MELANCOLIE ET VOLUPTE
Depuis une semaine et demie que s'embretonnent le jeune comte Yves de Kerkrist et la jolie roturière Picrate, celle-ci a gratifié Gilberte Tortille de deux cartes postales, mais elle n'en a pas expédié moins de sept à Jules Le Goëllo, lesquelles témoignent que le couple pérégrin n'a pas moisi longtemps dans les mêmes sites.
La première — on le sait — représentait le briochin Corbion bronzifîé, avec, sur le socle : « Je t'ambrasse un millon de fois. »
La seconde offrait une bonne physionomie de Guingamp : la place du centre avec ses grands arbres, ses vieilles maisons pittoresques et son illustre fontaine de la Pompe où des têtes d'anges et de dauphins crachent l'eau, tandis que des sirènes en jettent par leur mamelles gonflées, qu'elles pressent de leurs mains. « Et moi, mon
cher Jules, je te praisse contre mon cœur. »
Troisième carte postale : les bords sinueux du Blavet, à Saint-Nicolas-du-Pelem. « Tu vois qu'ainsi que je te les promis en te quitant, on a passé par ton payis et on a bien parlé de toi. J'ai cueuyi prêt de ta rivière une petite gouce sèche de jeunet, je les mise dans un médayon à mon cou. Si comme j'espère tu viens me donner un béco à mon retour tu pouras la prandre. »
Puis, c'a été une image de — parmi les bruyères — la pierre branlante de Trégunc, près Quimperlé. Pierre merveilleuse : malgré sa masse et sonpoids, elle peut, sans grands efforts, être remuée par un seul homme. Mais, dit la légende, celui dont la femme n'est pas pudique, ne saurait lui imprimer la moindre secousse. Très bien. « Figures-toi que cette pière brenlante Yves n'a pas pu la brenlé, donc la môme Picrate n'est pas honête. »
La suivante : panorama de la baie de Douarnenez (un peu trop fameuse). « Je t'expédis quatre-vingt kilomètres de côtes et ancore plus plus de baisers. »
Sixième envoi : les quais de Landerneau, intéressants surtout, les jours de marché, pour les
mirobolants costumes qui s'y exhibent : « On y dansait cet aprémidi, alors moi aussi. Tu panses que j'allais pas me trémoucer à leurs manières mais à la miène. Tu aurais ri des poires quelles fesaient et qu'une a dit comme ça, ma Douez, c'est y possible de danser ainsi, si son linge venait a s'dachirer on y voirait sa nature. »
Enfin, le célèbre figuier de Roscoff. Accotés contre le tronc de l'arbre triséculaire, deux Armoricains pur sang, l'un mâle, l'autre femelle, s'entre-becquètent. « Ponpadouraussi donne ces lèvres a son ami chéri Le Goëllo. »
Brave Le Goëllo ï il ne se doute pas qu'en prescrivant la Bretagne à l'érotopathe Kerkrist, il lui a ordonné la plus dangereuse des médications, un orviétan dont le malade apprécie, certes, la saveur intense et brûlante, mais qui le dessèche et le consume : en dix jours, Yves semble avoir vieilli de dix ans. Et Ton croirait Picrate également empoisonnée. Du moins, tandis que la pernicieuse drogue ronge et détruit tout l'organisme du malheureux coureur de patries, la pauvre môme est seulement infectée dans sa petite âme, dans son esprit naguère si futile, à présent si angoissé. Elle ne rit plus; ses gestes sont rares,
menus et graves. Hé oui, elle a dansé avant-hier sur le quai de Landerneau, mais ce fut (retroussement de linges à part) à la façon des saltatrices samnites, — farouche, mélancolique et lascive. Lascive, elle l'est avec désespoir. Hormis aux heures passées en chemin de fer — et encore certains compartiments de- première classe en ont vu de belles, — hormis aux instants dédiés à de fugaces excursions dans la stérilité morne des landes sur les grèves âprement désolées, Picrate et Yves ne se désenlacent que pour s'enlacer de nouveau. Tout leur corps est meurtri d'étreintes et de baisers ; leurs lèvres saignent de morsures ; il ne brille plus dans leurs yeux que des lueurs de voluptés ou récentes ou toutes proches. Un furtif effleurement de doigts les embrase; le simple prélude d'une caresse les fait pâlir, tressaillir et se pâmer.
Aujourd'hui, langoureusement balancés sui • des rocking-chairs, ils rêvassent, ruminant les plaisirs dont ils se sont gorgés toute la nuit. Le temps est tiède et radieux, mais un vent très vif berce les myrtes, les lauriers sveltes, les fusains marbrés dont s'empanache la terrasse de l'hôtel où, tout à l'heure, une barque, enguirlandée à
l'italienne, daigna conduire le couple luxurieux (pour cinq sous).
— C'est pas mal, ici.
— Tu veux dire que c'est merveilleux !
— Allons donc î Si c'était merveilleux, ça serait pas si triste.
— Tu trouves ça triste? Tu m'étonnes. Regarde ces bosquets, ma chérie. Regarde le soleil et la mer.
— Ben, qu'est-ce que je fais d'autre?
— Et ça ne t'enchante pas?
— Ça me crève. Non, c'est pas triste, je me trompais : c'est lugubre. Quand ça ne serait que ce bruit! Il est effrayant.
— Ah ! ouat î
— Effrayant! Et tu dis que ça s'appelle l'île de Batz?
— Oui, ma petite môme, en français; en breton : Enez-Bas (l'Ile du Bâton).
— Best pas d'guimauve.
Yves sourit vaguement, mais Picrate pas ; et pendant un moment, tous deux se taisent.
Devant eux, le vent froisse des massifs de faux ébéniers et de lilas dont il rebrousse, en bruissant, les souples tiges effeuillées. Au long des
plates-bandes ravagées par les rafales d'automne, frissonnent des touffes de géraniums rouges comme les lèvres de Picrate, alternant avec des bégonias flétris. Plus loin, c'est une double haie de tamaris qui descend vers la grève où le flux se brise et gémit. Puis, la mer variable et turbulente. Au fond, une ligne dorée, Roscoff, dont le clocher aux dômes superposés reluit, pareil à un caducée d'améthyste.
— C'est effrayant! prononce de nouveau Picrate, tout bas, en se renversant sur son siège à bascule.
Et Yves d'une voix douce, lasse, à peine distincte :
— Décidément, chérie, elle t'échappe, la poésie du pays d'Armor.
— Je sais pas si elle m'échappe ; mais moi, j'y échappe pas à elle, coco. (La danseuse se palpe la gorge.) Elle m'estrangouille, ta poésie. (Main sur le cœur.) Elle me crève, que je te redis. Pays d'Armor ! « A remords », je te crois ! C'est effrayant ce que ce pays-là vous en donne.
— Des remords, ma môme? Et lesquels?
— Quand ça ne serait que celui d'être venue !
— Tu plaisantes! Nous n'avons été jamais si
heureux. Jamais nous ne nous sommes tant aimés.
— Paraît qu'on peut s'aimer salement et être encore plus salement tristes, sentencie Picrate avec une immense conviction. (Puis, se soulevant à demi :) Que quVest, là-bas, cette fumée?
Kerkrist tire une lorgnette à deux branches d'un grand étui qu'il porte en sautoir. Quelques secondes de contemplation, et il explique :
— C'est des insulaires qui font brûler des varechs.
— Ça les amuse:'
— Peut-être pas. Du moins, ça leur rapporte un peu d'argent.
— Tu t'fiches de moi î Que qu'tu veux que ça leur rapporte d'allumer du feu en pleins champs? Le feu éteint, y a plus que des cendres.
— Précisément, les cendres contiennent de l'iode, du brome, et cela se vend.
— Cher ?
— Je croirais plutôt dans les prix doux.
— Si on allait le leur demander?
Yves essaie de se mettre debout. Ses jambes flageolent. 11 se rassied, secoue lentement la tête et s'excuse :
— Je suis un rien fatigué, ma petite Picrate. Du reste, on est si bien ici....
— Je vais m'y. trotter sans toi, dit la môme. Et, tout de suite se dressant, elle s'éloigne. Avant de disparaître au tournant d'un sentier,
elle fait volte-face, envoie un salut, delà dextre, à son amant qui, aussi haut qu'il peut, lui crie :
— Je t'en supplie, chérie, reviens vite!
En signe d'acquiescement, elle hoche le menton. Après quoi, prompte, elle se perd derrière un épais rideau de rosiers bâtards. A son passage, s'effare une trôlée d'oiseaux.
A droite, c'est la mer toujours verte, tumultueuse et plaintive. A gauche, c'est aussi la mer ; mais, de ce côté, on ne la découvre que par instants, à travers des échancrures de falaises. Au milieu de petits enclos de terre grise et sonore, des femmes travaillent, courbées. Les unes sarclent, d'autres piochent, d'autres poussent de lourdes brouettes comblées d'algues ou de fumier. Picrate s'arrête à quatre pas d'une morne travailleuse qui pèse du sabot sur une bêche grinçante.
— C'est des pommes de terre que vous
ramassez 1
— Oh ! non. Il y a longtemps qu'elles sont sarrées, psalmodie la Bretonne. Ce que je cueille là, on l'appelle ici des racines, mais, à Roscofî, on dit que c'est des topilambours; là-bas, ils les donnent aux bêtes, chez nous, on les mange. Ma bonne dame, si vous en volez ? On les fait boulir. Vous voirez : c'est bon. (D'un mouvement de prêtre à l'élévation, la paysanne tend vers Picrate ses mains pleines de tubercules.) C'est pas pour vous les vendre. Je vous les donne. (Et elle insiste :) Si î Vous voirez que c'est bon, les topilambours.
— Je sais. J'en ai déjà mangé... Seulement, comme ça, crus, qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse?
— Je vous l'ai, dit : vous les ferez boulir.
— Mais je suis à l'hôtel.
— Ah? (La Bretonne reprend sa bêche.) C'est plus cher.
Picrate esquisse un geste d'adieu, et, le front baissé, se remet en marche. Elle arrive près de l'endroit où fument les feux de varechs.
— C'est pour l'iode? demande-t-elle.
— Ma fé, oui, ma belle dame, et pour le brome, lui répond une jeune fille d'un ton très lent,
musical et douloureux. (L'accent de Thoméline!) On a un beau temps. (Elle montre le ciel.) Clair comme la mé.
Un silence. La môme semble réfléchir profondément. Soudain, elle dit :
— Je ne vois pas d'hommes. Pourquoi?
— Ils sont à la mé.
— A la mer? Ils pèchent?
— S'ils ne péchaient pas, qu'est-ce qu'ils feraient bien? Tenez, ils vont s'en r'veni avant une heure, juste comme le soir cherra.
— Au revoir.
Et Picrate s'éloigne encore. Elle s'approche de la grève. Les bras croisés, les épaules basses, les sourcils joints, elle regarde vers l'ouest, du côté de l'infini Océan. Parfois, une vague éclabousse ses pieds; les embruns mouillent ses yeux meurtris qu'agrandissent la volupté et la tristesse. Pendant une minute, elle souhaiterait . qu'un de ces flots amers la prît, l'emportât. Eblouie, elle se recroqueville, se tasse, se fait toute petite, presque agenouillée sur les galets lumineux et crissants. A la clarté du soleil qui rapidement s'incline, la mer brille de toutes les couleurs dont le costume de Thoméline se
diaprait. Même, par moments, on s'imaginerait que, parmi l'écume, luisent les prunelles étranges de la gracieuse, et pâle, et mélancolique prostituée de Saint-Brieuc. Mais, oui, et, autour de ces prunelles, un visage se dessine, morose et charmant. Picrate reconnaît ce menton si blanc que tavellent de minuscules taches de rousseur. Elle jette un cri, se recule, colle ses poings sur ses yeux :
— Vlà que j'ai des visions, maintenant. Y a pas d'erreur : c'est des visions. Comme Jeanne d'Arc! Zut, alors! G'est-y que j'deviendrais historique?
Elle veut goguenarder, mais elle frissonne d'épouvante. Tournant le dos à l'Océan, elle se hâte vers l'hôtel. Déjà le soir tombe. C'est très vite le crépuscule, et, quand elle s'arrête auprès d'Yves, il fait presque nuit.
— J'ai été peut-être un peu longtemps. Au moins, tu ne t'es pas inquiété?
Kerkrist sursaute :
— Ah! Oh! Toi? Elle n'est pas mauvaise! Je m'étais carrément endormi.
— T'as de la veine de dormir.
— Pourquoi?
— Parce que c'est tellement triste, ton pays, qu'il m'a rendue aussi triste que lui. Tu vas dire que je répète toujours le même mot. J'm'en fiche que tu le dises... Eh bien, ici, je me crève.
— Bah ! sourit Yves avec incrédulité. Admire donc ça !
— Encore la mer?
— Oui. Tu aperçois là-bas, dans cette ombre violette, tous ces petits points gris : c'est des bateaux. Les pêcheurs rentrent.
— Faut faire comme eux.
A regret, Kerkrist s'arrache de son siège, et, les pieds incertains, les reins faussés, les bras pendants, il marche derrière Picrate. Il a l'air d'un vieillard. Mais, à peine dans la chambre, il s'anime et, miraculeusement rajeuni, fond sur la danseuse, l'enlace, la culbute :
— Môme adorée!
-*■ Tiens ! y a qu'une minute, t'étais pas si pressé. Mon pantalon ? Attends. Attends donc ! Tu vas l'dachirer, et on me voira ma nature.
Une pause. Une longue étreinte. Une extase. Repos. Picrate espère une seconde tournée, mais Yves ne bouge pas. La bien-aimée constate
qu'il sommeille. Elle a pitié de lui, se lève, allume un flambeau, rajuste ses cotillons en pagaie. Une pendule tinte.
— Six heures et demie. On dîne à sept heures. Ou'est-ce que je vais faire en attendant ?
La môme s'approche de la croisée. La pleine lune éclaire d'argent les bosquets, la grève, les flots sublimes et irrités. Et, tout à coup, une forme blanche apparaît, s'élargit, s'étend le long d'une des haies de tamaris. On dirait une image humaine. En vérité, on dirait que...
— ... C'est Thoméline! balbutie Picrate en fermant les yeux.
Elle s'affale sur un fauteuil et reste immobile, en détresse. Va-t-elle devenir folle? Soudain, elle se reconquiert.
— C'est assez, c'est trop ! Faut que ça finisse. Je veux plus de ça !
Elle sonne.
— Une carte postale.
Après une demi-minute d'attente :
— Voici, dit une voix d'esclave, toutes les vues de l'île, sans exception. Il y en a vingtdeux. Hi! hiî Les deux cocotes.
— C'est bon ; vous pouvez calter, idiot !
Au hasard, la môme prend l'un des parallélogrammes illustrés. Elle écrit :
« Cher Jules,
« C'est la dernière carte que je t'anvoie de Bretagne, car quoique Yves en sache rien ancore nous fdons demin pour la Belgique.
« Mile tendresses. »
Elle va signer. Mais elle tressaille.
Il lui semble que, penchée derrière son épaule, la prostituée de Saint-Brieuc vient de la baiser à la nuque en chuchotant :
— Je garderai votre bague et je vous garderai, vous aussi. Vous ne partirez pas, Picrate.
— Pour sûr que si !
— Hé non, hé non...
La danseuse frappe du pied :
— Je vous dis que je partirai, Thoméline. Et elle signe d'une main ferme :
« Picrate-Ponpadour. »