DE LA CATÉGORIE DE RELATION
dans les Méditations métaphysiques, dans la Critique de la raison pure. Seulement, Platon invoquait pour justifier le jugement un principe d'unité, transcendant à la conscience individuelle et qui appartenait, selon son expression, à un monde intelligible. Suivant la même méthode, Descartes fait appel à la perfection de Dieu pour fonder la légitimité et la v&rité du jugement. Le jour où Kant chercha la raison du jugement dans l'analyse directe de la pensée humaine, la philosophie prit sa forme définitive; elle devint la critique.
Puisque, suivant la critique, l'étude du jugement est l'étude de l'esprit lui-même, il faut, classer les jugements selon la nature du travail intérieur qui y correspond dans la pensée, et ainsi s'explique la valeur fondamentale que Kant attribuait à la division en jugements analytiques et en jugements synthétiques. Les jugements analytiques sont ceux où la liaison des termes était en quelque sorte antérieure au jugement lui-même, où l'esprit par conséquent n'a rien eu à découvrir, où il n'a fait que constater et confirmer cette liaison. Dans les jugements synthétiques, l'esprit établit et affirme un rapport entre termes qui lui étaient présentés séparés l'un de l'autre; c'est une. conquête de l'intelligence.
Une telle distinction est bien, semble-t-il, dans le sens de la philosophie critique, car elle détermine à travers les formes logiques qui l'expriment, l'acte propre de l'intelligence. Cependant, de la façon dont Kant la présente, n'entraine-t-elle pas des conséquences qui la rendraient difficilement acceptable? Si le jugement marque une relation entre le sujet et le prédicat, la nature du jugement est liée à la nature de la relation. Or comment concevoir cette relation? Ou le prédicat est déjà contenu dans le sujet, et le jugement n'est plus que le reflet d'une liaison antérieure, il n'affirme pas une unité nouvelle, il ne correspond donc pas à un acte véritable de l'intelligence; un jugement purement analytique ne serait pas un jugement du tout. Ou bien le jugement établit un rapport nouveau entre le sujet et le prédicat; il constitue alors une synthèse; mais la simple position de la copule ne suffit ni à déterminer ni à justifier cette synthèse; il devient nécessaire de sortir du jugement lui-même, de s'adresser à un principe d'unité objective qui sera le fondement du jugement, mais qui ne se confondra pas avec lui, qui sera une catégorie, un concept. De toutes façons, donc, le jugement ne peut prétendre à une vérité intrinsèque : le jugement analytique ne correspond à aucun progrès de pensée; le jugement synthétique a priori tire toute sa valeur des lois profondes de la vie spirituelle dont il est la ma ni-
festation, mais qui se conçoivent et se justifient indépendamment de lui. Kant avait commencé par poser le jugement comme l'acte essentiel et primitif de l'esprit ' : penser, c'est juger. Seulement il a fait consister le jugement dans un rapport, et il a considéré ce rapport comme lui-même relatif à la nature des concepts dont il marque l'unité. La distinction des jugements analytiques et des .jugements synthétiques en arrive donc à contredire la notion du jugement considéré comme opération primitive de l'esprit.
Cette conséquence apparaît plus clairement encore lorsqu'au lieu d'envisager dans le jugement la synthèse en général, on porte son attention sur la fonction de relation proprement dite. Tels que les a définis Kant, les jugements de relation, d'une importance capitale, puisqu'ils servent de hase à la connaissance d'un univers réel et à la science de la nature, sont le jugement catégorique, le jugement hypothétique, le jugement disjonctif. Or, — et bien que Lotze ait fait de l'étude de ces trois formes d'affirmation la partie essentielle de la logique du jugement, — il est facile de s'apercevoir qu'une semblable classification laisse forcément échapper la véritable nature du jugement. Le jugement hypothétique se compose en réalité de deux jugements, l'un qui exprime une condition, l'autre qui exprime la conséquence de cette condition; de plus, puisque la conséquence est elle-même exprimée catégoriquement, le caractère hypothétique du jugement doit tenir à ce que la condition est posée non comme réalisée, mais comme pouvant seulement être donnée, c'est-à-dire en somme que le jugement qui exprime la condition est problématique, qu'il appartient, suivant la division de Kant, à la classe de la modalité, et non à celle de la relation. De même, le jugement disjonctif se compose, à vrai dire, de deux jugements qui sont opposés l'un à l'autre par la qualité, puisque l'affirmation de l'un entraîne la négation de l'autre, et inversement. En définitive, ces deux formes d'affirmation expriment des relations de jugements, plutôt que des jugements de relation.
En fait, d'ailleurs, Kant lui-même est remonté du jugement au concept; à l'étude directe des formes du jugement il substitue la justification des catégories de substance et de causalité. C'était abandonner la position critique de la logique transcendentale, qu'il avait lui-même définie avec tant de profondeur, pour s'aventurer, à la suite d'Aristote, dans une logique métaphysique fondée sur des concepts obscurs et ambigus. Si Kant a soumis à la critique
1. Cf. Nolen, La critique de Kant et la métaphysique de Leibnitz, p. 98.