‹ La Môme PicrateChapitre 19 sur 22 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

OC LE COMTE ET LA SOI-DISANT COMTESSE DE KER- KRIST INTERROMPENT, PENDANT OUELQUES HEURES, LES JEUX DE L'AMOUR POUR SE CONSACRER A LA- MOUR DU JEU.

Le firmament belge a lâché ses écluses huit jours durant ; à présent, il ne pleut pour ainsi dire plus : c'est à peine si quelques gouttes d'eau tombent dans le paysage mi-campagnard miurbain. Le forgeron continue à clouer des fers à des pieds de chevaux d'Apocalypse ; la brasserie persiste à rejeter sur la voie publique ses résidus d'orge surets. Avec une énergie effrayante, l'horloge hollandaise sonne douze fois : midi ou minuit ? Midi. Assise en face d'Yves de Kerkrist, la môme Picrate tète une orange :

— T'en suces pas une, coco?

— Non, merci, ma chérie. Une tasse de café, un petit verre de schiedam, et ce sera tout.

— Il me semble qu'il va plus guère, tou appétit"?

— Mais si, mais si.

— Peut-être que, pour te creuser l'estomac, il te faudrait sortir un peu. Depuis une grosse semaine qu'on est à Baudour, t'as pas fourré le nez dehors. Je sais bien qu'on a pas eu très beau. Pourtant, on dirait que le temps s'arrange. Pourquoi qu'on n'irait pas faire un tour?

— On pourrait aller à Mons, propose Yves.

— Quoi fiche?

— Jouer.

— A colin-maillard ?

Kerkrist s'approche de la bibliothèque tournante, aveint F Art de gagner à la roulette :

— Tu vois, mon petit Picrate, ce bouquin? Je l'ai découvert là, hier soir. Je l'ai feuilleté, et il m'a rappelé qu'il y a une maison de jeu à quelques minutes d'ici.

— A Mons ?

— Oui. Henry Maugis l'a pas mal fréquentée, et il m'en a parlé souvent. Veux-tu qu'on y aille ?

— Je demande pas mieux, accepte d'abord la danseuse. (Mais, après une seconde de réflexion, elle objecte :) Ça serait peut-être dangereux,

mon bout d'homme, faudrait pas perdre notre argent.

— Ah! ouatî s'il est vrai que j'ignore totalement la roulette, il est également vrai que ce bouquin contient des indications précieuses (je m'en suis rendu compte déjà), et, en suivant bien ces indications... Dis donc, ma chérie, ce serait amusant si, en un soir, on réalisait une fortune?

— Penses-tu !

— Pourquoi pas? Ça s'est vu plus d'une fois, des gens qui ont fait sauter la banque, des joueurs qui, en une ou deux séances, ont ratissé des montagnes d'or. Et j'ai comme un pressentiment que je gagnerai, que je suis en forme.

Picrate contemple un instant son amant flapi, puis ferme à demi les yeux et réfléchit encore:

— Dans ces conditions, ou pourrait risquer quelques sous. Combien qu't'as sur toi?

— Quatre ou cinq mille.

— Bien. On pourrait risquer cent francs.

— Ce n'est certainement pas assez, ma chérie. Avec cinq louis, on n'a pas le temps de voir venir.

— Quoi?

— La veine.

— Alors, combien qu'il faudrait?

— Cinq ou six cents balles.

— Bigre! proteste la danseuse. (Néanmoins, elle se décide :) Mettons cinq cents. Et, le reste des fafiots, nous les laisserons ici, s'pas?

— Pourquoi faire ?

— Mais, coco, pour qu'en cas de guigne on soit pas tenté de tout perdre. Tu comprends, ça serait pas à faire.

— Tu as peut-être raison (il exhibe son portefeuille). Je garde cinq billets. Serre les autres où tu voudras.

— Dans le plumard ?

— Va pour le plumard.

— Sur ce, on se frusque et on se trotte. A quelle heure qu'y a un train?

— Je vais consulter l'indicateur.

Train à deux heures quarante-six. picrate a plus de loisir qu'il n'en faut pour élire une toilette sensationnelle; et quand, pour se rendre à la gare, elle traverse la petite ville niaise et mouillée, tous les yeux baudouriens s'écarquillent à son passage. Kerkrist obtient moins de succès: c'est tout juste si l'on remarque qu'il a l'air légèrement « poulmonaire », et l'on présume

que le livre qu'il compulse anxieusement, en marchant, est un morne traité de thérapeutique. Non î le Breton de Keruik-en-Tredrez s'assimile l 'Art de gagner à la roulette. Et il rêve de millions, de milliards. Sans plus.

Un coupé de première classe. Un glapissement grognon du chef de station, honteux comme si une poule l'avait pris (il s'appelle M. Renard), et voilà le couple en route pour Mons. La danseuse est toute pensive : « Des fois qu'on gagnerait vraiment? » Et, pour rien au monde, elle ne voudrait détourner l'esprit d'Yves de plus en plus appliqué à s'approprier la précieuse substance du bouquin relié en chagrin. (En voilà une idée belge î Gomme s'il n'aurait pas été préférable de le relier en joie!) De temps en temps, Kerkrist hoche approbativement la tête ; une lueur de triomphe avive ses prunelles déteintes par un usage excessif du plaisir des sens. Si l'auteur du livre déconseille le jeu des numéros, il signale les « chances simples » (rouge-noir, pair-impair, passe-manque) comme une source de revenus au débit régulier et copieux. Yves connaît que le joueur de chances simples est assuré de gagner,

soit qu'il suive la série (il en est de fort longues),

soit qu'il lutte contre elle (il n'en est point d'inlerminables). Il apprend à miser contre le « coup de trois », contre le « coup de quatre », à « entrer dans l'intermittence » ; il est initié au jeu « à masse égale », à la montante américaine : 1,3; 7, 15, 31... et à la montante d'Alembert.

— Très probants, ces exemples empruntés aux « permanences » officielles de Monte-Carlo, épelle à demi-voix Kerkrist, jobard comme un actionnaire du néka et de la goanère.

— Ah ? fait Picrate.

— Mais, surtout, la « d'Alembert » me séduit, fondée sur le principe incontestable de l'égalité des chances du hasard, d'après lequel le nombre des coups de perte est égal à celui des coups de gain ; cette montante consiste, après chaque coup perdu, à augmenter la mise d'une unité, et à la diminuer, au contraire, d'une unité après chaque coup gagné. Ainsi, si vous avez perdu successivement une, deux, puis trois, soit six pièces, vous en touchez ensuite quatre, trois et deux, au total neuf, bénéfice net : trois pièces, c'est-à-dire quinze francs, si votre mise première était cent sous, trois louis si vous avez débuté à vingt francs.

— Ah? réitère la mômp. (Et elle ajoute :) Tant

mieux î Si on rapporterait seulement un millier de francs, mon coco, c'est ta petite Picrate qui serait contente!

— Beuh î J'espère qu'on rapportera beaucoup plus que ça, toussote le coureur de patries.

Soudain, le train s'arrête sous un vaste hall (si sombre qu'on se croirait au moyen âge) : la gare de Mons.

Alerte, désinvolte sous son chapeau à longues plumes voltantes, la danseuse, remorquant son bout d'homme, traverse des voies', écarte du parapluie les commissionnaires importuns (« siouplaît, madame, donne-moi ta bagage. Ça n'est rien, savez-vous î »), gagne la sortie, franchitune place ornée d'un Léopold défunt, en bronze, et, subitement arrêtée, s'enquiert :

— Où c'est qu'elle est ta maison de jeu?

— Cercle des étrangers, se remémore Yves. Oui, c'est bien « cercle des étrangers » que m'a dit Maugis. (Et après s'être palpé le front, il chevrote :) L'Hôtel Schmitz, d'abord.

La patronne de l'hôtel précité, Mlle Alix, accorte et ronde, manifeste une joie débordante à l'instar de sa plantureuse poitrine, quand elle aperçoit le couple.

— Och! c'est vrai, monsieur, madame? Vous venez de la part de M. Maugis? Ça, c'est une bonne surprise! Je ne sais seulement pas dire tout mon plaisir.

— Mademoiselle, flûte Picrate, nous désirons votre plus belle chambre.

— Tout de suite, madame, monsieur. Et, ainsi, c'est de la part de M. Mau... Il est si drôle, ce monsieur votre ami. Ça est un vrai zwanzeur.

Et la caissière, les garçons, accourus, répètent, rigoleurs, rigolos :

— Och! ça, oui, on peut dire un vrai zwanzeur.

Après un instant de repos dans « la plus belle chambre », Kerkrist s'avise :

■ — Quelques informations données par Maugis me reviennent. Il paraît que certaines formalités sont nécessaires. Allons au cercle avant dîner : il faut que nous nous présentions au directeur de ce tripot, si nous voulons jouer ce soir.

Tête de bœuf sur un corps d'éléphant, M. le Directeur Vandrigen affirme d'abord solennellement que, respectueux de la légalité en sa qualité d'ancien Procureur du Roi (il oublie d'ajouter * révoqué »), il lui est impossible, à son grand

regret, d'accorder à M. le comte et à Mme la comtesse de Kerkrist « l'accès des salons », avant que lesdits comte et comtesse aient été « ballottés ».

— Ben, dépêchez-vous de nous ballotter, fait Picrate.

— C'est que, madame la comtesse, le règlement exige que le nom du postulant soit affiché, dans nos salons, pendant trois jours.

Mais, sans recourir à de vaines supplications, la môme ayant déclaré qu'elle ne demeurera certainement pas trois fois vingt-quatre heures à se tourner les pouces dans la noble ville de Mons, et reprendra, le soir même, le train à destination de Spa, M. le Directeur ajoute, en belle ronde, les noms de M. et de Mme de Kerkrist sur la liste des « ballottés » del'avant-veille, et résume la situation en ces termes :

— M. le comte de Kerkrist, Yves-Marie, explorateur, et Mme la comtesse, son épouse, ont été élus membres du Cercle des Etrangers, le 10 novembre 1900. La cotisation est de vingt francs.

D'un geste, il arrête la protestation qu'il voit éclore sur les lèvres de Picrate :

— La loi exige le versement préalable de cette cotisation. Mais je vais remettre à M. de Kerkrist, en échange de ses vingt francs, un jeton d'égale valeur qu'il se fera rembourser à la caisse. De même pour vous, madame la comtesse. (Et M. le Directeur escamote les deux louis que lui présente M. le Comte, à qui il refile deux jetons.) Avant tout, il faut être correct.

— A ce soir, monsieur.

Yves et Picrate retournent à l'Hôtel Schmitz pour le dîner durant lequel la danseuse s'avère d'une humeur charmante. Elle (d'ordinaire si dure pour les larbins) sourit, indulgente, à la lenteur imperturbable du service belge, au garçon apportant en quatre fois quatre serviettes, à 1 invariable « siouplaît » dont s'accompagne le dépôt sur la table de l'ustensile le plus minime, le plus vain. Même, singeant déjà l'accent du pays, elle badine :

— Bé! Yves, comment est-ce que ça va avec cette carbonade flamande? Ça est quelque chose, sais-tu. Prends attention que si tu ne manges pas confortable, tu ne sauras pas bien jouéië, tout à l'heure, au cercle des Etrangeië.

Au dessert, elle appelle la patronne :

— Allô, mademoiselle Alix! donneië un peu le schiedam. (Puis, sans transition, avec le plus pur accent de Montmartre :) Mince! sept plombes et quarante-cinq broquiiles! faut nous faire la dérive, et radiner vivement au tripot.

En une vaste salle, peut-être luxueuse, laide certainement, deux tables de roulettes attendent les amateurs; l'une est dite « grande table », et l'autre « petite table ». Toutes deux, d'ailleurs, de dimensions exactement pareilles; mais ces dénominations arbitraires « permettent de les distinguer l'une de l'autre », explique un laquais, sérieux comme si on l'étrillait. Soit ï Picrate et Kerkrist s'installent à celle que son heureux destin promeut à la dignité de « grande » table.

Yves, d'abord, s'étonne de voir, sur le tapis vert, des jetons dorés et des morceaux de carton, au lieu de l'or authentique et des valables billets qui abondent (ses lectures et un croquis de Jean . Béraud le lui ont révélé) sur les tableaux de Monte-Carlo. A peine a-t-il déposé devant lui un fafiot de cent francs que déjà le râteau d'un croupier s'est abattu.

— Monsieur désire de la monnaie?

— Volontiers.

— Monsieur préfère des gros ou des petits? Cette question imprévue, dont le sens lui

échappe, déconcerte le jeune coureur de patries, qui, soucieux de ne point se compromettre, répond :

— Euh... ma foi... entre les deux.

Propos ingénu qui égaie la totalité des personnes présentes. Rapidement, un ponte voisin, âgé et officieux, divulgue que l'on entend par « gros » les jetons de cinq francs et par « petits » eux de quarante sous

— Des gros, alors.

Le râteau du croupier apporte deux piles de dix thunes :

— Siouplaît, monsieur.

Et la bataille commence.

Elle ne commence pas mal. De huit heures cinq à huit heures vingt, Kerkrist gagne vingt-cinq francs (le pain quotidien d'un député français). 11 calcule qu'à ce taux, la roulette lui donne cent francs par heure, soit, à raison de quatre heures, en deux séances, quatre cents francs par jour, et quatre mille francs en dix jours. Après quoi, il jouera « plus cher » et gagnera huit mille franc, en dix autres jours; puis, il forcera encore la

mise et, dans une troisième série de deux cent quarante heures, ramènera vingt-quatre mille balles. Total pour le mois : trente-six mille francs. A ce moment, Picrate parle d'un ton émerveillé :

— Alors, comme ça, mon gosse aimé, tu joues la d'Alembert?

— Je pense bien, répond l'autre en se rengorgeant. Ça rapporte cinq louis par heure. Je trouve ça assez coquet.

— Oh ! très coquet! s'extasie la môme. Cependant le voisin (âgé et officieux) se permet

de suggérer tout bas :

— En partant comme vous le faites, de l'unité de cent sous, ça vous coûtera dans les trois cents francs en dix minutes, pour peu que vous rencontriez une série de dix boules contraires, ce qui n'est pas rare. Maintenant, vous savez, monsieur, ce que je vous en dis... Excusez-moi.

— On vous excuse, flûte Picrate légèrement . dédaigneuse. (Et à Kerkrist :) Continue ton jeu, va, mon chou; t'intimide pas.

Et, bien entendu, le chou continue sa montante, perdante, 10, 15, 20 francs, retournante la mise de 15 lorsqu'il a réussi le coup de 20, etc.. Et il a cinquante-cinq francs de bénéfice.

Pas longtemps.

Un croupier hautain — qui ressemble, en moins distingué, à M. Combes — amène (Yves mise sur la rouge) treize noires consécutives :

— 35, noir, impair et passe... 10, noir, pair et manque... 28, noir, pair et passe... 17, noir...

Les quatre premières noires dissipent le bénéfice, les trois suivantes volatilisent les cent francs changés au début de la séance ; un nouveau billet passe du portefeuille de Kerkrist entre les mains du croupier; puis un autre après le neuvième coup, et un autre encore après le onzième. Après le treizième, Yves constate qu'il lui reste cent francs ; il hésite s'il les convertira en jetons, puis décide d'attendre.

— Piien ne va plus... 19, rouge, impair et passe.

— Une rouge, au moment où je plaque ï Sacrebleu !

Picrate pince le nez et, les lèvres allongées en moue :

— Ben, elle a pas beaucoup duré, ta veine, Tobstine donc pas. Barre-toi, bête, puisque t'y entends rien !

Kerkrist se dispose à obéir. Il se lève déjà

quand, fouillant machinalement dans son gousset, il y trouve deux jetons de vingt francs, ceux-là mômes que lui remit, pour le rembourser du « droit d'admission » légal, le Directeur Vandrigen. Il les montre à la danseuse qui, hochant les épaules, ronchonne :

— Si tu veux. Deux louis de plus ou de moins... Seulement, traîne pas. Pour ce que tu joues bien î... Fais vite donc, que je te dis. Je l'ai assez z'yeutée, ta roulette.

Yves lance ses jetons au croupier et, quoique émotionné par les rageuses paroles de Picrate, ordonne d'une voix ferme (il tient à montrer qu'il es"t beau joueur) :

— L'as, en plein î

Certes, il est persuadé qu'il fait preuve d'érudition (car, pour avoir accompagné cinq ou six fois des camarades aux courses, il sait qu'on désigne ainsi, sur les hippodromes, le numéro un du programme). Il est un peu décontenancé de voir des sourires éclore sur les lèvres du personnel, tandis que des rires nullement contenus s'élèvent de la foule des pontes. Dame î à la roulette, le numéro un n'est ni * un » ni « as » : il se nomme « le premier ».

D'ailleurs, le croupier, très méprisant, rectifie :

— Le premier, en plein, par deux louis. Jeu marqué... Rien ne va plus.

Un silence. La bille, au lieu de tomber sur le cylindre, « patine » sur le ruban où sont inscrits les numéros; elle hésite, suspendue au-dessus, de la case du 16, passe au 33, arrive sur le « Premier ». Picrate pâlit.

— Oh! frissonne-t-elle.

La bille a dépassé le « Premier » ; elle paraît choir dans le 20, mais, rétrogradant, elle se résout à tomber.

— Ça colle ! Ah! coco chéri! exulte la môme. Le croupier annonce :

— Premier, rouge, impair et manque... Deux louis en plein à monsieur? trente-cinq fois la mise : quatorze cents francs.

On jette à Kerkrist treize plaques de cent quatre louis, quatre thunes. Le voisin (âgé et officieux) insinue :

— Envoyez cent sous au croupier : c'est l'usage ici.

— Sans regret, approuve Picrate.

Yves jette un « gros » au pseudo-Combes, qui passe la pièce au chef de partie (lequel trône

derrière lui sur une chaise haute) et proclame :

— Cinq francs pour les employéiës ! Merci bien, monsieuië.

Le chef de partie répète ; et, après lui, croupiers-* tourneurs », croupiers-« bouts de table » et second chef de partie, tous redisent, échos reconnaissants :

— Merci bien, monsieuië...

— ...rci bien, monsieuië...

— ...ci bien, monsieuië...

— ...bien, monsieuië...

— ... monsieuië...

Tout ahuri de sa veine, Kerkrist n'entend pas un petit ponte au teint brouillé de bile, cacographe du Monde musical, assis vis-à-vis de lui, confier, un peu trop haut, à une dame mûre :

— Jouer comme ça et gagner, c'est écœurant ! Mais l'éclatante voix de la danseuse s'élève :

— Hé ben, mon ange aimé, quoi qu'attends pour ramasser ta braise? Grouille-toi, ou le type d'en face va piquer une crise de foie.

Puis, comme le type d'en face dresse une tête grincheuse, Picrate, du ton le plus cordial, le salue :

— C'est comme ça, galapiat

Ces deux mots dissipent, comme par magie, la colère du sire bilieux qui, baissant le nez, paraît s'absorber dans des calculs ardus — et peut-être hépatiques.

— Ça, dit la môme à l'oreille de Kerkrist, c'est un saligaud qu'a couché avec moi, en me promettant cinq louis une nuit que j'en avais salement besoin, et qui m'a donné peau de balle et variétés. (Et en se dirigeant vers la sortie :) C'est égal! un billet de mille de bénef, c'est ça qu'est chouette, mon gosse. Faudra plus refiche les pieds ici, de peur de reperdre. Demain matin, on rapplique à Baudour ; et, si tu veux, avec cet argent, quand on sera retournés à Paris, clans huit jours, on fera des choses.

— Tout ce qui te plaira, dit Yves.

Et, déjà, Picrate décide :

— On. prendra un appartement plus chic, où y ait de la place pour recevoir Le Goëllo.

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