‹ La modernité des ProphètesChapitre 8 sur 24 · D'après É2éc/u(?i, xliii, io · texte numérisé non relu

D'après É2éc/u(?i, xliii, io

loul à coup le danger s'éloigne, et on voit renaîlre la paix el la joie par le bienfait de Jéhova. Ce siège est, je crois, celui qui fut mis devant Jérusalem, au début du principal de Jean ou Hyrcan, par Antiochus Sidélès, et qui aboutit à une alliance entre le roi de Syrie et le grand prêtre.

Au début de chacun des deux chapitres XXX et XXXI, le prophète condamne ceux qui, désespérant de lutter dans Jérusalem, parlaient de passer en Egypte et de s'appuyer sur Talliance des Égyptiens. Nous ne savons pas à quel moment précis cela s'est passé.

11 est probable que c'est à la suite du rapprochement entre Jonathan et Ptolémée Philométor contre Démétrius {Antiq., 13, 4, 2 et 5) ; mais Ptolémée se rangea tout à coup du côté de Démétrius, puis mourut, de sorte que TÉgypte ne fit rien pour les Juifs (/ô/t?., 7 et 8).

Je passe tout de suite au chapitre xxxiv,

rempli tout entier par une descriplion passionnée de la défaite et de la ruine des Iduméens. Voilà encore un événement qu'il est impossible de placer dans Thisloire des derniers temps des deux royaumes. C'est Jean ou Hyrcan, fils de Simon, qui, Tan 128 avant notre ère, soumit les Iduméens, ces frères ennemis de Juda, et en flt définitivement des sujets, en leur imposant la circoncision.

Mais si on met à part ce grand fait, le cinq chapitres xxxi-xxxv et déjà la fin du chapitre xxx présentent surtout le développement général, sous les plus vives images, de la restauration et du triomphe de Juda et de son dieu. « Les idoles sont proscrites, la prospérité du pays est assurée. Assur est frappé par Jéhova, et chaque coup qui le frappe est accueilli, en Israël, au son des tambourins et des harpes. Assur a succombé, non S0U3 le glaive d'un homme, mais

SOUS celui de Jéhova *. La justice règne (sous le grand prêtre). Les infidèles sont condamnés, et les justes triomphent. Ils revoient leur prince dans sa grandeur, ils revoient tout le pays (au lieu d'être enfermés dans Jérusalem). Où est maintenant l'enregistreur? Où est Texacteur? Où est celui qui surveillait les murailles? Tu ne vois plus le peuple ennemi, le peuple à la langue barbare : voilà Sion, la ville de nos fêtes; voilà Jérusalem, ta demeure assurée, la tente qui ne sera plus démontée, dont on n'enlèvera plus les pieux ni les cordes...

Jéhova notre juge, Jéhova notre capitaine, Jéhova notre prince, c'est lui qui nous sauve » (chap. xxx-xxxiii, passim). Enfin, au chapitre XXXV, ces idées s'épanouissent en images et en efTusions lyriques : « Le désert re-

\, 11 s*agit probablement delà mort d'Antiochus Sidélës. Voir Saulcy, Sept siècles de l histoire judaïque, 1874, p. 138- 139. — Josèphe, Autit^uités, 13, 4, 4, etc.

verdit, il se couvre de fleurs et de joies. Il Fevêt la magnificence du Liban, l'éclat de Saron et du Carmel; là réside la gloire de Jéhova, la majesté de notre dieu. Voici que les yeux des aveugles s'ouvrent et que les oreilles des sourds entendent. Le boiteux court comme le cerf, la langue du muet est déliée... Un chemin se fraie, une voie appelée la voie sainte ; aucun profane n'y passe, nul ne saurait s'y égarer. Les rachetés de Jéhova retournent à Sion pleins d'allégresse ; la joie éclate sur leur visage; le bonheur est à eux; la peine et la tristesse ont disparu. »

Avec ce chapitre finit le Premier haie, car les quatre qui suivent ne font plus partie de la prophétie] ce sont des pages du livre des Rois^ où figure le vieux prophète, et qu'on a cru devoir reproduire à la suite du livre qu'on lui attribue (11 Rois^ de xviii, 13 à XX, 19).

Je crois, pour ce livre, avoir rempli ma

promesse. J'ai reconnu d'abord qu'il ne s'y trouve absolument rien qui se rapporte au viii** siècle. Si un récit, et c'est le seul (vu, 1), semble daté de celle époque au premier abord, on s'aperçoit bien vile que ce n'est là qu'une apparence, que l'écrivain a dans la pensée des faits beaucoup plus modernes, et que, s'il y a mis cette date, c'est seulemenl pour suivre la ficlion par laquelle il lui avait plu d'écrire, en forme de prophétie, sous le nom d'un prophète des temps passés.

On remarquera surtout qu'il n'est pas dit un mot, dans tout le livre, de la grande catastrophe du VIII® siècle, et dont tous les esprits alors devaient être pleins, je veux dire la destruction du royaume d'Israël par les Assyriens. L'écrivain ne paraît pas y avoir pensé un seul instant, non plus qu'à Salmanasar ni à Ninive.

Ceux qui y ont cherché la fin du royaume

de Juda, el la ruine de Jérusalem et du Temple, puis l'exil de Babylone ou le retour des exilés après la victoire de Cyrus, ont pu se faire plus facilement illusion, à cause du chapilre xn et d'autres endroits encore.

Alors la prophétie n'est plus d'Isaïe ni du viii** siècle, elle est du vu® et même du vl^ Mais cela encore ne peut satisfaire. Car nulle part il n'est dit, ni que Jérusalem et le Temple soient détruits, ni que le prophète el ceux à qui il parle aient été dispersés sur la terre de Babylone, pour y passer soixante-dix ans. Le Temple a été profané, mais il est debout; Jérusalem subsiste toujours, et le prophète^ d'un bout à Tautre, ne s'occupe que de ce qui s'y passe ; rien n'indique qu'il ail connu l'exil. Beaucoup s'y sont résignés, sans doute pour échapper à la persécution et à la domination des infidèles; ce sont eux dont le poète célèbre le retour à l'heure de l'affranchisse-

ment; mais c'est là tout autre chose que la déportalion brutale du temps de Nabuchodonosor. Celui-ci n'est jamais nommé.

Je prie d'ailleurs mes lecteurs de considérer quel embarras on éprouve, lorsqu'en rapportant la prophétie^ je ne dis pas au viii^ siècle, mais même au \i% on cherche à déterminer à quelle époque précisément on a pu l'écrire. Est-ce avant l'invasion des Babyloniens? Mais alors le prophète aurait donc réellement prophétisé l'avenir, au sens où on entend aujourd'hui ce mot ; il aurait prédit ce qu'il était impossible de prévoir; c'est-à-dire qu'on se place en plein surnaturel, en dehors par conséquent de toute critique. Est-ce après le retour des Juifs au temps de Cyrus? Mais alors l'écrivain, quand il développe les calamités passées, remonterait donc à trois quarts de siècle, à des temps que lui-même avait pu voir à peine, quelque vieux qu'il fût, et que

n'avaient pas vus la plupart de ceux pour lesquels il écrivait. Est-ce enfin pendant la captivité? Mais outre qu'on n'aperçoit dans le livre aucune trace des sentiments que cette situation intermédiaire devait faire naître, on se retrouverait encore en face du surnaturel, puisqu'on ne comprendrait pas comment on a pu annoncer à l'avance la victoire de Cyrus et la destruction de l'empire de Babylone. J'ajoute que le rétablissement des exilés dans leur pays n'a rien eu du caractère triomphant que marquent les effusions du poète. Non seulement ils n'ont fait alors qu'échanger la domination des Babyloniens contre celle des Perses, et ils étaient bien loin de pouvoir dire qu'ils n'avaient plus de maître que Jéhova, maison voit par le livre d^Esdras que, pendant plus d'un siècle, ils n'ont eu qu'une existence très difficile et très précaire. Tous ces embarras, — disons nettement toutes ces im-

possibilités, ; — disparaissent quand on place

le prétendu Isaïe au ii* siècle. Alors, entre

une situation désespérée sous les violences

furieuses d'Antiochus, et raffranchissemenl

définitif de la nation juive par Simon, il

n'y a eu que vingt-cinq ans d'intervalle, et

ces vingt-cinq ans ont été coupés par toute

sorte de péripéties, qui réveillaient à chaque

instant ou les plus vives craintes ou les plus

belles espérances. L'écrivain a donc pu tout

voir, tout sentir et entonner tour à tour des

chants de deuil ou de victoire.

On a vu enfin que tous les événements du II" siècle ont laissé leur empreinte dans le Premier Isaïe^ et que si, parmi ces événements, il en est qui se sont reproduits plusieurs fois dans l'histoire d'Israël, il en est d'autres, au contraire, qu'on n'a jamais vus qu'à cette date. Telle est avant tout l'indépendance recouvrée, et Israël, gouverné enfin par Israël. Telle est la réunion

de Samarie et de Juda, de manière que tous les Israélites, à partir de là, ne font plus qu'un peuple. Telle est aussi la soumission de ridumée. C'est alors seulement aussi que Jéhova a eu un temple en Egypte. Enfin, c'est alors seulement que le culte des images ou idoles, c'est-à-dire des dieux étrangers, et avec ridolâlrie, Tastrolâlrie, — disparurent définitivement de la Terre sainte, qui appartint désormais à Jéhova tout entière et sans retour.

Enfin, ce rétablissement de la dale véritable des p7'ophètes^ permet seul de se rendre compte de ce que ces livres ont de nouveau et d'original. Ils font comprendre ce spiritualisme qui fait dédaigner au P?'emier haïe les sacrifices, les holocaustes, l'encens, les fêtes, tout cet extérieur du culte, qui a tant d'importance dans ÏExode et le Lévitique, tandis qu'ici Jéhova déclare qu'il ne demande que la justice, et qu'il est le trois fois

saint. Ils expliquent comment, dans les prophètesy les idoles ne sont plus seulement condamnées, comme elles Tétaient dans la vieille loi, mais surtout méprisées comme impuissantes, comme étant l'œuvre de la main de l'homme, qui ne peut donc que s'en moquer. Cela appartient à un âge de l'esprit humain plus avancé que l'âge des vieux livres. Si on considère enfin que les livres prophétiques sont les plus beaux livres de la Bible, on se dira qu'ils ont dû éclore à une époque où tout devait exalter chez les enfants d'Israël l'imagination et la passion qui font l'éloquence.

Jérémie est le prophète qu'on est le moins tenté d'abord de moderniser, tant il semble en certains endroits nous faire assister aux événements du début du vi^ siècle avant notre ère. Et M. Vernes a écrit dans la Bévue critique: « J'ose dire que Thypothèse contraire ne prendrait une apparence redoutable que du moment où le livre de Jérémie serait directement attaqué et serré de près. » En effet, le livre de Jérémie, surtout dans ses dernières parties, est plein àe prophéties qui sont toutes données comme prononcées à l'occasion d'événements qui se sont passés dans les dernières années du royaume de

-g LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES.

Juda, et M. Reuss dit justement qu'aucun des prophètes dont il nous est parvenu des écrils ne paraît avoir été mêlé aux affaires publiques au même degré que celui-là.

Mais cela même devient l'objet d'un grand élonnement quand on a constaté, au sujet de Jérémie, le silence absolu du livre des Rois,

Voilà un prophète qui, d'après le livre qui porte son nom, a rempli à Jérusalem, pendant les dernières années du royaume de Juda, un rôle considérable. Il prêche dans Tenceinte même du Temple, en présence des prêtres et du peuple; il est mis en accusation devant les chefs de Juda.

Quand le roi Jéchonias, tombé entre les mains de Nabuchodonosor, a été transporté à Babylone avec l'élite de ses sujets, il écrit à ces exilés pour leur donner des conseils, et sa lettre est portée à Jérusalem par les messagers mêmes que le nouveau roi, Sédécias, envoie à Nabuchodonosor. Il se permet

LA MODERiNITÉ DES PROPHÈTES. 79

encore de venir prophétiser devant Sédécias lui-même ; ou bien c'est Sédécias qui le fait amener pour l'interroger sur l'avenir.

Une autre fois il met par écrit ses prophéties^ et il en fait faire la lecture dans le Temple par son secrétaire Baruch, après que le peuple a été convoqué solennellement pour cette lecture à la suite d'un jeûne public. Puis Baruch recommence cette lecture dans la maison royale devant les serviteurs du roi, et le roi finit par se faire apporter le livre et le faire lire devant lui. Plus tard, les chefs de Juda essaient de faire périr le prophète; le roi lui sauve la vie; mais il demeure en prison, et c'est Nabuchodonosor qui, lorsqu'il a pris Jérusalem, le fait tirer de cette prison. Comment comprendre, quand on vient de lire tout cela, qu'il n'en soit pas dit un mot dans le livre des Rois^ et que le nom même de Jérémie n'y soit pas une seule fois prononcé? Cela ne dispose- t-il pas à

croire que tous ces détails sont de pures fictions, où le prophète a encadré les pensées que lui inspiraient des événements beaucoup plus récents? Je reviendrai plus tard à ces passages. Et on verra d'ailleurs, dans la suite de ce travail, que cette dernière partie du livre, où Jérémie a ce rôle extraordinaire, présente une particularité qui dispose à croire qu'elle n'est pas de la même main que ce qui précède.

Mais ce qu'il faut dire tout d'abord, c'est que le livre de Jérémie^ dans son ensemble ^t dès son début, accuse la même situation de Juda qu'on a reconnue dans Isdie.

Le peuple fidèle y passe par les mêmes épreuves et y court les mêmes dangers, sans cependant qu'il soit jamais question de la destruction du royaume de Juda et de la ruine de la ville et du Temple, si ce n'est dans deux morceaux (chap. xxxix et lu) empruntés au livre des Rois et qu'on a

LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES. ai

COUSUS à \di p7^ophétie ^ comme on a fait pour les quatre chapitres placés à la tin du Premier Isaïe. Au contraire, Jéhova à\i expressément, et il le répète plusieurs fois (iv, 27, etc.), qu'il épargnera sa ville et ne la détruira pas, et c'est ce qui résulte aussi d'un verset où il est dit (li, 51) : « La honte a couvert notre front, car nous avons vu les étrangers entrer dans le sanctuaire de Jéhova. » Ce n'est pas ainsi que parlerait un homme qui aurait vu cette maison sainte, non pas profanée, mais réduite en cendres.

Celui qui parle pense à Antiochus, et non à Nabuchonodosor.

D'ailleurs, dans Jérémie comme dans Isaïe^ à côté des images douloureuses se trouve tout de suite la peinture des jours heureux qui leur succèdent, et où les calamités aboutissent à la délivrance et à la grandeur. Jéhova ramène Israël à Sion et lui donne des pasteurs selon son cœur qui

gouvernent avec sagesse. Il les multiplie, et ils prospèrent. Jérusalem est appelée le trône de Jéhova, et les peuples y accourent pour l'honorer (m, 14). Et ailleurs (xxx, 8) : « En ce jour, Jéhova brise le joug qui est sur ton cou ; il délie tes chaînes, les étrangers ne t'assujettiront plus. Ils servent Jéhova leur dieu et David leur roi que je relève...

Oui, je panse tes blessures, je guéris tes plaies... Je rétablis les tentes de Jacob; la ville se relève sur sa colline; le palais est assis à sa place. Ils font entendre des hymnes de louange, des cris de joie;... je les multiplie et leur nombre ne sera pas réduit; je les glorifie et ils ne seront plus méprisés... Leur chef est un des leurs, leur souverain sort du milieu d'eux... Et vous serez mon peuple et je serai votre dieu. » — Non seulement tout cela est trop beau pour l'humble situation d'Israël, au retour de la captivité de Babylone; mais surtout,

il importe de le redire, ce retour est trop loin de la catastrophe où le royaume de Juda avait péri, pour que le même poète ait pu peindre à la fois Tun et l'autre. De telles paroles ne se comprennent qu'à l'époque où Juda, vingt-cinq ans seulement après Antiochus rÉpiphane, s'est retrouvé pour la première fois indépendant et a compté parmi les peuples. La rapidité avec laquelle cette révolution s^est accomplie a inspiré à l'auteur le récit symbolique (xxxii, 7), où tandis que la ville assiégée est près de tomber dans les mains des Chaldéens, Jérémie^ alors en^ fermé dans une prison, achète un champ à un parent avec toutes les formalités légales, et met l'acte de vente dans un vase de terre où il doit se conserver : « Car ainsi, dit Jéhova Sabaoth, dieu d'Israël, on achètera encore des maisons, des champs et des vignobles dans ce pays-ci. » G'est-à-dire qu'on peut attendre et qu'on n'attendra pas longtemps.

84 LA MODERNITÉ DES PROPnËTES.

J'ai déjà expliqué, à propos d'Isaïe^ comme il faut enlendre ces mots, David leur f^oi.

Mais voici un autre tableau, qui ne peut non plus se placer qu'à cette date. C'est celui du retour d'Éphraïm ou d'Israël, au sens restreint où le nom d'Israël s'oppose à celui de Juda, c'est-à-dire le retour des tribus séparées : pour la première fois alors, Éphraïm est réconcilié ou plutôt soumis.

Et il suffit d'ouvrir le livre d'Esdras pour s'assurer combien il s'en fallait qu'il en fut ainsi au temps de Zorobabel. Mais cela s'est vu sous Hyrcan, fils de Simon, et voici ce qui se lit dans e/(?m?2/^ (ni, 18) : « En ce temps-là, la maison de Juda ira avec la maison d'Israël; elles viendront ensemble du pays du nord au pays dont j'ai donné la possession à leurs pères. » Et ailleurs (xxxi, 1) : « En ce temps-là, je serai un dieu pour toutes les familles d'Israël^ et elles me seront un peuple... Je redeviens pour Israël un

père, el Éphraïm m'est un premier-né...

Tous viendront chanter sur la montagne de Sion. »

Et cette nouveauté a inspiré au poète un admirable passage (xxxi, 15) : « Ainsi dit Jéhova : une voix est entendue dans Rama, une lamentation, des pleurs amers, Rachel gémissant sur ses enfants : elle ne veut pas être consolée de ses enfants, car elle ne les a plus. Ainsi dit Jéhova : Épargne à ta voix les lamentations et les pleurs à tes yeux...

car ils reviendront. » A Rama était le tombeau de Rachel, et Rachel est à la fois la mère de Joseph et de Benjamin; c'està-dire, Joseph étant le père d'Éphraim, qu'elle est à la fois l'aïeule des deux portions d'Israël, et que jusque-là, dans son tombeau, elle faisait le deuil de tout un peuple.

Enfin le prophète annonce, toujours comme Isaïe^ que les peuples, émerveillés de ce que Jéhova a fait pour les siens,

affluent à Jérusalem pour rendre à ce grand dieu leurs hommages (xvi, 29 et xvn, 26).

Les prophéties se rapportant aux choses du dehors sont aussi les mêmes que dans haie. On y retrace aux chapitres xliii-xlvi l'invasion de TÉgypte par un roi puissant, que le prophète appelle Nabuchodonosor ; mais on a vu que Nabuchodono-

sor n'a jamais envahi TEgyple. C'est Antiochus que le prophète a dans l'esprit , et certains détails achèvent d'en faire la preuve. Il est dit (xliv, 30) que l'envahisseur a fait prisonnier le roi Ephréé (l'Apriès des Grecs), et il n'y a rien décela dans l'histoire; mais Antiochus a réellement fait prisonnier le jeune Ptolémée Philométor. Il est dit aussi que la ville de No est livrée à l'ennemi, — mais la Vulgate, en cet endroit, traduit ce nom par celui d'Alexandrie, — et il en est de même dans Ezéchiel {xxx^ 14-16) et dems Nahum (m, 8). Saint Jérôme dit, dans

son commentaire sur Nahum^ qu'il traduit ainsi d'après son maître d'hébreu, et il suppose qu'apparemment Alexandrie avait été bâtie sur les débris d'une ville de No plus ancienne. Ne devons-nous pas plutôt croire que ce maître d'hébreu était l'héritier d'une tradition qui remontait à un temps où on savait que les livres 'prophétiques étaient en réalité postérieurs à Alexandre et à la fondation d'Alexandrie?

J'ai déjà dit que je ne m'occuperais des prophéties sur Tyr qu'à l'article à'Ezéchiel.

La prophétie sur Édom (xux, 7) doit se se rapporter, ainsi que celle d'Isaïe^ à la conquête de l'Idumée par Hyrcan. Et quant à celle de la ruine de Babylone (chap. li et lu), je la rapporte encore à l'invasion des Parthes au milieu du ii* siècle.

Maintenant se présentent les passages du livre qui se rapportent ou paraissent se rapporter à ces derniers rois de Juda sous le

règne desquels il semblerait, à lire tel ou tel chapitre, que le prophète a vécu. C'est là, je crois, la partie la plus sèche de mon travail: mais je ne puis Téviler, et elle ne me retiendra pas longtemps. Et d'abord, en examinant ces passages, on reconnaît qu'ils ne s'accordent pas avec l'histoire réelle, telle que la donne le livre des Rois.

Ainsi on lit dans Jérémie cette prophétie contre Joachim, fils de Josias (xxii, 18): « On ne fera pas sur lui de complainte : Hélas!

mon frère... On ne fera pas sur lui de complainte : Hélas! Seigneur, hélas! sa gloire.

Sa sépulture sera celle d'un âne; il sera jeté el traîné loin des portes de Jérusalem. » Il n'est rien dit de cela pour Joachim dans les RoiSy mais nous connaissons le personnage illustre qui est mort ainsi ignominieusement et qu'on a laissé sans sépulture : c'est ce Ménélas dont j'ai rappelé la fin tragique à

propos du chapitre xxii d'haïe * . On a donc là un nouvel exemple de ce que j'ai appelé les U^anspositions des prophètes.

Voici maintenant Sédécias. Le livre des Rois raconte qu'après la prise de Jérusalem, on égorgea les enfants de Sédécias devant leur père, qu'ensuite on lui creva les yeux et qu'on l'emmena chargé de chaînes à Babylone. Jérémie ne lui prophétise rien de pareiP . Mais ici, on rencontre une assez grande difficulté; c'est que \(t prophète n'est pas d'accord avec lui-même. Dans un endroit (xxi,7), il dit que Sédécias sera passé au fil del'épée. Dans d'autres (xxxii, 5 et xxxiv), il déclare au contraire expressément que Sédécias, emmené à Babylone, n'y restera qu'un certain temps, qu'il reviendra chez

1. Les versets 13, 17, 22, de Jérémie rappellent tout à fait Jsafe, xxii, 16.

2. J'ai déjà eu roccasion d'avertir que ce qui se lit aux passages xxxix, 6 et lu, 11 ne fait plus partie de la prophétie; ce sont de simples récits empruntés au livre des Rois.

lui, qu'il mourra en paix, et qu'il aura les honneurs d'une sépulture royale. Ni Tune ni l'autre version ne s'accordent avec l'histoire réelle de Sédécias. Mais si on croit que sous ce nom antique le prophète avait dans l'esprit des personnages plus modernes, on pourrait admettre que ces passages Ggurent deux histoires différentes ; que le roi qui revient mourir en paix à Jérusalem est Alcime, le successeur de Ménélas (1 Macc.^ vu, 25 et IX, 56), et que celui qui est frappé par l'épée est Jonathan, tué par Tryphon (l Macc.,\m^ 26).

Quant à Sellum (xxn, 11), c'est un nom qui ne se trouve même pas dans le livre des Rois\ mais son histoire précède immédiatement celle de Joachim, qui m'a paru représenter Ménélas ; il est désigné comme son frère, et le prophète semble opposer à celui qui est mort celui qui vit dans l'exil, comme plus malheureux encore. Tout cela pourrait désigner Jason (Il Macc,^ v, 9).

LA xMODERNITÉ DES PROPHÈTES. 91

L'histoire de Godolias (xl, 7) me paraît empruntée dans son fond au second livre des Rois (xxv, 22-26), mais il y a deux observations à faire. D'abord le prophète y ajoute (xLi, S) l'aventure des Samaritains massacrés à la suite du meurtre de Godolias, quand ils venaient adorer Jéhova au Temple de Jérusalem, aventure incompréhensible dans la situation où étaient alors ceux de Juda et les Samaritains, et au moment où le Temple vient d'être hrùlé (Il Rois^ xxv, 9). Le reste du passage sur Godolias semble interrompre la suite naturelle du récit. De sorte qu'on se demande s'il n'a pas été interpolé après coup dans le livre des Rois^ d'après Jérémie^ et si Jérémie lui-même ne raconte pas, sous des noms antiques, une histoire arrivée au temps des rois de Syrie, où périt quelque Israélite agent des Syriens, tué par des purs. Mais j'ai hâte de sortir et de faire sortir mes lecteurs de ces broussailles his-

toriques, pour rentrer dans une voie plus large.

11 me reste à parler des récits dans lesquels Jérémie lui-même est en scène, particulièrement à partir du chapitre xxxvi. J'ai déjà dit qu'on ne pourrait comprendre, si ces récits étaient véritables, comment ils ne se retrouveraient pas dans le livre des Rois. Mais surtout ils ne donnent en aucune manière l'impression de la réalité, étant généralement aussi invraisemblables que dramatiques. C'est ainsi qu'il est raconté que Jérémie ayant dicté à Baruch ses prophéties, et celui-ci les ayant lues dans le Temple, devant tout le peuple, puis dans une assemblée de grands personnages qui avaient aussi voulu l'entendre, ceux-ci, après l'avoir fait cacher ainsi que Jérémie^ font au roi un rapport sur ce qu'ils ont entendu. Le roi fait rechercher l'écrit et ordonne qu'on le lui lise à lui-même ; mais après quelques

pages, le roi déchire le rouleau et le jette dans un brasier allumé devant lui, car on était en hiver. D'ailleurs ni le roi ni ses serviteurs ne s'effrayent des menaces prophétiques, et ne pensent à demander grâce. Il est clair que nous lisons là une fiction, non une histoire.

Mais il est temps de laisser là lés détails, dont rinterprétalion est quelquefois difficile, pour m'attacher à Tesprit de la prophétie, qui ne peut laisser aucun doute sur la modernité du livre. Cet esprit est le même qu'en Isdie, et il est encore plus marqué : c'est celui d'une religion réfléchie et passionnée, qui donne au prophète un accent qu'on peut déjà appeler chrétien. Ce peuple qui a tant souffert pour son dieu, et pour qui son dieu a tant fait à son tour, s'attache à lui avec une ardeur toute nouvelle et s'émerveille de sa grandeur : «Saint, saint, saint est Jéhova Sabaoth; toute la terre est pleine de sa

gloire*)) {Isaïe^ vi, 3). Jéhova maintenant est tout pour les siens : « Jéhova notre juge, Jéhova notre législateur, Jéhova notre roi; c'est luiqui nous sauve (/,5ai>,xxxrii, 22). » Les autres dieux, au temps de VExode, étaient déjà des dieux étrangers et ennemis; ils n'étaient pas, comme ils le sont maintenant, des dieux méprisés. On défendait d'honorer leurs images, on n'insultait pas à ces images. Mais entendons Isaïe (ii, 8, etc.) :

« Leur pays est rempli d'idoles ; ils adorent l'ouvrage de leurs mains, ce que leurs doigts ont fabriqué... Les idoles, c'en est fait d'elles. Elles disparaissent dans les cavernes des montagnes, dans les trous de la terre, devant la terreur de Jéhova et l'éclat de sa grandeur, quand il se lève pour effrayer la terre. En ce temps-là, les hommes jettent aux rats et aux chauves-souris les idoles

1 . Ce verset se répète tous les jours à la messe, à la fin de la Préface,

d'argent et les idoles d'or, qu'ils se sont fait faire pour les adorer. » Jérémie^ avec moins de majesté, est peut-être encore plus méprisant (x, 3) : « On coupe le bois dans la forêt; c'est la main de l'homme qui fait cela avec la hache; on le décore d'or et d'argent; avec des clous et des marteaux on fixe l'image, pour qu'elle tienne ferme. C'est comme le poteau planté au milieu d'un champ, cela ne se meut pas, il faut le porter; cela ne peut faire un pas. Ne les craignez pas : ils ne peuvent faire du mal, comme ils ne sauraient faire du bien. — D'où viendrait ton égal, ô Jéhova? Tu es grand et ton nom est puissant. Qui ne te craindrait pas, roi des peuples?... C'est Jéhova qui est vérité, c'est lui qui est le dieu vivant, le roi éternel... C'est lui qui a fait la terre par sa puissance, qui l'a établie dans sa sagesse, qui par son art a fait le contour des cieux. Il verse des masses d'eau du haut

des airs; il fait monter les nuages du bout de la terre, il fait éclater la foudre avec Faverse. »

Celle religion-là est tout autre que celle de y Exode. Si je dis V Exode, et non pas le Pentateuque, c'est qu'il y a un livre dans le Pentateuque^ je veux dire le Deutéronome, qui est beaucoup plus moderne que les quatre premiers, et que je crois, quant à moi, du même temps que les prophètes^ et inspiré du même esprit. Mais je me borne à indiquer sur ce point mon opinion sans la démontrer, ayant assez à faire avec la question des prophètes *.

Quand les prophètes pensaient ainsi, la manière de concevoir la divinité avait fait de grands progrès dans le monde. Et sans que personne, à Jérusalem, eût encore lu les Grecs, il se faisait néanmoins, entre Grecs et Hébreux, une infiltration d'idées.

1. Voir, au sujet du Deutéronome, le Christianisme et ses oiigines (t. IH, ch. v).

Les douleurs avaient enseigné à se moquer des idoles. Et les idées scientifiques, qui commençaient à se répandre, apprenaient aux hommes à grandir leur dieu pour l'égaler à la grandeur de la nature.

L'Église chrétienne n'a fait que répéter, dans ses invectives contre les Nations, les déclamations des prophètes conire les idoles :

Et ce n'est pas un dieu comme vos dieux frivoles, Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre ou d*or, comme vous les voulez ; C'est le dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre, Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

Je comprends qu'au temps de Polyeucte on ait parlé comme on parlait à la fin du if siècle; mais je ne crois pas qu'on ait tenu ce langage au temps de Sennachérib ou au temps de Nabuchodonosor.

Dans Jérémie comme dans Isaïej Jéhova parle avec dédain de l'encens qu'on brille devant lui et des victimes qu'on lui offre en

sacrifice en même temps qu'on désobéit à sa Loi (vi, 20). Et il y a un endroit où cela est exprimé d'une manière qui étonne (vu, 21) :<f Ajoutez vos holocaustes à vos sacrifices et mangez-en la chair *. Car je n'ai rien dit, je n'ai rien commandé, quand je les ai fait sortir du pays d'Egypte, en fait d'holocaustes et de sacrifices. Mais voici ce que je leur ai commandé : Écoutez ma voix et je serai votre dieu et vous serez mon peuple. »

On ne comprend pas d'abord ce verset quand on voit quelle place tiennent dans le Pentateuqite les sacrifices et les holocaustes, et des critiques ont été amenés ainsi à supposer que Jérémie était antérieur au Pentateuque^ ce qui est contre toute vraisemblance; mais le langage du 'prophète

1. Les holocaustes, ainsi que l'indique le mot grec, différaieni des simples sacrifices, en ce que dans rholocauste la victime était consumée tout entière (Lévit,, t, 9, etc.).

peut s'expliquer. Il est dit dans VExode que, lorsque les Israélites, trois mois après leur départ de l'Egypte, arrivent au pied du Sinaï, Jéhova, pour la première fois, appelle à lui Moïse sur celte montagne et lui parle ainsi (xix, 3) : « Voici ce que tu diras aux enfants d'Israël... Si vous écoutez ma voix, si vous observez mon pacte, vous serez à moi par prédilection audessus de tous les peuples... Vous serez pour moi un royaume de prêtres, un peuple saint. » C'est tout; et c'est précisément là ce que Jérémie rappelle. Puis, plus loin, Jéhova lui-même promulgue, du haut du Sinaï, les Dix commandements, où il n'est pas question non plus de sacrifices. Il est vrai qu'ensuite il en est parlé plusieurs fois, et encore plus souvent dans le Lévitique^ mais comme de pratiques déjà établies {Exode^ xxj 24), dont Moïse règle le détail, mais qu'il n'introduit pas et dont Timpor-

iOO LA MODERNITÉ DES PROPHÈTES.

tance n'esl nullement comparable à celle des paroles que le prophète a citées et auxquelles il avait le droit de s'attacher. Et le dire du pj^ophète est vrai, si on l'entend en ce sens que, dans VExode même, la pratique des sacrifices n'est pas une condition que Jéhova ait mise au pacte qu'il fait avec Israël.

On comprend d'ailleurs que dans la seconde moitié du if siècle les rites ne fussent pas en grande faveur. L'insurrection des hommes de Juda n'avait été qu'une réaction contre la séduction qu'avaient d'abord exercée sur eux les mœurs et les idées grecques, et sous cette influence ils s'étaient insensiblement détachés de leurs pratiques. El comme leurs grands prêtres continuaient d'être, jusqu'à Jonathan, des créatures des rois syriens, dont l'âme n'était plus celle des fidèles, et qui ne donnaient plus à leur dieu que des cérémonies extérieures, ces

cérémonies durent être discréditées aux yeux des purs. L'esprit de hardiesse et de liberté qui faisait les prophètes était tout autre chose que l'esprit sacerdotal, et il se développa, à la suite de la guerre de Tindépendance, un mouvement qui, comme plus tard le mouvement chrétien, allait en sens contraire des prescriptions littérales .

Mais parmi les, sacrifices, il y en avait un particulièrement odieux, c'est celui des enfants nouveau-nés, qu'on faisait passer par le feu devant le dieu pour apaiser sa colère, et c'est là qu'on a plaisir à entendre Jéhova, dans Jérémie^ protester qu'il ne Ta jamais voulu, qu'il n'en a jamais eu la pensée (vu, 31). Cependant c'est bien Jéhova qui commande formellement dans VExode :

« Tu me donneras le premier-né de tes fils (xiii, 12) », sans qu'il soit dit d'ailleurs comment se faisait l'ofi'rande. Il est vrai qu'un

autre verset (xiii, 13) permet de sacrifier un animai au iieu de l'enfant, mais c'est là évidemment une addition faite plus tard au texte, et qui y a été bien singulièrement cousue \

Le Lévitique parle plus explicitement de ces sacrifices par le feu (xviii, 21 et xx, 2), adressés au roi, c'est l'expression qu'il emploie (en hébreu, au Molek ou Moloch), et ce roi est évidemment Jéhova lui-même, puisque Jéhova dit qu'ainsi on rend impur son sanctuaire et qu'on profane son saint nom ^ Le Lévitique donc, en parlant de ces immolations d'enfants, les condamne ; mais, quoiqu'il les condamne, il n'ose pas les punir. Car après avoir pro-

1. (c Tu rachèteras par un agneau le premier-né de l'âne (animal trop précieux pour le perdre) et tu rachèteras le premier-né de l'homme parmi tes fils. » Et, dans un autre endroit (xxii, 29), on a oublié cette correction.

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