CHAPITRE XIII
OU, PENDANT UNE HEURE ENVIRON, LA MÔME PICRATE ET JULES LE GOELLO COUCHENT ENSEMRLE, POUR LE SEUL PROFIT D'YVES DE KERKRIST.
— Que je suis un heureux homme ! gouaillait Charles Baudelaire. Je jouis à la fois d'une mauvaise santé et d'une mauvaise réputation.
De même Viilébreu est un heureux pays : en outre d'un asile d'aliénés, il jouit d'un abattoir hippique — « conséquent » affirment les indigènes — qu'Yves a désiré visiter, afin de le comparer sans doute à des établissements analogues, observés par lui dans le Texas, dans le Queensland et dans la délicieuse île Kiou-Siou remarquable, au dire des compétences, par ses côtes découpées et ses rivières torrentueuses. Le globe-galopper s'est levé pour cela à cinq heures moins dix-neuf (on tue les chevaux au point du jour) et, piloté par le mélomane-
potard Pannette, il s'est acheminé vers le lieu d'exécution.
Restée seule dans le dodo, la môme Picrate a bercé son sein droit, puis son sein gauche, avec l'intention bienséante de se rendormir. Elle n'a réussi qu'à s'exciter le tempérament, et, les yeux grands ouverts, elle considère fixement la croisée derrière laquelle une blême clarté d'aube automnale vacille à peine. Il lui déplairait de retomber dans certains errements futiles de jadis ; les enfantines régressions solitaires d'Annie (1) ne lui inspirent qu'un mépris indulgent, et pourtant, voici qu'une vague tentation la taquine. Comment échapper au péril? Se distraire? Les jeux de quelques rayons livides sur une vitre n'y suffisent pas. En vain, la môme essaie de nombrer les trèfles, les rosaces de la tapisserie, les quintefeuilles des rideaux, les palmettes de la courtepointe; il fait trop sombre. Penchée vers la table de nuit, elle allume une lampe à pétrole qui répand en même temps qu'une lumière noirâtre, une infecte odeur. Il y a sur la table de toilette un grand flacon d'essence de bergamote, et Picrate s'en baptise tout le système pileux.
(1) Voir Claudine s'en va.
Il y a aussi un flacon de lubin, et elle s'en imbibe la chemise. La glace lui renvoie son image svelte et dorée, à laquelle, allongeant le museau, drôlette, elle sourit. Elle s'assied sur une chaise à pieds tournés, et, haussant l'un des siens, elle examine les ongles de ses orteils. Ensuite, elle examine autre chose. Si quelqu'un l'épiait? Mais, non : nul trou de voyeur ne s'ouvre dans les murs de la chambre; et, du reste, malgré la tentation augmentante, la danseuse décide de s'en tenir à une superficielle investigation. Cependant, elle clôt les paupières et renverse la tête.
Diable!
Subitement, elle se dresse, s'étire, frappe de ses talons nus le parquet, réfléchit, titube et appuie un médius sur le bouton, sur le bouton électrique. Le petit esclave glabre apparaît diligemment.
— Madame a besoin ?
— Mon chocolat.
— Il se fait. Dès qu'il sera fait...
Le fou se plie en deux et sort.
— Avec des biscuits, si possible! lui crie la môme.
Après quoi, elle s'aperçoit que le jour s'est accompli, et, économe, elle souffle la lampe. L'odeur de pétrole s'avive un instant; mais les effluves de lubin et de bergamote réagissent. Michaux revient, apportant une vaste tasse fumante, deux madeleines, trois croquignoles et une demi-douzaine de ginger-nuts.
— Hein? probable que je suis, ce malin, la première qui boulotte, énonce Picrate assez gaiement.
— Oh! madame, s'incurve le fou, y a déjà monsieur Le Goëllo qui a demandé une tartine, y a un quart d'heure.
— 11 est donc levé"?
— Non.
— Il est donc couché ?
— Oui.
— Chez Pannette, s'pas?
— Parfaitement.
La môme trempe une croquignole dans le chocolat et, avant de l'ingurgiter, grimace :
— Et, évidemment, Pannette est aussi au plumard?
— Du tout, madame. ïl a accompagné monsieur
de Kerkrist à l'abattoir des chev...
— C'est vrai î J'y songeais plus î interrompt brutalement la danseuse. Alors? Alors, foutez le camp î
Michaux s'infléchit et se retire, toujours impavide ; Picrate, émue, a laissé tomber la croquignole dans la tasse qui continue à fumer.
— Ce que j'suis cruche î Rater une occasion comme ça, ah, zut ! ça c'est trop tourte ! (Coup de poing au beau milieu des palmettes de la courtepointe. Froncement de sourcils. Autre coup de poing. Puis, dans le regard acéré, lueur d'espérance.) Hum! peut-f bien qu'aile est pas tout à fait ratée, l'occase... Faut voir.
Vite, elle entre-bâille l'huis, inspecte à droite, à gauche, et écoute: personne, aucun bruit. Sur la pointe des pieds nus, elle s'élance dans la galerie, s'arrête devant le room du musicopharmacien. Elle écoute encore et, tremblante, fait lentement jouer la serrure, pousse la porte avec angoisse, puis, tout de suite, s'épanouit.
— Coucou î
Le Goëllo, pris au pieu, se soulève sur un coude, arrondit l'autre bras, arrondit les yeux, arrondit la bouche et s'étonne :
— Toi, Pompadour?
— M'Dieu, oui, flûte la môme de son ton le plus naturel. Tu m'attendais pas?
— M'Dieu, non.
— Une seconde, que je donne un tour de clef, et je suis à toi.
— Moi aussi, je suis à toi. Justement, j'allais me lever.
Et l'interne s'apprête à sauter à bas du lit. Mais Picrate bondit sur lui, l'étreint, le renverse :
— Ah! non, pas de ça ! Reste là, t'en prie... On sera sages, si tu veux. Seulement, j'ai envie qu'on cause.
— Bon! On causera, Pompadour, pendant que je m'habillerai. Lâche-moi. Hé, hé ! sais-tu que tu en as, de la poigne ?
Sans répondre et sans laisser échapper Jules, la danseuse s'insère dans les draps chauds. Ses jambes se nouent à celles de l'interne qui, avec un sourire gêné, cite Prud'hon :
— Ta propriété, c'est le viol?
Une seconde encore, Picrate garde le silence. Puis, soudain, approchant son visage de celui de Le Goëllo, elle éclate en reproches puérils, entrecoupés^et plaintifs :
— Je te fais si peur que ça ? Je vais finir par croire que j'te dégoûte. Moi qui t'aime tant! J'suis pourtant pas trop exigeante,je pense. Depuis tout le temps qu'on est ici, qu'est-ce que je t'ai réclamé? Un bécot par-ci par-là, au front, dans le cou. Quel plaisir quj'ai eu"? Je comprends que tu gobes Yves davantage que moi et que, quoique ça me ferait tant de plaisir, tu veuilles pas qu'on y fasse des paillons ensemble. Mais, sans le tromper, tu pourrais bien avoir un peu plus, j'dis pas d'amour, d'amitié pour moi. Plutôt que de me fuir, .tu pourrais bien me donner une petite caresse. Tiens! je te demande même pas ça. Promets-moi de pas te tirer, et j'te lâche.
— Soit, Pompadour, se résigne Jules, je te promets de rester. Et toi, tu vas me promettre autre chose.
— Si ça se peut, susurre Picrate en cessant d'étreindre Le Goëllo.
— Yves a l'intention de s'en aller demain. Tu fais de lui ce que tu veux. Oppose-toi à ce départ.
— Ça, non ! retuse nettement la danseuse.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'ici, c'est olus une vie pour per-
sonne. Voilà onze jours qu'on y est, et y en a pour ainsi dire dix que mon bout d'homme et moi, on se prive. Combien de fois que tu crois qu'on a fait l'amour depuis qu'on est venu ? Trois ou quatre, pas plus.
— C'est très suffisant, assure l'interne. Je ne l'ai pas fait tant que ça. Deux assauts avec Tortille, et c'est tout.
— Ça prouve pas en faveur de tes moyens, ricane Picrate. Enfin ! chacun son tempérament. Moi et Yves, on n'a pas sa suffisance avec ça. La preuve, il veut se trotter, et puis moi aussi, parce qu'au fond il se doute bien que c'est à cause de toi que j'y défends le truc, et moi j'en suis sûre. J'y défends à cause que je t'aime et que ça me la coupe pour lui, quand je te sens si près. Mais, lui, il pense que, si ça vient de toi, c'est pas parce que je te gobe (y a rien vu à mon pépin pour toi), mais rapport à ce que tu m'as dit de prendre garde à sa santé.
— Parfait! s'écrie Jules.
— Comment parfait?
— Eh bien, oui. Yves a engraissé de cinq livres depuis son arrivée à Villébreu. Son teint s'est éclairci. Sa voix n'est plus la même. Le
régime est doux, excellent ; je t'en supplie, continuons-le.
La môme sursaute. Indignée, elle avance l'index et l'agite négativement au-dessus du nez de Le Goëllo :
— Il en a plein le dos de ton régime. Et moi, j'en ai plein le... plein les... enfin, bref, j'en ai soupe. Faudrait pas exagérer tout de même ! Je suis pas sœur de charité ; mon métier, c'est pas de soigner les malades, et puis pour avoir fait vœu de chasteté, surtout, c'est midi. T't à l'heure, j'ai vu le moment que j'allais me préférer toute seule dans ma chambre. Vlà où j'en suis î On se cavale demain, plus qu'une nuit à passer dans ce patelin, et c'est pas dommage!
Un instant, l'interne contemple la danseuse sans rien dire. Ensuite, il secoue la tête avec tristesse :
— Je n'ai pas le droit d'insister ; Kerkrist et toi désirez partir, soit! allez vous en. Du moins, tu devrais bien, Pompadour, accompagner Yves en Bretagne. Quand je lui ai parlé de ce voyage (qui lui ferait grand bien, je crois), il a paru ravi. S'il semble y avoir renoncé, c'est que tu ne consens pas à le suivre. Tu tiens aux Bâti-
gnolles"? Songe qu'elles peuvent lui être funestes. Sans être sœur de charité, tu as bien un peu de cœur, que diantre! Laisse mon ami, laisse ton amant aller achever dans notre chère vieille Armorique la cure si bien commencée.
— Merci, je la connais pas votre Bretagne, grince Picrate, féroce. Mais, moi, je me connais et, d'avance, je suis sûre que je m'y raserais dans les grands prix. C'est pas le moment. Je me suis fait assez de mousse depuis dix jours. Chacun son tour, s'pas? Faut que j'me rattrape.
— Et moi qui t'imaginais douce et bonne! s'ahurit Le Goëllo.
— Moi? allons donc! y a pas plus rosse que moi ! affirme rageusement la môme.
Et, comme l'interne se penche pour la contempler encore, elle replie l'un de ses bras sur son visage crispé.
— Pourquoi te caches-tu? murmure-t-il. Tu as honte d'être si mauvaise?
— Ce serait plutôt pour que t'aies pas honte de me faire pleurer!
Câlinement, il écarte le bras de Picrate et, la constatant tout en larmes, il essaie de la consoler
par de menus baisers sur les yeux, puis dans les cheveux, enfin sur les tempes.
— Voyons. Salomé, qu'y a-l-il ?
— Y a que j't'aime trop ! Y a que j'en crève! Qu'on marche pas ensemble, c'est entendu. Mais, j'aurais voulu qu'tu m'aimes aussi. J'aurais voulu que ça te fasse souffrir de pas pouvoir être mon amant à cause d'Yves.
— Es-tu persuadée que je n'en souffre pas? interroge Jules.
— Oui, malheureusement.
— Comme tu te trompes.'
— Pourquoi, alors, que, quand je suis entrée, au lieu d'avoir une mine contente, t'as tout de suite tâché de te sauver du pieu "?
— Parce qu'il y a huit jours que je te désire. Et maintenant que je te l'ai dit, faut te défiler.
— Toi, tu me désires ?
— Follement.
Picrate écarquille les yeux et devient toute pâle. Elle se tait : son bonheur imprévu la rend stupide délonnement.
— Faut te défiler, répète l'interne.
Inconsciente encore, obéissante pourtant, elle
se lève, fait un pas vers la porte.
— Atlends, la rappelle-t-il doucement. A présent que tu es debout, il y a moins de danger. Donne-moi ta bouche.
— 0 Jules! ô mon chéri!
Leurs lèvres s'unissent.
— Assez ! assez ! pars pour tout de bon ! crie-t-il épouvanté.
— Quand tu voudras, pour où tu voudras.
— Demain... la Bretagne"?
— Par le train que tu choisiras.
Et Picrate, toute frissonnante de joie, quitte le room où, frénétique de désir, Le Goëllo s'inonde d'eau froide.