LE JUGEMENT DE PURE INTÉRIORITÉ
absolu. L'unité qui est immanente à tout jugement rationnel se caractérise par l'absence de tout rapport avec un autre objet quel qu'il soit; ce rapport, en effet, ne pourrait être posé qu'une fois que l'expression a transformé cette unité en diversité, afin de réunir plusieurs objets les uns aux autres. C'est pourquoi la catégorie du (ini ne s'applique pas à ce jugement intelligible, puisque le fini suppose une diversité d'objets qui se limitent réciproquement. N'étant pas fini, on pourra dire de ce jugement qu'il est infini; mais en quel sens faudra-t-il entendre cet infini? Si on place ce jugement dans un même milieu que le fini, et si l'infini désigne l'absence de limite pour quelque cbose que l'on conçoit sur le même type que le fini, l'expression d'infini est insignifiante et contradictoire. L'être de la copule est infini, parce que, si on réfléchit sur ce jugement, cette réflexion ne conduit qu'à l'unité elle-même; la réflexion réfléchit indéfiniment sur soi, et l'infinité marque ici l'intériorité de l'unité pure à elle-même. Cette unité au delà de laquelle l'esprit ne peut s'élever, est donc infinie en vertu de son intériorité; le véritable infini est, comme disaient les métaphysiciens du xvne siècle, l'infini intensif dont l'infini extensif, qui est l'objet de l'imagination, ne peut être que le schème. Ainsi l'infini est au cœur du jugement intelligible, et c'est, comme Descartes l'avait remarqué, parce qu'il n'y a pas de degré entre le oui et le non, parce que l'intelligibilité d'un jugement rationnel est une qualité pure, avec quoi l'inintelligible ne peut avoir de rapport. Et, de la même façon, l'être du jugement rationnel apparaît comme éternel, c'est-à-dire non point du tout comme remplissant une durée infinie, ce qui est une conception absurde, mais comme n'ayant point de rapport avec une durée déterminée, quelle qu'elle soit. L'unité pure s'affirme comme intemporelle parce qu'elle confère elle-même et définit les rapports dans le temps.
Absolu, infini, éternel, tels sont les caractères qu'il convient d'attribuer à l'être, en tant qu'il est le verbe du jugement purement intelligible; tout autre caractère supposerait une détermination, une limitation, qui sont nécessairement incompatibles avec la pure unité. Par rapport à cette pure unité, il est vrai de dire avec Spinoza que toute détermination est négation. Dès lors l'être manifesté par le jugement intelligible ne peut être un être individuel, conditionné et limité par d'autres êtres individuels : il ne peut être que l'être absolu. Le développement dialectique des caractères du verbe coïncide avec la déduction métapbysique des attributs de Dieu. Il est donc possible que l'analyse du jugement
intelligible fournisse une preuve de l'existence de Dieu, s'imposant a priori par la seule force de l'évidence, comme faisait l'argument ontologique de Descartes, mais à meilleur droit. En effet, l'argument cartésien concevait le rapport entre l'existence et Dieu sur le type du rapport qui lie le prédicat au sujet. Dès lors, il devait imaginer une notion telle qu'elle se posât d'ellemême a priori, et que l'existence y fût incluse comme une qualité. Or y a-t-il une notion de ce genre? et comment l'existence, qui est la négation du pur mental, l'extra-intellectuel, peut-elle être enfermée dans une notion? Quelles que soient les réponses qu'on fera à ces questions, on ne saurait assurément se contenter poulies justifier d'un simple appel à l'évidence; l'argument ontologique, ou suppose avant lui tout un système de philosophie, par exemple le système de la vision en Dieu, ou il se résout en postulats arbitraires. Mais il semble plus facile de légitimer l'argument ontologique, si on conçoit l'être non plus comme un prédicat, mais, ainsi que le voulait Kant lui-même, comme une modalité. L'être absolu est alors posé par le fait qu'il y a dans l'esprit un pouvoir de poser l'être; et c'est ce qu'avait vu Spinoza lorsqu'il demandait à la métaphysique de prendre comme point de départ une notion telle qu'il n'y eût plus à mettre en question l'existence de son objet ' ; c'est ce que dit Hegel, de façon plus décisive encore, lorsqu'il reproche à la critique kantienne de l'argument ontologique de détourner l'esprit vers les conditions d'existence des choses finies, et de ne point voir la liaison essentielle de l'être à l'Idée qui est caractéristique de l'Idée en tant qu'Idée, et qui fait de l'Idée un infini 2. L'idéalisme, en un mot, n'a pas à prouver l'existence de Dieu; dès que l'existence se définit par l'intelligibilité, Dieu, conçu comme condition de l'intelligibilité, est l'existence elle-même; ce que nous devons interpréter de la façon suivante dans notre langage habituel : si la forme d'intériorité est une modalité du verbe, le jugement de pure intériorité a pour copule 1 Être absolu.
Nous avons essayé de donner à la solution idéaliste la formule la plus rigoureuse que comportait notre conception du jugement; par là même il est aisé d'en apprécier la légitimité. Or, si on le pousse jusqu'à ses dernières conséquences, l'idéalisme aboutit à une contradiction manifeste. En effet, si l'être du jugement purement intelligible est l'être absolu, il ne se confond pas avec le
1. Traité de la réforme de l'entendement, Ed. V. Vloten et Land, t. I, p. 32.