BREFS ADIEUX
Jules a choisi le train de 11 heures 35. Il est 11 heures 32. L'embarcadère de la gare Montparnasse grouille d'individus bruyants, effarés. Mais Kerkrist, très calme, s'approche d'une voiture de première classe, ouvre la portière. Le compartiment est vide. Parfait.
— Si tu montais pour, le cas échéant, dire que toutes les places sont prises, suggère Le Goëllo.
— Beuh î tu crois?
— Pour sûr I appuie Picrate.
Yves obtempère. La môme et Jules vont et viennent sur le quai.
— Alors, c'est vrai, bien vrai que tu m'aimes? demande-t-elle.
— Presque trop vrai.
— Et tu crois qu'un jour ?...
— J'en suis sûr, un jour cela s'accomplira tout seul.
— Et tu n'as pas de commission pour la Bretagne?
— Aucune ; seulement, si vous passiez par hasard à Saint-Nicolas-Pelem, tu m'adresserais une carte postale. Venant de toi et de mon pays, ça me ferait doublement plaisir.
— Très bien. On ira exprès, s'engage Picrate. D'ailleurs, tiens, je t'enverrai une carte postale de toutes les villes par où qu'on passera.
— Les voyageurs pour la ligne de Saint- Brieuc, en voiture ! interrompt une voix sinistre.
— Si on se figurerait pas encore à Villébreu, avec Lapausse ! remarque la môme. Allons î va falloir se séparer.
Ardent baiser, et Picrate s'embarque.
Debout sur le marchepied, Le Goëllo distribue quelques conseils hygiéniques. Il embrasse Kerkrist, puis embrasse de nouveau la môme. Un coup de sifflet. L'interne saute sur le quai.. Tout bête, il s'aperçoit que ses yeux s'embuent; et, à travers des larmes qu'il a honte de refouler difficilement, il distingue à peine, déjà loin, une petite, très petite Picrate penchée qui agite un mouchoir bleu, guère plus grand qu'un timbre-poste allemand de 20 pfennigs.