‹ La modalité du jugementChapitre 4 sur 92 · Reine logik, Berlin · texte numérisé non relu

Reine logik, Berlin

5. Psychologie vom Empirischen Standpunkte, Leipzig, 1S"H (d'après Benno Erdmann, Logik, Halle, 1S92, t. I, p. 312).

En outre de cette position de la copule, qui est constitutive du jugement, le développement de l'intelligence humaine implique, semble-t-il, une autre fonction, c'est le raisonnement. Le raisonnement aboutit à une conclusion; l'opération qui rattache une conclusion à des prémisses apparaît comme complètement différente de l'opération propre du jugement, puisqu'elle est une synthèse des jugements eux-mêmes; la conclusion, dont la vérité s'impose nécessairement à l'esprit qui raisonne, a une valeur d'un tout autre ordre que les prémisses, qui sont données dans le raisonnement à titre de jugements isolés.

Cette conception est-elle justifiée par l'étude des différentes formes du raisonnement? Le raisonnement est-il bien un acte nouveau, irréductible au jugement? Considérons le raisonnement sous la forme la plus rigoureuse à laquelle l'ait ramené l'analyse logique. Soit le syllogisme parfait d'Aristote :

Tous les philosophes sont justes, Socrate est philosophe, Donc Socrate est juste.

En quoi consiste la vertu de ce raisonnement? Si nous nous en tenons à l'apparence que nous présente la logique, il faut dire que nous énonçons successivement un certain nombre de jugements; et c'est en les rapprochant du dehors que nous nous rendons compte que le passage de l'un à l'autre constitue un raisonnement. En effet, nous ne saisissons pas directement le lien de ces divers jugements, nous n'avons pas en raisonnant le sentiment de notre activité intellectuelle. C'est pourquoi nous n'avons pas conscience d'avoir raisonné ; mais, comparant après coup les jugements dont nous étions partis et celui auquel nous aboutissons, nous pouvons, alors seulement, savoir s'il y a eu simple association ou véritable raisonnement. C'est là un fait important, et Descartes l'avait bien vu; car l'une des raisons sur lesquelles il fondait son doute méthodique, celle pour laquelle il croyait la véracité divine nécessaire à la garantie des démonstrations malbémaliques, c'est précisément que le raisonnement sépare les jugements les uns des autres, brise l'unité de l'esprit et nous interdit ainsi cette intuition qui met l'homme en contact avec la vérité. Après Descartes, le problème a été abandonné; le doute paraissait

ANALYSE LOlillJl'E DU RAISONNEMENT 17

hyperbolique, et hyperbolique aussi la solution qu'il en donnait. Mais, en réalité, le problème subsiste, et c'est celui-là même que nous posons sous la forme suivante : quelle est la part de l'activité intellectuelle dans le raisonnement?

L'étude du concept et du jugement nous avertit qu'il y a deux façons d'analyser le syllogisme classique. Tout d'abord on peut se placer au point de vue de l'extension. La majeure est une proposition universelle : Tous les philosophes sont justes. La mineure établit que, parmi cette collection qui forme la totalité des pbilosopbes, se trouve un individu : Socrate, qui est par suite ce que sont les philosophes. La conclusion, Socrate est juste, est donc incontestable. Reste à déterminer quelle est dans cette conception du syllogisme la nature du raisonnement. Or, pour que la conclusion soit valable, il faut, en toute évidence, que le concept philosophe soit identique dans la majeure et dans la mineure. Par suite, puisque tous les philosophes constitue le sujet clans la majeure, il faut que dans la mineure philosophe soit également un sujet, c'est-à-dire il faut que la mineure soit un jugement à deux sujets ; Socrate est un individu philosophe, un de ces individus précisément dont la majeure affirme qu'ils sont justes. A considérer exclusivement les jugements du point de vue de l'extension, nous sommes ainsi conduits à faire de la connaissance humaine, ainsi qu'a fait Hamilton, un vaste système de classification. Or le rôle qui reviendrait dans ce système à la déduction syllogistique, ce serait d'aller du général au particulier. Mais, d'une part, l'établissement d'une majeure universelle comme celle-ci : Tous les philosophes sont justes, dépasse manifestement l'étendue de la connaissance humaine; si la fonction de l'intelligence consiste à généraliser ainsi, l'intelligence humaine est une faculté d'erreur. Et, d'autre part, pour ce qui est de la conclusion qui se tire de cette universelle, il a fallu recourir à elle pour arriver à l'universelle. La déduction est alors insignifiante; c'est un verbiage sans fin, comme celui de l'enfant qui recommence sa chanson après qu'il l'a terminée. Interprété selon la logique de l'extension, le syllogisme de la première figure est bien convaincu, comme l'ont voulu les philosophes anglais, de pétition de principe et de cercle vicieux. Faut-il substituer aux jugements d'extension des jugements de compréhension? La majeure devient : Tout philosophe est juste, ou mieux, puisqu'elle ne fait qu'énoncer un rapport entre deux prédicats : philosophe est juste. Soit, et c'est ainsi qu'il faut comprendre la majeure : ce n'est pas une généralisation de l'expérience faite sur une collection plus ou moins considérable BRUNSCHVICG. — La Modalité du jugement. 2

d'individus; c'est l'affirmation d'un lien nécessaire entre deux phénomènes ou deux qualités. Mais la mineure, elle, ne peut se réduire à un rapport de pure compréhension; car Socrate est un individu, un sujet; si on le transforme en une série ou agrégat de qualités, on s'astreint à un parti pris d'exclusion qui vicie encore une fois toute la logique.

Dès lors, puisque le raisonnement, pas plus que le concept, ne s'explique d'une façon intégrale quand on écarte un des points de vue auxquels l'esprit doit se placer, on est amené à la forme suivante :

La qualité de philosophe entraine la qualité de juste, L'individu Socrate possède la qualité de philosophe, Donc l'individu Socrate possède la qualité de juste.

L'expression est d'une rigueur irréprochable; en mettant en lainière l'identité du moyen terme dans les deux prémisses, elle met en lumière le mécanisme du raisonnement. Cependant ce n'est peut-être pas encore l'expression définitive du syllogisme proprement dit; car dans le syllogisme parfait la conclusion doit être constituée directement par la synthèse des deux prémisses. Or, dans ce raisonnement, tel qu'il vient d'être énoncé, entraîner et posséder expriment deux rapports tout à fait distincts, hétérogènes; les deux prémisses sont incomparables entre elles; la conclusion, n'étant homogène qu'à l'une d'elles, ne peut résulter logiquement de leur fusion. En fait, la conclusion n'est autre que la mineure elle-même où s'est opérée la substitution d'une qualité à une autre qualité, du prédicat juste au prédicat philosophe.

Mais ne serait-il pas possible de donner aux prémisses une copule de même nature, de façon à les faire entrer dans un syllogisme parfait? Il faudra, pour cela, que j'entende la majeure comme une loi régissant l'identité de deux caractères : Philosophe est juste; et la mineure comme un fait exprimant l'identité de deux individus : l'individu Socrate est un individu philosophe. De ces deux propositions, qu'ai-je le droit de conclure? Évidemment rien, à moins que je n'identifie l'individu désigné comme philosophe avec la qualité de philosopbe. Cette identification estelle légitime a prioriï En général, on la fait reposer sur le principe d'identité lui-même : A est A, voulant dire : A sujet est A prédicat, ou, comme s'exprime Baumgarten : Tout sujet est prédicat de lui-même l. Mais énoncé ainsi, le principe d'identité cesse

1. Métaphysica, T cdit., chap. xi, cité par B. Erdmann. Logik, chap. xxxm, l. I, p. 178.

d'être évident; car qui me garantit qu'il y a véritablement identité entre un groupe d'individus el un groupe de caractères, entre le groupe « Platon, Aristippe, Antislhène, etc. », et le groupe «justice, sincérité, sagesse, etc. »? L'identité de ces deux groupes est, au fond, un postulat que dissimule leur communauté de nom. C'est ce postulat qu'on exprime en disant que la valeur du syllogisme est liée à la valeur du concept, car c'est précisément l'unité apparente du concept qui cache la dualité réelle de ces deux groupes. L'acte fondamental du syllogisme de la première ligure, ce sera donc l'acte qui est constitutif du concept, cet acte par lequel je rapporte, à l'intérieur même du concept, l'attribut au sujet, et qui est au fond un jugement. Ce que je pense, en pensant que Socrate est juste, c'est tout simplement que le philosophe est philosophe. La majeure identifie les deux caractères. philosophe el juste; la mineure identifie les deux sujets : le philosophe (entendu comme une désignation convenant à un certain nombre d'individus) et Socrate. C'est une même chose de penser l'attribut philosophe ou l'attribut juste, de penser le sujet philosophe ou le sujet Socrate. Dans tout ce raisonnement il n'y a donc qu'un seul et même jugement ; mais il est susceptible d'être présenté sous deux formes : à côté de la forme instructive et féconde : Socrate est juste, il y a une forme implicite, qui en fait voir la vérité : le philosophe est philosophe En tant que je comprends le jugement : Socrate est juste, j'ai donc formé tout ce qui constitue le syllogisme; pour en tirer un raisonnement, je n'ai eu qu'à expliciter mon jugement, ainsi que le montre le schème suivant :

Socrate

Le philosophe

est

juslc

ihilosophe.

Le syllogisme parfait fait donc voir simplement qu'un même acte de l'esprit, un jugement, est susceptible de deux traductions différentes; et il le fait voir au moyen de jugements auxiliaires qui expriment, l'un l'identité partielle ou totale de deux sujets, l'autre l'identité partielle ou totale de deux prédicats, et qui sont ainsi des jugements d'identité, permettant la substitution, totale on partielle, d'un terme à l'autre. Mais la conclusion n'est pas un jugement nouveau; elle ne fait qu'enrichir d'une nouvelle expression un jugement qui existait déjà dans mon esprit. La copule de ce jugement primitif se transmet inaltérée dans la conclusion, ce qui atteste l'identité des deux actes spirituels. Que cette copule, d'ailleurs, ait une forme affirmative ou négative, (pie le sujet

substitué au sujet initial soit un individu ou une pluralité indéfinie, ce sont là, évidemment, des caractères accessoires qui n'allèrent en rien l'essence du syllogisme.

S'il en est ainsi, la forme de raisonnement que l'on considère comme le syllogisme parfait n'est pas la seule forme possible de raisonnement; car le jugement initial, devant exprimer une relation entre deux concepts, peut être aussi bien un jugement à deux sujets ou un jugement à deux prédicats. Un jugement à deux sujets, pris sous sa forme affirmative, est manifestement insignitiant, puisque les deux sujets n'en doivent former qu'un; il ne fait tout au plus que rétablir l'unité de l'individu dissimulée sous la diversité des noms, comme dans le jugement déjà cité : Aronel est Voltaire. Il en est tout autrement si j'ai affaire à un jugement négatif, comme celui-ci : Socrate n'est pas Aristophane. En effet, je puis ranger Socrate dans la classe des pbilosopbes, Aristophane dans celle des non-philosophes ; c'est-à-dire que dans le jugement : Socrate n'est pas Aristophane, je puis retrouver l'identité : Le philosophe n'est pas le non-philosophe. Le jugement initial vérifie la conclusion par ce fait qu'en pensant Socrate je pense le philosophe et qu'en pensant Aristophane je pense le non-philosophe

Socrate

n'est pas

le philosophe

Aristophane

le non-philosophe.

Cejugement à double expression est équivalent à la seconde figure du syllogisme; il est facile d'y retrouver, suivant qu'on substitue aux sujets ou un individu ou une pluralité indéfinie d'individus, les différentes formes de conclusion, toujours négatives, que la théorie classique tire de la nouvelle ligure, et cela par simple inspection, sans avoir besoin de recourir au formalisme compliqué des modes. Mais ce n'est pas à dire que nous devions considérer les deux expositions comme ayant exactement la même valeur; l'exemple que nous avons choisi en est, à lui seul, une preuve suffisante; en effet, le syllogisme classique lui donnerait la forme suivante :

Aristophane n'est pas philosophe;

Socrate est philosophe;

Donc Socrale n'est pas Aristophane.

Dans cette conclusion Aristophane serait un prédicat; ce qui est une absurdité manifeste, et que la syllogistique n'évite qu'en se contentant d'exemples équivoques comme ceux-ci :

Tout philosophe est juste; Aristophane n'est pas juste; Aristophane n'est pas philosophe.

Il n'y a rien de contradictoire à ce que philosophe soit prédicat, et même il paraît plus naturel de la traiter ainsi; mais alors le mécanisme du syllogisme se dérobe à l'esprit. Le principe d'identité ne s'applique plus directement aux prémisses, puisqu'il y a dans la mineure un sujet d'un côté et un prédicat de l'autre; il ne peut en entraîner la fusion par substitution. En réalité, c'est un sujet. Les non-justes ne sont pas les justes. Aristophane, qui est parmi les uns, n'est pas un philosophe, car les philosophes sont parmi les autres. Le syllogisme de la seconde figure différencie les espèces les unes des autres; c'est le syllogisme de la classilication, et il doit être compris comme un syllogisme de pure extension.

D'autre part, soit un jugement qui met en rapport deux prédicats, comme Athénien et juste, et qui exprime leur union, accidentelle d'ailleurs ou nécessaire; à quelle condition un tel jugement sera-t-il vérifié? A la condition que ces deux prédicats se trouvent unis en même temps à une même qualité, comme celle de philosophe. L'union de deux prédicats se ramène à l'unité d'un prédicat. Puisque penser philosophe c'est un même acte que de penser A thénien et juste, Athénien est juste signifie philosophe est philosophe.

Athénien

philosophe

est

juste

ihilosophe.

La conclusion est donc ici un rapport entre deux prédicats; elle est affirmée au point de vue de la compréhension, sans aucune relation avec les espèces des individus auxquels les prédicats peuvent appartenir. Au point de vue de l'extension, elle est absolument indéterminée; et c'est ce qu'exprimait à sa façon la théorie classique du syllogisme, lorsqu'elle disait que le syllogisme de la troisième figure a toujours pour conclusion un jugement particulier. Les deux expositions seront parallèles; mais il est possible de faire voir, par un exemple décisif, qu'il y en a une qui est vraie, et une qui est fausse. Considérons en effet le syllogisme en Felapton :

Nul Anglais n'est Français;

Tout Anglais est homme;

Donc quelque homme n'est pas Français.

Intervertissons l'ordre des prémisses; puisque le moyen terme est sujet dans les deux prémisses, la figure subsiste, et les règles ordinaires du syllogisme sont toutes également respectées; en fait, c'est là un mode indirect que tous les logiciens, à notre connaissance, ont admis !. Or, les prémisses étant interverties, les termes de la conclusion doivent l'être également, puisque le sujet de la conclusion est le terme qui figure dans la mineure et le prédicat celui qui appartient à la majeure. Nous obtenons ainsi un mode indirect de Felapton :

Tout. Anglais est homme; Nul Anglais n'est Français; Donc quelque Français n'est pas homme,

syllogisme correct d'après les règles de la logique scolastique, où les prémisses sont vraies, où la conclusion est fausse. Cette erreur semble la condamnation formelle de la syllogistique, qui ne peut y remédier. Elle disparaît si on substitue à la conclusion un jugement à deux prédicats : le prédicat français n'est pas le prédicat homme; ils ne sont pas nécessairement affirmés ensemble, ce qui n'est pas du tout la même chose que de dire que l'un peut être nié de l'autre; il est faux qu'homme puisse être nié de Français, mais homme peut être affirmé quand Français est nié. Dans notre forme d'exposition, le syllogisme rectifié est parfaitement valable, la conclusion n'y exprimant que la séparatiun de fait entre deux prédicats :

Non Anglais

Français

n'est pas

Anglais

homme.

L'analyse de cet exemple offre donc comme un experimentu'm crucis que nous avons le droit d'invoquer en faveur de notre interprétation.

Ce n'est pas tout. Envisagé sous son véritable jour, ce jugement complexe du troisième type explique les procédés générateurs de la science. Par exemple, les mathématiques se développent par une série de transformations entre jugements dont la copule est toujours identique, dont les termes se substituent indéfiniment les uns aux autres.

1. M. Lachelier compte de ces modes indirects quatre dans la seconde ligure et six dans la troisième. Mais cette addition serait sans intérêt, ajoute-t-il, les nouveaux modes ne diiïérant des anciens que par l'ordre des prémisses (apud Rabier, Logique, p. 60, note i).

est

Telle est, la forme schématique du jugement mathématique; au point de vue logique, il ne diffère pas du jugement complexe que nous venons d'analyser; seulement la substitution entre les termes est, dans les sciences mathématiques, à la fois rationnelle et intégrale, ce qui donne une tout autre portée à la conclusion. Et de même pour l'induction scientifique; la valeur s'en mesure à la simplicité de la liaison observée. L'induction vulgaire considère le groupement accidentel des qualités qui forment les individus comme des réalités permanentes ; elle généralise, non point l'union de deux caractères simples, mais le rapport accidentel de prédicat à sujet : Les cygnes sont blancs, les médecins sont savants, et par là elle n'est qu'une méthode d'erreur. L'induction scientifique est celle qui, par une série d'éliminations progressives, entreprend de constater une liaison de caractères absolument simples; elle fait complètement abstraction de l'extension, et elle considère uniquement la compréhension; par là, elle approche de la certitude du jugement mathématique.

Le jugement, dans le cas où il est une relation entre concepts, ne peut revêtir que trois formes : relation entre sujet et prédicat, entre sujet et sujet, entre prédicat et prédicat; de là les trois types de jugement complexe que nous venons d'étudier. Une quatrième forme qu'on pourrait imaginer pour la symétrie : relation entre prédicat et sujet, ne serait qu'un renversement de la première, insignifiant au point de vue logique et absurde au point de vue de l'expression; c'est-à-dire qu'elle correspond exactement à la quatrième figure du syllogisme imaginée par Galien.

Il ressort de ces analysas que nous ne rencontrons point dans le raisonnement un acte de l'intelligence, radicalement distinct de l'acte du jugement, et qui doive être considéré comme une fonction séparée de l'esprit. Le raisonnement se ramène au jugement; c'est l'acte de juger qui en l'ait la réalité intellectuelle, qui en constitue la valeur et la vérité. Cette manière de voir rompt avec la tradition d'un langage consacré; aussi pourra-t-elle paraître à quelques esprits, non seulement paradoxale, mais même émanée d'un parti pris de paradoxe qui la rendrait suspecte. Pour nous justifier, il nous suffira de rappeler en quelques mots ce qu'est la logique classique. Elle se divise en deux parties. La logique générale traite du raisonnement : présenté sous la forme rigou-

reuseà laquelle devrait se réduire toute série de pensées pouvant fournir une conclusion valable, ce raisonnement s'appelle le syllogisme. Puis, quand on passe de celte logique générale à la logique spéciale qui en devrait être une naturelle application, cette forme générale du raisonnement semble s'être évanouie. La mélhode des mathématiques est irréductible au syllogisme, et c'est à cause de cela qu'elle est féconde. L'induction, d'autre part, est un syllogisme retourné, puisqu'elle va du particulier au général; mise en face du syllogisme, elle apparaît comme un sophisme, comme le lype même du sophisme; or la logique n'en regarde pas moins l'induction comme seule capable de produire une découverte scientifique. Tel est actuellement l'état de la logique : ce qui est vraiment rigoureux n'a pas de valeur scientifique; ce qui est utile et vraiment scientifique, n'est pas rigoureux. Comment nous résignerions-nous à admettre que la logique, science de la conséquence, ne soit pas conséquente avec elle-même? Voilà ce qui justifie l'entreprise que nous avons faite, de ramener le raisonnement à une forme complexe du jugement, en débarrassant la logique de l'inutile complication des modes qui rendent presque inextricable la théorie du syllogisme, en portant notre attention sur l'acte réel de l'esprit, dont la manifestation est le jugement.

Nous sommes donc fondés, au ternie de ces analyses préliminaires, à reconnaître que cet acte réel dont le concept est l'expression condensée, le raisonnement l'expression développée, se traduit de la façon la plus exacte par le jugement; nous pouvons désigner cet acte intellectuel du nom de jugement. L'étude de l'activité intellectuelle, qui définit la philosophie, est donc une étude du jugement ; mais à la condition de ne pas entendre par le jugement une opération particulière dans la série des opérations logiques; le jugement est l'acte complet de l'activité intellectuelle, et l'acte unique; il n'y a pas un en deçà du jugement qui serait le jugement, un au-delà qui serait le raisonnement. Le jugement doit donc être regardé comme le commencement et le terme de l'esprit, comme l'esprit lui-même, absolument parlant, et c'est directement le jugement qu'il faut étudier pour comprendre l'esprit.

Page 1