‹ La modalité du jugementChapitre 7 sur 92 · B. Erdmann, Logik, chap. lix, t. I. p · texte numérisé non relu

B. Erdmann, Logik, chap. lix, t. I. p

Essayons de déterminer les conditions nécessaires pour une étude positive de la modalité du jugement. La première condition, c'est, évidemment, qu'entre les différentes espèces de modalités une ligne de démarcation puisse être établie en dehors de toute contestation, de telle sorte qu'à chaque jugement sa modalité propre soit assignée en toute certitude. Or il n'est pas évident que cette condition soit réalisée. Tout d'abord, la proposition n'offre pas une expression objective pour la modalité, comme l'ancienne logique croyait en trouver une pour la quantité et la qualité; au point de vue de la modalité, la copule n'apparaît pas comme déterminée. Qu'il s'agisse d'une vérité purement formelle et qu'on s'accorde généralement à considérer comme nécessaire : « Toute chose est identique avec elle-même » ou d'un fait comme : « Cet arbre est haut»; ou encore d'une éventualité : « L'orage est mauvais pour la moisson », la relation du prédicat au sujet s'exprime simplement par le verbe être, sans même une modification de temps. L'esprit doit donc ajouter quelque chose à la proposition en lui conférant une modalité. La modalité n'appartient pas au jugement considéré dans son expression spontanée ; elle est due à la réflexion critique, à une sorte de jugement sur le jugement : BeurteMung et non Urteil, comme disent les Allemands.

Mais, peut-être, n'y a-t-il pas là un obstacle insurmontable : il suffit pour l'étude analytique de la modalité que l'esprit se sente obligé à déterminer la modalité de telle proposition comme nécessité, réalité ou possibilité; en d'autres termes, il suffit qu'il y ait, pour distinguer les catégories de la modalité, un critérium de valeur positive, pouvant s'imposer à tous les esprits avec une égale autorité. L'addition de la modalité au jugement aurait alors une valeur objective, comme le jugement lui-même. De tels critériums peuvent-ils être établis? Un jugement ordinaire ayant pour copule l'être d'une façon générale, à quoi reconnaître la copule qualifiée, nécessité ou possibilité?

Y a-t-il d'abord un critérium sûr de la nécessité? Cela semble évident, puisqu'on s'accorde à reconnaître que la proposition : Une chose est identique avec elle-même, est nécessaire. A vrai dire, cet accord n'est pas tel que des esprits hypercritiques comme Stuart Mill n'aient invoqué la possibilité d'un monde où cet axiome ne serait plus nécessairement vrai. Pourtant l'objection parait négligeable; quelque bonne foi qu'apporte Stuart Mill dans son affirmation, il est difficile que la possibilité en réside ailleurs que dans le langage. En fait, dans le monde où l'on pense, la négation du principe d'identité est impossible; car le principe est condition de

la pensée. On peut dire de lui ce que certains métaphysiciens ont dit de Dieu : il suffit de penser pour qu'il soit. Mais que dira-ton d'un axiome géométrique comme celui-ci : « deux droites ne peuvent enclore une figure dans un plan », ou encore d'un principe comme la loi de causalité? La nécessité de telles propositions peut assurément apparaître comme n'étant pas évidente; c'est à ceux qui affirment cette évidence qu'il appartiendrait de la prouver. Or l'évidence ne se prouve pas. Il est donc contradictoire de parler d'un critérium intrinsèque de la nécessité. Ou ce critérium existe; la nécessité s'impose également à tous les hommes, et la difficulté sera résolue en fait par l'accord de tous les penseurs; ce qui a pu être le rêve de l'école cartésienne, et ce qui est une illusion, comme l'attestent surabondamment l'histoire des sciences et l'histoire de la philosophie. Ou cette nécessité peut être contestée ; et, dès lors, elle ne sera admise qu'à titre de postulat, ainsi que le reconnaît Sigwart qui en fait le postulat de la logique l; c'est-à-dire qu'il faudra renoncer à considérer comme nécessaire et objectif le principe qui confère à la pensée sa nécessité et son objectivité, ce qui est assurément la plus étrange, sinon la plus contradictoire, des positions que puisse prendre un logicien.

Mais,. s'il n'y a pas de critérium intrinsèque de la nécessité, du moins n'y a-t-il pas une marque positive à laquelle on reconnaîtra dans la pratique le jugement nécessaire? cette marque, c'est l'inconcevabilité du contraire. Un jugement est nécessaire quand l'affirmation contraire est inconcevable. Or, dans ce cas encore, ne vaut-il pas mieux dire qu'il n'y a pas de critérium de la nécessité? En effet, l'inconcevabilité du contraire porte, non pas sur le jugement lui-même, mais sur sa relation avec un jugement contraire. Mais il n'est pas du tout évident qu'à tout jugement correspond un jugement contraire; l'opposition peut n'être que dans le langage même, entre la forme de deux propositions. Ce n'est pas tout, et l'on ne gagne rien à sortir du jugement pour envisager la proposition contraire. La notion d'inconcevabilité n'est nullement plus claire que celle de nécessité : il n'y a, pour juger de cette prétendue inconcevabilité, que le témoignage de la conscience individuelle. Or ce témoignage peut être récusé; car l'habitude détermine chez l'individu une impossibilité réelle et sincèrement sentie, au même titre que la raison. En fait, toute découverte scientifique, toute doctrine originale a eu, pour établir son crédit, à lutter contre une prétendue inconcevabilité : l'in-

1. Sigwart, Logik, Fribourg-en-B., 1889 (2? édit.). t. I, p. 15.

concevabilité du vide ou celle du plein, l'inconcevabilité d'une régression à l'infini ou celle d'un premier commencement. Le critérium de l'inconcevabilité ne serait, nullement décisif, ne serait pas un critérium du tout.

Est-il plus facile de déterminer le critérium de la possibilité? Tout d'abord le possible, considéré uniquement en soi, est indéterminé; c'est l'indétermination même. Le possible ne pourra donc être défini que par sa relation avec ce qui n'est pas le possible. Le possible est ce qui n'est pas impossible. Le principe d'identité étant condition de la pensée, ce qui est incompatible avec ce principe, est par là même contradictoire; le possible sera ce qui n'est pas contradictoire, et, puisqu'un procédé purement analytique se borne à envisager le jugement dans son expression verbale, ce qui n'est pas contradictoire dans les termes. Mais une telle définition du possible est évidemment trop large; il suffirait, d'éviter la contradiction formelle, et n'importe quoi deviendrait possible. « La vertu est carrée », « un cercle est équivalent à un carré », « le mouvement le plus rapide possible existe », voire même « le cercle est carré », n'offrent rien qui soit immédiatement incompatible avec le principe de contradiction; il faudrait donc admettre ces propositions comme possibles. Ainsi la sphère du possible n'est pas rigoureusement circonscrite par le principe de contradiction. Ce qui est conforme au principe d'identité ne peut pas être immédiatement déterminé comme impossible; mais il ne s'ensuit nullement que cela ne soit pas impossible, les exemples cités en fournissent directement la preuve.

Il semble qu'on donne un critérium plus précis et plus positif du possible en le rattachant au réel. Le possible ne serait autre (pie le réel, mais le réel insuffisamment déterminé et auquel il manquerait quelqu'une des conditions de sa réalité1. Le jugement de possibilité serait alors un jugement semblable à la réalité, mais où entrerait la conscience de ce qui manque encore pour l'affirmation de la réalité. Cette formule serre de très près la difficulté; elle ne la résout pas. Pour qu'elle fournit un critérium sûr de la possibilité, il faudrait que le sens du mot condition fût lui-même parfaitement déterminé. Mais cette notion de condition est équivoque, et l'équivoque ne peut être levée; car la condition dont il s'agit est en dehors du jugement de possibilité, elle lui échappe forcément. Est-ce une condition accidentelle dont la présence soit purement contingente, et dépende d'un événement impossible à

i. I>. Erdmann, Logik, chap. i.xi, t. I, p. •' ! s 2 , sqq.

fixer d'avance : « un orage est à craindre ce soir, un tel peut venir aujourd'hui »? Alors le jugement est véritablement possible. S'agitil, au contraire, d'une condition essentielle dont l'absence est un obstacle invincible à l'existence du phénomène : « Une éclipse est à craindre » (en dehors des prévisions scientifiques), « une pierre jetée en l'air peut ne pas retomber »?Dans ce cas, le possible ne peut pas devenir le réel; et, suivant la remarque de Kant, le possible qui ne peut être que le possible, est en fait l'impossible. Pour qu'il y ait un critérium de la possibilité, il faut que la distinction de ces deux espèces de conditions se présente naturellement à l'esprit et s'impose à lui avec autorité. Or la légitimité d'une telle distinction a été niée par Spinoza; ce qui n'est pas réel est pour lui impossible; et la thèse spinozisle est encore aujourd'hui celle du déterminisme scientifique porté à l'absolu : il n'y a pas de condition accidentelle, d'éventualité contingente; toute condition est au même titre essentielle et nécessaire. Quoi qu'il faille penser de cette proposition, on doit reconnaître qu'elle ne peut être, ou justifiée, ou réfutée, que par des considérations qui dépassent l'analyse immédiate du jugement.

Dès lors, ni la nécessité ni la possibilité ne sont susceptibles d'une définition directe et incontestable; le jugement qui a pour modalité l'être, sans qualification, ne peut être distingué des jugements qui ont pour modalité la nécessité ou la possibilité, par un caractère qui soit nettement déterminé et qui ait une valeur objective. Une étude positive, purement analytique, des modalités du jugement serait, ou inexacte, ou stérile; car elle devrait s'appuyer sur des abstractions mal précisées, et les catégories fondamentales en seraient équivoques. La meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est qu'un même jugement offre de quoi y retrouver les trois formes de la modalité ; tel ce jugement que nous empruntons à Lotze : « Tous les corps peuvent être mis en mouvement par des forces convenables », qui exprime « la réalité de la nécessité d'une possibilité1 » et auquel il parait à peu près aussi légitime d'attribuer l'une quelconque de ces trois modalités. Du moins chacune de ces attributions est également possible, quand on se borne à l'analyse immédiate de la proposition. Et si chacune se justifie d'un point de vue particulier, comment concilier la légitimité de ces points de vue divers, sans un principe supérieur à cette analyse immédiate?

En définitive, le problème de la modalité du jugement n'est pas

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