‹ La modalité du jugementChapitre 82 sur 92 · VIII. — Le mysticisme · texte numérisé non relu

VIII. — Le mysticisme

Dans les jugements pratiques que nous avons étudiés jusqu'ici, le fondement de l'affirmation était un état futur du sujet, distinct de cette affirmation, et qui devait même en être la conséquence; la source de leur modalité était la forme de l'extériorité. Or l'extériorité de la raison d'être à l'être, ou plus exactement de la raison d'agir à l'acte, ne permet pas que de tels jugements apportent à l'esprit une satisfaction entière et définitive. Puisque l'activité de l'esprit a pour condition la loi d'intériorité, il est naturel que celte loi, au lieu de se subordonner à la forme d'extériorité, devienne à son tour principe d'affirmation; ainsi se conçoivent

de nouveaux jugements pratiques dont la copule est constituée par la forme d'intériorité.

Tout d'abord, cette forme d'intériorité serait-elle, par elle-même, capable d'engendrer un jugement pratique? L'intériorité pureT nous l'avons vu, n'est susceptible que d'une détermination : elle s'affirme comme l'unité, unité absolue sans rapport avec quelque multiplicité que ce soit, sans distinction, sans condition. Une telle unité est-elle un principe suffisant à l'existence d'un monde moral? Ce monde moral ne comporterait aucune division, par suite ne se laisserait saisir dans aucune conscience; il échappe donc à toute analyse intellectuelle; à plus forte raison ne se laisse-t-il pas exprimer : il est,- par définition même, l'ineffable. Est-ce à dire que ce monde idéal soit purement chimérique? du moins, il sera réel à titre de fait dans l'histoire de l'esprit humain. Au moment où les trois grandes civilisations de l'humanité, la civilisation de l'Inde, la civilisation grecque, la civilisation chrétienne atteignaient leur point d'équilibre et de perfection, les trois génies qui se sont soumis le plus complètement à la discipline de la dialectique et qui ont le mieux satisfait aux exigences rationnelles de l'homme, le Bouddha, Platon, Spinoza, ont tous trois conçu, comme le couronnement nécessaire de leurs doctrines intellectualistes, l'ineffable et indécomposable Unité; pour tous trois, l'idéal moral est l'Un-Bien, supérieur à toute détermination de l'être, à toute conception de l'intelligence. Or à la suite ou autour de ces philosophes pour qui l'unité absolue est la condition de l'universelle intelligibilité et qui l'ont proposée à l'homme comme objet d'éternelle contemplation, les yoguis de l'Inde, les gnostiques grecs, les mystiques chrétiens ont prétendu se transporter d'emblée dans cette contemplation, s'y absorber et y vivre comme d'une vie nouvelle. L'idéal d'unité n'est plus alors un principe auquel la dialectique est suspendue, et par rapport auquel l'activité de l'homme demeure toujours préparation et purification; c'est un état stable et définitif, qui se détache en quelque sorte du progrès dialectique; c'est, pour parler avec Mme Guyon, dont nous emprunterons fréquemment le langage, « un acte continu et universel». Si on en croit l'expérience des mystiques, l'unité absolue se réalise chez l'homme, et, par suite, il y a véritablement un jugement pratique de pure intériorité.

Pour décider si cette conclusion est fondée, c'est l'expérience même des mystiques qu'il faut interroger, puisque nous ne pouvons avoir ici d'autre matière. Or comment se donnera-t-on ce jugement pratique? Tout d'abord, aucune action ne correspond à

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