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LE JUGEMENT D'ANALYSE EXPÉRIMENTALE

éliminer. La science se détourne du concret; elle brise la synthèse grâce à laquelle l'objet total de la perception était l'univers; par rapport à cette perception, la copule du jugement expérimental est négation plutôt qu'affirmation.

Dès lors, si la science véritable est affirmation de la réalité, le jugement expérimental n'est pas le véritable jugement scientifique; il correspond seulement à un procédé préliminaire à la constitution de la science; il ne fait que placer en face de l'apparence sensible un élément extrait de cette apparence et qui, pas plus qu'elle, ne peut prétendre à une réalité intrinsèque. La copule du jugement expérimental ne signifie donc pas réduction à la réalité; c'est une illusion ontologique, trop naturelle chez l'homme pour que le savant en soit exempt, de confondre, suivant la formule de Kant, la position logique de l'être et l'affirmation de la réalité substantielle. Heureusement, il est dans la nature de la science de corriger ses erreurs par ses progrès : le savant est guéri de l'ontologie, dès qu'il consent à demeurer dans les limites de la science. En effet, un jugement qui attribuerait à l'atome ou à la force une existence absolue, et qui aurait ainsi pour modalité la réalité, dépasserait infiniment la portée de l'expérience scientifique; ce serait un jugement métaphysique, empruntant sa valeur à une interprétation soit de l'intuition sensible, suit de l'observation de conscience, qui n'a rien de commun avec l'expérimentation. La recherche de l'atome estime chimère abandonnée par les chimistes; l'atome est un symbole, et la théorie atomique est uniquement un système de représentations qui s'adapte aux découvertes faites jusqu'ici. Et, de même, qu'est-ce que la masse dont la conservation a donné à certains métaphysiciens l'idée d'une matière éternelle? qu'est-ce que la force, notion équivoque, fondement du dynamisme, qui surgit du matérialisme avec les Stoïciens et dont Leibnitz fera « l'antichambre »du spiritualisme? ce sont des expressions qui ne prennent un sens qu'à la condition de figurer dans des relations mathématiques bien définies. Pour un savant, il n'y a pas plus lieu de réaliser la masse et la force que la vitesse virtuelle de la mécanique rationnelle ou le zéro absolu de température. Ces notions, en tant que notions, sont entièrement vides, et ne peuvent par elles-mêmes conférer aucune espèce de réalité aux jugements qui en posent l'existence. Si ces jugements peuvent acquérir quelque valeur de réalité, ce sera par leurs conséquences et sur un tout autre fondement que l'expérimentation scientifique, grâce à une autre forme d'affirmation que la forme de l'extériorité.

Ce résultat pouvait être prévu après les analyses précédentes. Puisqu'on effet la base sur laquelle est élevé l'édifice de la science, est un choc initial, insaisissable et impénétrable, en vertu duquel l'esprit pose son propre objet comme extérieur à lui, il s'ensuit que l'esprit ne peut trouver dans cet univers de quoi se l'assimiler directement; ce n'est pas en tant que réel que l'univers peut être compris. Il faut d'abord que l'esprit le dissolve pour en adapter les éléments à ses propres procédés d'intellection. L'œuvre préliminaire de la science est une œuvre de négation; ce serait une négation absolue si la forme de l'extériorité était le seul fondement du verbe, s'il n'y avait qu'une voie pour atteindre la réalité; mais, puisqu'il y a un autre principe du verbe, peut-être cette œuvre n'est-elle qu'une purification préliminaire pour la constitution d'une science intelligible. C'est donc vers la forme de l'intériorité qu'il convient de se tourner maintenant, afin de déterminer les jugements réels qui peuvent y être suspendus, et la modalité qu'il est légitime de leur attribuer.

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