‹ La Môme PicrateChapitre 16 sur 22 · PREMIERS PAS EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

PREMIERS PAS EN BRETAGNE

Le chef-lieu des Côtes-du-Nord. Rue du Puitsau-Lait. Une maison du xvi6 siècle, autrefois belle et riche (on prétend que le roi Jacques II y logea quand il vint passer la revue de débarquement de ses Anglais — que d'affaires î) ; à présent, la voici transformée en auberge. Une chambre. Trois heures et demie du matin.

A la clarté d'une lampe oléagineuse monumentale, Yves de Kerkrist s'extrait des draps tièdes, jaunâtres, d'un tissu plutôt rugueux. Pour aller voir un abattoir hippique? Non : ce n'est pas fête tous les jours. Le jeune coureur de patries a décidé de se rendre à Keruik-en-Tredrez afin d'y embrasser ses père, mère, frère, sœur, oncle et innombrables tantes, car, en fait de tantes, il est bien loti.

— Mieux vaut s'acquitter tout de suite de ses devoirs, explique Yves.

Il choisit donc un pantalon grave.

— Tu vois, il est de coupe et de nuance austères, dit-il à la môme Picrate.

Et, tout en serrant la boucle :

— Après ça, on sera tranquilles, s'pas, ma chérie? Où est mon gilet noir?

— Dans la malle blanche probablement, bâille avec aménité la danseuse.

— Oui, il y est. Et ma redingote? La voilà. Je serai de retour à minuit vingt-neuf.

— Quand même il serait minuit trente ! formule philosophiquement Picrate.

— Non, à vingt-neuf. Et, dès demain, ma chérie, je commencerai à t'initier aux charmes si particuliers de ce joli pays de Bretagne.

— N'oublie pas ton chapeau.

— Fichtre pas !

— Ni ta canne.

— Encore moins.

— Moi, je vais repiquer au pionçage.

— C'est ça. Et... Dis, ma cocotte, tu seras bien prudente pendant mon absence ?

— Sous quel rapport ?

— Sous quel*? Sous tous.

— Ça va peut-être en faire beaucoup.

— Pas tant que tu crois. Au fond, Saint-Brieuc est une cité paisible et sûre. Les Briochins...

— C'est les pâtissiers?

— Non, c'est les habitants d'ici. Ils ont des mœurs honnêtes et policées.

— Policées ? Les mœurs? Quoi ! Est-ce qu'il va falloir que je me méfie spécialement de la rousse?

— Allons donc I que veux-tu craindre de ce côté? Mais n'y a-t-il pas d'autres dangers, pour une jeune femme seule ?

— Un chien enragé par exemple...

— Tiens, c'est vrai, ma Picrate ! Un chien enragé î Je n'y pensais pas. Si, ce matin ou cet après-midi, tu vas te promener en ville, ouvre bien l'œil sur les toutous ; ne t'aventure pas parmi les faubourgs que hantent des filles dévergondées et des marins ivres ; ne t'approche pas non plus du canal qui a six mètres de profondeur. Inutile de te recommander de ne pas sortir après la fin du jour : tu pourrais être surprise...

— ... par la nuit.

— ... par un malfaiteur.

— Et encore quoi? sourit la danseuse.

— N'arbore pas de toilette trop éclatante ; ne te surcharge pas de bijoux. Ne descends pas déjeuner et dîner à la table d'hôte ; mais fais-toi servir dans ta chambre. Parle au minimum de gens possible, et de préférence à des femmes.

— Et à des vieilles, et à des roupies, s'pas? Toi, comme tu es là, mon bout d'homme, tu vas rater ton chemin de fer.

— Ah ! ouat ! (Yves de Kerkrist se campe, dans la belle attitude sereine d'un homme qui n'aurait jamais rien raté.) Ah! ouat!

Pourtant, lançant un coup d'œil vers la pendule, plus monumentale encore que la lampe, il cesse ses exhortations méticuleuses et applique par sept fois sa moustache sur la muqueuse labiale de la môme. Une pirouette, et le voilà parti. Le long de l'escalier, ses talons résonnent, puis ils martèlent le pavé raboteux de la rue. Un chat miaule. Grand silence, que pique seulement le tic-tac de l'énorme horloge. Un coq chante. Petit silence. Picrate se rendort.

Elle se réveille à huit heures dix-sept (ou environ). A huit heures dix7huit (ou à peu près), elle met les pieds sur la descente de lit, con-

fectionnée apparemment avec un lambeau de toile à voile enduite de salubre goudron.

— G't évident que, pour ne pas désobéir à mon bout d'homme, je vais me fringuer avec tout ce que j'ai de plus de rupinskof. Et je me débinerai, du côté des faubourgs, z'yeuter les poivrots çtles taupes. Ensuite? Dame! j'irai me ballader le long du canal. Je déjeunerai à table d'hôte, et pour sûr que j'parlerai à tout le monde. Ah! c'est que je l'aime mon gosse! Et je fais tout ce qu'il me dit. Ah, mais !

Bas noirs à baguettes rouges (on se retroussera assez haut pour les montrer). Jupon en moire verte ornée de comètes versicolores (oui, oui, on se retroussera). Bottines jaunes. Robe de velours bleu de roi, corsage galantisé de soie et de dentelle. Démesuré boa de blanches plumes d'autruche. Et de blanches plumes d'autruche aussi sur le chapeau Directoire, monumental comme la lampe et la pendule réunies. N'oublions pas les bijoux : que pas un ne chôme! N'oublions rien. Un nuage de poudre de riz à la maréchale, une giboulée de quadruple extrait de violette, une averse d'héliotrope, un déluge d'œillet et de réséda. En avant! puis, halte! La môme

Picrate stoppe un instant près du bureau de l'auberge afin que la tenancière, bouffie comme Henry Maugis, dialoguant avec un gaudissart, décharné comme Maurice Lauban, ait le loisir de respirer ce fastueux farrago d'odeurs parisiennes (xvne arrondissement).

La rue du Puits-au-Lait est déserte. Désertes également, les rues de Gouet, des Pavés-Neufs etBas-fardel. Du moins, dansla rue Saint-Jacques, voici un joueur de biniou. Mais il est en bois, collé sur la façade d'une demeure qui vacille de vétusté. Çà et là, s'ouvrent de grisâtres boutiques où ne se distingue aucun chaland, aucun vendeur. Le temps est doux et morne : pas un nuage, pas un rayon non plus, dans le ciel si bas qu'on dirait qu'il pèse sur les toits pointus des maisons, voire sur leurs auvents désuets. Du sol dallé de granit bleu, humide d'une pluie récente, s'exhalent de fades senteurs analogues à celles que l'on renifle au fond des églises moisies. Et justement, la danseuse, débouquant soudain sur la place du Martray, aperçoit la cathédrale aux lignes massives , à l'aspect rude. Près du porche s'accroupit un

mendiant borgne, glabre et chevelu. Picrate

fouille dans sa petite bourse à mailles d'or :

— Via deux ronds. Où donc que c'est, les faubourgs 1

— Hé, hé, ànonne l'homme en clignant de son œil unique, hé, hé, c'est difficile à dire. Vous y voulez aller comme ça, ma bonne dame, aux faubourgs?

— Puisque je vous le demande.

Le mendiant se dresse, sans hâte, sur ses sabots ferrés :

— Les faubourgs, je sais bien, les faubourgs, mais c'est difficile à dire.

Picrate s'éloigne, agacée :

— Oh ! la jambe î

— Ma bonne dame, la rappelle le borgne, il ne faut pas vous ensauver comme ça. Je vais vous dire : les faubourgs c'est là-bas de l'autre côté.

— Duquel?

De son pen-bas l'homme désigne une ruelle, où la danseuse s'engouffre avee des balancements à la fois coquets et furieux.

Il est à croire que Saint-Brieuc s'éveille et s'anime. Au seuil d'une échoppe, une maritorne, là a coiffe de laine sombre, se profile. Peu après,

Picrate croise un vieillard solennel qui a posé sur sa longue toison blanc sale un chapeau noir, bas, à large bord garni de chenilles de couleur.

— Les faubourgs, monsieur, sivouplait?

— Les faubourgs? hé, hé, madame, hésite le vieux piéton en retirant son pittoresque couvre-chef. Voyons? les faubourgs !

La scène avec le mendiant borgne va recommencer, alors? Zut! Impatiente, la môme crie : « Merci bien ! » et fuit. Le vieillard se recoiffe et, hiératiquement, prononce :

— Mais, oui, hé, hé, oui, madame, vous êtes sur le bon chemin.

En effet, cent pas plus loin, Picrate ayant interrogé une passante à ample tablier violet, celle-ci lui révèle :

— Les faubourgs, c'est là.

La danseuse écarquille en vain les yeux : elle ne découvre rien d'intéressant, rien de spécial. Ni poivrots, ni taupes. Des maisons basses, lézardées et lépreuses. Cinq ou six placides estaminets, assoupis dans une tranquillité morose, dans un silence quelconque, pas équivoque du tout. Cependant Picrate, droite sur la

pointe des pieds, colle son visage contre les vitres. Les salles sont vides.

— Entrer? Pourquoi fiche? Bouffer? C'est vrai que j'ai faim. Seulement, là-dedans, on doit vous servir une barbaque pas ordinaire !

La môme se dispose à s'en retourner quand la porte de l'un des estaminets s'entre-bâille :

— Vous cherchiez quelque chose, mademoiselle"? demande une voix lente et grave. Si on pouvait vous renseigner, des fois?

— Je ne crois pas, répond évasivement Picrate, en examinant la créature qui vient de l'interpeller.

C'est une fille assez jolie, élancée et pâle. Sa coiffe forme une pointe derrière la tête, sur le chignon noir, et est rattachée sous le menton blanc, tavelé de petites taches de rousseur. Picrate considère, attentive, l'accoutrement de la Bretonne, d'une originalité plaisante : un corset cramoisi, avec de larges manches à revers, et un plastron carré en soie bleue; plusieurs jupes de drap à plis serrés, toutes de longueur différente et superposées par étages, de façon à laisser paraître les bandes de nuances variées qui en garnissent les bords inférieurs ; une ceinture

brochée de fleurs d'argent relève la jupe de dessus et se noue sur les hanches; un tablier vert-émeraude; des bas de laine, rouges, à fourchettes jaunes; des mules.

— Vous avez un costume délicieux.

— Oh ! c'est à vous qu'il faut dire ça, proteste la fille en fixant sur Picrate des yeux très grands, très clairs et pourtant emplis d'une indéfinissable langueur.

— Quel âge avez-vous?

— Vingt-trois ans depuis bientôt.

— Vous vous appelez?

— Ça, c'est mon secret, mais on m'appelle Thoméline.

— Et qu'est-ce que vous faites?

Thoméline secoue la tête. Dans ses prunelles

si transparentes et tristes passe une lueur de désolation.

— C'est vot' métier de faire l'amour? insiste Picrate. Pourquoi le cacher? Ça se comprend tout seul.

— On voit bien que c'est aussi le vôtre, répond d'un ton augurai la fille à la ceinture brochée d'argent.

Une seconde, la danseuse se cabre. Elle

voudrait gifler la Bretonne véridique; elle voudrait lui manger les yeux. Mais ils sont tellement beaux, ces yeux, tellement lumineux et désespérés, qu'elle en subit le charme agressif, doux, mélancolique et profond. Oui, tout à coup Picrate sent s'infiltrer en elle une mystérieuse affliction et une immense pitié Elle a envie d'embrasser Thoméline. Seule, une pudeur, insolite, la retient. Alors, elle ôte une de ses bagues (la moins belle).

— Tenez. Faudra la porter en pensant à moi. Et elle part en courant. A dix pas, elle se

retourne, essaie de sourire, envoie du bout des doigts un baiser:

— Où que c'est le canal ?

— Le canal? Le port du Légué, vous voulez peut-être dire? C'est tout droit, psalmodie la pâle prostituée, immobile, toujours triste. (Et approchant la bague de ses lèvres:) Pour vous i faire plaisir, je la garderai.

Picrate reprend sa course. Les neuf cents mètres de canal qui composent le port du Légué ne la distraient certes pas de l'inexplicable chagrin dont l'ont accablée les regards de la Bretonne. Du reste, on esta marée basse et le port

asséché a l'air malheureux, comme tout le pays, comme les bateaux instablement équilibrés dans la vase.

— Si je rentrais?

Maintenant, la môme longe le boulevard Du Guesclin planté de vieux tilleuls défeuillés sous lesquels des bancs de granit ressemblent à des pierres tombales. Elle marche d'une allure dégagée ; mais, par intervalles, elle s'arrête et tressaille. Un enfant passe, un faisceau de branches sous le bras, un enfant déjà lugubre et pensif; dans ses grands yeux bleu vert vacille un peu de cette clarté douloureuse dont, tout à l'heure, flamboyaient les prunelles de Thoméline Et c'est, sans fin, cette senteur d'église humide qui a impressionné Picrate dès sa sortie de l'auberge, et que n'atténuent ni les essences de réséda et d'œillet, ni les extraits puissants d'héliotrope et de violette dont la pauvre môme . s'est inondée.

Dolente, elle a regagné sa chambre ; et, malgré l'attrait de la désobéissance, elle n'a pas eu le courage de redescendre pour déjeuner. Mais elle a croqué un demi-poulet et bu une demi-bouteille de Champagne en considérant le lit qui

n'est pas banal. Très élevé, il s'enorgueillit de quatre colonnes torses soutenant un baldaquin orné de festons; des rideaux de serge verte l'entourent. Et Picrate voudrait bien qu'il fût l'heure de se coucher.

Afin de s'occuper, elle demande des cartes postales illustrées. La grosse aubergiste en personne lui en apporte deux. L'une représente la cathédrale (elle sera pour Tortille) ; la seconde figure la statue d'un nommé Gorbion (elle sera pour Le Goëllo).

« Je t'ambrasse un millon de fois, » gribouille Picrate au bas de l'église.

Et, désirant varier un peu, sinon la formule, du moins l'orthographe, elle griffonne au bas de la statue :

« Je t'ambrasse un milion de fois. »

— Faut jeter ça immédiatement à la poste. C'est excessivement pressé!

De nouveau, la danseuse considère le lit; mais déplus près. Même, elle le tripote; désoeuvrée, énervée, farouche et plaintive, elle le dépièce. Deux longs sacs beurrés de sarment sont surmontés d'une paillasse, puis d'une couette de plume, et le tout s'élève assez haut pour qu'il y

ait à peine la passée sous le baldaquin. C'est aussi misérable, mais beaucoup moins plat, que le style du comte Boselli, chevalier de l'ordre teutonique et musicographe obtus.

La môme est trop désolée pour sourire.

Brusquement, sans savoir pourquoi, elle sanglote. De tout son esprit, de tout son cœur, elle souhaite qu'Yves revienne vite. Mais celui-ci a dit: « A minuit vingt-neuf, » et de pas une minute, de pas une seconde, il ne retardera — ni ne devancera, hélas! — son retour.

— C'est drôle ! (enfin, tant mieux pour lui, pauvre gosse), je croyais plus l'aimer tant que ça.

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