‹ La Môme PicrateChapitre 2 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qui s'avère nuptial, sinon auguste et solennel

C'est aujourd'hui « demain ». — Ah!

Oui ! Yves de Kerkrist s'est réveillé de bonne heure. Il n'en a pas mieux dormi pour ça : non, il s'est alourdi d'un semblant de sommeil, juste de quoi rêver de danseuses papillonnantes parmi des nuages amorphes (des Degas retouchés par Fantin-Latour) et d'amis Maugis le lâchant au milieu du danger. Très nerveux, il a déjeuné d'un œuf cru et d'échaudés, selon les us de sa vieille hygiène coloniale. Puis, des fenêtres de son hôtel — Impériale Résidence — il a longuement contemplé la rue Margueritte tranquille, propre et noble, comme pour s'en saturer le souvenir, car il doit incessamment recingler vers les Indes. Ensuite, il a allumé un cigare, et il est sorti. Dehors, il a fumé trois autres cigares, bu quatre bocks (chaleur, voilà bien de tes coûts),

admiré la façon stoïque dont les chevaux de fiacre meurent d'insolation, assisté au sauvetage d'un agent plongeur, appris le pittoresque trépas d'un souverain anarchisé, et, finalement, abordé dans un restaurant où il a mâché, cotées à un taux formidable, des nourritures malsaines et peu abondantes. Du moins, cette mastication lui a procuré the boon ofsleep. Ecroulé sur la banquette, Yves de Kerkrist s'engloutit dans le néant. « Un grand sommeil noir tombe sur sa vie. » Éveil dispos dans le café de la Belle au Bois Dormant : au comptoir, le patron s'est assoupi sur la patronne qui s'est assoupie sur le Grand Livre. Seul, le gérant, un colosse, dort debout (c'est sans doute le Gérant Atlas). Mais les garçons jonchent les chaises, au hasard, la serviette sur la tête, avec les poses définitives des porteurs assassinés dans la brousse qu'exhibait jadis le panorama Marchand. Deux joueurs de tric-trac se sont laissés mettre en fâcheuse position, l'un avec le trie, l'autre avec le trac. Les consommations s'en vont en vapeur. Des cadavres de mouches tombent sur les illustrés enclos de moleskine. Vivantes parmi ces morts, quelques affiches de Cappiello pétaradent*

Yves a poussé un cri d'horreur, parce qu'un calendrier lui a révélé le quantième : dimanche ! « Quoi! ce jour stupide tombe aujourd'hui! » s'est-il exclamé. Et, l'âme comme mordue par un chien hydrophobe, il s'évade du mangeoir-dortoir à folles enjambées.

Pour ne pas être écrasé par un grand break filant sur la chaussée, il est contraint de sauter dans le dangereux véhicule. On va aux courses... aux cûrses! Soit, il ira : mais il ne pariera pas, redoutant, affamé d'amour, d'être heureux au jeu. A la hauteur de l'Etoile, le sportsman malgré lui décrète qu'on est inconfortablement secoué dans cette bagnole, et que la transpiration de ses co-voyageurs le dégoûte. Il descend donc et prend un fiacre, à l'heure, bien à l'heure, si bien à l'heure que, lorsqu'il arrive aux Acacias, les pelousards s'en reviennent déjà, les poches vides. Est-cepossible! Commeces chevaux de courses courent vite ! et comme ceux loués à l'heure vont lentement!

Au lieu de se fâcher (par cette température, pensez !) Kerkrist se dispose à regarder le défilé des élégances. Cette année il en reste encore à Paris, malgré la canicule.

Dans un torrent de soleil, au milieu d'un torrent de poussière, passe un torrent de voitures. Ce doit être très beau ! Mais, aveuglé, ahuri, assourdi, Yves ne distingue rien du tout.

Du fond de sa calèche démodée, une vieille dame judicieuse déclare qu'un accident est bientôt arrivé. Comme elle dit ces mots, du fond de l'horizon arrive, avec furie, une automobile qui projette une bicyclette surprise dans les yeux d'un cheval qui s'étonne.

Il n'en faut pas plus pour faire écluse au torrent. Quelle chance ! Yves peut alors inspecter à l'aise les voitures et leur contenu.

Il fait, et reste médusé, bouche ouverte, au risque d'avaler trois demi-setiers de poussière. Figurez-vous... Non, ne vous figurez rien, je vais vous expliquer. Je suis là pour ça.

Dans un fiacre dont les ressorts s'écrasent (il y a trois citoyens rien que sur le siège), Picrate, l'adorable môme Picrate, en personne, trône, entourée, très entourée (il y a cinq citoyens rien que dans le fond) de vulgaires, ah î si vulgaires calicots, tous en rupture de rayons, « comme la bicyclette de tout à l'heure » dirait Maugis. Et

c'est ça l'escorte d'honneur de la môme Picrate! de l'adorable mô...

L'amoureux s'effondre. Il sent fondre sur lui de lourdes épouvantes (le vers n'est pas de moi). Des larmes de rage lui viennent; pas assez, cependant, pour calmer sa soif de vengeance. Et, tout de suite, il piétine les ruines de ses illusions écroulées.

« C'est bien fait, aussi, on ne s'entiche pas d'une pareille bonne femme ! Henry avait raison ; ce n'est qu'une grenouille, une simple gre... »

La grenouille ne l'a même pas remarqué, absorbée par tous ses vilains crapauds. Pauvre Breton au cœur dolent, dire qu'il a dépensé neuf francs de fiacre pour la voir, entourée de... de ça, neuf francs sans le pourboire !

Oui, il y retournera, ce soir, au Jardin des Grues! Il ira, — rien que pour lui dire ce qu'il pense d'elle. (Il imagine déjà la scène, il la voit, il la vit.)

Elle viendra, gentille, coquette et perfide, et • lui dira :

— Vous m'avez désirée, je suis à vous. Mais lui, sévère et digne, répondra :

— Qu'avez-vous fait toute la journée?

— J'ai joué aux courses.

— Vous jouez? J'en suis fort aise. Eh bien, dansez maintenant !

Et elle dansera ; c'est sûr.

Lui, il s'en ira, grave et hautain, sans se retourner : c'est moins sûr.

Pour sûr que c'est moins sûr. Yves le pense lui-même. Mais aussi ! S'être emballé sur une créature qu'on a crue raffinée à cause de ses danses savantes, avoir rêvé des promesses de joies uniques, et la rencontrer parmi ces messieurs de la nouveauté !

Enfin l'héritier des Kerkrist se tempère : « Je suis stupide, songe-t-il. Somme toute, pour ce que je veux en faire!... » Elle était pourtant gentille, la môme Picrate î Très !

— Cocher, allez plus vite, je voudrais rattraper cette voiture, là-bas.

— C'est bon, grogne le collignon en riant tout bas dans son gilet rouge.

Cocotte, activée de la mèche, allonge un peu ses jambes cagneuses, et bientôt Yves aperçoit le chapeau clair de Picrate, comme un drapeau héroïque au milieu de la poussière d'or. Inutile de le nier, il a de l'allure.

— Marchez donc, cocher !

— Hue !

De l'allure, Cocotte en a aussi (quand ça lui dit) et elle dépasse enfin le fiacre de Noé, rempli de ses écœurants animaux. Voici le jeune aventurier repincé, complètement.

C'est que Picrate rafle toutes les curiosités ambiantes; on la reconnaît, on lui sourit. Et elle, qui a vu, cette fois, son « promis de ce soir », lui envoie un regard allègre. Ah! si la régie pouvait fixer de tels regards au bout de ses allumettes !

Yves oublie toutes ses rancœurs ; il ne distingue plus la tourbe des escorteurs néfastes en complets beige; il ne constate que le corsage au ton de trompette et le chapeau triomphant qui tempêtent dans la mêlée.

— C'est son genre, à cette enfant, se persuade l'enthousiaste, tandis que s'éloigne le sapin de l'Aimée (et des Aimeurs).

Chère petite môme Picrate ! pour elle, il retour7 nera plastronner sous les platanes fêtards. Et elle dansera de nouveau, semant le désir autour d'elle.

Et ensuite... Ensuite? Parfaitement.

42 LA MÔME HCftATE.

Néanmoins, comme il ne congrue pas d'aller, dès l'ouverture du Jardin, faire deviner au public envieux que c'est lui le mortel aimé des déesses qui aura « la conclusion » pour lui tout seul, le jeune homme manifeste l'intention d'être conduit à un hôtel où la lenteur du service est notoire. Ainsi espère-t-il mettre longtemps à dîner. Hélas ! deux heures et demie y suffisent. Vite (ou plutôt non, doucement), une tasse de café. Une seconde tasse, et les trop lentes aiguilles n'annoncent encore que neuf heures quarante-cinq. Comment assassiner le temps? Du café encore. L'infusion noire et excitante promet à Kerkrist des insomnies qu'il saura bien employer. Mais pour l'instant? Lire les journaux du soir?Peuh! Apprendre par cœur les lignes d'omnibus? Il fait trop tiède.

Déjà, la caissière l'épie d'un œil soupçonneux. Dans la salle, il reste seul en face de son mazagran. C'est qu'il se connaît : s'il sort dans la rue, infailliblement ses jambes le porteront d'elles-mêmes au Jardin de Paris, hanté comme il l'est par celles, gainées de soie noire, qui valent à Picrate de légitimes approbations. Et voilà qu'il est jaloux, stupidement jaloux de cette foule ignoble (la « vile multitude », grin-

çait le petit Thiers, le vulgum pecus, stylisent les journaleux féconds en barbarismes, même latins), cette foule ignoble qui prend du plaisir avec sa môme !

Tandis qu'il devise avec lui-même, il ne peut pas ne pas remarquer que les garçons déshabillent toutes les tables, édifient avec les chaises des tours de Babel (en temps d'Exposition, la confusion des langues n'est pas à redouter), que les lumières s'éclipsent une à une, et que les regards du personnel s'acidulent de malveillance. Il a demandé « de quoi écrire », et, furieux, il dessine sur chaque feuille de papier, sur chaque enveloppe, un waiter à tête de veau. Du moins ces têtes de veaux ont-elles des physionomies diverses : les unes lubriques, au nez levé, les autres funèbres, aux oreilles baissées, d'autres satisfaites d'elles-mêmes, pommadées, avec un bouquet de persil entre les dents.

— Ecco, cameriere.

Il paye, et sort, et, tout de suite, c'était prévu, pique vers la Concorde. Il s'applique à prendre des rues longues, mais il s'égare et enfile (en attendant mieux) des rues de traverse qui le font déboucher droit sur les Ambassadeurs.

Et, des Ambassadeurs au Jardin de Paris, quelle distance brève! En somme, le monde est petit, et Paris plus petit encore que le monde. La voilà franchie, la distance brève.

Une seconde, le gentilhomme breton se racle la couenne jugulaire, et il entre. Rien de suave ne lui apparaît. La province donne seule en ce soir dominical.

Et plus d'Henry Maugis piloteur avec lequel on puisse parler ses pensées, histoire de se les préciser un peu.

Pas moyen, d'ailleurs, de rompre le cercle noir qui moutonne autour de Picrate. C'est tout au plus si le soupirant entrevoit le chapeau belliqueux. Il pressent le reste et se sent le foie comprimé par une jalousie croissante. Il se voudrait Samson pour carnager cette foule galeuse avec la mâchoire adéquate. (Sûr, on trouverait facilement des ânes chaussés de vernis pour en fournir.) Bref, il neurasthénise.

La môme Picrate vaut-elle tant de douleurs ? Il se le demande. Il n'ose plus l'aller regarder. Il a peur (pas une peur bleue : la peur rose). Et il rosit, en effet. Puis il pâlit : une émotion bizarre l'estrangouille. Heureusement, la ruti-

lante Tortille qui se coule dans le tas, dispensatrice de coups de coudes et d'invectives bousculantes, reconnaît son Mécène d'hier, et vient lui proposer de le conduire au Bar.

— Avec plaisir, mon enfant.

— Tu es gentil, toi.

Yves se regratte la jugulaire couenne.

« Tu! » Est-ce que par hasard la Tortille va se proposer à lui ? Mieux vaut la prévenir sans nul retard :

— Votre collègue Picrate ne viendrait-elle pas également se rafraîchir ?

— Picrate, ah! mon cher, elle ne veut pas perdre une mesure.

— C'est une « mesure » un peu rigoureuse, dirait Maugis.

— Chine donc pas ! c'est ma grande amie, Picrate, tu sais ?

Il s'effraie légèrement et, avec grâce :

— Ah! c'est votre gran...

— Pour sûr. Depuis que je l'ai aidée à se' dépêtrer d'une espèce de gros serin qui y fichait tout le temps des tournées.

— Ce Jaune lui faisait probablement trop de bleus, et lui en faisait voir de vertes. (Dieu,

que je suis bête!) Mais, dites-moi, en admettant que je ne lui sois point complètement indifférent, ça ne l'ennuierait pas , Picrate, de me trouver avec vous?

Un instant interdite, elle fixe sur l'interlocuteur ses yeux clairs où l'impudence scintille. Ses sourcils et son attention se contractent. Puis tout se relâche et, les narines évasées, elle pouffe :

— Ah ! la, la ! Picrate jalouse de moi ! Hé ! c'est à moi qu'elle te confierait, si elle avait le pépin pour toi !

— Vous croyez ?

— Je la connais comme si je l'avais faite.

— Si c'est vous qui l'avez faite... cela m'explique beaucoup de choses.

— Quoi 1

La conversation va se corser; mais un gardien passe et lance à Tortille un regard qui signifie : « Vous n'allez pas danser, vous ? Et vous êtes pourtant payée pour ça î Attention, que je vous signale à l'administration î »

Par cette température ! faut-il que l'administration... Il est vrai que Picrate gigotte bien, elle. Et Tortille, qui ne se sent pas la conscience

très nette vis-à-vis de ladite administration, plaque sans préambule l'amoureux Breton, au moment où il allait lui confesser qu'il était fou de Picrate, fou à n'en pas dormir (depuis hier), fou à ne pas oser la voir danser (depuis sept minutes).

L'abandonné hume désespérément, à pleins chalumeaux, des océans de boissons américaines. Une suffisante notion de l'irréel l'envahit enfin, lorsqu'il voit devant lui la môme Picrate; et la divine parle (musique céleste !) :

-— Vous voyez, je m'en suis rappelé.

— Que vous êtes gentille de vous l'être rappelé ! (Elle s'assied près de lui.) Que vous êtes gentille de vous asseoir ! Pourtant, rapprochezvous encore, je vous en prie. (Elle condescend. Il réitère.) Que vous êtes gentille de...

Sur ce, afin d'éviter les effets de répétition, il avale spartiatement un grand verre d'eau pure.

La môme Picrate a demandé un bock. En buvant, elle détaille son nouvel ami. Elle paraît satisfaite : Yves de Kerkrist est un jeune homme, un jeune homme frais et beau ; il ne tient pas une pomme, mais, vous voyez le tableau, ses

sombres yeux inquiets captivent (ce qui vaguement rime à Yves).

Effectyvesment c'est d'une voix déjà captyvée que la danseuse l'interroge :

— Alors, je vous plais tant que ça?

— Oh! beaucoup; plus que' ça même, je vous jure.

— C'est que, « nous autres », on nous aime parce qu'on nous a vues danser et que...

— Je comprends ! mais moi, ce n'est pas la même chose.

— Vrai?

— Certes, votre danse eurythmique, incomprise des mufles, m'a tout de suite attiré. Soyez du moins persuadée que c'est l'insondable, pressenti en vous, qui m'a inspiré si violemment l'envie, le désir, la convoitise de... (Kerkrist . cherche un verbe à la fois décent et catégorique) de vous sonder !

— Ohî

La môme Picrate détaille de nouveau le sondeur, et ses yeux candides s'ahurissent un peu. C'est justement cette naïveté hors nature qui séduit le natif des côtes bretonnes... Etrange, la môme Picrate! très étrange! Et si connue que

personne ne doit la connaître ! Ce que souhaite précisément Yves de Kerkrist.

Il est tard. Un courant d'air torride accueille le couple à l'issue du Jardin. Kerkrist veut installer la petite dans une Urbaine, qui dort là.* Stupeur! Elle fait « non » de la tête, trouvant la dépense inutile, et désireuse de gagner à pied le logis qui lui est propre, et où l'ami l'accompagnera si cela lui plaît. Car elle ne veut pas entendre parler de « se rendre » chez lui. Ça tombe à merveille : Yves, en explorateur avisé, préfère l'aimer dans son cadre à elle. Il lui prend poliment le bras, mais elle se dégage vite. Lui prendra-t-il la taille"?

— Non, il fait trop chaud.

L'Armoricain ne peut nier l'évidence. Toute

fois il pense que si, tout à l'heure, elle prétexte aussi la température... Alors?... En attendant, il se contente de suivre.

— Si on haltait un instant chez le voisin Maxim? offre-t-il.

Merci ! Picrate n'a plus soif; elle affecte même d'éviter les terrasses des cafés. Ils passent derrière les arbres, traversent des rues qu'Yves ne reconnaît pas et que, pour un peu, il jugerait

placées là, cette nuit seulement, par un esprit taquin, l'ombre d'Haussmann probablement. Ils marchent, ils marchent encore. A Saint-Augustin, la môme affiche du mépris pour cette basilique au dôme sans grâce, et réserve son attention pour les innombrables fenêtres de la caserne. Sans doute elle songe à quelque béguin, interné là pour purger, trois années durant, un précoce dédain des diplômes qui confèrent la dispense de l'article 23.

D'ailleurs, Picrate ne s'attarde guère. On contourne un square et — tout droit devant soi — on monte. « Tu veux bien, mais tu ne veux pas », a dit Mendès (Tu ne veux pas, mais tu veux bien) : la danseuse s'appuie maintenant au bras de son ami, qui, sensitif, pense s'évanouir à ce contact. Il risque un soutien plus complet, et constate avec joie l'Aimée exempte de tout corset. Évidemment! Gomment sa taille souple souffriraitelle une cuirasse pour ses contorsions? Très appréciable, cette taille qui vibre, ceinturée du bras nerveux qui l'étreint. La marche se ralentit. . . La montée, la chaleur, le calme imposant de la cité qui dort, l'émotion, l'amour !

Au sommet de la rue, Yves sent qu'un geste

décisif doit concorder avec les mots de choix qu'il éperle ; délicatement, il prend la tête de la danseuse et la colloque contre la sienne. Les bouches correspondent. Il s'en doutait, et s'explique le vif instinct qui le poussait vers Picrate. Oh! elle rend.

Cette tenue de lèvres en partie double dure assez pour accomplir ce volupteux miracle : l'infatigable môme se déclare enfin fatiguée.

Un cocher, conduisant du fond de sa voiture, s'achemine à petit trot vers le suprême relai. On le hèle. La danseuse — toujours ennemie des superflus débours — propose un prix de quartier. Accepté! Les voilà côte à côte sur la banquette verte, la main dans la main, bébêtes, pas gênés mais jeunets, charmants.

Kerkrist, ingénument, songe que la petite Reine est bien mieux à sa place ainsi, ici, que dans l'autre voiture, avec ses tristes sujets. Et, pour chasser l'affreuse vision, il réitère le baiser, le long baiser qui lui assurerait la tuberculose au cas où la môme serait fréquentée par les petits microbes pernicieux. Ce qui n'est pas. Elle a trop de souffle pour permettre cette morbide hypothèse.

Peu parleuse, Picrate. A quoi servent les mots? Elle préfère s'abandonner. Et, d'ailleurs, ne faut-il pas qu'elle veille à ce que ses précieux dessous demeurent saufs, immaculés?

Les Batignolles, la rue des Dames, une autre rue étroite ; tout le monde descend.

Yves, braisillant de joie, remet au citoyen cocher une petite semeuse de Roty, en outre du prix convenu. L'homme salue de la tête nue (le chapeau blanc étant occupé à coiffer une des lanternes) et s'en va dans la nuit toujours ardente.

Picrate qui s'est fait ouvrir la porte, et a crié devant la loge un nom vague, allume un minuscule bout de bougie pour éclairer l'escalier qu'elle gravit lestement. A la lueur peureuse de ce lumignon, Yves grimpe derrière elle, brûlant et docile, docile et brûlant. Gela lui rappelle... La Virginie peut-être ? Les îles de la Sonde, qui sait? Ouat î A la vérité, cela ne lui rappelle rien, ou presque : le présent lui suffit. Trois étages au-dessus de l'entresol (ça en vaut bien cinq), et on est chez la môme.

Après avoir butté contre d'anonymes accessoires, sournoisement tapis dans l'ombre, l'Ar-

moricain, de plus en plus affriolé, pénètre dans une vaste chambre-salon. Le temps d'user une demi-douzaine d'allumettes à peine, et un vaste abat-jour (don, sûrement, de Grille-d'Égout, qui l'aura extrait d'un vieux jupon de dentelles) tamise une lumière discrètement inviteuse.

Sur les murs égayés de fleurs qu'Yves de Kerkrist, premier prix de botanique au lycée de Rennes, n'a jamais vues mentionnées dans aucun de ses traités classiques, sur les murs, l'hôte recense de multiples portraits de Picrate. Ils ne sont pas à l'huile, ni en pied, ni grandeur nature. Ils ne sont même pas originaux. Le plus important la représente assise de profil, capotée de noir, en train de déguster, parmi des buveurs hollandais, un curaçao qui veut se pousser dans le monde. Bien que l'artiste néerlandais lui ait coloré les cheveux en vert, elle fait assez bonne contenance, si petite au milieu de tant de lettres majuscules.

En revanche, la voilà ici, très ressemblante...' cette taille d'abeille à qui l'on vient de chiper son miel, cette taille qui se cambre follement... Tiens, non, c'est Claudine Polaire î Mais où Picrate s'atteste indubitablement, c'est sur une

immense pancarte-réclame, aux côtés de Jack, le célèbre ventrilo-laryngiloque; à ses pieds se vautre un éléphant dont la trompe levée ressemble à... (Les mensonges de l'image, quoi!) Autre effigie exacte : enrubanné de faveurs orange, un éventail représente la danseuse chromolithographiée au centre d'une composition évoquant — comme elle peut — une course de « toros » aux arènes de Séville.

Enfin, partout, des postkarten avec les vingtdeux positions de la chère, de la très chère enfant, dans l'accomplissement de ses fonctions les plus quotidiennes.

Yves prend place sur un divan dont les prétentions orientales sont signées Dufayel, pose ses pieds sur une peau, déclarée de tigre, mais en fait de chèvre (envoi-souvenir d'un poète devenu berger à force d'avoir été bucolique), et attire à lui la jolie propriétaire de ces splendeurs.

Elle lui confie qu'elle est dans ses meubles.

— C'est très beau, ma chère... (Baisers.) Et ceci?

— Ceci aussi est à moi, et demain... demain, je te montrerai autre chose.

— Demain seulement? (Soupir d'énervement). Picrate,... ma petite Pi...

— Oui, oui,... pose ce bougeoir-là.

Il obéit et admire le lit bas qui s'efforce d'être modern-style, mais n'y réussit que difficilement.

— Je serai peut-être un peu longue, annonce loyalement la môme en commençant à se démunir des premières épingles.

Alors, beaucoup plus excité qu'il n'entend le paraître, Yves enfourche une chaise et allume une petite cigarette qu'il vient de dénicher sur la cheminée de marbre rose.

Picrate se dévêt lentement. En jupon, elle s'arrête... et regarde attentivement, bizarrement, le jeune homme qui se demande si elle va l'appeler Don José et danser la séguedille comme ça, devant lui, en buvant du manzanilla de la maison Lillas Pastia and Co.

Le jupon, le fameux jupon se déploie, se déploie et tombe, épuisé, au bas des jambes noires, des longues jambes noires magiques.

Yves ne fume plus : les mains crispées sur sa chaise, il a le regard tendu vers la petite femme aux mouvements si naturellement libertins. Mais elle, tout à coup, se fâche :

— Ah î çà, as-tu fini de me regarder comme ça avec tes yeux? (Avec quoi pourrait-il la re-

garder?) En as-tu, du vice! Tiens, cache-toi!

Et, empoignant le jupon endormi sur la carpette, elle le lance, arrondi comme un épervier, sur le trop observateur Breton qui, du coup, enfoui, se noie dans tout ce remous odorant. La môme se tord.

Lui, ne se presse nullement de se dépêtrer. Il ne sait plus où il est ; il se grise là-dessous, heureux loin des vains bruits du monde. Il ne se rappelle plus que ce linge a balayé des tréteaux, s'est souillé de sale poussière, de plus sales regards ; il abdique toute responsabilité de ses actes en cette délectation morose ; et quand Picrate le vient désenjuponner. il le regrette presque, ce jupon qui reste seul à méditer sur l'ingratitude masculine, efflanqué, n'ayant plus d'autre fonction que celui de décrire des courbes symboliques parmi les dessins déjà hiéroglyphiques de la carpette. Mais, bientôt, des draps viennent lui tenir compagnie (au jupon).

Il fait si chaud !

C'est vrai, ça chauffe.

Picrate qui, jusqu'à présent, à part sa danse, demeurait mystérieuse, de par sa ressemblance avec les autres bonnes filles dévolues à gaver

obligeamment les gourmandises qu'elles suscitent, Picrate, qui accepta Yves à la fois si vite et si tranquillement, se révèle enfin; son âme — cette âme par quoi lui sont suggérés les rythmes et les rites de ses valses uniques — reprend le dessus et son corps en fait autant, dans un bond magnifique. Yves de Kerkrist accomplit un de ses plus mouvementés voyages. La joie le saoule.

Quand, l'étreignant avec rage, presque avec passion, la môme Picrate lui souffle dans l'oreille :

— Tu m'as voulue; je me suis donnée, parce que je n'avais pas de raison pour te refuser, mais je ne suis pas ce que tu crois...

— Je m'en doutais, bafouille-t-il d'un accent fier et en un geste vainqueur, je m'en doutais, et c'est pour cela... Oui, tu es une artiste!

— Oh ! non, je ne suis pas une artiste. Je ne tiens pas à en être une. Vrai, ce que je m'en fiche! Il faudra que tu ailles baisser la lampe... tout à l'heure...

Silence brusque, coupé pourtant de bruits spéciaux, spécieux, puérils et savants, humains et radieux.

Qu'elle est belle, dans son désordre, la Picrate

d'Amaëgui! Et quel malheur qu'il faille gazer: N'importe : derrière la gaze (où vous la supposez, non sans raison, béante, se tordre dans un baiser ardent, et mordre en criant des onomatopées bien tapées) transparaissent ses formes ondulantes, sa gorge, où saillent la pomme d'Adam et surtout celles d'Eve... Elle danse encore, ma parole ! Et le silence, maintenant, se déchire de paroles qui s'éparpillent, pour s'éparpiller seulement :

— Gomme ça, veux-tu?

— Tu voudrais...

— Puisque...

— Non, une autre fois... J'ose pas encore... Et la lampe qui fde...

— Elle a bien tort, moi je reste.

— Chéri, chéri, qui croyais que j'en étais une!... Une artiste.

— Mais oui ! Tes jambes adorées ! Que tu es esthétique !

— Hein? Je suis hystérique, moi?

— Chut!... là... Oh! oui... Tiens!

Évidemment, tout cela ne veut rien dire ;

mais, si ça voulait dire quelque chose, ça ne serait pas vrai.

Afin (à seule fin?) de pouvoir l'enregistrer parmi ses plus merveilleux souvenirs d'exotisme, le globe-galopper Yves de Kerkrist étudie la môme Picrate avec la même conscience qu'il a étudié les continents les plus saugrenus que baignent les mers Rouge, Blan...

Avec la même conscience? Croyez-vous?

Non, je ne crois pas, car il n'a plus conscience de grand'chose.

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