‹ La Môme PicrateChapitre 3 sur 22 · OÙ LA MOME, DITE PICRATE, SE RACONTE · texte numérisé non relu

OÙ LA MOME, DITE PICRATE, SE RACONTE

Picrate se réveille, joyeuse. Etnue. Mais, sportivement musclée, cette jolie bête entraînée pour la danse et pour l'amour ne ressemble guère aux chloroliques hamadryades dont la grêle anatomie, nymphatique, s'exhibe dans les squares, aguichant la précocité des potaches. Près d'elle, l'amant s'allonge, académique, l'air d'un Antinous sculpté à Keruik-en-Tredrez. Dort-il ou ne dort-il pas? Voilà the question. Par la fenêtre, qui bâille avec ennui sur les volets mi-clos, arrivent pêle-mêle les bruits de Paris : une locomotive ou une usine (ça n'a pas d'importance) stride ; un vieillard aboie « les légumes verts ». Un soprano fourbu vocalise péniblement, avec des acidités qui rappellent le verjus de Marguerite Deval ; un flûtiste s'exerce, polygamme.

Picrate — telle une jeune chatte regardant, de droite à gauche et de gauche à droite, la bobine de fil qui l'intrigue — reconnaît qu'elle serait heureuse si le Breton, le valeureux Breton, consentait à lui rester.

Ce qu'on a peu dormi!...

Yves de Kerkrist ne se rappelle pas exactement par l'intermédiaire de quel consul il a été présenté à la dame le long de laquelle il gît. Mais il ne cherche pas à se souvenir. Il trouve même tout naturel que la dame se serre contre lui, en lui réclamant d'être « gentil » une dernière fois.

Cependant que cette intimité menace de se prolonger, on cogne à la porte. Allons, bon!

Picrate ne s'émeut pas outre mesure :

— N'entre pas! crie-t-elle, j'ai quelqu'un. Elle s'extirpe des bras du quelqu'un, chausse

des babouches, passe un jupon, enfile une camisole, et disparaît dans les couloirs voisins.

Attente résignée de l'ami. Il n'a rien de mieux à faire. D'ailleurs, la déserteuse revient bientôt et s'explique :

— C'est Fuseau...

— Fuseau?

— Tu n'en as jamais entendu parler? Pourtant, son nom a été dans les journaux. C'était une danseuse comme moi, seulement elle s'est fait mettre à la porte en voulant prendre parti pour une amie qui a été mêlée à des choses de la politique.

Quelle politique saugrenue pouvaient bien perpétrer ces conspiratrices? Yves se le demande avec une indécision ouatée d'abrutissement. Il risque :

— Alors, maintenant, elle danse sur un volcan?

— Mais non, elle ne danse plus du tout, la pauvre Fuseau ! Et elle est dans une purée, vrai! Alors, comme elle est trop malade pour travailler, nous lui donnons notre linge à laver.

— Epilogue touchant d'une vie accidentée.'

— Dans le quartier, tout le monde la connaît, Fuseau.

— Dire que je fais exception! Il est vrai que je ne suis pas du quartier.

La môme Picrate ne répond pas. Debout devant le lit en pagaie, elle semble méditer, avec refrain de souvenirs attendris. Silhouette si gracieusement débraillée, excitante à damner tous les Yves du monde! Quelle âme. si précieuse

soit-elle, ne vendrait-on pas pour le corps que cachent à peine — c'est déjà trop — ces hardes provisoires !

— Mais, vous devez en avoir beaucoup, et souvent, à laver? reprend Yves.

— Quoi?

— Du linge.

— Oh! c'est selon...

— Ah!

— Oui, je n'ai pas toujours des dessous blancs. Ainsi, ce soir je serai en rouge.

— Comme Tortille.

— Non, Tortille sera en blanc.

— Ah!... Alors, vous alternez?

— C'est-à-dire que, pour ne pas être toujours pareilles, nous changeons...

— A tour de robe. Zut! je deviens aussi bête que Maugis.

— Tiens, tu veux les voir, mes dessous? Sans attendre de réponse, Picrate ouvre son

armoire avec le geste d'une fée du Châtelet:

— « Regarde » !

Yves s'émerveille devant les splendeurs de cet arseual.

Du bleu, du vert, du jaune, de l'orangé, du

rouge, du. . . Certes, un enfant pourrait apprendre là les couleurs du prisme (il apprendrait bien d'autres choses encore!). Picrate prend chaque étoffe et l'étend, afin d'en faire chatoyer — telle la folle que le père Hugo vit, dans la Marne, laver — les torchons radieux. Elle ne rit plus, trop pénétrée de respect pour son trésor. L'on dirait un sacristain de cathédrale exhibant des chapes d'évêques béatifiés.

De ces dessous, certains ont fait leur temps ; doyens d'âge, on les conserve là pour imposer respect aux autres.

— Tiens, ce jupon vert perroquet ne serait plus possible aujourd'hui.

— C'est dommage!

— Habille-toi et je vais te montrer les jarretières assorties.

Yves se passerait aisément de voir les jarretières assorties; mais il n'ose pas désobéir à la môme Picrate! Et, tant mal que bien, il finit par aveindre un pantalon qui se tirebouchonne dans un angle lointain, puis un gilet peureusement massé sous des lingeries féminines. A mesure qu'il se vêt, il constate la hideur de notre costume masculin, comparée aux élégances qui

avantagent nos compagnes, comparée surtout au négligé, non négligeable, de Picrate.

Celle-ci s'installe devant une table surchargée de flacons, de boîtes, de pattes de lièvre, de fers à friser, de mascaro, d'orange-stick pour lesongles, de pinces à épiler, de polissoirs, de sécateurs, d'engins mystérieux, et, du tiroir dévotieusement ouvert, des jarretelles jaillissent, des jarretelles, des jarretelles, joyeusement multicolores, comme une volière d'oiseaux des îles. Sous les jarretelles s'entassent maintes photographies de Picrate telle qu'elle était au bal de lord Sallsfrytt à Londres (voui, mon cher). Autres photographies : celle-ci, prise dans une baraque foraine, une ferrotypie noiraude; celle-là, jaunâtre, où la môme s'accoude à l'italienne sur l'épaule d'un chasseur alpin. Et cette dernière qui se cachait: la danseuseen pantalon eten corset, pourlaquelle on donnerait des sommes et des Somm (Henri, dessinateur français) !

Kerkrist s'épuise en remarques flatteuses. Dénoncée par le muet bavardage de ces portraits contradictoires et qui se complètent, l'histoire de son aimée lui apparaît de plus en plus aventureuse et guerroyante, un roman de tape et

d'épée. Ardent du désir d'apprendre tout ce qu'il ne sait pas, le jeune homme se rapproche de la petite femme-énigme. Elle le regarde avec un bonheur reconnaissant, et se sent prête à faire pour lui ce qu'elle a rarement fait pour d'autres. Pourquoi faut-il qu'un nouveau coup contre l'huis interrompe, dès leurs débuts, ces intentions excellentes?

Heureusement, ce n'est qu'Elise.

Elle entre comme chez elle, Elise. Pas étonnant : l'immeuble lui appartient, à cette vieille fille ; alors, elle le balaye. Mon Dieu, oui. Elise exerce le double office de propriétaire et de femme de ménage. (C'est un rien.) Elle salue Yves sans manifester d'ailleurs aucune curiosité et, tout de suite, s'en prend aux fauteuils qu'elle retourne, comme des moutards désobéissants,, pour leur donner la fessée avec un plumeau.

11 urge donc de lui céder les lieux. Et Picrate semble tout ce qu'il y a de moins prête à partir, encore que midi sonne aux beffrois d'alentour.

Yves se désole. Il projetait d'exhiber sa mie vers les quartiers cosmopolites ; on aurait déjeuné chez Gangloff. Projets superflus ! Picrate se couvre seulement d'un peignoir léger, mais

bariolé — soie pour rideaux à 2 fr. 50 le mètre — et annonce :

— Nous descendons croûter chez Ernest. Ça t'est égal ?

Ça lui est égal. Mais est-ce qu'elle va déambuler dans Paris sous ces diaphanéités voyantes et qui laissent voir, traînant à ses pieds des babouches rouges, alors que lui fignole si soigneusement son nœud de cravate? Il paraît que oui. Elle prend même les devants. Yves de Kerkrist lui prendrait bien le derrière... Il suit.

Deux minutes plus tard, ce descendant authentique d'une des plus anciennes familles de la noblesse bretonne débouche dans une salle basse, sombre, puant l'évier, et s'assied devant une table dont la nudité de marbre ignora toujours la décence des nappes; les cruches à vin sont égueulées, les convives gueulards; comme waiter, le garçon Adrien, un récidiviste.

Dominant la clientèle, Ernest, tribun du peuple, tonne, du haut de ses alambics, des menus inquiétants.

Et il tutoie Picrate (détail).

Assistance dénuée de snobisme: des Renoir; les vestons de coutil bleu et les corps de chemise

abondent; et aussi les peignoirs j'menfoutistes, frères de celui qui caresse les agressifs nichons de la môme Picrate. Yves de Kerkrist est correctement présenté.

Brunette, Sapho, Moulin à Café, Blanche de Gastille lui sourient avec bienveillance, entre la fourchette et le morceau. Il apprend que ce sont là les muses coutumières du Moulin de la Galette. Pour prouver qu'il n'est pas tout à fait un philistin, il s'informe de Cricri, de Grilled'Égout et de Tortille. Mais elles ne fréquentent pas ici.

— Et Tortille, fait Picrate très haut, elle est en train de se vanner avec son amant de cœur !

Cette nouvelle provoque un léger ricanement chez la gent masculine. Ces messieurs se retournent la bouche pleine et regardent eftronr lément Yves, qui n'a pas sollicité leur présentation, mal à l'aise devant ces mèches trop ondulées et ces fronts pas assez hauts. Néanmoins, quand, délicieuse d'inconscience, sa môme lui conseille de « toucher la main » à deux nouveaux qui entrent, il nTiésite pas.

Oh! ceux-là, ce sont ceux de la voiturée des courses ! Yves ne les a pas distingués hier, mais

il les reconnaît tout de même. Picrate, contente de les revoir, les inviterait probablement à venir près d'elle si lui — estomac délicat, endommagé par le pemmican et les conserves — n'avait commandé un « extra » pour deux avec menu spécial.

C'est aussi à ce menu spécial, un peu long à préparer, que l'heureux amant doit la satisfaction de voir plusieurs commensaux terminer, bien avant lui, leur repas, et se retirer chantonnant : « b'soir, M'sieurs-Dames, j'me barre » — sans les altendre.

Repu, le reste du banc s'éloigne à toutes nageoires. L'empoisonneur Ernest s'exile (Exil, Exili) dans l'antre de ses cuisines. Enfin, il ne reste plus dans la salle que le garçon Adrien et le couple princier.

Il y a bien un autre couple, mais si peu gênant, si discret dans l'ombre ! Deux femmes, deux anémiques pâlottes qui partagent en sœurs leur demi-portion.

— Yvette et la Flora, explique Picrate qui les connaît. (Elle connaît tout et tous.) Il y a cinq mois qu'elles sont ensemble, elles vivent ensemble, elles mangent ensemble, elles dansent ensemble, tout, quoi...

— Oui, mais parlons un peu de toi... Je ne sais rien de toi, ma chérie...

— Tu veux que je te raconte?

(Enfin ! ! !) La môme Picrate fronce les sourcils, parcourt des yeux la salle rectangulaire, pour y cueillir de la mémoire, et, gravement, s'essuie la bouche. Puis elle appuie ses deux coudes, sur la table et son menton sur ses mains jointes.

Ses frisures défaites sinuent adorablement. Les significatives petites poches mauves creusées parla valeur armoricaine sous ses yeux attendris, s'animent avec eux, tandis qu'elle narre du rétrospectif et du pittoresque :

— Je suis née boulevard des Batignolles. Papa tenait un petit cabaret à l'enseigne : Au rendezvous des Volontaires. Maman, ou plutôt ma mère (car je l'appelais toujours « ma mère » et je ne la tutoyais pas) avait été femme de charge d'un peintre célèbre, que j'ai oublié son nom.

— Rubens, peut-être?

— Je ne sais plus. Non, je ne crois pas.

— Et ton père, ça devait être un solide gaillard ?

— Lui? Peuh! un gros pâteux qu'on ne pouvait pas dévisser de son comptoir, et qui ne sortait de chez lui qu'une fois par an.

— Détestable au point de vue de l'hygiène! En revanche, ta mère...

— Ma mère non plus ne sortait pas. Elle cousait toute la journée dans sa chambre. Tu sais, elle était très distinguée !

— Ça ne m'étonne pas, toi aussi.

— Dans la journée, j'allais à l'école communale.

— Et buissonnière?

— Oui, quelquefois.

— Histoire de sauter les buissons?

— Non, je n'aimais pas la gymnastique

— Pas possible !

— La seule chose que j'aimais, c'était la musique. J'en raffolais, mon cher. Toute la journée, je courais après les musiciens qui jouaient dans les impasses.

— Ta vocation s'esquissait.

— Je ne sais pas, mais ça me faisait rentrer tard et on me battait.

— Ta mère ?

— Non, une voisine. Ma mère, ça lui était égal que je rentre tard ; elle ne m'aimait pas.

— Et ton obèse de père?

— Il était trop occupé à sa boutique. Il voulait

seulement que je passe mon certificat d'études.

— Et tu le passas?

— Non.

— Et alors?

— Alors, il y a eu une scène, ah la la ! Je m'en rappelle encore : papa était saoul, ma mère ronchonnait. Comme par hasard, la voisine s'amène et, hardi Denis, ce que j'en ai reçu, ce jour-là, sur la tête, sur les épaules, partout.

— Charmante voisine ! peut-être dois-tu lui être reconnaissante de t'avoir rendue ainsi plus souple.

— Tu ris, mais moi ça m'allait pas d'être tout le temps rossée. Et un jour je me suis rebiiïee et je t'y ai collé une peignée, qu'elle en fumait.

— Bravo, chérie ! Et alors?

— Alors, comme elle en avait assez, elle a calté.

— Bon vent. Et après?

— Après, je suis devenue très heureuse ; je vivais dans la rue, j'allais dans les carrefours le dimanche, et je chantais les chansons que vendaient les musiciens.

En écoutant la Batignollaise, Yves de Kerkrist constate qu'elle articule à la façon d'une pen-

sionnaire récitant une leçon. Et, si triviale que soit cette adolescence, il se dit qu'aussi bien Picrate raconte l'histoire d'une de ses consœurs. Ce doute le travaille jusqu'à ce que la récitante arrive au « tournant », au fameux tournant de toute vie.

— ... Un beau jour, crac, v'ià papa qui fait faillite. Personne y a jamais rien compris, lui pas plus que les autres.

— Trop obèse sans doute.

— Du coup, tu sais, une vraie mouise! Plus un sou à la maison. Ma mère était obligée de coudre nuit et jour.

— Ton père...

— Papa, il n'en a plus fichu un coup, jamais.

— Incapacité physique, connu. Et toi?

— Ah ! moi, il a fallu me démancher ; pour sûr ! oui, mais quoi faire? C'était pas facile! Heureusement, ma mère qui connaissait des tas d'artistes, avait eu l'idée de m'emmener dans des ateliers, pour me proposer comme modèle. Les . premiers temps, je posais seulement pour la tèle, comme de juste.

— Lorsqu'un jour...

— Lorsqu'un jour, tu vas rigoler, v'ià qu'un

vieux sculpteur rapplique ; très chic avec ses cheveux blancs, sa blouse blanche...

— Et sa pipe noire...

— Tiens ! tu l'as connu ?

— Continue, continue I

— Eh bien, donc, comme il me savait toquée de musique, est-ce qu'il ne me promet pas de me jouer du violon, si je veux bien poser toute nue devant lui? Moi, n'est-ce pas, de l'âge qu'il avait, je me déméfie pas, j'enlève ma limace...

— Ta quoi?

— Ma liquette, voyons,' laisse-moi raconter. Qu'est-ce que je disais?

— Tu disais que tu finis par enlever ta chemise.

— Ah, oui, à condition, je lui dis, que vous me jouerez un air que j'adore : Manon, voici le soleil !

— Et il te joua Manon ?

— Rien du tout. C'était un vieux salaud !

— Je m'en doutais.

— Tu comprends, j'ai rien eu de plus chaud que de remettre ma robe et de me trotter. Eh bien, ce qui est épatant, c'est que, après, ça ne m'a plus rien fait de me mettre à poil devant des

peintres. Depuis, je posais tout le temps à l'Académie dans les cours de dessin. J'avais un corps très beau...

— Tu l'as encore.

— Même qu'un massier de chez Gérôme m'avait fait des vers, comment donc? « Chair de la femme agile... »

— Non, « argile idéale, ô merveille ! »

— Jamais j'ai vu un type comme toi, tu sais tout! Embrasse-moi. Enfin bref, ta Picrate était devenue célèbre dans les ateliers sous le nom de Dolorès.

— Ollé ! Et tes parents s'en réjouirent.'

— Papa? {Elle chantonne :) Il n'en a jamais rien su.

— Cher gros homme î

— Ma mère voyait que je faisais du pogn... de l'argent; je lui en donnais. Ça lui suffisait.

— Elle avait des vertus... Cardinal. Continue, tu me passionnes. Quand as-tu cessé d'être sage?

— Voilà. Un jeune peintre qui habitait près de l'Observatoire m'avait prise pour « faire son Salon », à ce qu'il disait.

— Je le vois venir, celui-là !

— Il était très bien. Tiens, il te ressemblait un peu.

Yves s'enfle d'orgueil. Le garçon Adrien apporte du moka. (Tu parles!) Picrate empile du sucre dans sa tasse et poursuit sa récitation :

— Un soir, il lansquinait à force. « Reste donc, » qu'il me fait, le jeune peintre ; « rentrer jusque chez toi par une pluie pareille, c'est bon pour attraper du mal. ». Moi, comme de juste, je reste ; on dîne ensemble; après il m'emmène à Bullier; c'est comme ça que je suis devenue sa maîtresse.

— A Bullier?

— T'es bête ! Alors, je me suis installée chez lui, voilà.

— Et son tableau ?

— Pfu! Il prenait ses pinceaux toutes les fois qu'il lui tombait un œil ; ses chevalets, je m'en servais pour accrocher mes robes, parce que, pour avoir des armoires chez lui, c'était midi. Il s'appelait Joris van Tyledonck, vu que faut te dire qu'il était Belge, même qu'on y envoyait souvent un journal d'Anvers, le Mèphislo, bête comme tout !

— Et il t'aimait beaucoup, ce Jocrisse?

— Pas Jocrisse : Joris. On s'aimait à se crever! On ne s'embêtait pas ; trois fois par semaine, on allait à Bullier retrouver ses copains, des peintres comme lui.

— Des Belges?

— Ça je crois pas. Je sais qu'il y en avait un qu'on lui disait « Ary Renan » et que son père écrivait contre les curés — t'as-t'y connu? — et un autre nommé Monsieur le vicomte de Luziade et que son père était raccommodeur de parapluies.

— Et toi?

— Moi, je dansais.

— En somme, tu débutas parmi la jeunesse des écoles.

— Je dansais même si bien que le sous-chef d'orchestre du bal me répétait toujours : « Plaquez donc votre métier de modèle pour celui de danseuse! »

— Ce que tu fis.

— Oui, seulement je ne lâchais pas mes séances, pas si tourte ! Je posais le matin, et, l'après-midi, je suivais des cours de danse. J'ai figuré au * Lyrique » dans le ballet d'Obéron, mon cher !

— Félicitations. Je ne te vois pas bien dans le Weber. Enfin! Et ton amant?

— On était allé passer trois ou quatre jours ensemble, dans son pays, et pas plus d'un mois après notre retour, on s'était quitté. Une de mes amies lui avait raconté que je lui faisais des.... des trucs avec le sous-chef d'orchestre.

— La rosse ! C'était faux?

— Non, c'était vrai.

— Ah!... Et tu remportas bientôt d'éclatants succès, comme chorégraphe ?

— Gomme danseuse, tu veux dire; non, ça ne marchait pas très bien. J'arrivais souvent en retard. Et puis, mes camarades m'en voulaient, elles m'asticotaient; une surtout, j'y ai mis une baffe à celle-là; c'était une Italienne qui pagnotait avec le directeur. Ça a fait des chichis à n'en plus finir! Si bien que je suis partie pour Londres.

— Do y ou speak english ?

— Yes, sir, very welt.

— AU righl ! Et qui te fit passer la Manche » ?

— Mon amant, Jack Watt Ferfoot, un type très riche et très gentil, que j'avais connu chez M. Merson où je posais; mon english, il faisait

ses tableaux dans un chic atelier qui donnait sur le cimetière Montparnasse.

— Paysage édifiant.

— J'y habitais avec lui. Il m'a appris l'anglais. *— En combien de leçons?

— J'ai pas compté, tu penses. A Londres il m'entretenait d'une façon épatante. Il m'habillait richement.

— Avec les laissés pour compte des grands tailleurs?

— Pas du tout ! Rien que neuf. Je me faisais appeler Lady Watt Ferfoot, un nom de ce tonneau-là, et on me recevait dans les meilleurs mondes, des maisons tout ce qu'il y a de bath. J'avais un cab à moi.

— Mazette ! Et vous restâtes à Londres,.. ?

— Un an ; moi, pas lui. Il a fallu qu'il me quitte pour aller en Irlande, épouser la fille d'un pasteur, avec qui qu'on l'avait fiancé.

— Tu l'as revu?

— Jamais. Je crois qu'il est mort en Suisse, dans une crevasse. Mais j'en suis pas sûre. Je l'ai vraiment gobé, celui-là; quand on s'est quitté, j'ai pleuré comme une fontaine, quoiqu'il m'avait laissé beaucoup de galette.

— L'argent ne fait pas le bonheur.

— Pour sûr, car celle-là, je l'ai toute mangée avec un commis voyageur en dentelles, un Français. Et de cette affaire, j'ai été obligée de tout vendre.

— Tout? Le cab et les toilettes de lady Watt Ferfoot?

— Oui. Et de chouettes bijoux, tu. sais! Mais ça, je m'en fichais pas mal, je ne les aime pas.

— Et que dit le Tout-Londres de ces revers?

— Oh ! je ne voyais plus personne; je vivais heureuse avec mon nouvel amant, le Français. Quand il a su que nous étions ruinés, il s'est montré très bien. A force de démarches, il a réussi à me faire engager dans une troupe de danseuses excentriques qui allait passer la Manche : les « Sisters Kirby ». Nous étions sept, plus l'imprésario. On est venu à Paris; seulement, j'ai pas débuté.

— Parce que ?

— Parce qu'il y en avait une qui est tombée malade et que le nombre pair ne pouvait pas convenir. Gomme j'étais la nouvelle, ils m'ont remerciée,

— Et les cinq « Sisters Kirby » débutèrent aux Folies-Bergère, sans toi ?

— Oui.

— Alors, pauvre chérie, où reposas-tu ta tête... et le reste?

— Chez mes parents.

— C'est vrai! Qu'est-ce qu'ils étaient devenus, tes parents ?

— Papa était mort d'une attaque.

— Le chagrin de t'avoir perdue?

— Non, il ne s'était même pas aperçu de mon absence. Il était tellement alcoolique !

— Et ta mère ?

= — Elle habitait, depuis, avec la voisine.

— Celle qui te battait autrefois ?

— Oui. Manière n'avait pas eu de chagrin pour moi ; elle ne m'aimait pas. Mais elle regrettait mon père. Par respect pour sa mémoire, plutôt que de me savoir rouler, elle a bien voulu me laisser habiter avec elle. C'était tout près du Moulin-Rouge; j'y allais tous les soirs;j'y retrouvais d'anciennes amies, des modèles, presque toutes. C'est là que j'ai fait la connaissance de Tortille, tu sais, la plus gentille de

toutes, celle qui a un pépin pour ton ami, le gros;

— Pour Maugis? Je ne m'en doutais pas!

— Sur, qu'elle le gobe î Qu'est-ce que je disais donc ?... Ah! oui, c'est au Moulin-Rouge que j'ai connu Sans-Gène, Baleine, Fromage, Grilled'Egout, Moustille, Fuseau, Cricri, Juju...

— Et quelques autres.

— Tortille, elle est devenue ma meilleure amie.

— Oui, je sais, c'est elle qui te dépêtra d'une espèce de grand serin.

— Anatole"? Il n'était pas grand ni serin, mais ce qu'il m'a rendue malheureuse î

— Pauvre mignonne.

— J'ai connu des floppées de types après lui, quelques-uns de très chics. Beaucoup me proposaient de m'entretenir, mais je ne voulais pas, je tenais à rester libre, maîtresse de moi-même.

— Et pas d'un homme.

— Et puis, Tortille et ses amies me conseillaient tout le temps de me faire un fixe, en dansant comme elles. « Il vaut mieux débuter jeune, pendant que tu y es », qu'elles s'en allaient, « sans compter que tu risques d'être engagée pour un théâtre. » Maintenant, va, ce qu'elles regrettent de m'avoir dit ça î

— Pourquoi ?

— Tiens ! Parce que je suis la première, parce que je danse mieux qu'elles toutes ! Il n'y a que Tortille qui ne soit pas jalouse, parce qu'elle est aussi jeune que moi, et plus jolie.

— Pas aussi jolie î En tout cas, elle ne sait pas, comme toi, se servir de sa beauté.

— T'es mignon. Les premiers temps, je valsais avec Méa, une petite blondine qui était modèle à Montmartre. H y a des types qui venaient au Moulin-Rouge rien que pour nous voir ; on voulait, des fois, nous emmener toutes les deux. Le quadrille aussi, m'a fait beaucoup connaître, et c'estçala cause que je danse aux Champs-Elysées.

— Et tu as bien raison. Car sans cela je ne t'aurais jamais rencontrée... Est-ce que ta mère vit toujours ?

— Oui, mais nous sommes brouillées à mort, rapport à la voisine qui avait recueilli un neveu à elle.

— Je ne saisis pas le rapport.

— Si, ma mère m'a flanquée dehors, parce quej'avais pris le petit pour amant, et qu'il avait voulu voler pour se débiner avec moi. Il est parti...

— Pour la Nouvelle ?

— Non, à Montigny-en-Fresnoy, dans la ligne. (Il est venu deux fois me voir, en permission ; je le logeais chez Méa.) Tu comprends, je gagnais ma vie, ma mère pouvait être rosse avec moi, je m'en fichais, après tout. Maintenant, je suis tranquille.

— Et le petit soldat ?

— Il a disparu ; je crois qu'il mène une mauvaise vie. Ça m'est égal, je n'aime plus personne ; je n'aime que la danse et l'amour. Quand un ami me demande de venir avec lui et que je ne suis pas prise par des types sérieux, je ne dis pas non, tu comprends...

— Je comprends.

— .'.. Et puis, je suis née aux Batignolles, tu vois, j'y habite encore ; c'est dans ce quartier-là. que je préfère vivre.

— C'est là que tu veux mourir ?

— Oui. Mais je t'ai déjà dit que je ne suis pas ce que tu crois. Ne te moque pas de moi, tâche plutôt de comprendre : je m'ennuie. Oui, j'ai l'air joyeuse comme ça, eh bien, non! Au fond, je suis triste. Explique donc ça, toi. Vois-tu, je ne suis pas une femme comme les autres...

La môme Picrate se tait pour se moucher. Elle a fini. Va-t-elle boire son moka? Non, Yves de Kerkrist non plus n'a pas ingurgité le sien. Aucun arôme ne le saurait distraire de l'odeur si spéciale, fine et forte, que dégage la jolie créature accoudée en face de lui, le touchant presque — et dont il se grise.

Oui, oui, l'amour et la danse; c'est bien cela ! Et pourtant elle est triste, dit-elle. Quelle autre « raison d'être » désire-t-elle donc? Yves se le demande. Mais il doit parler à son tour. Il parle, il s'écoute un peu trop; et même — honte ! — il regrette l'absence du compétent Maugis qui pourrait apprécier la saveur de telles expressions choisies :

— Ton histoire, ma chérie, est très ordinaire si l'on veut, et, si l'on veut, très particulière; sa principale originalité vient des contrastes dont se parsèment ton existence et ta personne. Il n'est pas commun, Picrate, de posséder la souplesse, l'élasticité, le génial instinct de ton art, alorsque Dieu vous concéda, pour ascendants, un père obèse et une mère couturière-honnête. D'autre part, George Sand elle-même, qui, tu ne l'ignores point, a écrit l'histoire de sa vie,

n'a pas pu se vanter d'avoir, dans le même laps scolaire, posé chez Gérôme sous le nom de Dolorès, et figuré au bal de Lord Sallsfrytt en qualité. de lady Watt Ferfoot. Le baron Du Devant ne l'a pas lâchée pour épouser la fille d'un pasteur irlandais. Et si, elle, elle l'a lâché, ce n'était point afin de passer la Manche de la veste à remporter comme « seventh sister ».

: — Pour sûr.

— Henri Amie, qui la connaît comme personne, ne mentionne nulle part qu'elle ait chahuté au Moulin-Rouge pour de l'argent, et captivé aux Champs-Elysées un Yves de Kerkrist, explorateur français, par la seule magie de ses danses. Cependant, tu es triste parce que tu t'ennuies, et tu t'ennuies parce que... heu... heu... Beuh !

— C'est bien ça !

— Bref, si tu ne trouves pas ton passé satisfaisant, je t'offre, moi, de devenir ton histoire, d'être ton fervent au point de semer sur le chemin de ta vie toutes sortes de délices, d'embellissements, de... de... choses, quoi! susceptibles de la remplir convenablement. Veux-tu? Si oui... tout le monde dort ici... approche la

tête, afin que je baise cette bouche révélatrice, et ce qui la confine.

Ils sont seuls, absolument seuls. Gomme des ombres, les petites inséparables, Yvette et la Flora — si pâles ! — se sont défilées durant le récit autobiologique. Le garçon Adrien s'est retiré dans l'arrière-fond avec une bouteille dreau-de-vie, et, renonçant à servir des clients si profondément absorbés, il absorbe.

Picrate, émue par sa propre histoire, congédie la dignité que devrait garder la célèbre danseuse des halls parisiens; elle penche sa tète sur son Yves. Et tous deux s'abîment dans l'oubli du baiser. Ils s'échauffent : leur moka achève de se refroidir. Compensation.

Et contemplation.

Puis une seconde tournée de baiser-oubli. Finalement, Yves de Kerkrist se décide à héler le garçon Adrien et règle — un peu nerveusement — les extras consommés, et les non consommés (il paierait tout l'assommoir!) Et, dédaigneux des quartiers cosmopolites où, jadis, le portait son désir, il prend le bras de Picrate et sort dans la rue, insoucieux à présent (bien plus : glorieux) d'être vu en si bons termes avec

le peignoir incendiaire et les babouches tant rouges.

Où vont-ils? Chez la danseuse. Où iront-ils ensuite ? Ce soir, Kerkrist retournera au Jardin de Paris; il y retournera chaque soir; il s'exhibera, aux yeux des populations, amant indubitable de la môme Picrate ; il deviendra (oh ! ) l'ami de l'ami de Tortille (ah!). Il maigrira, d'abord un peu, puis passionnément, et il connaîtra les douleurs de reins, en ceinturon, et les douleurs de tête, en casque.

Un jour, jour d'opprobre, il sera si près de Picrate sur le tréteau où elle évolue, que la môme l'entraînera dans le tourbillon de la valse, au milieu des rires insultants du public. Quelquesuns : « C'est un danseur payé. »

Un jour (pas le même), il se rappellera qu'il devait partir incessamment pour les Indes, et se prétextera, pour s'excuser, les affaires de Chine. Ne le chinons pas.

Une nuit, il se réveillera en sursaut, dans les bras de Picrate, et se souviendra de son serment, serment solennel, comme tous les serments, d'aller revoir sa famille avant de s'embarquer pour les pays lointains ; et il demandera à sa douce

compagne l'heure des trains pour Saint-Brieuc.

La douce compagne lui répondra : « Tu es saoul î »

Et les jours continueront de passer avec les nuits; au mois d'août, déjà ardent, succédera un mois de septembre plus ardent encore. Haute température et basse luxure, ce qui n'empêchera pas la môme de danser.

Ail right !

(C'est vrai qu'elle parle anglais.)

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