‹ La Môme PicrateChapitre 12 sur 22 · CE SOIR GRANDE ORGIE · texte numérisé non relu

CE SOIR GRANDE ORGIE

Gilberte Tortille, insolitement appliquée, tirant la langue, est entrain d'écrire à l'administrateur du Moulin-Rouge pour l'aviser qu'à son grand regret « elle a été dans un état » lui ôtant la libre disposition de ses jambes et que, non plus qu'elle n'a pu danser hier, elle ne pourra danser aujourd'hui, « mai demin sans fôtes » (pas sans fôles d'orthographe). Et la lettre terminée, elle

la soumet à Henry Maugis qui articule avec un rien d'ironie :

— C'est parfait.

Ensuite, il passe l'épître à Ogier.

— Tiens, tu jetteras ça dans une boîte à Paris.

— Bien, monsieur Henry, fait le cocher héraldique.

— Tu n'oublieras rien?

— Faut l'espérer.

— Si tu récapitulais un peu?

— Je laisse cheval et voiture ici. Je me mets dans le tramway qui me met à la place du Châtelet. De là, je mets cette lettre à ia poste et je me mets en route pour la rue de Courcelles où je remets — ... Que de mets! c'est un repas chez Delcasséî — ... l'autre lettre, celle à vous, donc, à votre fidèle secrétaire.

— Ensuite?

— Ensuiteje prends le paquet qu'en réponse me remet votre fidèle secrétaire, je vais chez le patron pour lui dire qu'il n'est rien arrivé de mal à la voiture et au cheval, et que, par circonstances, nous coucherons peut-être encore un jour ici. Il m'engueule, je m'en fiche, je prends, chez un épi-

cier ou n'importe, un panier de Champagne, clos Willy, et je me remets en route pour ici.

— Tu es un bon cocher.

— Bien, monsieur Henry.

— Tu peux rompre.

Ogier sort, et Yves de Kerkrist entre pas trop déjeté (la présence de Le Goëllo dans « sa » chambre l'a nickelé, toute la nuit) :

— Ma chérie n'est pas là?

— Paraît que si, répond Picrate qui joue aux dames avec Maurice Lauban. (A huit heures et demie du matin. Ils en ont une santé!) Je croyais que t'étais allé voir les fous ?

— Non. J'attends Jules qui a promis de venir me chercher, dès que les illustres auront achevé leur visite. Est-ce que tu nous accompagneras, mon brave Henry?

— Impossible, dit Maugis. J'espère Calx et Boisfendu qui me chaperonneront chez les folles.

— Moins intéressantes que les fous, affirme Lauban.

— C'est ton avis. Je m'en méfie, car tu plaides pro domo.

Maurice se dispose à riposter. Mais, vive-

ment, Picrate lui colle une paume sur la poire :

— Vous allez pas être assez jobard de lui répondre ! Et puis, vous savez, quand on joue, il faut pas causer. Autrement y a plus de plaisir.

— T'entends, Gilberte, tique Henry. C'est le seul reproche que je t'adresse : tu jabotes trop dans le plaisir.

— J'y ai déjà dit bien des fois, laisse échapper Picrate. (Et, furieuse de cette involontaire confidence, qui suscite les sourires de l'assistance, elle saisit à deux mains le damier et le renverse sur la table.) Ah ! zut! Puisqu'y a pas de paix, j'vais me balader sur le cochon.

Gomme elle enfourche le cher ange, Le Goèllo, gesticulant, bruissant, fait irruption :

— Te voilà prêt, Patrocle? Y a du bon ! Une tartine, et nous descendons. Michaux!

— Monsieur l'interne?

— Jambon, beurre, moutarde, pain bis. Et, s. v. p., des tranches confortables.

Rapide, Michaux confectionne un énorme sandwich et l'apporte sur un plateau (de carton-plâtre) .

— Un autre !

Le valet glabre fabrique un second sandwich.

282 LA MÔME TICRATE.

— Choisis, Patrocle.

— Ouat ! j'ai déjà pris un copieux chocolat.

— Moi aussi. (Yves se résigne.) Becqueté Pompadour. (Yves becqueté.) Trottons-nous.

— Hein! Et toi, Jules? tu ne m'embrasses pas? réclame Picrate à califourchon sur le pourceau. C'est ça : mes deux camarades de chambre, embrassez-moi z'en même temps. L'un à droite, l'autre à gauche.

— Et un cochon entre les jambes, lorgne Maugis. Ah! ce groupe.

Après moult baisers donnés, Le Goëllo et Kerkrist se sauvent en mordant dans leur sandwich. Henry-le-Chauve s'approche de Picrate et lui pince narquoisement le menton.

— Hé, hé! C'est donc que, toi item, tu les aimes ?

— Quoi? Quoi que j'aime? dit Pompadour, un peu grincheuse.

— Les sandwiches ! Jules à droite, Yvetot à gauche : sans blague, le... sandwich] était joli.

Picrate lance un regard sec, et son fin museau, anormalement allongé, exprime une singulière méchanceté :

— Occupez-vous de vos oignons !

— De mes toquantes?

— De vos affaires.

— De mes... ! Alors, nom d'une tomate, t'oublies que je suis un monsieur î

La môme éclate de rire et pirouette sur une autre idée.

— Tortille, tu veux t'y qu'on essaie de monter à cheval sur le cochon, nous deux ensemble ?

— Je demande pas mieux, accourt Gilberte. Et voilà les deux danseuses en croupe, chantant

à la tierce des strophes qui ne doivent pas avoir été rimées par Henri de Régnier, ni par son beaupère :

Les cochons, les cochons Sont une excellente affaire.

Ensuite, patatras ! Le cochon s'abat, boiteux. Trois petits coups demédius derrière la porte, et Michaux s'infléchit en annonçant :

— C'est une croustille, une infirmière, qui aurait à parler à M. Maugis, de la part de MM. Calx et Boisfendu.

— Pour un duel?

— Si monsieur veut me suivre, dit l'infirmière, ces messieurs l'attendent dans les quartiers.

— Il ne pleut pas ?

— i\on. »

— Donc pas besoin de parapluie. Mes gants mon bord-plat. Allons-y.

— Je dois dire à monsieur que ces messieurs lui déconseillent de venir, ils disent comme ça que c'est un spectacle plutôt sciant.

— Nous verrons bien. « Partant pour la scieri-i-e... »

Derrière la croustille, Maugis sort, en chantant son lied bonapartiste. On longe un mur. On tourne à dextre, et on longe un second mur. Plus qu'un troisième mur à longer (c'est vrai qu'il peut compter pour plusieurs : trois cent cinquante mètres), et on s'arrête devant une petite grille, que l'on ouvre avec une grande clef. On traverse une courette, et enfin on arrive dans l'enfer.

Calx et Boisfendu sont là ; mais c'est à peine si Henry-le-Chauve les aperçoit. Il lui semble qu'il a été soudain projeté au milieu d'un décor surnaturel, parmi des êtres effroyablement chimériques. Les oreilles lui tintent, les yeux lui dansent, le front lui tourne, et une horrible odeur l'estrangouille.

Hallucinant grouillis de damnées ! Là, tout

près, une bête, à vague forme de femme, vêtue d'une sorte de sac, saute sur un pied en gémissant : « Héron! héron! héron! » Une autre, complètement nue, accroupie, frappe horriblement sa tête turgescente contre ses genoux décharnés. Une harpie à cheveux blancs, les poings tendus, vocifère des menaces, et se jette au cou de Maugis qui, si costeau qu'il soit, ne peut s'en délivrer qu'avec l'aide de Galx et de deux gardiennes obligés d'intervenir, cependant qu'une seconde furie tout ensanglantée, son mufle contre le visage de l'homme au bordplat, l'agonit d'injures crapuleuses. Un peu plus loin, un monstre, étendu à plat ventre, renifle, glousse, et ingère des excréments.

— Les siens, atténue Calx.

— Foutons le camp, balbutie Maugis, l'air hagard.

Et, une fois dehors, il conserve encore une mine farouche et éperdue. Piétant, virant, bombant les épaules, haussantles bras, il geint :

— Des femmes ! Dire que ce sont des femmes !

— Passons au quartier numéro deux, convie tranquillement Boisfendu. Vous avez vu les démentes. Par ici, ce sont les gâteuses.-

— Non, se cabre Henry-le-Chauve. Au figuré et au propre, je marche plus.

— Vous plaisantez?

— Trois ou quatre spectacles comme celui auquel je viens d'assister, et je cuide...

— ... que vous perdriez la boule, sourit Galx.

— Peut-être pas. Mais je cuide que j'aimerais moins les femmes.

— Au contraire. Les chéries vous paraîtraient infiniment plus belles, et aussi plus sages, par comparaison.

— Dans tous les cas, je me promets, d'ores et déjà, de ne plus les inciter à faire les folles.

— Ainsi, vraiment, vous renoncez aux gâteuses?

— Sans remords.

— Et aux vicieuses ?

— Ah ? Il y a un quartier de vici... Diable ! (Maugis se gratte l'oreille.) Eh bien... non, je suis encore trop chambardé. Ce sera pour une autre fois.

Boisfendu propose :

— Alors, si on allait prendre l'apéritif à Ghevilly?

— C'est loin?

— Une petite heure au petit pas. Et l'absinthe y est délicieuse.

— Va pour la petite absinthe au petit pas. Afin de n'en pas perdre l'habitude, on côtoie

des murs et des murs, et on débouque près de la loge deGarnier. (Pas un galon, pas un bouton de moins que la veille, Garnier; plutôt un de plus.) Et il ouvre, Garnier. On franchit la poterne et c'est la grand'route (poussière à discrétion, bouses à gogo, ornières à volonté). Alternent des sycomores semblables à des plumeaux et des peupliers pareils à des quenouilles (et on phale. Pardon : on file).

Dix heures moins vingt. A midi moins dixhuit, on réintègre la salle de garde. Quelques poignées de main. Bécot de Gilberte sur le n'œil sénestre d'Henry. Un léger apéritifsurérogatoire: quatre doigts de bitter, pas plus. Et puis? Mon Dieu, on arbore sa serviette. On mange.

Belle table : les convives de la veille au soir moins Lapausse.

— Il garde le pieu, publie Le Goëllo avec des explosions de joie, j'ai voulu nous dépêtrer un peu de sa vomitive présence, et j'ai, ce matin, réussi à insinuer dans son chocolat une sub^

stance chimique qui a la propriété de colorer les urines en vert.

— Non? C'est pas vrai? s'ébahit Tortille.

— Et pourquoi ne le serait-ce pas? prononce Maugis. Sous le règne de Louis XV (rien de ton Yvetot, ô Pompadour), le financier Marmontel (rien de l'auteur de Bèlisaire), ayant perdu son père, fit prendre le deuil à son château de Brunoy. On habilla de noir les domestiques, les habitants du domaine, les statues. On peignit en noir l'église, les vaches, les poules, les jars et les truies. Les bassins, les cascades, la rivière ellemême furent remplis d'encre. Enfin, un vétérinaire, quelque peu chimiste, administra aux chevaux une drogue pour que leur crottin fût noir aussi.

— Toutes ces histoires de nègre, ça ne nous renseigne pas beaucoup sur Lapausse, déclare Picrate en croquant un cornichon. Continue. Jules.

— Eh bien ! dès que ledit Lapausse a eu pompé son chocolat, je l'ai envisagé fixement. « Sapristi! mon pauvre sale apothicaire, quelle drôle de trombine tu as ! Montre-moi tes conjonctives : elles sont jaune verdâtre. Ne souffres-tu pas des

reins? Ah, diantre ! Ne s'agirait-il pas de la nouvelle maladie, que le docteur Rémond vient de décrire ? il y a un symptôme pathognomonique : on évacue des urines vertes. — Alors, je n'ai rien à redouter, » brait présomptueusement le pauvre sale apothicaire. Mais quelle n'est pas son épouvante en observant, quelques minutes plus tard, qu'il a l'extraordinaire symptôme!

— Il a fait pipi vert? éclate de rire Picrate.

— Parbleu, et en ce moment, il se considère comme foutu.

Hilarité prolongée. Après quoi, Maugis demande sérieusement :

— C'est donc une maladie grave ?

— La maladie décrite par Rémond? elle est terrible et cause actuellement une grande mortalité.

— Et le verre pilé? Ça pourrait-il faire mourir? s'enquiert Tortille. Pourvu que Coin n'en ait pas fichu dans ses épinardsî

Nouvelle hilarité prolongée. Pannette assure qu'il a, un jour, trouvé, dans une conserve de thon, un doigt d'homme.

— Et tu as jeté le thon? demande Calx.

— Certes.

— Mais tu as mangé le doigt !

On rit de nouveau. Yves de Kerkrist raconte (sans aucun à propos, d'ailleurs) une histoire de brigands, palabre de Galabre qui mène tout doucettement jusqu'au dessert. Henry Maugis raffine une demi-douzaine de calembours; puis, le café ingurgité, il dit deux mots au carafon d'eaude-vie, allume une cigarette d'Orient qui sent le crottin et se retire prestement dans son room.

— Avec Tortille ?

— Tout seul.

— Gomme le voilà parti, remarque Picrate, il court voir s'il ne fait pas pipi vert.

Et encore des rires (heureusement qu'il y a par-ci par-là, clans le monde, des gens qui ne s'embêtent pas).

Du reste la môme Picrate se trompe. Maugis, après avoir clos la porte de sa chambre, ne s'empare pas du busenel. Simplement il se tâte un peu les bajoues (chance ! elles n'ont pas épaissi depuis ce matin) et se regarde la peau du ventre (veine! «Ile ne s'est pas ramollie). Au surplus, ce n'est pas dans l'unique but de se livrer à ce petit exercice intime que l'homme au bord-plat s'est isolé. Il présume qu'Ogier ne peut guère tarder

à revenir, et il n'est pas fâché de dépouiller à l'abri du tumulte le courrier qui va lui être apporté. Pour émousser l'impatience aiguë de l'attente, il tourne comme un ours en cage, sifflote comme une couleuvre, piète comme un pingouin qui marche rapidement avant de prendre son essor. Il se prépare à boxer comme un kanguroo lorsqu'on frappe. Il ouvre :

— Ah! ah I te voilà, Ogierî

Le cocher présente une enveloppe, très grande et gonflée :

— Monsieur Henry, c'est le paquet que m'a remis monsieur votre fidèle secrétaire. J'ai mis le panier de Champagne chez le concierge.

— Bien agi. Tu le monteras dans la salle de garde quand les internes auront calté. Tu as jeté la lettre à la poste et rassuré le loueur Comoy?

— Oui, monsieur Henry.

— File déjeuner.

Ogier file, Maugis referme la porte, soupèse l'enveloppe, se gratte le sinciput, tire un lorgnon de son gousset, l'équilibre sur son appendice nasal, se dirige vers la fenêtre (trop de soleil), s'assied sur le lit (trop d'ombre), se campe devant la cheminée (c'est exactement l'éclairage

qu'il faul). Éventrement du paquet qui contient onze pneumatiques et vingt-deux lettres.

— D'abord les raseurs.

Avec un instinct admirable, Maugis trie neuf

épîtres qu'il déchire lentement, froidement, sans les lire.

— Passons aux inconnus.

Ils sont quatorze, ceux-ci au style plat de

punaise, ceux-là au verbe injurieux (et anonyme). Certaines lettres débutent par un « cher et admiré maître », d'autres par un « immonde pignouf ». Ni flatté, ni froissé, le destinataire en fait une grosse boule qu'il envoie rouler dans l'âtre et qu'il incinère.

— Arrivons aux choses sérieuses.

Combien de choses sérieuses ? Dix. C'est un

compositeur qui implore un livret d'opéra, d'après un drame de Shakespeare, n'importe lequel, à condition que le titre soit connu (sic). C'est un charmant écrivain, Jimmy Smiley, qui demande à Maugis sa collaboration pour une pantomime en seize tableaux (si on veut les encadrer tous, il faudra pas mal de mètres de cuisses). C'est un fourreur qui rappelle avoir, l'hiver dernier, confectionné pour Marcella Ross aux jolis

yeux bleu clair un paletot en loutre d'Hudson.

— Et je me suis engagé à payer la loutre d'Hudson. Par amour. 0 love! Hudson Lowe! Oui, seulement j'ai rpas dit quand je raquerais. Et puis?

Et puis, c'est un camarade, dans la débine, qui sollicite un louis (il aura dix francs). C'est une chanteuse dont le père souhaite un bureau de tabac (il aura la peau). C'est une lettre du pays de Wilhelmine : le directeur d'un périodique musical d'Utrecht (il doit être sur le velours) désire une étude sur Berlioz comparé à Wagner — joli sujet, tout à fait inédit! — « étude forte de trois ou quatre pages » (si, faiblotte, elle n'a que deux pages, il le verra bien). C'est ce cher petit copain de Robert Parville qui supplie son bon vieil Henry de lui rimer un sonnet sur les yeux de Suzanne de Lizery, ou sur sa bouche, ou sur sa jambe (La jambe !). C'est cette pauvre . (cinquante mille thunes de rentes) comtesse polonaise qui annonce, en périodes éperdues, qu'elle a été obligée de congédier la nourrice de son fils et qui conjure Maugis de lui trouver une remplaçante (répondre : Adressez-vous donc à Brieux).

— Ouf ! plus que deux missives à avaler. (L'homme au bord-plat se frotte les mains, se caresse la moustache, hausse la joue gauche jusqu'à l'œil correspondant.) Et je les pressens savoureuses.

L'une, en effet, émane d'un éditeur qui s'avoue prêt à avancer une somme pas trop déshonnête. L'autre a été gribouillée (adorablement) par une jeune créature (adorée).

— Marthe, en l'intime compagnie de qui je fus surpris, sur une chaise longue de Bayreuth, par Annie (1) si douce et si dolente! Marthe, légitime d'un romancier presque autant connu que cornu î Marthe que, combien joliment, Claudine appelle quelquefois la « marquise pour barricades » ! Marthe subtile, désinvolte et brouillonne, petite et potelée, des fossettes partout, la croupe laiteuse et la tête incendiée de cheveux d'or! Et elle me donne rendez-vous pour demain matin? Chez moi. Ah! ah! Oh, oh ! Alors ? Adieu l'orgie à Villébreu ! Bonsoir, Tortille !

— Est-ce qu'on peut pénétrer? interroge, dans la galerie, la grande voix de Le Goëllo.

1 Voir Claudine s'en va.

LA MÔME l'IGKATE. *29.~)

— Pénètre! (Jules entre avec fracas.) Y a du neuf"?

— Moi, non. Et toi?

— Moi, oui.

— Du bon?

— De l'exquis.

— Que je suis content I Dans mes bras î (Étreinte immense.) Dévoile-moi l'exquisité.

— Je fous le camp.

— Pas de couillonnade!

Maugis daigne expliquer la cause de son départ.

— Mais, objecte Le Goëllo, puisqu'il n'est que pour demain, ce rendez-vous suave et adultère, pourquoi veux-tu t'en aller ce soir?

— Pour préparer mon habitacle et pour me préparer aussi. Je me connais (il commence à y avoir quarante ans que je me fréquente), et, si je reste ici, je céderai à l'ivrognerie, je m'abandonnerai à la luxure, faut pas. Marthe est étince-. lante, et je tiens à ne lui paraître point terne. Ni quaterne. Quine, mon cher! Tiens, par compassion pour tes yeux suppliants, je condescends à dîner avec vous. Mais, à dix heures un quart, Ogier attelle, et, à la demie, je m'esbigne.

— Si, au moins, on avait su ça vingt minutes

avant ! Lauban et Boisfendu sont partis dans le dernier tram pour Paris, afin d'y racoler les grenouilles nécessaires à notre orgie. On l'aurait renvoyée à une autre fois, l'orgie.

— Ainsi, parce que je vais m'amuser, vous auriez renoncé à vous divertir! T'es donc bête? Jules, je te laisse Tortille. Elle a des qualités. Abuses-en. Je te laisse également Yvetot. Rappelle-toi notre colloque dans le verger de l'illustre Deswatines.

— Sois tranquille.

— Et pour que ladite Tortille, ledit Yvetot et les autres ne viennent pas me canuler, prometsmoi de ne déceler à personne que je me fais la paire pour la rue de Courcelles.

— Hélas!

— Eh bien?

— C'est entendu.

— Sais-tu où est mon cocher?

— Il se les cale.

Effectivement, attablé dans la cuisine aux casseroles reluisantes, Ogier magnifique, pas trop rouge, se fait servir par Michaux et Coin. Raide et le torse très haut, il semble assis sur le siège du landau.

— Nous rentrons ce soir, lui annonce Maugis. A dix heures trente, la voiture devant la grille.

— Bien, monsieur Henry.

— Tu as monté le panier?

— De clos Willy? Je l'ai là, sous moi. L'homme au bord-plat passe dans la salle de

garde.

— Et alors, lui crie gouailleusement Picrate, est-ce qu'il est vert?

— L'étendard du Prophète ?

— Vot' pipi !

— Oh ! j'y étais plus! Mon pipi! Mais oui, il est vert. Il m'est arrivé de Paris un ingrédient mystérieux qui l'a coloré d'espérance. A quoi diable jouez-vous là?

— Aux quilles, répond Kerkrist pelotonné au milieu de l'unique fauteuil.

— Des quilles ! Tu parles pour toi, mon bout d'homme, flûte Picrate. Moi, j'ai des mollets. (Regard câlin vers Le Goëllo.) Jules en a aussi.

— C'est ça, vous jouez au plus gros mollet.

— Pour sur, et puis c'estmoi qui vais gagner, trépigne Gilberte Tortille. (Elle pose un pied sur la table, se retrousse jusqu'au genou.) Monsieur Pannetle, amenez votre centimètre. (Grave et

cramoisi, l'interpellé mesure le gras de la jambe étalée.) Ouarante-et-un î Ouand je vous le disais î A vous, monsieur Galx.

— Merci, je ne concours pas. A peine prétends-je à trente.

— Tant mieux : c'est fini. Picrate quarante, Janécart trente-sept, Pannette trente-six, Le Goèllo trente-cinq, Yves (si c'est pas honteux!) vingt-huit. J'ai gagné.

— Un instant, s'intercale Maugis. (Et il dénude impudiquement un mollet énorme, effroyable.) A moi.

— Pardi, comme ça, j'ai perdu, se navre Tortille; seulement, ça n'est pas du jeu. Lorsqu'on a parié, Henry n'était pas là.

— Pour sûr! exclame Picrate. C'est davantage que du soixante-huit, ça, et ça serait pas l'heure d'être obscène, faut réserver ça pour Forgie. Rengainez ça, gros bouffi!

— Je rengaine, fait Maugis. Yvetot, si t'étais un chouette frangin, tu me prêterais ton fauteuil.

— Gomment donc ! concède Kerkrist.

Henry se cale sur le siège à lui concédé. Il

joint les mains. Pour prier? Oui et noii. Hum! il dirige ses pensées vers les subtiles délices

qu'il savourera demain matin. Il entrevoit Marthe, mignonne, grasse, délicieusement velue d'ambre fin. Pour que l'image soit plus nette encore, il ferme les yeux.

Et il s'endort.

Quand il s'éveille, la nuit (précoce à la mioctobre) est tombée. Michaux, silencieux, allume les lampes ; ensuite, il apporte des matelas qu'il entasse en un coin de la salle, sous le dais. Un cri retentit dans la galerie.

— Les voilà î

— Qui donc? fait Maugis.

— Probablement MM. Boisfendu et Lauban, avec les dames de Paris, s'incurve le petit esclave glabre.

Ah! les dames de Paris! Elles sont quatre qui entrent, une à une, sur la pointe des pieds, relevant leur jupe, comme si elles appréhendaient de se crotter. Filles de joie, elles exhalent une infinie . tristesse ; femmes d'amour, elles dégagent on ne sait quoi d'âpre et de haineux. Elles exhibent des gants, des bracelets, des broches, des colliers et des éventails : tout cela sent affreusement la misère. A part ça, elles sont très bien. Lauban et Boisfendu les ont congrûment assorties: une

blonde, une rousse, une brune aux yeux noirs et une brune aux yeux bleus. Elles restent debout, se parlante demi-voix, affectant de sourire ; mais on les devine effarées. Picrate et Tortille viennent les reluquer sous le nez, ce qui n'atténue guère leur trouble. Cependant la plus crâne, la brune aux yeux noirs s'enhardit jusqu'à ôter son chapeau qu'elle dépose précieusement sur le cochon. Les autres l'imitent. Un bruyant et biscornu laïus de Jules provoque une fugitive gaîté.

— Tout de même c'est plutôt froid, suggère Lauban à l'oreille deMaugis. Mais c'est toujours ainsi au début. Du reste, pour chauffer un peu, nous nous sommes pourvus de Champagne.

Quatre paniers : l'un payé parla salle de garde, un autre par Kerkrist, un autre par Le Goëllo et le quatrième par moi.

— Il y en a un cinquième dans la cuisine.

— Que tu as fait rapporter par Ogier? Je m'en doutais.

— Ah ! Seigneur ! que qu' c'est que ça ? piaule peureusement la brune aux yeux bleus en avisant la caisse funèbre.

— Ça, gazouille Picrate avec fierté, tiens c'est mon cercueil.

— Michaux, l'apéritif!

Et voici quatorze verres et quinze flacons sur la table. On rit sans joie, on boit sans plaisir, mais on boit.

— C'est l'important, chuchote Maurice penché vers l'épaule d'Henry.

Pannette annonce qu'on ne dînera que lorsque tous les flacons seront vides.

— Alors on dînera bientôt affirme Maugis. (Et déjà oublieux de Marthe, il verse à la ronde.) A Eros,à Béhémolh, à l'Amour !

Des huîtres. Le repas commence. Les quatre dames de Paris mangent à pleine bouche, abandonnant le reste de leur corps aux mains peloteuses de Janécart, de Pannette, de Boisfendu et de Le Goëllo. Oui, de Le Goëllo ! Et Picrate, jalouse, roule parfois des yeux furibonds. D'autres fois, elle courbe la tête et demeure un moment méditative.

— Tu n'as pas mal, chérie? s'inquiète Yvetot.

— Pourquoi que j'aurais mal ? Fiche-moi la paix!

Et le festin continue. A peine est-on au rôti que (Picrate, Le Goëllo et Calx à part) tout le monde est ivre. Le Champagne sévit. Des verres s'entre-

choquent, des cris s'entre-croisent. Maugis fourrage sous les jupes de l'une des deux brunes, et tripote a pleines mains les avantages de sa gorge exubérante. Sans doute pour se venger, Gilberte Tortille caresse Pannette (à moins que ce ne soit Boisfendu). Gaix saisit à pleins bras le cochon et le campe au milieu de la table. Picrate, ne se rappelant plus que l'animal est estropié, l'enfourche. Pachyderme et môme culbutent à grand fracas parmi les assiettes et les coupes.

— Tu ne t'es pas blessée au moins ? gémit Kerkrist.

— Ah, ça! zut, toi!

— C'est peut-être l'instant de s'amuser, invite Pannette.

Bon ! sur une invitation plus précise, ces dames de Paris se dévêtent docilement. Des gorges variées émergent, pointent ou pendillent. Maugis pousse des grognements de satisfaction. Mais, tout à coup, Le Goëllo le prend par le biceps et l'entraîne :

— Dix heures et demie, vieil Henry. Ton cocher t'attend.

— Hein? tu crois ?

— Oui. Tu sais combien je serais heureux que tu restes auprès de nous...

— Tu n'en as foutre pas l'air.

— Demain, tu me comprendras mieux. Ton bord-plat, ton parapluie.

Le Goëllo et Maugis descendent. Celui-là aide celui-ci à se hisser dans la bagnole. Effusive poignée demain.

— Et si Yves ne guérit pas par d'autres systèmes, mon Le Goëllo, souviens-toi bien : la mômotomie.

— Rasibus. Garnier, la grille! Au r'voir, Henry. — ■ Fouette, Ogier ! Au r'voir, Jules.

— Pull up !

Le cheval part, avec un pet.

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