PÈLERINAGE A NOTRE-DAME-DE-JEUNESSE
Ce maiin-là, Picrate n'est pas nue. Loin de là : elle a ses bas, des jarretières jaunes — ses plus belles — et des bottines. Ainsi ! Et courbée, le dos et ses dépendances tournés à l'armoire où elle n'a pas déniché ce qu'elle cherchait (et dont la glace réfléchit quelque chose — les dépendances — qui ressemble à un melon blanc d'Italie), la môme, inquiète, une brève ride entre les sourcils, fouille véhémentement dans les tiroirs d'une commode Palingénésie, simili- Renaissance, acquise, faubourg Saint-Antoine, pour cinquante balles moins vingt ronds. Un frémissement de babines :
— Je savais bien !
Alléluia ! La danseuse a trouvé la chemise élue, voulue, adéquate au projet qui lui volette derrière les tempes depuis que ses yeux, clos
dans l'ouragan de la nuit (hurrah, Yves!), se sont rouverts parmi les ors et les chrysolithes d'un septembral soleil apte à dégoûter de leur bédit gommerze les plus impudents youpins marchands de joyaux. Des rayons comme ça, c'est rare, même aux magasins du Printemps. Le pape Pie VII (nom bien diurétique pour un Saint-Père) avait raison de le proclamer : « En somme, sur la terre il n'y a que le ciel. »
N'empêche que la chemise élue par Picrate, en outre que voulue et adéquate, s'avère de forme bébé, en très recommandé shirting, ornée de dentelle de fil, et tout ça pour 5,60. L'avantdernier amant de la môme aurait eu tort de l'en priver. Forme bébé ! Le fait est qu'aujourd'hui la môme — qui, parfois, subit comme vous et moi de petites crises de poésie — se sent toute mélancolisée par un harcelant désir de revoir les paysages où elle évolua sinon bébé (ta bouche), du moins demi-vierge, — et où elle perdit son demi. Elle a de la nostalgie à ce rien follet, . falot, ingénu et corrompu qui lui sert d'âme : elle a « le mal du pays » latin, lapin et rapin. C'est pourquoi elle enfile vivement sa chemise.
Au tour du pantalon, maintenant (il n'a qu'à
se bien tenir. Où sont les cordons? Il se tiendra bien !) Et passons au corset satin crème, fleuri de violettes, modestement.
Grrr !
— Quel est le cochon ?
C'est Yves de Kerkrist.
Parfaitement; Yves de Kerkrist ronfle. Picrate ébauche une moue triste, hoche les épaules, hésite un instant, puis se détermine, choisit la moins chahuteuse de ses robes et se dépêche de s'y insérer.
Grrr !
C'est toujours le même cochon : Yves ronfle encore. Cette fois, la môme croise les bras, pose son talon droit sur son genou gauche et, dans cette attitude moitié de Bonaparte, moitié de grue, enveloppe son amant d'un regard d'abord franchement mauvais, mais qui bientôt se lénifie de reconnaissance et de gourmandise. Chéri !
Picrate devient perplexe. Elle est habillée, prête (il ne lui manque que son chapeau) à sortir, et elle voudrait que le chéri fût prêt comme elle. En revanche (laquelle?) elle ne voudrait pas réveiller ce dormeur aux narines aussi sonores que bretonnes, parce qu'elle connaît qu'à l'issue
des mêlées les Armoricains les plus héroïques sont faibles et ont besoin de reposer leur vaillance (oh! voui, mon amour) dans les délices — et dans les orgues — du sommeil. D'ailleurs il ignore, ce preux au pieu, le dessein qui, depuis tout à l'heure, papillonne d'une tempe à l'autre de son aimée. Il ne sait pas qu'elle a hâte de s'en aller pèleriner à Notre-Dame-de-Jeunesse et qu'elle en palpite : il ne sait pas qu'elle n'est plus nue.
Il va bien le voir, car (les femmes c'est si capricant) celle qui ne voudrait pas le réveiller va le réveiller tout de même.
Et tout de suite. Ah, mais!
Sur la pointe des pieds, sans bruit (pour qu'il ait au moins le soulagement depioncer pendant le quart d2une demi-seconde encore), elle s'approche du lit bas, se penche, et d'un accent non moins bas que le lit :
— Coco (charmante appellation pour un globetrotter qui a fréquenté chez tous les monocotylédones des deux tropiques), coco, si ça te fait rien, il est trente-deux.
Les lèvres de la môme ont, en se posant sous le nez du retentissant guerrier, aspiré son ron-
flement le plus ultime. Yves de Kerkrist vire des prunelles, ensuite les écarquille, et, apercevant Picrate, essaie de sourire, mais bâille. Les yeux et la bouche convulsivement ouverts, il mâchouille, un peu angoissé :
— Trente-deux de quoi?
— De neuf heures.
Il se soulève, arc-boute sa tête dans ses mains et réfléchit. Il finit par comprendre :
— Ah! il est dix heures moins vingt-huit. (Use frottelespaupières, les constate un rien gonflées. ) Et alors?
— Je vais vite mettre mon chapeau, annonce Picrate.
Il ne comprend plus, s'étire et recommence à réfléchir.
— Comment? Veux-tu bien laisser ça! (La danseuse s'empanachede sonGainsborough). On a encore deux heures à rester au lit. Recouchetoi vite.
— La jambe! Tu ne voudrais pas? fait Picrate à la fois implorante et indignée.
— Mais si, je la voudrais, et même la cuisse.
— Voyons, mon coco...
— C'est ça, voyons-la !
— J'ai mon pantalon, j'ai tout, et à présent il est trente-sept. Pas de blague, faut qu'à la demie on ave passé l'eau.
— Sur quel pont ?
— D'Auteuil donc, mon trésor, ma petite sœur, mon bout d'homme.
— On part en voyage ?
— Par le chemin de fer. As pas peur, je t'expliquerai. Seulement, t'en prie, grouille-toi : y a des trains que toutes les onze minutes.
— Des express? interroge Yves en retombant sur le traversin.
Picrate se fâche :
— Tu me ferais pas le coup de te rendormir. Moi, tu sais, j'aurais pas de gêne à me carapater sans toi.
Effrayé, Kerkrist bondit sur la carpette, s'élance vers le lavabo, se rince et, se retournant, montre une tête de lièvre écorché vif, des yeux rouges, un long nez pincé, des lippes béantes.
— Mouffette plus, sentencie Picrate; y a rien de tel que de causer quand on veut se mettre en retard. Moi, j'ai plus qu'à prendre un éventail, et je me fais l'adja.
Elle le prend de plumes blanches. Yves est déjà chaussé et culotté.
— Et ton ombrelle?
— C'est vrai !
Et la voilà indécise. Entre trois ombrelles (une cramoisie, une indigo et une paille), pour laquelle doit-elle opter"? Yves a son gilet, sa jaquette et son chapeau.
— Je t'attends.
— Ahî chéri, ce que t'es expéditif en tout! flùte-t-elle, et elle se suspend à son cou comme à un prunier (de Monsieur).
— Nous n'emportons pas de malles, pas de valise ? susurre le prunier de Monsieur en s'infléchissant.
— Mais non.
— Un baiser. Ton ombrelle. Ma canne. Nous n'oublions rien?
— Si, ma boîte !
— De bonbons?
— De poudre de riz.
L'escalier et les ombres. La rue et les rayons. Yves ébloui porte une main à ses yeux, puis la laisse redescendre jusqu'à ses reins. (Un peu déjetés, ses reins, un peu en bouillie.) Il a
envie d'émettre un soupir, il n'ose pas. Il se cambre et, du ton détaché d'un être qui, depuis plus d'un mois déjà, a la vague intention quotidienne d'appareiller vers Ghandernagor, il demande :
— A quelle gare allons-nous ? Pourvu que nous trouvions à affréter un fiacre !
— Un sapin? Tu le voudrais pas, pour aller à la gare des Batignolles.
— Ah! c'est à la gare des Bat...
— Pardi.
— Et de là?
— A celle de Montperno.
Kerkrist sourit. Dame ! un homme qui a franchi toutes les montagnes, tous les fleuves et tous les océans des deux hémisphères! Il s'attendait à un itinéraire moins concis.
— Ensuite? Après que nous aurons pris la gare...
— On prendra l'apéritif, gazouille Picrate. Sois tranquille. Je vais te dire ça en marchant.
Sur ce, ils partent ensemble, du pied gauche. Au dixième pas, la danseuse ouvre son ombrelle (la paille). Elle a opté pour la plus discrète. Dix pas encore, et elle déploie son éventail.
— Voilà. Ce matin, en m'éveillant, je me suis tout d'un coup rappelé qu'il y a cinq semaines que nous deux on est en ménage, et alors j'ai pensé comme ça : « Peut-être que ça ferait plaisir à mon bout d'homme qu'on fête cet anniversaire, et, dans tous les cas, à moi, ça me ferait plaisir ».
Yves est touché de l'aveu et, tripotant amoureusement l'un des bras de Picrate (celui au bout duquel papillonne l'éventail), il murmure de sa voix la plus armoricainement sincère :
— Ça, en effet, c'est rudement gentil.
— Alors... ça te fait plaisir? Tant mieux, mon coco, parce qu'il faut te dire autre chose : je me suis aussi rappelé qu'il y a aujourd'hui juslc cinq ans que j'ai perdu ce que tu sais.
— Moi, je le sais?
— Mais, oui. Il y a cinq ans que j'ai été initiée aux...
— J'y suis, souffle Yves : aux jouissances...
— ... et aux saletés de la vie.
— Initiée par Joris Van Tyldonck, peintre belge.
— Tu y es en plein. Et j'ai pensé...
— ... que ça me ferait plaisir de fêter cet autre
anniversaire ?
La môme approuve d'un triple mouvement de Gainsborough, d'éventail et d'ombrelle. Un petit silence. Le Breton se gratte le nez, signe qu'il prépare quelques paroles bien senties.
— Mon Dieu, je te l'avoue, exprime-t-il soudainement, je n'ai pas de jalousie rétrospective, ou rétroactive, si tu préfères (« moi, mime Picrate, ça m'est égal »); et, sans accueillir ta seconde idée avec autant d'enthousiasme que la première, — tu remarques qu'en ce moment ma main ne tripote pas ton bras, — je te déclare très franchement que j'aime infiniment mieux te voir célébrer cette deuxième fête en ma compagnie qu'en celle de Joris, en somme le véritable intéressé! Car...
— Tu acceptes, ça suffit, se contente la môme ; tu es un chic type. On va passer une journée chouette. On se charriera partout où, avec mon Belge, on se charriait il y a cinq ans. Je te raconterai tout, si tu veux, et ce soir...
— Tu me raconteras tout, ce soir? Tu me le promets?
— J'te jure.
Et l'on est arrivé à la gare des Batignolles. Picrate, étendant son éventail vers l'horloge
BfêUOTHECA
administrative, semble la prendre à témoin de son serment. Kerkrist, émoustillé, demande sur un ton d'allégresse si l'on doit se prémunir de billets de retour.
— Ça serait pas prudent, estime la môme, on reviendra peut-être par le tramway.
— Très bien. Deux premières Montparnasse. On dégouline l'escalier, séjour propice aux
streptocoques, staphylocoques et autres bacilles de Kock. Chance ! un train arrive de Saint-Lazare : on n'a plus qu'à sauter dedans. Cependant, à peine en wagon, Picrate assise sur les genoux de son bout d'homme (ça scandalise une abondante dame à favoris châtain clair), s'inquiète.
— Tu as bien regardé l'écriteau?
— Lequel ?
— De la locomotive. Parce que si tu l'avais pas regardé, et que dessus il y aurait écrit : A uteuil, à Auteuil il faudrait descendre.
Il le fallut, et la danseuse, résignée, dit :
— A Ouest-Ceinture, il faudra encore. Mais on n'aura plus sur le poil la grosse dame à favoris, et c'est déjà une petite consolation. Va, te chagrine pas, mon gosse.
— Moi, me chagriner de ça ? (Yves allonge les
lèvres avec un ineffable dédain.) Tiens, lors de ma dernière exploration aux sources du Mississipi et aux bouches de l'Amazone, j'ai changé de train quatre cent quarante-sept fois.
— Ça commence à faire. L'important pour nous, aujourd'hui, c'est qu'on soit là-bas pas trop après onze heures.
On y fut à onze heures neuf et demie. Epatant !
— Rien que la place à traverser, ce serait pas la peine d'ouvrir mon éventail ni mon ombrelle, énonce Picrate. Tu vois, c'est en face, au Versailles, qu'on va s'envoyer l'apéro, un bon, un ancien.
Elle tangue du croupion, Kerkrist se tirebouchonne la moustache, et ils entrent dans le café.
— Pas de ce côté! crie la môme. Ah çà ! t'es fou? Jamais on ne se mettait de ce côté-là. Par ici, au fond. (Elle s'assied, agitée, bruyante.) C'est une mixte que tu prends. Moi, un madère avec de la glace pilée.
— Qu'est-ce que c'est que ça, une mixte? interroge bonnement le Breton.
— Ben, c'est ça que prenait Joris, et Ary Renan, et le vicomte...
— ... de Luziade, dont le père raccommodait des parapluies.
— Naturellement.
— Allons-y, se soumet Yves. (Il tambourine sur la table avec sa canne à pomme d'argent.) Garçon ! un madère glace pilée et une mixte.
Depuis cinq ans, le waiter a dû changer, car celui-ci s'ahurit d'une manière visiblement intense :
— Une mixte ?
— Une absinthe (spécifie Picrate furieuse) moitié blanche, moitié verte, et sans sucre ! Aïe donc, fourneau !
— Je préférerais avec sucre. Enfin, puisque tu y tiens ! acquiesce Kerkrist.
Le garçon apporte trois verres (il y en a un pour la glace pilée) et trois bouteilles. Il verse et jette un regard empoisonné sur la môme. Elle s'en aperçoit :
— Vivement, larbin! Dépêche-toi d'effacer ta gourde, (Le waiter efface.) Et maintenant, mon petit Yves, mon coco, mon gosse, a présent qu'on est tout seuls (effectivement, hormis eux deux, la salle s'affirme déserte), on va faire semblant que ce serait autrefois. Toi, tuesJoris.
— Heureusement que, comme je te l'ai dit, je n'ai pas de jalousie rétro..,, s'incline Yves.
— A ta droite, là, il y a le vicomte, et là, à ta gauche, Ary Renan. Tu l'as connu ?
— Ary? Pas du tout. Je me figure qu'il était bien découplé, de haute taille....
— Tu te figures? Ta figure! Il me venait ici. (Geste entre les seins et le nombril.) Seulement ce demi-siphon là, il avait une tête énorme, et, quand il parlait, ça s'entendait jusque dans la rue. Une voix aigre, nasillarde, qui vous écorchait les esgourdes. Eh bien, tu sais pas, le premier mauvais moment passé, on avait beaucoup de plaisir à l'entendre.
— Comme la musique militaire.
— Situ veux. Gomme toi, Yves, il avait tout plein voyagé, et puis son père (Ernest, je crois), qui était de l'Académie, lui avait appris un tas d'histoires.
— Il y en avait de gaies, dans ce tas?
— Tu penses! Malheureusement, je ne m'en rappelle plus. Mais je me rappelle qu'un soir (parce que, le soir aussi, on venait des fois prendre l'apéritif au Versailles) nous étions tous les quatre installés ici quand v'iâ que s'annonce
Quellien (c'est un qui est mort y a pas longtemps, qu'une automobile l'a écrasé). Il y en avait un autre, un plutôt grand, plutôt moustachu, avec Quellien, et Quellien nous fait comme ça : « Le prince Roland Bonaparte. C'est lui qui préside, ce soir, notre banquet. »
— Un gueuleton de peintres et de princes?
— D'un peu de tout. C'était censé un banquet de tes compatriotes, de Bretons. Mais tu vas voir. Quellien et le prince Roland s'asseyent à à une table près de la nôtre. (Du bout de son éventail Picrate précise.) Celle-là.
— Et ils commandent deux mixtes ?
— Ça, je te le garantis pas. Seulement, au bout d'un moment, Quellien vient nous dire : « Alors, bien entendu, Ary, vous êtes des nôtres. Et vous aussi, j'espère, messieurs? » Joris fait r « Je ne demanderais pas mieux; mais je ne suis pas Breton, je suis Belge. » Et le vicomte : « Moi, je ne suis que Parisien. » Vite, voilà Quellien qui dit : « Qu'est-ce que ça fiche? Ça n'a aucune importance. Lintilhac, qui est Auvergnat, assiste à toutes nos agapes, et, tenez, le prince Roland, qui va nous présider ce soir, n'a jamais fourré les pieds en Bretagne. Le
dîner a lieu à vingt pas d'ici, au restaurant de la Marine. Allongez-moi chacun sept francs, et venez. »
Yves ose interrompre le récit de la môme. Il demande :
— Toi aussi, tu allonges sept francs?
— Attends donc ! Ary Renan aboule ses sept francs, le vicomte aussi, et Joris Van Tyldonk quatorze. Quellien lui fait: « Mais vous vous trompez. » Joris me montre : « Nous sommes deux. » Alors, voilà mon Quellien qui flanche : « C'est impossible. Je le regrette. Les femmes ne peuvent pas prendre part à notre banquet. » Ary intervient de la voix épastrouillante que je t'ai dite : « G'te blague ! Voyons, Quellien, je me rappelle avoir vu, au moins une fois, une femme à votre dîner, madame Adam ou Séverine. » En effet, Quellien en tombe d'accord. « Seulement, » qu'il fait à Ary en coulant vers le prince Roland un œil froussard, «seulement, rappelez-vous, c'était, ce soir-là, votre père qui présidait. »
— Et ensuite? demande Kerkrist en riant.
— Ensuite, Quellien a emmené Ary et Joris.
— Lequel t'a colloquée au vicomte, fils d'un rafistoleur de pépins.
— Tu devines tout. Pourtant, ce que tu ne devines pas peut-être, c'est que quand nous avons été seuls avec le Luziade...
— ... 11 a voulu te déshonorer.
— Epatant, ton flair ! Continue. Voir si tu devineras jusqu'au bout. Qu'est-ce que j'ai fait?
— Tu as laissé faire.
— Non, tu y es plus, s'épanouit Picrate. J'ai planté Luziade là, et je me suis trottée à la .Manne.
— Dans la salle où avait lieu le banquet?
— P'faitement. Et il y a pas eu de Quellien ni de prince Roland qui tienne. Je me suis collée à côté de Joris, puis j'ai plus bougé, rien que pour bouffer. Quant à ça !
— Et Ary Renan ?
— Oh! lui, il a été d'un rupin! Il m'a apporté sa chaise. Et tu pourrais jamais t'imaginer comme c'était drôle : la chaise était plus haute que lui !
La danseuse a mis une grande animation à proférer ces choses immortelles : elle est toute rose, toute moite, et son éloquence lui a donné soif. Elle boita petites gorgées, avec une sorte de roucoulement puéril, comme un enfant tette. De
temps à autre, elle s'évente : les plumes blanches de l'éventail font voltiger celles du Gainsborough. Yves divulgue :
— Ma chérie, je ne t'ai jamais vue aussi belle. Cela tient peut-être à ce que tu te plais spécialement en ce lieu rempli de réminiscences. Veux-tu que nous y déjeunions ?
— Quelle heure est-il donc ? sursaute Picrate.
— Midi moins quatre, midi moins trois.
— Alors, rompons.
Elle s'est dressée : Kerkrist laisse tomber des espèces sur la table et se dresse aussi. Il insère la pomme de sa canne sous son aisselle gauche.
— Tu sais où nous allons? fait-il.
— Evidemment. Rue de la Huchette, chez Thouzery.
— Connais pas ; mais, comme ça, je connaîtrai : va, mon petit Picrate, va ! ton bout d'homme se laisse conduire.
— Et qu'il a raison, mon bout d'homme ! Ce soir, pour le récompenser...
— ... Tu lui ...
— ... Tout. D'ailleurs, c'est juré.
Parmi un grouillis déplorable de marchands
au panier, de banlieusards vomis par la gaie tout proche et de calicots se ruant vers des festins à vingt-trois sous, ils descendent cahin-caha la rue de Rennes jusqu'à la rue de Vaugirard que, vélocement, ils embouquent. Heureusement que la môme Picrate a son ombrelle et que le gosse Yves s'est en quelque sorte vacciné aux énergiques flammes de l'Equateur : le soleil turgescent s'obstine à cabrioler dans le ciel libre; il en gicle une lumière sous laquelle semble vaciller la double bordure de boutiques multicolores : teintureries, ébénisteries, échoppes de gnafs, bistros. S'avance au pas un cheval dont le conducteur rubicond, affalé, pensif, a l'air de se douter que la fâcheuse congestion le guette. Accroupi sur le bitume brûlant, un gros chat noir est seul à manifester une souveraine béatitude.
— Si tu veux, propose gentiment Picrate, on pourrait se patiner plus vite que ça.
— Non, merci, halète Yves. (Ah! il n'a plus son souffle d'il y a un mois, et, décidément, ses pauvres reins sont en marmelade.) Nous faisons environ du quatorze à l'heure, et, malgré mon accoutumance des températures sénégaliennes,
je suis persuadé que, pour nous réchauffer, il serait superflu d'accélérer encore noire allure.
La môme allonge le cou à droite, à gauche, joue de l'éventail, sonne du talon, tient tout le trottoir. Colombe (sans rien de Christophe) qui découvrirait un nouveau monde, plusieurs nouveaux mondes, elle tourtoure :
— Vlà le musée du Luxembourg î Vlà ce cochon de Sénat! Vlà l'Odéon î Etv'là le Boul- Mich !
Pas d'erreur, c'est lui, avec tous ses chemisiers au seuil de leur porte, ses futurs notaires baguenaudeurs et ses désuètes bouquetières geignardes.
— Bout d'homme, il te faudra te fendre de deux ronds. On y achetait toujours à celle-là ; c'est la taupe Gueule-d'Empeigne qu'est née sous le pont de la Concorde, on sait pas de qui.
— Pas de moi toujours, atteste Yves en exhibant le billon demandé. Et ton Thouzery? Il habite loin encore?
— C'est comme si on y était.
Picrate s'est fleurie de trois grandes roses adustes qui, indubitablement, ont déjà servi. N'empêche qu'elle les trouve très belles, et par-
fumées, donc! Le malheur est que, tout de suite, elles commencent à s'envoler, feuille à feuille, vers le ruisseau du boulevard, aux ondes corrompues duquel la pérennelle taupe Gueuled'Empeigne les avait peut-être pêchées.
— Si c'est pas une dégoûtation! soupire la môme Picrate.
Ce qui n'est pas une dégoûtation, c'est que s'annonce à vingt pas la notoire fontaine où culmine « Michel-Archange, tu sais, celui qui a sculpté le dragon ».
— Et tu vois, là, mon gosse, à ta droite, cette petite rue de rien du tout? On est arrivé. Seulement, on a tout de même quelques mètres à faire encore, et je te recommande de marcher doucement, doucement, en regardant bien à tes pieds toutes les plus petites affaires qui peuvent traîner par-ci par-là.
— Gomme un chiffonnier, dit Yves de Kerkrist à voix haute. (Et en aparté :) 0 sainte Madone! Mes reins !
— Si ça n'a pas changé depuis cinq ans, tu t'épateras, déclare la danseuse.
— Tu comprends bien qu'en cinq ans...
hasarde gravement Yves,
— Quoi faire! Tiens, reluque donc !
Et Picrate trépigne d'orgueilleuse joie. Délicieusement courbée, mieux que courbée, presque accroupie, comme le gros chat noir de la rue de Vaugirard ou comme une petite Vénus callipyge, elle fouille le pavé du bout preste de son ombrelle, et successivement découvre, et au fur et à mesure énumère :
— Une aiguille à tricoter, un démêloir, un porte-plume, un caca de poule.
— Ou de coq.
— Si tu veux. T'es gosse, mon gosse ! Une vessie de porc, un béret, une pomme de pin, un huit de carreau, une allumette-bougie, une petite roue de brouette.
— Ah! Oh! la brouette! En voilà un instrument qui vous chambarde les reins.
Picrate pouffe :
— Un bouton. Tu dis?
— Je ne dis rien.
— Une vis, une autre vis.
— Cette fois, je dis : tu en as des vices.
— Un second caca de poule ou de coq, une seringue, et plutôt conséquente.
— A piston, ancien modèle, ça doit contenir
au moins trois litres. Tu crois qu'il fallait que nos aïeux en eussent...
— Anus?
— Oui... en eussent des capacités pour absorber ça!
— Un bouchon tout neuf.
— Si mon vieux Maugis était là, il t'expliquerait que ce morceau de liège arrive à point, après le coup de la seringue. Et puis?
— Un soldat de plomb, une brosse à dents, deux grosses limaces.
— Monsieur et madame, probablement.
— Encore une.
— Mais moins grosse. Monsieur, madame et bébé.
— Un biberon, une bobine de fil, une peau de lapin.
— Diable !
— Pourquoi diable? Est-ce que tu deviendrais bête? Si tu crois que je prends ça pour moi! Et ça, est-ce que tu le prends pour toi : un suspensoir?
— Tu rigoles?
Eh, oui, Picrate rigole. Ses fouilles, ses inombrables trouvailles l'amusent énormément. Telle
Mme Jane Dieulafoy brandissant sa pioche d'archéologue sur le palais de ce bon roi Dâryavous, la môme s'obstine à agiter le bout de son ombrelle, et découvre encore :
— Un thermomètre, un cure-dents, un rameau de laurier fané, un morceau d'article signé Han Ryner, un pot de chambre.
— Nous devrions nous en tenir là, suggère Kerkrist. Viens, ma môme. Il me paraît difficile de trouver mieux.
— Soit, allons à la bâfrée; je vois que t'as faim. Mais à une condition, impose Picrate, c'est qu'on repassera par là en sortant.
— Pour revoir la littérature d'Henry Ner, si normalement proche du pot de chambre?
— Non, parce que ça n'y sera plus. Seulement (et c'est là qu'est le plus poilant, qu'est, comme glapissait Ary, « l'affolant mystère »), y aura autre chose pour remplacer,
— Tu crois?
— Je te le dis. Attends seulement que je jette mon bouquet effeuillé. Pousse la porte. Que t'es tourte, mon bout d'homme, ma petite sœur! Mais, évidemment, celle-là.
Presque les ténèbres. Un cliquetis de four-
chettes, de couteaux d'ogres (on n'est pourtant pas au Petit-Pousset). Des odeurs variées de peau d'Espagne (y a de la femme), d'iodoforme (y a des internes), de lard chanci, d'ail et de poisson de mer lointaine (y a de quoi bouffer). Picrate pose son ombrelle, son éventail, ôte ses gants. Elle cueille la canne de son bout d'homme :
— Et, surtout, ne retire pas ton chapeau î
— Parce que ça n'est pas dans les usages? sourit-il.
— Non, et, un jour comme aujourd'hui, tu penses, il serait plutôt inutile que nous nous fassions remarquer. Eh bien, assieds-toi. Moi, pas besoin de me passer la carte ; je la sais par cœur. Ce sera une raie. Et toi? Oh ! tu peux choisir.
Yves oscille. Dans la pénombre, il épelle avec lenteur :
— « Filets de hareng. Museau de bœuf à la vinaigrette ». Ouatî « Olives noires. Anchois nature ». Ouatî « Maquereaux à la marinade »,
— Et alors, mon gosse?
— Alors... « Raie au beurre noir ».
— Ça fera deux. S'il vous plaît, monsieur Thouzery?
— Deux raies. Entendu! barytonne en douceur l'interpellé.
C'est un individu d'apparence onctueuse, qui se peut targuer d'une ressemblance indéniable avec M. Jean de Bonnefon ; mêmes joues glabres, même carrure, même bedon de Falstaff épiscopal, mêmes gestes harmonieusement bénisseurs. Pour aider au service, apparaît par intervalles son fils Joseph, éphèbe replet et brun, eurythmique et toujours radieux, qui vous « envoie une portion » comme l'athlète antique lançait le disque. Quant à la mère, resplendissante et solennelle, elle reste à ses fourneaux, dans le fond gauche de la salle pas très vaste, au plafond extrêmement bas.
Autour des petites tables couleur chocolat, dévorent avec un appétit égal les humanités les plus disparates : modèles féminins aux dents de louve romaine, étudiants de lettres épingles comme de jeunes m'as-tu-vu, empailleurs du Muséum aux redingotes balzaciennes,, « ouverriers » à la salopette bleuâtre, rapins tout en velours bai, isabelle ou alezan. Mais l'élément médical domine, de sorte que vrombissent dans la gargote, en un bourdonnement ininterrompu,
des vocables d'un hellénisme effrayant : « Un cas de blennorragie... colique hépatique... C'est ainsi que la thyroïdine... La dyspepsie neurasthénique... Cirrhose hypertrophique d'origine gastro-intestinale... Opothérapie... syphilides gommeuses... spasme pharyngé dans le cancer œsophagien. »
— C'est gai, marmotte Kerkrist penché vers Picrate. Moi qui déjà n'aime pas la raie! Il me semble que je liche tout un assortiment de pus ! Pouah!
— Pour un homme qui a tant voyagé, t'es rien poire, énonce la danseuse avec un petit clignement d'yeux où vacille une lueur de commisération.
Entre brusquement un nouveau convive. Maigre et pâle, il serait tout en noir si sa cravate et ses souliers ne s'affirmaient d'un rouge impeccable.. Parvenu au milieu de la salle, il projette autour de lui un regard aigu, un peu morose pourtant et froid. Il inclut un pouce à l'entournure de son gilet.
Parfait, se dit Yves, voilà un musicante vénitien qui va, par une barcarolle, me divertir de ces nauséeuses pathologies. Oh ! très bon ! et ii demande à Picrate :
— Gomment se fait-il qu'il n'ait pas de mandoline à gratter pendant qu'il va nous sucrer sa romance :
L'ocix xe vivo Color del cielo...
Cependant, la môme s'est émue. Les pommettes un instant rosées, la pupille si dilatée que l'on n'aperçoit plus guère, de l'iris, qu'un très mince cercle de topaze, le nez retroussé (seulement le nez) d'un étonnement agréable, la lèvre allongée en une petite moue assez méprisante, elle instille dans l'oreille tendue de son peu physiognomoniste amant :
— Ce gonse-là, un chanteur de caboulot? Non, mais chez qui? C'est comme s'il te prenait, toi, pour le pétomane. T'en as pourtant pas l'air!
— Ni la chanson, assure le gentilhomme d'Armorique.
— Alors!... Y a pas d'erreur: c'est un lascar pas ordinaire. Il venait quelquefois au Versailles avecJoris, Ary et le vicomte...
— ... dont le père rhabillait les riflards. Bien, bien, continue.
— Il s'appelle Maurice Lauban.
— Et il est peintre?
— Non, poète, et puis, tu sais, pas de la Butte, un poète bath!
— Gomme tu dis ça ! Dis, ma môme, est-ce que, par hasard, tu... il... il et tu?
— Oh ! la la, non, y a pas eu de risque, jamais î Celui-là c'était le contraire du Luziade : il était nickelé, mais là sérieusement; et quand bien même ça m'aurait démangé pour lui, je me serais frottée, tu peux croire. Na !
Picrate passe le revers de sa main droite sous son menton, et observe un instant le plus méditatif silence. Yves essaie de s'introduire dans le gosier un nidoreux morceau de raie. Vain la beur, la bouchée filandreuse ne descend pas. Où la mettre? L'envoyer bouler sur le mur comme une chique ? Le Breton craint de dégoûter la môme, et redouble d'ingurgitatifs efforts. 0 merveille! l'affreux bol alimentaire (une minute d'arête) descend.
Pendant ce temps-là, le sus-nommé Maurice Lauban a constaté que toutes les tables s'encombrent de mangeurs, et il s'est résigné à prendre place vis-à-vis d'une rouquine au teint d'ivoire, aux yeux fulgurants et cernés, victime apparemment d'ardeurs aussi inassouvies que violentes.
Pas un modèle celle-là (non, surtout de vertu), un professeur de piano plutôt, ou de harpe-Lyon, car elle a les doigts longs.
— Est-ce que c'est une mominette? s'enquiert Thouzery avec une intonation de plain-chant.
— Une très légère.
— Légère pour M. Lauban. Tu a compris, Joseph ?
Et tandis que l'eurythmique éphèbe obtempère :
— Il a donc une infirmité? interroge tout bas Kerkrist en effleurant de la balèvre la fluctuation du Gainsborough.
— Oui, Joseph? prononce à mi-voix Picrate.
— Hé, non, le poète.
— S'il a une... ! Et pourquoi qu'il en aurait une? Parce qu'il se paie une mominette?
— Parce que tu m'as dit qu'il était nickelé.
— Pour moi, pour les prétrousquines quelconques, mais pas pour les impératrices, mon cher. Ah, mais non ! pas pour les impératrices. Il paraît même qu'il aurait un de ces coups de lyre !
— Tu blagues.
— Moi ?
— Ou lui. Alors, il se vante de ne codifier, ex clusivement, que des empereurs ?
— J'exagère. La vérité est qu'il daigne aussi encorner les princes.
— Mais il ne pousse pas la complaisance plus bas?
— Pour ça, tu peux en être convaincu.
— Et il a de la clientèle ?
— En ce moment, je le certifie pas, vu que depuis plusieurs années j'en avais seulement plus entendu parler. Mais, du temps qu'on était au quartier, eh bien, oui il en avait pas mal de clientes. C'avait d'abord été Gaetane Girard.
— La maîtresse du prince Jean?
— Tu vois que tu sais. Puis c'a été Bribri, la grenouille au prince de Langrune. Enfin il s'est collé avec la Chouiskine qui, comme ça s'est assez raconté partout, avait été la favorite d'un tsar. Qu'est-ce que tu vas prendre?
— Un banal veau froid. Et toi ?
— Du melon.
Picrate hèle Joseph, l'envisage avec sympathie et lui intime la commande. L'éphèbe bondit, revient et lance deux plats. (Si on lui commande jamais une bisque, à ce garçon, ce sera le bisco-
bole). Et la môme, les yeux fixés sur le prinçococufîcateur, laisse tomber une petite phrase insignifiante en soi, mais où tremble un joyeux attendrissement :
— Il m'a reconnue.
— Ah?
— Oui, même j'ai compris qu'il avait l'intention de venir à moi, car il a commencé de me sourire en commençant de s'ôter de sa chaise. Si tu veux, mon gosse (et tu serais bien aimable d'autoriser ta môme à ça), je vais lui sourire tout à fait, moi, en lui adressant un signe, oh ! de rien, comme ceci, avec le petit doigt, pour qu'il ose.
— Pour qu'il ose quoi ?
— S'amener, donc ! dit Picrate d'un ton devenu subitement dur.
— C'est une idée, accepte le doux Breton, j'autorise. Seulement, je t'en prie, chérie, un sourire pas trop...
— Juste ce qu'il faut; crains rien. Quant à. toi, tu es à la hauteur. Tiens, je t'aime.
Vite, la môme, tendant franchement la tête vers le poète en rouge et noir, a eu un léger mouvement de la bouche et des yeux, en même
temps que, de l'auriculaire, elle décrivait deux ou trois brefs arcs de cercle très attirants, ce qui a paru scandaliser formidablement la rouquine aux yeux bistrés de cernes impudiques.
Maurice Lauban se lève et salue. Yves, prévenu par Picrate, se tourne du côté du salueur. Lauban, cette fois, salue Yves, lequel lui rend surabondamment son salut. Lauban prend sa mominette, bue, et s'avance (bue qui s'avance, bue qui s'avance). La môme lui tend une main qu'il serre avec civilité. Yves, non moins civil, quoique avec une certaine raideur militaire, indique, à gauche de Picrate, une chaise qui, justement, a été rempaillée depuis peu (quatorze ans au plus). Le poète s'assied.
— Alors, vous allez bien? Quelle bonne rencontre de se retrouver ici ! s'enchante la môme. (Une pause, un coup de dents à même la tranche de melon, et elle présente :) Monsieur Maurice Lauban, poète, Monsieur Yves de Kerkrist, mon ami.
— En effet, dit le Breton au poète, « son ami ». C'est ma qualité principale; c'est même, en y réfléchissant, ma seule profession, mon unique emploi.
— J'espère qu'il est fatigant, énonce Maurice. Et par la grâce de cette pensée, sinon fine du
moins galante, sinon galante du moins véridique, les voilà copains, immédiatement.
— Qu'allez-vous manger?
— Rien, répond Lauban à Kerkrist. Je crève de faim, mais...
— ... C'est par principe que vous ne mangez pas? Jamais? Pour une fois, laissez-vous faire. Je vous recommande la raie... Quel requin ! Et ce veau... Quelle sale vache!
— Merci, je suis forcé de reculer ces voluptés à tout à l'heure. J'attends quelqu'un.
— Une Russe ! laisse échapper Picrate en songeant à la Ghouiskine.
— Non, un Breton.
— Mais le voilà, votre Breton.
— Où ça ?
— Lui, pardi î (Picrate désigne Kerkrist.) Il est de Keruik-en-Tredez, près de Lannion. Vous en parlez de la Bretagne !
— Mon Breton est aussi de ces parages-là. Il a vu la douce lumière à Saint-Nicolas-du-Pelem.
— Charmante bourgade, se souvient Yves.
J'y ai couché une fois ou deux.
— Qui sait? Vous y avez peut-être rencontré Jules ?
L'amant de la môme ne répondant pas, celleci répond à sa place :
— Jules... Breton? le paysagiste? mais, certainement je l'ai rencontré, chez Merson, je crois, ou peut-être chez Bouguereau pour qui j'ai posé une halma... (souffle-moi, mon gosse), une hafmadryarde.
— Il y a confusion, module Lauban. Celui dont s'agit n'est pas peintre ; il est. . .
Et il s'interrompt. Il raidit le bras :
— Ah ! ah ! le voilà, celui dont s'agit : ce grand bougre.
En effet, entre un grand bougre que le poète hèle :
— Hep ! Le Goëllo !
— 0 mon vieil Orphée au front inspiré etcérumineux, je te déniche donc enfin! clame l'arrivant qui, pour témoigner sa satisfaction, effectue une série de tumultueux entrechats.
— Il a des dispositions, apprécie Picrate. Mais Lauban s'élève :
— « Déniches! » Gomment, doucheur de fous, comment, tu me déniches ! On s'était pourtant
nettement donné rendez-vous en ce local de délectations inouïes et de somptuosités indicibles.
- — Deuxième série de sauts légers, annonce l'autre. Croisez les pieds, une, deux, trois fois, avant de toucher le sol du local délectable, inouï, somptueux indicible. T'y trompe pas, c'est comme ça que le roi David dansait devant l'arche. En avant, arche! Pan, pan, pan! Que qu' t'en dis?
— Pan ! j'en dis, goguenarde le poète, que tu vas te pistacher la hure contre un trumeau.
Le fait est que le roi David a failli donner du nez sur la rouquine au teint d'ivoire qui vous a une de ces touches! (une touche d'ivoire; c'est une pianogogue, décidément). Des rires fusent. Le saltateur clappe de la langue, claque ses doigts et multiplie ses entrechats.
— Rupin, fait un rapin.
— Et ça? dit Picrate.
Prompte, elle se dresse, hisse son pied droit vers le plafond et toupille sur le pied gauche, en éployant son albe éventail. Etrange et troublant vol giratoire de blancheurs ! On dirait le circulaire battement d'ailes d'un grand oiseau équi-
voque. On dirait une immense fleur tournant sur sa tige. Et cela dans un spontané et absolu silence : une minute, les fourchettes, les couteaux chôment, et personne ne parle plus.
Soudain, comme si de rien n'avait été, la môme regagne sa place et se rassied, le regard sérieux, le front calme, songeant qu'elle a eu raison, ce matin, de se préoccuper de ses dessous. Yves n'a pas Pair fâché; au contraire, amusé, il hoche admirativement la tête, tandis que toute la turne tonne d'étonnement et de plaisir. L'épiscopal Thouzery lui-même applaudit. Seule l'éburnéenne pleyelogogue, frémissante d'indignation, jette une triple œillade acérée, cernée, meurtrière et meurtrie : d'abord sur le grand bougre qui a failli lui détériorer le profil lubrique, ensuite sur l'impertinent jeune homme en rouge et noir dont le voisinage l'avait peut-être un instant stimulée, enfin sur la môme qui, impudemment, vient de montrer à tout le monde qu'elle porte un pantalon fermé. Mais elle se cabre sous l'œillade, la môme, et, fusillant du regard l'offusquée rouquine, elle la provoque :
— Paraît que ça t'en bouche un coin?
— Ah ! s'il fallait les lui boucher tous! s'inter-
pose Joseph, déjà documenté et philosophe (il n'y a plus d'éphèbes).
Le roi David a cessé de danser devant l'arche. Encore tout émerveillé du giratoire vol de blancheurs, il s'approche de Picrate, se découvre en un geste de grand style et très bas s'incurve.
— Gomme je me fiche des anachronismes, commence-t-il....
— C'est entendu, assieds-toi, interrompt Maurice Lauban.
— ... permettez-moi de vous dire, madame, mademoiselle, chère amie, que le roi d'Israël, sacré par Samuel, dépose ses humbles hommages aux prodigieux talons de Salomé.
—-Très gentil, ça, approuve la môme. S'pas, Yves, que c'est très gentil? Serre-lui la patte.
Kerkrist s'exécute de bonne grâce ; mais il a tout de suite besoin de se retenir pour ne pas hurler : la poigne du roi David lui écarbouille les phalanges. Quelques personnages accessoires, repus, sortent et le danseur commence. Exode et exorde :
— Je me prénomme et nomme Jules Le Goèllo. Je suis né à Saint-Nicolas-du-Pelem.
— Et lui y a couché, dit le poète en tendant un index vers Yves.
— Vous ! A Saint-Nicolas ! C'est vrai ? profère Jules.
— Mais oui, avoue Kerkrist.
— Dans mes bras !
Yves s'exécute encore. Pourtant, l'étreinte est si considérable qu'il est obligé de gémir :
— Prenez garde! vous m'étouffez.
— Pas de cérémonie. Si on se tutoyait?
— Pour ça, tant que vous voudrez, accepte le doux amant de Picrate.
Alors, prenant enfin place à table :
— Dis donc, vieux Patrocle (je suis Achille), est-ce que par hasard tu serais Breton ? s'informe Le Goëllo.
— De Keruik-en-Tredrez.
— J'y ai couché.
— Gomme ça, vous ne vous devez rien, estime Picrate.
Et Jules :
— C'est ta Pompadour ?
— J'ose m'en flatter, répond l'amant.
— Heureux LouisXVÎ Et quand tu ne t'appelles pas Louis XV...
— ... Je m'appelle Patroçle, sourit Kerkrist. Thouzery attend.
— Eh bien, si on se décidait à croûter un peu? implore Maurice, il est plus d'une heure.
— Foutre, oui, fait Thouzery; il est presque deux.
— Y a-t-il encore du museau de bœuf à la vinaigrette?
— Sauf de ça, il reste de tout.
* — Très bien, servez-moi une raie.
— 11 n'en reste plus.
— Fichtre! Alors, un veau froid, monsieur Thouzery.
— Pour moi, une autre tranche de melon, gazouille Picrate.
— Et pour moi, enjoint Le Goëllo, un gigot bretonne. (Il montre Yves.) Et pour toi aussi.
— Non, merci, refuse Kerkrist, je brouterai plutôt du melon comme ma môme.
— Ah çà ! tu veux donc me causer du chagrin, déjà! Sois Aristide-le-Juste. Tuas eu, tu auras encore tout le temps de boulotter comme ta môme, tandis que pour une fois que nous communions ensemble, nous deux, voyons, tu peux bien t'envoyer les mêmes espèces que moi. (Et il
prend Picrate à témoin). Ai-je raison ou non, sa môme?
— Mais, je le pense! flûte Salomé Pompadour. Yves n'a plus qu'à dire : « Je cède ». Il le dit.
« Deux gigots bretonne ». Joseph s'élance. La mère, resplendissante et solennelle, sonde l'arrière-fond de ses casseroles. Boum !
— Maintenant, au moins, mastique le poète, on va avoir goût à parler : on mange.
Le Goëllo,la bouche pleine, ne quitte pas Kerkrist des yeux. Par intervalles, il lui imprime sur l'épaule un coup de poing tout plein de violence et d'affection.
— Ah î ce vieux Patrocle ! Ah! cet excellent Louis XV!
— Jules, tu vas me démolir. Tu oublies : Patrocle a moins de vigueur qu'Achille.
— Patrocle est patraque.
— Lui, mon gosse? proteste Picrate. C'est pas pour vous contredire, Le Goëllo ; mais si vous deveniez jamais femme, je vous en souhaiterais un comme lui.
Yves triomphe.
— Et, à part l'amour, qu'est-ce que tu fais? lui demande Jules.
— Absolument rien.
— Tu... I et voilà tout?
— Oui, mon cher.
— Alors, tu n'es pas Patrocle, et encore moins Aristide; tu n'es même pas Louis XV : tu es le Satyre. Il ne te manque qu'une queue...
— Tu crois ça !
— ... et deux pelites cornes.
— Pour le moment, certifie Picrate, il n'a rien à craindre de ce côté. (De celui-là seulement? Diable î)
— Deux autres gigots bretonne! commande Le Goëllo.
— ■ Pas à ma destination, peut-être ? s'effare Yves.
— Non, pas les deux, un seul. L'autre est pour moi. (En vain, l'amant de la môme se rebiffe.) Obéis, Satyre : tu en as besoin. Et, tu sais, ce n'est pas une plaisanterie, c'est un diagnostic sérieux. En général, je m'y connais : je . suis médecin ; et, pour ton cas particulier, je m'y connais tout spécialement : je suis médecin de fous.
— Alors ? taffe un instant Kerkrist.
— Alors, vieux faune, il faut manger. Dépèche-
toi d'écurer ton assiette. Nous allons tordre un poulet.
— Entier!
— Moi, la moitié, toi, l'autre.
— Et moi, se plaint Lauban, je me taperai !
— Monsieur Thouzery, deux poulets ! (Une demi-minute d'attente, et Joseph décoche les deux volatiles.) Tiens, Maurice, prends celui-là, et partage-le avec la môme.
On partage. Nouvel exode de figurants rassasiés.
Sans doute, il y a un moment que le doux Yves se sent, lui aussi, le tube digestif comblé. Mais les paroles de son « pays » l'ont tellement impressionné qu'il n'écarquille plus la bouche que pour la suremplir d'aliments sauveurs.
— C'est pas des chichis, dit Picrate à Jules. Vous êtes médecin de fous?
— Exclusivement. J'exerce en qualité d'interne, à l'asile de Villébreu. Connaissez?
— A une époque, il était question d'y mettre papa, je connais de nom.
— Vous connaîtrez prochainement de vue, car j'espère bien que, pas plus tard que dans une
heure, Orphée et moi allons vous convoyer là-bas.
— Ah! Orphée... Maurice Lauban est aussi interne à Villébreu ?
— Non... et oui. Nous lui avons créé, au milieu de nous, une grande place et un petit titre : il est interne en poésie.
— Chic ! s'écrie la môme, et qu'est-ce que c'est que ça « au milieu de vous » ?
Ça se compose d'une vaste pièce, étiquetée salle de garde (on n'y garde que ce qu'on veut: même pas sa chemise, si on préfère !) d'une cuisine, d'un corridor (espagnol : « corredor », parisien: « collidor ») et de six chambres. Chacune s'orne d'un lit à roulettes.
— Ça fait six lits, évalue Picrate.
— Et vingt-quatre roulettes. Nous sommes quatre internes en médecine et deux en pharmacie. En principe donc chacun de nous possède quatre roulettes.
— En principe seulement?
— Mais oui, car nous avons, d'abord un hôte perpétuel: Orphée,. et ensuite des invités plus intermittents : civils, militaires, sans compter les musiciens et les gadoues.
— Et, alors, on dédouble les lits, devine la môme. Ce doit être rudement urf. Chacun pas chez soi!
— Il est certain que ça ne manque pas d'attrait. Du reste, Salomé de Pompadour, vous en pourrez juger ce soir même.
Lauban insiste. Mais Picrate:
— Vn autre soir, je ne dis pas. Xous acceptons même avec plaisir. S'pas, mon gosse? (Yves esquisse un geste d'assentiment et replonge vers son assiette un appétit devenu brutal.) Quant à aujourd'hui, c'est comme des nèfles. Oui, oui, tenez, il est deux heures vingt, et, dans dix minutes, pfft, pfft!
— Vous m'épouvantez î Comment, on va se quitter dans six cents secondes î Ayez pitié d'un pauvre Achille qui tremble au penser de se dépatrocler si vite! Donnez-moi seulement deux heures, et le bon Zeus vous le rendra.
— Renoncez-y, Le Goëllo, conseille la môme avec fermeté.
— Soit, mais vous viendrez à Villébreu... demain.
— Ou après-demain, ou une autre fois.
— Je le connais le coup d' « une autre
fois » ; c'est le coup de Malborough: z'à Pûques ou z'à la Trinité. Eh bien, pas de ça ! Si rapides que se décèlent vos talons, je vais vous talonner...
— Vraiment?
— Oui, proclame Jules en pinçant l'ami de Picrate au maigre du cou, oui, toiaussi, Satyre, je vais te suivre, et je ne vous quitterai pas, lous deux, sans que vous m'ayez l'un et l'autre fait le serment, sur les cendres de vos ancêtres, que vous campanerez à la grille de Villébreu, avant la fin de la semaine. La campane n'est pas de bois (moi non plus) : je vous entendrai.
— Ajourd'hui, mardi. Y a encore cinq jours, calcule gravement la môme. Oui, comme ça, ça peut bicher. (Elle impose une main ouverte audessus de deux carcasses de poulets.) Sur mon père qu'élait alcoolique, je le jure (changement de ton). A toi, mon gosse!
Yves n'a plus rien à manger. Ii a donc la faculté d'articuler librement :
— Sur toute la longue lignée des loyaux comtes, mes aïeux, vieil Achille, tu as ma parole î
Le Goëllo se dresse à demi et fait le geste qui délivre.
— Ca me suffit.
Mais le poète s'avère plus exigeant :
— Si vous pouviez nous prévenir du jour de votre visite, nous corserions un peu la fête en conviant un ou deux autres de nos amis.
— Maugis, par exemple, nargue Le Goëllo. Il y a plus d'un mois que tu nous le promets, cet illustre calembouriste.
— Le blague pas, veux-tu? prie Kerkrist. C'est mon copain.
— Henry Maugis ?
— Oui, lui et moi, kif-kif deux frères.
— Splendide! s'extasie l'interne. Prenez-vous sur vous de nous l'amener ?
— Ne le prenez pas sur vous, il est plutôt lourd, conseille Lauban.
— Je vous l'amènerai tout de même, assume Kerkrist.
Et, malgré Jules, il règle; neuf francs quinze. Pour quatre, et en comptant les poulets ? Naturellement, et le vin aussi. 0 douce France!
Picrate tend deux doigts à Maurice qui donne cinq doigts à Yves.
— Allons, au revoir.
Le Breton de Saint-Nicolas-du-Pelem s'est
arboré. Il attire contre son cœur le Breton de Ker uik-en-Tred rez .
— A bientôt, Patrocle! (Il embrasse également la môme.) A bientôt, présent avatar de l'Astarté immortelle !
Et on se sépare.
Le soleil est encore là ; il darde de perfides rayons obliques sur la rue de la Huchette. Une seconde, Picrate et son amant haltent, éblouis. La voix sonore de Le Gocllo émeut encore leurs tympans :
— Joseph-Ganymède ï Une bouteille de grenache, et une omelette au rhum de douze œufs.
— Quel type ! trille la môme. Peut-être qu'on pourrait y aller vendredi, à son Villébreu.
— A ta fantaisie. Si, en attendant, nous prenions le large, propose Yves.
— Non, pas par là. Par ici. Tu sais bien qu'on doit passer voir les machins qui sont tout partout dans la rue. (Et ils marchent.) Pige-moi ça. Rien qu'au premier clin d'œil tu vas voir que les' trucs qu'on a vu traîner (poil au nez) tantôt (poil au dos), n'y sont plus (poil au... ferblantier). Ça n'a pas été long : on les a cueillis. (Ils s'arrêtent.) Qui c'est qui les a cueillis? On ne sait
pas. Et en v'ià des tas d'autres. D'où qu'ils sont sortis, d'où qu'ils sont tombés ? Tu t'en doutes pas. Ni moi, ni Joris. Tiens, pour commencer, voilà le ver solitaire.
— Brr!
— Que qui te prend, mon bout d'homme? T'as trop mangé ? T'en as peut-être un, toi aussi, de solitaire ? Si c'était sûr, il *te faudrait sucer de l'huile de fougère mâle et de la racine de grenadier. Je le sais parce qu'on en a fait sortir un à Tortille, qui était d'un long, qui n'en finissait plus. Voilà un rond de serviette. Et ça dans le ruisseau, ces plumes, de quel oiseau c'est ?
Kerkrista suffisamment tiraillé dans la brousse (et ailleurs) pour être affirmatif :
— De caille.
— Merci, fait Picrate en secouant deux fois le Gainsborough. (Ensuite, le bout de l'ombrelle paille en avant, elle découvre presque coup sur coup, et dénombre, d'un accent puéril joueur :) Un marron, un cul de bouteille, une chaussette, une bobèche, une pomme de terre, un chapelet. Pour une fois que je suis en pèlerinage, j'ai presque envie de le prendre. Une clef de montre, un tamis, un fer à friser. Kékcèkça ?
— Une douille.
Elle rit :
— Non, sérieusement ?
— Je ne blague pas, une douille.
Elle rit encore :
— J'avais mal entendu ; à quoi ça sert ?
— A tuer la caille.
— Encore deux pas, c'est fini. Un croûton de pain, un képi à trois galons (voui mon capitaine), un dé à coudre, une tomate et, dans le ruisseau, comme les plumes, un morceau de journal, avec un portrait. Qui c'est ? Un gardien de square ?
— Mais non, c'est Anatole France.
— Je crois avoir déjà entendu ce nom-là !
— Possible.
— Un peintre? un sculpteur?
— Un philosophe qui, comme tu vois, lentement bercé par le ruisseau, vogue sereinement vers l'égout, avec les plumes de caille... Ave Cœsar ! saluerait Maugis, du bord-plat.
— Maintenant, déclare Picrate, il est permis d'allonger le compas. Huhau !
Ils allongent tellement bien que, presque tout de suite (c'est extraordinaire ce qu'une môme peut
réaliser avec ses jambes et ce qu'elle peut faire réaliser par les jambes de son amant), ils s'aperçoivent qu'ils sont entrés dans le jardin du Luxembourg. Par où? Pas par la fenêtre, sans doute. Au reste, peu importe : il suffit qu'ils s'y trouvent. La fontaine de Médicis s'y trouve également. Tant mieux, parce qu'en dépit (ou plutôt à cause) de sa désuétude glauque, elle verse à l'esprit, et surtout à l'âme, un petit bain triste de poésie. Un peu plus loin, voici le kiosque qui verse lui aussi, à dates fixes, un autre bain le « bain de sons », inventé par Maugis, sinon le baudelairien « héroïsme au cœur des citadins ». Malheureusement, aujourd'hui n'est pas une date fixe : le kiosque à musique ne verse rien du tout. Du moins, il y a des chaises, et avec la bagatelle de deux sous par personne (les enfants paient place entière), on peut, assis, se figurer que la musique va venir, ou qu'elle est partie.
— Eh bien, coco, assieds-toi donc, gazouille Picrate. (Et un rien de raie lui revient, avec un rien d'anglais). Fine weather!
— Beaatiful, ratifie Yves.
— Appelle la marchande de gaufres, vu qu'autrefois...
— ... vous l'appeliez toujours.
Deux gaufres : une pour Joris, — non, pour Yves, — l'autre pour la môme. Pâtisserie mince et légère. Pourquoi faut-il qu'elle sente le vieux oing? Un soupir. Un sourire rêveur vers la statue de Velléda, druidesse sous l'empereur Vespasien, de qui le nom rappelle à Kerkrist des nécessités auxquelles et pour lesquelles les empereurs euxmêmes se courbent.
— Là, indique Picrate consultée. Je t'attends. Fais vite. (Le doux amant tient compte de la recommandation.) Déjà?
Une longue poignée de main (comme si, depuis un temps infini, on ne s'était pas vu), un regard imprégné de pathétique tendresse, et voici le vendeur de ballons rouges.
— Mon gosse, achète-moi-z'en un.
— Vrai?
— Je veux.
— Et un seul?
— Oui, aboule-z-y trois flèches. On va s'amuser, comme il y a cinq ans, à essayer de le faire s'envoler entre les jambes de la négresse.
— L'aérostat?
— Quels yeux tu roules! Tu y trouves un inconvénient?
— Aucun.
Les jambes se trouvent à moins d'une portée de carabine, et juste en face : on peut viser. Le sable est bien entretenu. Le boulingrin est d'un beau vert, grâce aux ribambelles d'enfants qui l'arrosent. Des nounous étalent leurs globes blancs (d'un blanc laiteux, ça se suppose). Yves tient le ballon (rouge).
— Passe-le-moi, demande Picrate en stoppant brusquement devant la fontaine Carpeaux.
Yves donne le ballon :
— C'est là, la négresse?
— Comment, tu le savais pas, toi, un explorateur, que la fontaine représente les parties du monde! La négresse, c'est l'Afrique (Kerkrist remarque que l'Afrique est nue. Quel chameau !) Eh bien, il s'agit que le ballon lâché y aille chatouiller le ventre.
— Voilà tout? Mais alors, tout le plaisir sera pour elle.
— Des fois, on réussit; d'autres fois, on rate, énonce la môme (et elle lâche le ballon). Raté ! On va aller à la Closerie, faire une partie de dames.
Pousser de petits pions noirs (commel'Afrique) sur de petites cases blanches (comme les globes laiteux), ou de petits pions blancs sur de petites cases noires, oh ! perspective dont Kerkrist n'apprécie pas, peut-être, tout le charme mathématique et patriarcal ! Il hasarde :
— Est-ce que, jadis?...
— Puisque je te le dis, répond froidement Picrate.
Par bonheur pour Yves, à peine entrée à la Closerie, la môme se sent toute mal à Taise. Le plafond à caissons a été repeint. L'innocent coucou helvético-Louis-Philippard s'est mué en impertinent cartel Régence. On a doré les lustres et changé les tables de place. Le comptoir a été renouvelé, la caissière remise à neuf. On a effacé le .Ici, de la porte congruente. Lejeune chasseur soudanais, un parent, sans doute, de la négresse de Garpeaux n'est plus là (on en aura fait une fontaine, — pas bien grande : il était si petiot, * et seul! — une wallace). 0 acres désillusions! Un grand abcès de misonéisme se forme dans le cœur navré de la môme et, subitement, l'abcès crève : elle vient d'apercevoir, posé sur le Bot-tin de Paris, un damier. Le damier est neuf! .
— Oh! la la ! si ça fait pas suer! Faisons-nous la paire. T'as payé, coco? Alors, vite, on va aller devant Bullier se gargariser l'œil.
Le carrefour à traverser. Pas davantage. Et c'est ça Bullier. Pas davantage non plus, hélas ! Dire que cette porte quelconque, que ce mur, quelconque aussi, évoquent toute une jeunesse (« toute la jeunesse, » glapissait Ary Renan)!
— Toute, ça semble quelque chose, philosophe Picrate.
— Eh, oui.
— Toute, ça n'est rien.
— Eh, non.
— Allons-nous en, balbutie-t-elleen mordillant son éventail. De ce côté-ci.
A pas dolents, ils se dirigent vers l'Observatoire, obliquent à gauche, s'engagent dans une rue large, à l'aspect pompier, morne, bourgeois (une rue qui ressemblerait au morne Bourgeois pompier de la Chambre).
— Ça va être là où il y a juste aujourd'hui cinq ans Joris et moi... Enfin, Yves, je vais te montrer l'atelier où j'ai été initiée, tu comprends ?
— Si je comprends!
Encore quelques pas dolents ; Picrate crispe le nez, et, les lèvres un peu pâlies (si peu que rien), elle hoquette :
— Mais, mon gosse, ma petite sœur, mon bout d'homme, mais il n'y est plus, l'atelier î Rasé I Crois-tu qu'il faut qu'il y ait des gens cochons1? Ah I les salauds, de m'avoir démoli une chose à laquelle je tenais tant!
— Plus qu'à l'autre ? ose s'enquérir le doux amant après un amer silence.
La môme est sincère :
— Pour sûr!
Et à présent (on ne peut pourtant pas rester toujoursà contempler un atelierqui n'existe plus), à présent... Au Vachette, peut-être? Ou au François Ier? Ou au... Ahî non, en voilà assez comme ça. Zut pour le Quartier!
— Aux Batignolles !