‹ La modalité du jugementChapitre 6 sur 92 · DE LA CATÉGORIE DE RELATION · texte numérisé non relu

DE LA CATÉGORIE DE RELATION

l'affirmation de la substance et de la causalité, s'il a conçu avec précision les conditions qui la rendaient valable selon lui, on ne peut pas dire qu'il ait fait la critique des catégories de substance et de causalité; il a accepté sans contrôle les notions mêmes de substance et de causalité, à peu près de la façon dont Descartes, malgré son doute méthodique, accepte les idées qu'il appelait les idées simples.

Ce qui donc rend fragile, à nos yeux, l'édifice de l'Analytique transcendentale, c'est qu'avant d'aborder l'étude du jugement, qu'il déclare pourtant être l'acte essentiel de la pensée, Kant l'a déjà vidé de tout son contenu spirituel, de son activité interne, pour les transporter dans le concept. L'antériorité du concept par rapport au jugement était le postulat de la logique d'Aristote et de la philosophie scolastique; en dépit de ses propres indications, Kant a recueilli cet héritage transmis par les Cartésiens. De là les difficultés où s'embarrasse sa critique; de là les divisions factices où finalement elle se brise. Dans la Critique de la raison pure spéculative, le tableau des jugements n'est qu'un point de départ pour s'élever à une liste de concepts qui fournissent à leur Lour des principes pour le raisonnement. Dans la Critique de la raison pratique, les concepts ont une valeur absolue, quoiqu'ils ne puissent s'appliquer à aucun jugement d'ordre théorique, quoiqu'ils ne se réalisent que par l'action, et ce rapport immédiat entre le concept et l'action constitue la foi. Enfin, dans la Critique du jugement, c'est parce que le jugement esthétique ou téléogique ne peut pas se réduire à un concept, parce qu'il est un pur jugement, qu'il est frappé de subjectivité et réduit à n'être qu'un intermédiaire mystérieux entre l'entendement abstrait et la raison pratique. Pour nous, ce morcellement étrange de l'esprit en trois facultés distinctes est la condamnation du postulat de Kant, la confirmation de cette thèse que le jugement est primitif. La méthode employée dans la Critique du jugement et qui l'ait de cet ouvrage, abstraction faite de sa relation aux deux autres Critiques. la plus satisfaisante des analy>es .le Kant, est la vraie méthode. C'est donc être fidèle, non pas à la lettre du kantisme sans doute, mais à l'esprit de la philosophie critique, que d'abandonner la catégorie de relation, comme nous avons abandonné les catégories de quantité et de qualité, afin d'aborder directement et primitivement le jugement.

Considéré comme acte primitif, indépendant de toute détermination de concept, le jugement est une affirmation. Ce qui est affirmé est posé comme être; l'être, entendu dans un sens aussi général que le jugement lui-même, c'est ce qui est objet de l'affirmation. La copule qui exprime l'affirmation de l'être est donc l'unique élément essentiel et caractéristique du jugement. Par suite, le problème philosophique auquel donne lieu l'existence du jugement, et qui pour nous est fondamental dans la théorie de la connaissance, c'est de déterminer la signification et la valeur de la copule. Prononcer le mot est, c'est affirmer l'être, et c'est prétendre que cette affirmation est légitime, que l'être affirmé est tel qu'il est affirmé. Que veut dire cette affirmation, et que vaut cette prétention? Quelle est la nature, ou quel est le degré de l'être dans la copule? Ce problème est connu dans la logique classique sous le nom de problème de la modalité. 11 n'y a aucune raison de modifier cette dénomination; mais, en la conservant, nous devons nous demander si les considérations qui nous ont amené à poser comme primitive et fondamentale la question de la modalité, nous permettent de la poser dans les mêmes termes que la logique traditionnelle. Peut-être des difficultés vont-elles apparaître dans la position même du problème, qui nous obligeront à en changer quelque peu la définition.

Au premier abord, une solution purement analytique du problème apparaît pourtant comme possible. Le problème de la modalité du jugement semble présenter cet avantage assez rare de pouvoir être déterminé avec une entière précision. Aristote l'a posé dans les termes suivants : « Tout jugement est une affirmation ou de l'être [purement et simplement], ou de la nécessité de l'être, ou de la possibilité de l'être ' »; et, après plus de vingt siècles, la formule d'Aristote n'a pas perdu son crédit auprès des logiciens 2. Bien qu'il ne porte que sur la position générale du problème, cet accord est de bon augure, il nous permet d'espérer qu'on pourra résoudre le problème suivant une méthode positive, sans avoir besoin de recourir à des considérations d'ordre métaphysique et de remettre en question toutes les doctrines de la philosophie.

i. I, Anal. 1.2: 25 a 1.

Page 1