition l'esprit aura-t-il le droit d'affirmer le réel dans le jugement? à la condition que l'acte particulier du jugement participe au jugement fondamental qui est la cause suprême de toute essence et de toute existence, et qui garantit par son indivisible unité la correspondance interne entre le monde des essences et le monde des existences, entre les idées et les choses. Pour cela, il faut que le jugement soit une pièce nécessaire dans un système d'idées, à la fois infini et un, et qui en raison de cette infinité et de cette unité exprime l'essence de Dieu; et son objet sera réel, en tant qu'il fait, lui aussi, partie d'un système de choses dont l'unité et l'infinité expriment également l'essence de Dieu. En d'autres termes, le jugement humain est susceptible de justification interne en tant seulement qu'il reproduit, dans la sphère finie qui est la science, le passage de l'essence à l'existence qui est la substance; la copule est alors susceptible de rejoindre l'être même de la réalité absolue. La réalité du jugement se définit donc par son rapport à ce jugement fondamental, et ce rapport est le rapport mathématique de la partie au tout; il est un rapport nécessaire. Réalité signifie donc nécessité; la forme unique de la modalité est la nécessité. Le problème de la modalité du jugement consiste donc pour Spinoza dans l'alternative suivante : il n'y a pas de milieu entre le possible et le nécessaire; or le possible se résout dans le néant, l'être est l'être nécessaire -.