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LE JUGEMENT DE PROBABILITE 1G

peuvent vérifier l'exactitude; par exemple, la résistance d'un bloc de pierre est escomptée approximativement et abstraction faite des tissures internes qu'il serait impossible d'apercevoir sans compromettre l'intégrité du bloc et qui suffiraient pourtant à amener la rupture d'une digue ou l'effondrement d'un édifice. Tout est calculé exactement à partir de certains éléments qui demeurent impénétrables à l'analyse, qui sont opaques et qu'il faut accepter comme tels ; mais il reste encore dans ces éléments de quoi fausser l'équation finale et de quoi déjouer toutes les prévisions. Enfin le nombre de ces éléments non négligeables peut s'accroître au point que le jugement de probabilité ne soit plus susceptible d'être exactement déterminé et exprimé. Soit, par exemple, à établir l'équation d'un navire de guerre : quelle importance y faudra-t-il attribuer à la puissance de l'armement ou à celle de la protection, à la vitesse ou au rayon d'action? Et quand il s'agira d'établir l'équation d'une bataille navale, de combiner les différentes unités en présence, d'avoir égard au lieu de la rencontre, à l'état de la mer, au moral des combattants, etc., il semble qu'il n'y ait plus à se prononcer sur le degré de réalité auquel le jugement des amiraux peut prétendre. Et pourtant ce jugement est encore un calcul; dans une synthèse inexprimable, et qu'à peine la réflexion analytique est capable de concevoir, il y aura une fusion intime de tous ces éléments disparates, un discernement obscur de toutes les relations intelligibles qu'ils doivent envelopper. Un Dieu en aurait la compréhension intégrale et en poserait l'équation ; à l'homme de génie il appartient d'anticiper sur cette compréhension intégrale, et de prendre la résolution qui sera décisive et victorieuse.

Est-ce là la dernière application du calcul des probabilités? le jugement mathématique ne peut-il être imité et prolongé encore? Alors même que la réalité qu'il s'agit d'étudier ne peut pas être divisée en éléments, je ne dis pas homogènes, mais seulement distincts, alors qu'elle ne peut être conçue que comme totalité, et c'est le cas pour les êtres vivants, il semble cependant qu'il soit encore possible de prévenir et d'escompter l'avenir; les déviations contingentes s'éliminent au profit des causes régulières, et les statistiques fournissent la base d'un calcul qui réussit. Mais e'esl là un calcul aveugle qui ne laisse rien deviner de la relation qu'il constate, qui n'éclaire nullement l'esprit. Dès lors ce (pic le savant connait ne peut plus se mesurer avec ce qu'il ignore; la nature du lien qui rattache le possible, au réel échappe définitivement à l'esprit. Ainsi il y a une limite où la science méthodique-

ment établie abandonne le médecin, et le laisse en présence de perceptions complexes et confuses dont l'interprétation est comme une divination; il ne s'agira plus pour lui de déduire des vérités, c'est-à-dire des conséquences intelligibles, mais de collaborer à cette activité pour lui mystérieuse qui s'appelle la vie. De même, il y a une limite où l'acoustique abandonne le musicien à son propre génie : l'analyse a décomposé les éléments dont est faite l'harmonie, mais l'harmonie elle-même est l'œuvre de l'art. Le passage de la science à l'art marque le terme où s'arrête l'activité spéculative de l'homme, et où doit s'arrêter, par suite, l'analyse de la modalité des jugements théoriques.

Remarques finales.

Au terme de ces analyses, nous devons d'abord résumer, pour en marquer l'enchaînement, les conclusions positives auxquelles elles nous ont conduit. Le principe dont nous sommes parti est celui-ci : Toute démarche de l'intelligence est un effort pour saisir l'être; elle a pour résultat un jugement, et le verbe est caractéristique du jugement. Or cet effort se fait en deux sens différents. Ce qui est affirmé comme être, c'est ce qui satisfait aux conditions d'existence, ou bien c'est ce qui satisfait aux conditions d'intelligibilité. De là, deux séries de jugements qui se déroulent en sens inverse.

Dans la première série, le jugement a pour base une sorte de choc, une limite à l'esprit qui contraint l'esprit à cette affirmation ; c'est là le sens profond, irréductible, de l'affirmation de l'être, ce qui fait la valeur de la copule. Le Cela est s'épuise dans la position delà copule, et cependant il ne peut garantira l'esprit la réalité de ses affirmations, puisqu'il n'offre à l'esprit aucune prise déterminée, puisqu'il n'a aucune consistance. Pour atteindre une réalité qui lui apparaisse comme fixe et en laquelle il puisse se reposer, il faut au moins que l'esprit donne un contenu à ce qu'il affirme comme être, et fasse de ce contenu le point d'appui de son affirmation ; tel est le jugement à prédicat et copule : Ceci est bleu. Un tel jugement parait marquer l'union immédiate de l'esprit et de la réalité; en fait, l'esprit s'y détourne déjà de la réalité pour fabriquer ce contenu; le procédé original d'unification auquel il doit de déterminer l'être, enlève en même temps à la copule de sa valeur primitive. Comment l'esprit pourra-t-il retrouver et enfermer à nouveau dans le jugement cet être qu'il

a laissé échapper? en rapportant cette qualité qui détermine l'être à quelque chose dont ce soit précisément la fonction d'être une réalité indépendante de l'esprit, à un sujet : Le rideau est bleu. Le jugement qui affirme le sujet comme soutien de la qualité, prétend avoir pour copule l'être en tant qu'être, l'être substantiel; or cette prétention ne pourrait se justifier que si l'existence de la substance devait être considérée comme antérieure à l'esprit qui juge, et entièrement indépendante de lui; mais la réflexion sur la forme du jugement suffit à faire voir que le sujet n'est qu'une substance logique, c'est-à-dire que toute sa substanlialité lui venant de son rôle dans le jugement, elle s'explique parla copule, par le lien que la copule établit entre ce sujet et le prédicat. Dès lors, pour la critique, l'ordre véritable est inverse de l'ordre apparent: 3a présence du sujet, loin de conférer à l'être du jugement une réalité absolue, en met en évidence l'idéalité. Et ainsi se comprend que l'esprit fasse un nouvel effort pour étreindre le réel dans le jugement, qu'il essaie d'y enfermer, non plus un objet isolé, mais le système universel des objets, auquel il se sent si étroitement lié qu'il s'y enferme lui-même; et alors affirmer dans la copule du jugement la réalité de l'objet : Le rideau est, ce n'est rien moins qu'affirmer la réalité de l'univers; le jugement a donc autant de valeur que l'esprit a de droit, d'une façon générale, à affirmer l'être; c'est l'existence même de la raison qui garantit la réalité de ce jugement. En rassemblant ainsi toutes ses perceptions pour en faire un tout systématique, l'esprit a enfin saisi cette réalité qui le fuyait et semble avoir assuré au choc initial la stabilité qui permet d'affirmer l'être en toute certitude. Cela est. Cela est bleu. Le rideau est bleu. Le rideau est : telles sont les diverses formes qui marquent le progrès de la pensée vers la prise de possession de la réalité; ce ne sont pas simplement pour nous des moments logiques qui seraient distingués pour la clarté de l'analyse; chacune de ces formes correspond à une phase particulière dans l'œuvre de la perception, et par sa conformité avec les données de la psychologie, l'analyse a plus qu'une valeur formelle, elle appartient à la science de l'esprit.

Ce n'est pas tout; la réalité, qui est la modalité de ce dernier jugement, a sans doute pour base le choc initial qui est pour l'esprit le principe de tout jugement d'existence; mais il n'en est pas moins issu du développement original de la pensée qui a groupé autour de ce choc le système des perceptions universelles. Le jugement qui pose la réalité de l'univers n'enchaîne donc pas l'esprit à une affirmation unique, et n'épuise pas sa capacité

d'affirmer l'être. Il y a place dans l'esprit pour des jugements qui sont à la fois des affirmations et des négations, qui posent leur contenu comme si c'était un monde réel, et pourtant comme n'étant pas le monde réel; de ces jugements dont l'apparence paradoxale, si ce n'est contradictoire, trahit la complexité de l'activité intellectuelle, le type nous a paru être le jugement esthétique, tout semblable par sa forme logique au jugement de réalité, et cependant marqué d'un caractère d'irréalité qui en fait un jugement radicalement distinct. L'esprit domine donc l'univers qu'il a créé ; il a la force de briser cette synthèse totale des perceptions qu'il se donne à lui-même, et par là il est capable d'entreprendre l'analyse scientifique du monde. Poursuivie d'une façon méthodique par les procédés rigoureux de l'expérimentation, cette analyse aboutit à des jugements qui ne peuvent prétendre à une valeur intrinsèque de réalité; leur contenu, masse, force, etc., est obtenu par une simplification progressive des choses qui est visà-vis de l'univers concret comme une négation vis-à-vis d'une affirmation. L'expérience scientifique ne donne que l'abstrait. Et ainsi, pour avoir voulu saisir de trop près l'univers et se l'assimiler, il semble que l'esprit ait laissé échapper la réalité de cet univers si laborieusement édifié; on dirait que le monde tombe en poussière sous son étreinte.

Mais l'esprit ne peut accepter cet échec comme une condamnation définitive de son activité : tout au contraire, c'est pour lui une occasion de se replier sur lui-même et de demander à ses lois internes la possibilité de reconstituer un nouvel univers. Le jugement esthétique et le jugement expérimental marquent comme une crise dans la vie de l'esprit; l'esprit semble enveloppé dans la contradiction de son œuvre : ayant édifié avec ses ressources internes un univers dont l'être lui est donné du dehors, il ne peut se reconnaître dans ce qu'il a fait, et il faut qu'il détruise son œuvre, afin de la faire véritablement sienne. Aussi la crise est-elle féconde : elle donne lieu à une seconde série de jugements où la fonction de la copule est non plus de constater directement l'existence, mais de marquer l'intelligibilité. Tout d'abord, dans la première espèce de jugements, l'esprit essaie de se donner un type d'être qui soit défini par la pure intelligibilité, et auquel aucun contenu ne corresponde, si ce n'est une relation d'unité interne entre deux termes, eux-mêmes constitués par cette relation. Telle est la nature des jugements qui forment la mathématique abstraite; leur modalité est la nécessité, puisque la nécessité primordiale qui s'impose à l'esprit, c'est d'être lui-même; la mathématique

ne fait que donner à l'esprit conscience de ce qu'il est, et par là. elle détermine les conditions d'intelligibilité de l'univers. L'univers, pour être compris, devra prendre la forme d'un système d'équations, et l'analyse a fixé d'avance la loi des transformations dont de pareils systèmes sont susceptibles. Or est-il possible de saisir la réalité de telle manière qu'elle satisfasse exactement à ces conditions d'intelligibilité? Si on consent à ne prendre de l'univers que le cadre dans lequel sont placés les corps, alors de cet univers schématique il y a science. Encore que les jugements géométriques ne soient pas réductibles à des principes entièrement intelligibles et qu'ils n'atteignent pas toujours à la complexité de l'espace réel, cependant ils reposent sur des postulats assez simples et assez nettement définis, ils se prêtent à une comparaison assez facile avec le réel, pour que la science géométrique soit le type de la science humaine. Dans quelle mesure cette science humaine s'étend-elle à l'enchaînement des phénomènes universels? c'est ce qu'on ne peut fixer avec une rigueur absolue. Ni les fondements de la science de la nature ne peuvent être déterminés avec certitude, ni l'application au réel n'en peut être assurée d'une façon définitive. Les jugements qui constituent la science, correspondent à une série de transformations partielles qu'il est possible de saisir entre des limites fixes, et possible aussi d'ériger en système, sans qu'aucun système puisse être considéré comme unique ou comme universel. L'être qu'atteint la science de la nature résulte d'un compromis entre l'intelligible et le réel; il marque un point d'arrêt dans un double mouvement d'approximation qui est le mouvement scientifique. Ce progrès s'étend même au delà de ce qui peut, par hypothèse au moins, être posé comme réel : en face de phénomènes trop complexes ou trop confus pour son besoin de limitation et de clarté, l'esprit ne renonce cependant pas à son droit de comprendre et d'affirmer; il ne saisit plus qu'une possibilité; mais cette possibilité a plus de chances d'être vraie que la possibilité opposée, et ainsi elle marque encore, quoique d'une façon incomplète et indirecte, un progrès vers la réalité et une conquête de l'intelligence. Jugement d'analyse pure, jugement géométrique, jugement physique jugement de probabilité, telles sont les étapes de la marche entreprise par l'esprit pour se faire un univers assimilable, aussi complexe el aussi varié que l'univers donné.

En fin de compte, la vie spirituelle comporte deux mouvements en sens inverse : essayer de fixer l'être qui est donné d'abord sous la forme d'un choc insaisissable en soi puisqu'il est indéter-

minable, et pour cela faire avec des chocs incohérents un système harmonieux; d'autre part, remplir les cadres vides d'intelligibilité qui manifestent notre puissance interne de penser, en y adaptant progressivement le réel; édifier, en un mot, l'univers de la perception extérieure et l'univers de la science.

Si cette conception de la vie spirituelle est la vraie, la théorie classique du jugement apparaitra comme insuffisante et arbitraire ; le jugement aristotélicien n'est qu'une forme particulière d'affirmation, et une forme singulièrement obscure puisque, la fonction du prédicat et la fonction du sujet y étant essentiellement différentes, la copule, qui unit le prédicat et le sujet, n'y peut être définie avec clarté ni comme le signe de l'intelligibilité ni comme le signe de la réalité. C'est donc jouer de malheur que de faire de ce jugement le type normal de l'affirmation et d'y ramener toute forme de pensée. En fait, la logique classique du jugement est demeurée formelle et vide; et ainsi, le véritable terrain de la critique étant délaissé, la philosophie spéculative s'est divisée en logique et en métaphysique, l'une condamnée au verbiage de la sy! logistique, l'autre s'égarant en hypothèses scolastiques sur l'origine et la réalité du concept.

Mais, lorsque la science du jugement prend pour base la nature de la copule qui, marquant le rapport du jugement à l'être, définit la vérité du jugement, lorsque des caractères différents de la copule elle tire une classification des jugements, alors, considérant l'esprit à l'œuvre dans toutes les phases de la perception et dans tous les progrès de la science, elle peut à chaque nouvelle approximation de la vérité faire correspondre une forme spéciale d'affirmation, et la science du jugement peut devenir la science de l'esprit. Sans doute, cette science n'a pas la forme simple et lumineuse qu'ont rêvée les Cartésiens; la recherche des modalités a dû paraître plus d'une fois laborieuse et subtile; les mots, équivoques et mal définis, semblaient se refuser à caractériser les résultats obtenus, et il n'a pas été toujours possible de les fixer avec précision. Mais cela même nous éclaire sur la nature de l'esprit : l'esprit ne saisit pas tout d'un coup la vérité intégrale. La voie de la vérité est pour lui une voie lente, obscure et en apparence détournée, qui le contraint de faire violence à ses tendances spontanées vers le clair et le simple. Il faut que l'esprit combatte contre lui-même pour s'empêcher de se reposer dans une conclusion prématurée; sans ce combat intime il n'y a point de vérité. Et cette vérité même, dont l'accès est si malaisé, ce n'est point la vérité pure et absolue.

Nul jugement, en effet, ne nous a paru tel qu'il pût conférer l'être à son objet, sans réserve et sans restriction. L'intelligibilité inconditionnelle et l'existence inconditionnelle, comme si parleur pureté moine elles étaient hétérogènes à l'esprit humain, ne donnent pas lieu à une connaissance réelle '. Ce sont des formes idéales, que l'homme peut concevoir comme les lois de son activité, mais qu'il ne peut saisir en soi. Le jugement qui est le plus intelligible est vide, et le jugement qui tente d'embrasser la réalité totale est opaque et impénétrable à l'intelligence: la vérité est due à la rencontre dans une région moyenne de ces principes divers, et ainsi, la vérité humaine sera une sorte de compromis entre des principes divergents. Toute vérité humaine est partielle et mal assurée d'elle-même. Cette conclusion, encore qu'elle ne soit ni négative ni sceptique, contrarie l'élan spontané de l'esprit, et il ne l'accepte que par nécessité. Cependant il ne peut y en avoir d'autre, car toute conception différente serait immédiatement démentie par le spectacle de l'esprit humain. N'est-il pas vrai que toute perception est menacée d'illusion, d'hallucination, de folie? la vie normale de l'homme ne contient-elle pas, chaque nuit, une période d'aliénation totale? Et, de même, le danger de l'erreur n'accompagne-t-il pas perpétuellement la science, à ce point que l'affirmation du véritable savant se reconnaît au sentiment de défiance avec lequel elle est toujours prononcée, à la conscience de son caractère partiel et provisoire? Yoilà pourquoi, dans les

1. De là résulte cette conséquence qu'à prendre les choses à la rigueur il n'y a pas de jugement concret auquel on puisse conférer soit la nécessité absolue, soit la réalité absolue. Par rapport aux formes idéales qui définissent les modalités du verbe, toute copule déterminée a pour modalité la possibilité, puisque toute copule déterminée participe à la fois à la forme d'intériorité et à la forme d'extériorité, et que le mélange de ces deux formes est le principe du possible. Il est vrai que nous avons pu considérer certains jugements soit comme jugements de nécessité, les jugements mathématiques par exemple, soit comme jugements de réalité, ainsi le jugement qui pose l'existence de l'univers, mais c'a été dans un sens tout relatif, et nous avons dû reconnaître chaque fois le caractère complexe, et par suite équivoque, de l'affirmation. Le jugement dit de réalité ne supprime la vérité du jugement contraire qu'autant que l'individu qui l'énonce se trouve dans les conditions de la vie normale; la nécessité idéale qui appartient au jugement mathématique, implique la négation d'un objet réel. Si les dénominations de réalité et de nécessité paraissent ici légitimes, puisque le possible n'a [tas de signification intrinsèque, et qu'il faut bien pourtant distinguer entre les différents degrés du possible, et marquer d'un trait spécial ce qui approche le plus du réel ou du nécessaire, il n'en est pas moins vrai que. si on se réfère aux principes posé dans le chapitre précèdent, réalité et nécessité ne seraient plus que des espèces de la possibilité, et que toute affirmation humaine est enfermée dans le domaine du possible.

conditions où l'homme se trouve en face du monde, la science de l'esprit réel ne peut pas ne pas être très éloignée du dogmatisme immédiat, et des solutions simplistes qui sont réservées à l'ignorance crédule et naïve.

Enfin, le résultat le plus remarquable de nos recherches sur la modalité du jugement, c'est qu'ayant défini la réalité en fonction du jugement, nous ayons été amené à concevoir, correspondant aux deux types radicalement distincts du jugement, deux types complètement différents de réalité. L'objet du jugement est, pour nous, tantôt le monde extérieur, tanlôt le monde de la science. Lequel de ces deux mondes est le vrai? C'est une question que le philosophe, avec le besoin d'unité qui le définit, ne peut manquer de se poser; et pourtant c'est la question qui ne peut pas, qui ne doit pas, être résolue. En effet, dans les deux cas, au fond de l'univers représenté, il n'y a rien d'autre qu'une affirmation de l'esprit; or, que cette affirmation repose sur la forme d'extériorité ou sur la forme d'intériorité, elle tire toute sa valeur des lois de la pensée; il n'y a rien, en dehors de l'esprit, par rapport à quoi l'objet affirmé puisse acquérir un degré supérieur de réalité ou de vérité. Un au-delà de l'esprit, qui ne pourrait être donné à l'esprit, ne saurait être pris en considération par la spéculation philosophique. Dès lors, nous ne pouvons nous écarter de cette conclusion que pour l'homme il y a, en même temps que deux jugements essentiellement distincts, deux conceptions différentes delà réalité, on pourrait même dire deux réalités.

Cette conclusion est-elle paradoxale? ou plutôt ne serait-ce pas un préjugé, dû à une insuffisance d'analyse, de croire que l'univers du savant est l'univers du vulgaire. En effet, si c'est au monde extérieur, tel qu'il est perçu par les sens, que la science s'applique, alors on ne comprend plus guère la naissance tardive de la science, ses lents progrès, les révolutions qu'elle a entraînées dans la pensée humaine; on ne comprend même plus très bien comment elle existe, car, pour peu qu'on y réfléchisse, les conditions d'existence de la science sont directement opposées à celles •de la perception extérieure. Tandis que chaque perception n'est valable que pour le sujet qui la perçoit, dans le temps et dans le lieu où elle se produit, que la perception de l'univers varie d'une façon continue avec les individus, les moments et les endroits, le jugement scientifique est, par sa nature essentielle, affranchi de ces restrictions. Si on entend par science, comme on en a le droit, l'ensemble des vérités définitives qui, peu à peu, se dégagent des travaux de chaque savant original, la science est science en tous

les temps et en tous les lieux. Il est done vrai de dire qu'elle est perpétuelle et universelle; c'est l'humanité qui conçoit le jugement scientifique; c'est elle qui, par l'accumulation de ces jugements, construit l'univers de la science; et ainsi la science est l'une des bases de la société humaine. Ce qui fait donc la valeur et la grandeur de la science, c'est qu'elle construit un univers qui n'est pas le résultat de la perception individuelle, dont la réalité échappe aux limitations que le temps et le lieu imposent à cette perception; c'est que cet univers est un système de lois et que ces lois sont définies comme satisfaisant aux principes que l'esprit a posés comme les conditions de l'intelligibilité. « La chimie, a dit M. Berthelot, crée elle-même l'objet de ses études. » Et ce qui est vrai de la chimie l'est également, quoique peut-être dans un sens différent, de la mathématique et de la physique; c'est bien un univers nouveau que font surgir l'analyse mathématique et l'analyse expérimentale, qui en est le succédané, univers transparent pour elles, puisqu'il est leur œuvre.

Mais s'il en est ainsi, si cette distinction entre l'univers de la perception et l'univers de la science est si profonde que sans elle on ne saurait comprendre la nature ni la portée de la science, alors comment admettre que cette distinction n'ait pas été plus généralement aperçue, et que les savants ne la professent pas d'eux-mêmes et spontanément? C'est sans doute qu'ici encore l'effort de la réflexion critique a été entravé par l'équivoque d'une catégorie fondamentale. En effet, ce qui permet de justifier la réalité de l'univers perçu et de l'univers scientifique, c'est, de part et d'autre, la cohérence des parties, cohérence telle qu'aucune de ces parties ne peut être donnée sans que par là même le tout soit donné, sans impliquer par suite l'existence de cet univers; le lien qui fait de ces parties un ensemble cohérent est le lien de causalité. Le fondement de toute connaissance et de toute réalité, c'est le principe de causalité, et la valeur de ce principe s'étend également et à la perception extérieure et à la science. Savoir, a dit Aristote, et Bacon après lui, c'est savoir par les causes. Mais alors la question essentielle, n'est-ce pas celle-ci : la causalité par laquelle l'ensemble de nos perceptions est considéré comme l'univers réel, estelle identique à la causalfté grâce à laquelle l'effort méthodique de la pensée scientifique constitue un univers intelligible? Cette question, nous l'avons résolue implicitement dans nos analyses de la modalité des jugements : le travail d'unification qui permet d'affirmer dans une synthèse totale la réalité du monde extérieur consiste à concevoir comme liés dans un ordre déterminé des BRUNSCHVICG. — i.;i Modalité 'lu jugement. J2

groupes de phénomènes donnés dans un moment du temps et à un endroit de l'espace, bref à établir des successions empiriques entre réalités particulières et contingentes; le travail d'unification, qui permet d'affirmer dans une synthèse de plus en plus large la vérité d'un monde intelligible, consiste à saisir, entre les éléments abstraits qui sont comme les symboles des choses, des relations qui sont, sinon intégralement, du moins partiellement, réductibles à des équations mathématiques, et participent ainsi à leur nécessité et à leur universalité. Ces deux jugements n'ont rien de commun que le nom; si le philosophe se laisse abuser par cette similitude de dénomination pour considérer indifféremment comme relation de causalité la succession empirique ou la loi scientifique, toutes ses spéculations sont condamnées à la confusion et à l'erreur. « La cause de l'explosion d'une poudrière, c'est la négligence d'un ouvrier, c'est l'ignorance d'un enfant, c'est toujours l'acte très déterminé d'un être individuel, acte dont l'heure et le lieu peuvent •être assignés. La loi de cette explosion, ce sont les propriétés physico-chimiques de la matière explosible, prise abstraitement, propriétés qui restent vraies en dehors de toute considération de temps ou de lieu '. » De ce point de vue, la doctrine d'Aristote et celle de Bacon qui, pour rapprocher la science de la réalité, ont enveloppé l'une et l'autre dans la notion de cause, apparaissent comme irrémédiablement obscures et ambiguës, tandis que la philosophie claire par excellence, c'est la philosophie de Platon et de Descartes, c'est ce dualisme, si souvent traité de chimère et de paradoxe, qui conçoit comme opposées l'une à l'autre l'intelligibilité de la science abstraite et la réalité du monde sensible 2.

Cette solution dualiste nous permet de traduire en termes plus précis et d'interpréter avec plus d'exactitude le débat entre l'idéalisme et le réalisme. C'est la conclusion naturelle d'une étude sur la modalité du jugement, de répondre à cette question : Comment faut-il entendre l'existence de l'univers? Or cette question, qui parait simple, est pour nous une question double, puisque l'univers peut être ou l'univers des sens ou l'univers de la science. Et ainsi il y a deux façons d'être, soit idéaliste, soit réaliste : Hume

). Élie Halévy, Revue de métaphysique et de morale, 1893, p. 611.

2. On connaît, assez pour qu'il soit inutile d'y insister ici, les incertitudes de la Critique de la Raison pur au sujet de la causalité; c'est qu'à vrai dire les deux conceptions de la causalité semblent mêlées l'une à l'autre dans l'esprit de Kant, et que la doctrine tend tour à tour vers le réalisme empirique et vers l'idéalisme rationnel.

est idéaliste, et Hegel est idéaliste; Descartes est réaliste, et M. Spencer est réaliste; mais, ce qui se résout en idées, c'est pour Hume le monde sensible, et pour Hegel un monde de relations intelligibles; ce qui est réalité indépendante de l'esprit humain, c'est pour Descartes « l'objet des spéculations géométriques », et c'est pour M. Spencer l'ensemble des forces qui font impression sur le système nerveux. Or la question de l'idéalisme et du réalisme, posée en ces termes, change de nature : le degré ou la forme d'être qu'idéalistes et réalistes attribuent à l'univers, apparaît comme chose secondaire par rapport au contenu qu'ils ont posé comme le contenu de l'univers. Descartes est plus près de Hegel que de M. Spencer, Hume est plus près de M. Spencer que de Hegel; parce que Descartes et Hegel d'une part, Hume et M. Spencer de l'autre, attachent leur pensée au même contenu; les deux premiers identifient l'être à l'intelligible, comme les deux derniers définissent le réel par le sensible. Or, entre ces deux conceptions de l'être, il nous a semblé qu'il n'y avait pas lieu de choisir : la perception extérieure et la science sont toutes deux des fonctions réelles de l'esprit; elles ne peuvent ni s'exclure ni se suppléer; il faut considérer comme produits authentiques de l'esprit humain et comme objets véritables de connaissance l'univers de la perception et l'univers de la science.

Si ces univers existent tous deux, leur mode d'existence ne serait-il pas déterminé par leur nature? Est-ce que le monde extérieur n'est pas conçu comme nécessairement réel? le monde de la science, comme nécessairement idéal? de telle sorte que le réalisme et l'idéalisme seraient tour à tour justifiés, en étant limités à une conception particulière du monde. En un sens, cette solution est exacte : il y a, dans le monde extérieur, un élément invincible à l'idéalisme, et c'est la forme d'extériorité sans laquelle toute notion d'objet, toute idée de perception disparaît; il y a de même, dans le système de la science, un élément invincible à toute tentative de réalisme, et c'est la forme d'intériorité sans laquelle toute notion de science et toute idée d'intelligibilité disparait. Le fait de la perception entraîne le réalisme; l'existence de la science implique l'idéalisme. Mais, en un autre sens, cette solution est incomplète; car ce qui fait du monde perçu une réalité extérieure, ne peut être considéré comme une chose en soi et devenir un absolu; le donné est une forme, et c'est l'élaboration intellectuelle de ce donné qui en fait un monde, ainsi que l'a vu l'analyse idéaliste. Et inversement, l'univers de la science, idéal dans son principe, ne peut se développer uniquement par

la vertu interne de ce principe; il doit se nourrir et s'accroître, ainsi que l'a vu l'analyse empiriste, d'emprunts faits à l'univers de la perception. En un mot, il y a dans l'œuvre totale de la perception assez de raison pour faire échec au réalisme; il y a dans l'œuvre totale de la science assez d'expérience pour faire échec à l'idéalisme. La solution est encore ici une solution humaine, c'est-à-dire un compromis. L'opposition de ces deux univers, sur laquelle nous venons d'insister, est une distinction abstraite qui est due aux catégories de la réflexion philosophique. En fait, ces deux univers ne sont pas distingués : ils sont sans cesse mêlés l'un à l'autre, et la vie intellectuelle, prise dans son intégralité concrète, établit entre eux un double courant grâce auquel la science donne de son intelligibilité à la perception, la perception de sa réalité à la science; et c'est pourquoi, en face du monde, le philosophe se sent tour à tour, comme par exemple Kant s'est senti, idéaliste et réaliste ; l'homme est à la fois l'un et l'autre, et la spéculation, si elle veut ne rien sacrifier de ce qui lui est donné à comprendre, ne peut opérer qu'une œuvre de discernement critique.

Seulement, à peine est-il besoin de l'ajouter, la spéculation n'est pas le tout de l'homme; au delà de la spéculation commence la vie. Il se peut que l'action résolve le problème laissé en suspens par la réflexion, et qu'elle mette l'unité là où la réflexion n'a vu que des oppositions. C'est ce qui arrive en effet : l'activité de l'homme vis-à-vis de l'univers, c'est, au sens large du motr l'industrie; or l'industrie transforme l'univers en l'adaptant progressivement aux conditions d'intelligibilité définies par la science; elle substitue peu à peu à la nature des choses une nature artificielle du laboratoire. Celte nouvelle nature n'est pas sans doute absolument transparente pour l'esprit; les éléments dont elle est faite, sont encore obscurs et mal analysés, et il y aura toujours pour l'homme quelque progrès à accomplir dans la pénétration des premiers éléments des choses; mais, du moins, une fois ces éléments donnés, l'homme peut connaître exactement les lois de leur groupement, en prévoir les conséquences; il les réalisera dans la mesure où il les aura comprises et voulues, et ainsi il se sera donné une nature toute pénétrée de raison; il aura, dans les limites de son intelligence et de sa puissance, opéré une véritable création. C'est ainsi que la présence du paratonnerre modifie le cours d'un orage, que la multiplication des courants électriques, par exemple l'établissement d'un réseau téléphonique, modifie dans une contrée le régime météorologique; c'est ainsi

■que L'application des lois de l'hérédité permet de transformer les espèces animales, ou même les races humaines. Comme l'avait si nettement indiqué Descartes, il est impossible de concevoir un obstacle ou une limite au progrès de l'industrie humaine. Or, tant qu'il y aura progrès, l'activité de l'industrie suffira pour attester, avec autant de force qu'aucune démonstration philosophique, qu'il y a bien pour l'homme deux univers, celui qu'il comprend •et celui qu'il voit; puisqu'il lui est toujours possible d'adapter celui-ci à celui-là, c'est qu'ils sont distincts et donnés à part. Au terme seulement de cette adaptation, s'il est permis même d'espérer qu'il soit jamais atteint, ce qui est vrai en vertu de son intériorité apparaîtra comme réel en vertu de son extériorité; nécessité logique et réalité donnée seront termes univoques, et, comme le voulait Spinoza, il n'y aura qu'une modalité du jugement.

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