Revue générale des science*. 1893, p
Les lois expérimentales expriment des relations de causalité. Quelle est la nature de la causalité? Sans doute, il ne peut s'agir de saisir sur le vif la production des phénomènes, et de définir la cause par l'efficacité véritable; si la science entendait ainsi la causalité, elle l'attribuerait d'abord à la force, puisque la force est par excellence le pouvoir producteur. Mais nous savons que le concept scientifique de force n'exprime qu'une relation abstraite, et que c'est prendre à contresens les principes fondamentaux de la mécanique que d'en tirer quelque doctrine métaphysique. « Habitués à entendre dire que la force est la cause du mouvement, nous ne sentons plus ce que cette locution a d'étrange et d'antiscientifique ; au fond, c'est comme si on disait que clans une courbe plane l'ordonnée est cause de l'abscisse l. » Se contentera-t-on de dire que la cause est l'antécédent nécessaire d'un phénomène? Mais qu'est-ce qui est, ou plutôt qu'est-ce qui n'est pas, l'antécédent d'un phénomène? En vertu du déterminisme universel qui est le fondement de la causalité, tous les antécédents sont également nécessaires, et puisque l'existence du plus simple phénomène est liée à l'existence de l'univers, c'est l'univers tout entier qui est la cause de ce phénomène. Cependant, entre cette multitude d'antécédents, n'est-il pas possible, par une élimination continue et systématique, de saisir l'antécédent invariable, celui qui est la condition déterminante, la cause-immédiate du phénomène? C'est là un procédé aveugle; il réussit cependant à l'ordinaire, mais il n'offre aucune garantie au savant. En se conformant scrupuleusement aux méthodes empiriques pour la détermination de la causalité, il devra lui arriver de considérer comme cause un phénomène qui n'est nullement lié au phénomène donné, et, par exemple, comme on l'a remarqué, il serait inévitable, si la lune se montrait à nous dans certaines conditions définies, qu'on lui attribuât la production de la rosée 2.
Que conclure de là, sinon que la notion de causalité ne se suffit pas à elle-même, et qu'une méthode empirique ne peut établir entre deux séries de phénomènes qu'une relation arbitraire? Cependant il n'en est pas moins vrai que la science arrive à déterminer des relations non arbitraires, des relations nettement définies et dont la réalité est sans cesse confirmée par le spectacle des phénomènes; il est donc vrai que la science dispose d'autres procédés que ceux que l'empirisme lui prêle. Quels sont-